Chapter 16
--Croyez-vous à mon honneur? lui dis-je. Ne vous en ai-je pas donné assez de preuves depuis hier? Et doutez-vous de la grandeur d'âme de Francesca?»
Il se jeta dans nos bras en pleurant. Nous montâmes en voiture au lever du soleil. Au moment où nous passâmes devant la villa Nasi, une persienne s'ouvrit avec précaution, et une femme se pencha pour nous voir. Elle avait une main sur son coeur, l'autre tendue vers moi en signe d'adieu, et elle levait les yeux au ciel en signe de remerciement: c'était Bianca.
Trois mois après, Checca et moi nous arrivâmes à Venise par une belle soirée d'automne. Nous avions un engagement à la Fenice, et nous allâmes nous loger sur le grand canal, dans le meilleur hôtel de la ville. Nous passâmes les premières heures de notre arrivée à déballer nos malles et à mettre en ordre toute notre garde-robe de théâtre. Nous ne dînâmes qu'ensuite. Il était déjà assez tard. Au dessert on m'apporta plusieurs paquets de lettres, parmi lesquels un seul fixa mon attention. Après l'avoir parcouru, j'allai ouvrir la fenêtre du balcon, j'y fis monter avec moi Checca, et lui dis de regarder vis-à-vis. Parmi les nombreux palais qui projetaient leurs ombres sur les eaux du canal, il y en avait un, placé en face même de notre appartement, qui se distinguait par sa grandeur et son antiquité. Il venait d'être magnifiquement restauré. Tout avait un air de fête. A travers les fenêtres on apercevait, à la lueur de mille bougies, de riches bouquets de fleurs et de somptueux rideaux, et l'on entendait les sons harmonieux d'un puissant orchestre. Des gondoles illuminées, glissant silencieusement sur le grand canal, venaient déposer à la porte du palais des femmes parées de fleurs ou de pierreries étincelantes avec leurs cavaliers en habit de cérémonie.
«Sais-tu, dis-je à Checca, quel est ce palais qui est devant nous et pourquoi se donne cette fête?
--Non, et je ne m'en inquiète guère.
--C'est le palais Aldini, où l'on célèbre le mariage d'Alezia Aldini avec le comte Nasi.
--Bah!» me dit-elle avec un air demi-étonné, demi-indifférent.
Je lui montrai le paquet que j'avais reçu. Il était de Nasi. Il contenait deux lettres de faire part, deux autres lettres autographes, l'une de Nasi pour elle, l'autre d'Alezia pour moi, charmantes toutes deux.
«Tu vois, repris-je lorsque Checca eut fini de lire, que nous n'avons pas à nous plaindre de leurs procédés. Ce paquet nous a cherchés à Florence et à Milan, et s'il ne nous est parvenu qu'ici, c'est la faute de nos voyages. Ces lettres sont, du reste, aussi bienveillantes et aussi agréables que possible. On reconnaît aisément qu'elles ont été écrites par de nobles coeurs. Tout grands seigneurs qu'ils sont, ils ne craignent pas de nous parler, l'un de son amitié, l'autre de sa reconnaissance.
--Oui, mais en attendant ils ne nous invitent pas à leurs noces.
--D'abord, ils ne nous savent pas ici; et puis ensuite, ma pauvre soeur, les nobles et les riches n'invitent les chanteurs à leurs réunions que pour les faire chanter; et ceux qui ne veulent pas chanter pour amuser les amphitryons, on ne les invite pas du tout. C'est là la justice du monde; et, tout bons et tout raisonnables que sont nos deux jeunes amis, vivant dans ce monde, ils sont obligés de se soumettre à ses lois.
--Ma foi! tant pis pour eux, mon brave Lélio! Qu'ils s'arrangent. Ils nous laissent nous amuser sans eux; laissons-les s'ennuyer sans nous. Narguons l'orgueil des grands, rions de leurs sottises, dépensons gaiement la richesse quand nous l'avons, recevons sans souci la pauvreté si elle vient; sauvons avant tout notre liberté, jouissons de la vie quand même, et vive la Bohême!»
Là finit le récit de Lélio. Quand il eut cessé de parler, nous gardâmes un silence mélancolique. Notre ami paraissait plus triste encore que tous les autres. Tout à coup il releva sa tête, qu'il avait appuyée sur sa main, et nous dit:
«Le dernier soir dont je vous parle, il y avait beaucoup de Français invités à la fête; et comme ils étaient alors très-engoués de la musique allemande, ils avaient fait jouer pendant toute la nuit les valses de Weber et de Beethoven. C'est pour cela que ces valses me sont si chères; elles me rappellent une époque de ma vie que je regretterai toujours malgré les souffrances dont elle fut remplie. Il faut avouer, mes amis, que le destin s'est montré cruel envers moi, en me faisant trouver deux amours si ardents, si sincères, si dévoués, sans me permettre de jouir d'aucun. Hélas! mon temps est fini maintenant, et je ne retrouverai plus de ces nobles passions dont il faut avoir épuisé au moins une pour pouvoir dire qu'on a connu la vie.
--Ne te plains pas, lui répondit Beppa, qu'avait réveillée le chagrin de son camarade; tu as derrière toi une vie irréprochable, autour de toi une belle gloire et de bonnes amitiés, dans l'avenir et toujours l'indépendance; et je te dis que, quand tu voudras, l'amour ne te fera pas défaut. Remplis donc encore une fois ton verre de ce vin généreux, trinque joyeusement avec nous, et fais-nous répéter en choeur le refrain sacré.»
Lélio hésita un instant, remplit son verre, fit un profond soupir; puis un éclair de jeunesse et de gaieté jaillissant de ses beaux yeux noirs, humides de larmes, il chanta d'une voix tonnante, à laquelle nous répondîmes en coeur: Vive la Bohême!
FIN DE LA DERNIÈRE ALDINI.