Chapter 14
Alezia commença à trembler de tous ses membres, comme saisie de fièvre; et elle se rassit pâle et recueillie. Elle doutait encore.
«Tu as été méchante, ma cousine, dis-je tout bas à la Checchina. Tu as pris plaisir à faire souffrir un coeur pur pour venger ton sot amour-propre. Ne devrais-tu pas remercier ta rivale, puisqu'elle a refusé Nasi?»
La bonne Checca s'approcha d'elle, lui prit les mains familièrement et s'accroupit sur un coussin à ses pieds. «Mon bel ange, lui dit-elle, ne doutez pas de nous; vous ne connaissez pas la douce et honnête liberté des bohémiens. Dans votre monde on nous calomnie et on nous fait un crime de nos meilleures actions. Puisque vous avez permis à Lélio de vous aimer, c'est que vous ne partagez pas ces préventions injustes. Croyez donc bien que, à moins d'être la plus vile des créatures, je ne puis m'entendre avec Lélio pour vous tromper. Je comprends à peine quel plaisir ou quel profit j'en pourrais tirer. Ainsi calmez-vous, ma jolie signora. Pardonnez-moi de vous avoir arraché votre secret par mes folles plaisanteries. Vous devez avouer que, si la signora marchesina se fût jouée des comédiens, ce n'eût pas été dans l'ordre. Mais, au reste, tout ceci est fort heureux, et vous avez eu là une idée bonne et courageuse. Vous auriez conservé des soupçons et souffert longtemps, tandis que vous voilà rassurée, n'est-il pas vrai, _marchesina mia_? Et vous croyez bien que j'ai un trop grand coeur pour vous trahir en aucune façon? Allons, mon cher ange, il faut retourner auprès de vos parents, et Lélio ira vous voir aussitôt que vous le voudrez. Soyez tranquille, je vous l'enverrai, moi, et j'empêcherai bien qu'il ne vous donne d'autres sujets de chagrin. Ah! _poverina_, les hommes sont au monde pour désoler les femmes, et le meilleur d'entre eux ne vaut pas la dernière d'entre nous. Vous êtes une pauvre enfant qui ne connaît pas encore la souffrance. Cela ne viendra que trop tôt si vous livrez votre pauvre coeur au tourment d'amour, _oïmè_!»
Francesca ajouta bien d'autres choses toutes pleines de bonté et de sens. En même temps qu'Alezia était un peu blessée de cette familiarité naïve, elle était touchée de tant de bienveillance et vaincue par tant de franchise. Elle ne répondait pas encore aux caresses de Checca; mais de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues livides. Enfin son coeur se brisa, et elle se jeta en sanglotant sur le sein de sa nouvelle amie.
«O Lélio! me dit-elle, me pardonnerez-vous l'outrage d'un pareil soupçon? N'accusez que l'état maladif où je suis, depuis quelques jours, de corps et d'esprit. C'est Lila qui, croyant me guérir et voulant m'empêcher de faire ce qu'elle appelle un coup de tête, m'a confié cette nuit que vous viviez ici avec une très-belle personne qui n'était pas votre soeur, ainsi qu'elle l'avait cru d'abord, mais votre femme ou votre maîtresse. Vous pensez bien que je n'ai pas pu fermer l'oeil; j'ai roulé dans ma tête les projets les plus tragiques et les plus extravagants. Enfin, je me suis arrêtée à l'idée que Lila avait pu se tromper, et j'ai voulu savoir la vérité par moi-même. Au point du jour, tandis que, vaincue par la fatigue, cette pauvre fille dormait dans ma chambre sur le tapis, je suis sortie sur la pointe du pied; j'ai appelé le plus soumis et le plus stupide des domestiques de ma tante, je lui ai fait seller le cheval de mon cousin Hector, qui est très-fougueux, et qui a failli dix fois me renverser. Mais que m'importait la vie? Je me disais: «Hélas! n'est pas tué qui veut!» et j'ai pris la route de Cafaggiolo, sans savoir ce que j'allais y faire. Chemin faisant, j'ai trouvé le conte que je me suis permis de faire à madame. Oh! qu'elle me le pardonne! Je voulais savoir si elle vous aimait, Lélio; si elle était aimée de vous, si elle avait des droits sur vous, si vous me trompiez. Pardonnez-moi tous deux; vous êtes si bons! vous me pardonnerez, et vous m'aimerez aussi, n'est-ce pas, Madame?
--Chère madonetta! je t'aime déjà de toute mon âme,» répondit la Checchina en lui passant ses grands bras nus autour du cou et en l'embrassant à l'étouffer.
Je désirais terminer cette scène et renvoyer Alezia chez sa tante. Je la suppliai de ne pas s'exposer davantage, et je me levai pour faire avancer son cheval; mais elle me retint en me disant avec force: «A quoi songez-vous, Lélio? Renvoyez chevaux et domestique chez ma tante; demandez la poste, et partons sur-le-champ. Votre amie sera assez bonne pour nous accompagner. Nous irons trouver ma mère, et je me jetterai à ses pieds en lui disant: «Je suis compromise, je suis perdue aux yeux du monde; je me suis enfuie de chez ma tante en plein jour, avec éclat. Il est trop tard pour réparer le tort que je me suis fait volontairement, et délibérément. J'aime Lélio, et il m'aime; je lui ai donné ma vie. Il ne me reste sur la terre que lui et vous. Voulez-vous me maudire?»
Cette résolution me jetait dans une affreuse perplexité. Je la combattis en vain. Alezia s'irrita de mes scrupules, m'accusa de ne pas l'aimer, et invoqua le jugement de Francesca. Celle-ci voulait monter en voiture avec Alezia, et la conduire à sa mère sans moi. Moi, je voulais décider la signora à retourner chez sa tante, à écrire de là à sa mère, et à attendre sa réponse pour prendre un parti. Je m'engageais à ne plus avoir aucun scrupule de conscience, si la mère consentait; mais je ne voulais pas compromettre la fille: c'était une action odieuse que je suppliais Alezia de m'épargner. Elle me répondait que, si elle écrivait, sa mère montrerait sa lettre au prince Grimani, et que celui-ci la ferait enfermer dans un couvent.
Au milieu de ce débat, Lila, que Cattina s'efforçait en vain d'arrêter dans l'escalier, se précipita impétueusement au milieu de nous, rouge, essoufflée, près de s'évanouir. Quelques instants se passèrent avant qu'elle put parler. Enfin elle nous dit, en mots entrecoupés, qu'elle avait devancé à la course le seigneur Hector Grimani, dont le cheval était heureusement boiteux, et ne pouvait passer par les prairies fermées de haies vives; mais qu'il était derrière elle, qu'il s'était informé tout le long du chemin de la route qu'Alezia avait suivie, et qu'il allait arriver dans un instant. Toute la maison Grimani savait, grâce à lui, la fuite de la signora. En vain la tante avait voulu faire des recherches avec prudence et imposer silence aux déclamations extravagantes d'Hector. Il faisait si grand bruit, que tout le pays serait informé dans la journée de sa position ridicule et de la démarche hasardée de la signora, si elle n'y mettait ordre elle-même en allant à sa rencontre, en lui fermant la bouche, et en retournant avec lui à la villa Grimani. Je fus de l'avis de Lila. Alezia pliait son cousin à toutes ses volontés. Rien n'était encore désespéré, si elle voulait sauter sur son cheval et retourner chez sa tante; elle pouvait prendre un autre chemin que celui par lequel venait Hector, tandis qu'on enverrait au-devant de lui des gens pour le dépister et l'empêcher d'arriver jusqu'à Cafaggiolo. Tout fut inutile. Alezia resta inébranlable. «Qu'il vienne, disait-elle, laissez-le entrer dans la maison, et nous le jetterons par la fenêtre s'il ose pénétrer jusqu'ici.» La Checchina riait comme une folle de cette idée, et, sur la description railleuse qu'Alezia faisait de son cousin, elle promettait, à elle seule, d'en débarrasser la compagnie. Toutes ces bravades et cette gaieté insensée, dans un moment décisif, me causaient un chagrin extrême.
Tout à coup une chaise de poste parut au bout de la longue avenue de figuiers qui conduisait de la grande route à la villa Nasi. «C'est Nasi! s'écria Checchina.--Si c'était Bianca! pensai-je.--Oh! s'écria Lila, voici madame votre tante elle-même qui vient vous chercher.
--Je résisterai à ma tante aussi bien qu'à mon cousin, répondit Alezia; car ils agissent indignement à mon égard. Ils veulent publier ma honte, m'abreuver de chagrins et d'humiliations, afin de me subjuguer. Lélio, cachez-moi, ou protégez-moi.--Ne craignez rien, lui dis-je; si c'est ainsi qu'on veut agir envers vous, nul n'entrera ici. Je vais recevoir madame votre tante au seuil de la maison, et puisqu'il est trop tard pour vous en faire sortir, je jure que personne n'y pénétrera.»
Je descendis précipitamment; je trouvai Cattina qui écoutait aux portes. Je la menaçai de la tuer si elle disait un mot; puis, songeant qu'aucune crainte n'était assez forte pour l'empêcher de céder au pouvoir de l'argent, je me ravisai, et, retournant sur mes pas, je la pris par le bras, la poussai dans une sorte d'office qui n'avait qu'une lucarne où elle ne pouvait atteindre; je fermai la porte sur elle à double tour malgré sa colère, je mis la clef dans ma poche, et je courus au-devant de la chaise de poste.
Mais de toutes nos appréhensions, la plus embarrassante se réalisa. Nasi sortit de la voiture et se jeta à mon cou. Comment l'empêcher d'entrer chez lui, comment lui cacher ce qui se passait? Il était facile de l'empêcher de violer l'incognito d'Alezia, en lui disant qu'une femme était venue pour moi dans sa maison, et que je le priais de ne point chercher à la voir. Mais la journée ne se passerait pas sans que la fuite d'Alezia et le désordre de la maison Grimani vinssent à ses oreilles. Une semaine suffirait pour l'apprendre à toute la contrée. Je ne savais vraiment que faire. Nasi, ne comprenant rien à mon air troublé, commençait à s'inquiéter et à craindre que la Checchina n'eût fait, par colère ou désespoir, quelque coup de tête. Il montait l'escalier avec précipitation; déjà il tenait le bouton de la porte de l'appartement de Checca, lorsque je l'arrêtai par le bras en lui disant d'un air très-sérieux que je le priais de ne pas entrer.
«Qu'est-ce à dire, Lélio? me dit-il d'une voix tremblante et en pâlissant; Francesca est ici et ne vient point à ma rencontre; vous me recevez d'un air glacé, et vous voulez m'empêcher d'entrer chez ma maîtresse? C'est pourtant vous qui m'avez écrit de revenir près d'elle, et vous sembliez vouloir nous réconcilier; que se passe-t-il donc entre vous?»
J'allais répondre, lorsque la porte s'ouvrit, et Alezia parut, couverte de son voile. En voyant Nasi, elle tressaillit et s'arrêta.
«Je comprends maintenant, je comprends, dit Nasi en souriant; mille pardons, mon cher Lélio! dis-moi dans quelle pièce je dois me retirer.--Ici, Monsieur! dit Alezia d'une voix ferme en lui prenant le bras et en l'entraînant dans le boudoir d'où elle venait de sortir et où se trouvaient toujours Francesca et Lila.» Je la suivis. Checchina, en voyant paraître le comte, prit son air le plus farouche, précisément celui qu'elle avait dans le rôle d'Arsace, lorsqu'elle faisait la partie de soprano dans la _Sémiramis_ de Bianchi. Lila se mit devant la porte pour empêcher de nouvelles visites, et Alezia, écartant son voile, dit au comte stupéfait:
«Monsieur le comte, vous m'avez demandée en mariage, il y a quinze jours. Le peu de temps pendant lequel j'ai eu le plaisir de vous voir à Naples a suffi pour me donner de vous une plus haute idée que de tous mes autres prétendants. Ma mère m'a écrit pour me conjurer, pour m'ordonner presque d'agréer vos recherches. Le prince Grimani ajoutait en post-scriptum que, si définitivement j'avais de l'éloignement pour mon cousin Hector, il me permettait de revenir auprès de ma mère, à condition que je vous accepterais sur-le-champ pour mari. D'après ma réponse on devait ou venir me chercher pour me conduire à Venise et vous y donner rendez-vous, ou me laisser indéfiniment chez ma tante avec mon cousin. Eh bien! malgré l'aversion que mon cousin m'inspire, malgré les tracasseries dont ma tante m'abreuve, malgré l'ardent désir que j'éprouve de revoir ma bonne mère et ma chère Venise; enfin, malgré la grande estime que j'ai pour vous, monsieur le comte, j'ai refusé. Vous avez dû croire que j'accordais la préférence à mon cousin... Tenez! dit-elle en s'interrompant et en portant avec calme ses regards vers la croisée, le voilà qui entre à cheval jusque dans votre jardin. Arrêtez! monsieur Lélio, ajouta-t-elle en me saisissant le bras, comme je m'élançais pour sortir; vous m'accorderez bien qu'en cet instant il n'y a ici d'autre volonté à écouter que la mienne. Placez-vous avec Lila devant cette porte jusqu'à ce que j'aie fini de parler.»
Je dérangeai Lila, et je tins la porte à sa place. Alezia continua:
«J'ai refusé, monsieur le comte, parce que je ne pouvais loyalement accepter vos honorables propositions. J'ai répondu à l'aimable lettre que vous aviez jointe à celle de ma mère.
--Oui, signora, dit le comte, vous m'avez répondu avec une bonté dont j'ai été fort touché, mais avec une franchise qui ne me laissait aucun espoir; et si je reviens dans le pays que vous habitez, ce n'est point avec l'intention de vous importuner de nouveau, mais avec celle d'être votre serviteur soumis et votre ami dévoué, si vous daignez jamais faire appel à mes respectueux sentiments.
--Je le sais, et je compte sur vous, répondit Alezia en lui tendant sa main d'un air noblement affectueux. Le moment est venu, plus vite que vous ne l'auriez imaginé, de mettre ces généreux sentiments à l'épreuve. Si j'ai refusé votre main, c'est que j'aime Lélio; si je suis ici, c'est que je suis résolue à n'épouser jamais que lui.»
Le comte fut si bouleversé de cette confidence, qu'il resta quelques instants sans pouvoir répondre. A Dieu ne plaise que je blasphème l'amitié du brave Nasi; mais, en ce moment, je vis bien que chez les nobles il n'est pas d'amitié personnelle, de dévouement ni d'estime qui puissent extirper entièrement les préjugés. J'avais les yeux attachés sur lui avec une grande attention, je lus clairement sur son visage cette pensée: «J'ai pu, moi comte Nasi, aimer et demander en mariage une femme qui est amoureuse d'un comédien et qui veut l'épouser!»
Mais ce fut l'affaire d'un instant. Le bon Nasi reprit sur-le-champ ses manières chevaleresques. «Quoi que vous ayez résolu, signora, dit-il, quoi que vous ayez à m'ordonner en vertu de vos résolutions, je suis prêt.
--Eh bien! monsieur le comte, reprit Alezia, je suis chez vous, et voici mon cousin qui vient, sinon me réclamer, du moins constater ici ma présence. Froissé par mes refus, il ne manquera pas de me décrier, parce qu'il est sans esprit, sans coeur et sans éducation. Ma tante feindra de blâmer l'emportement de son fils, et racontera ce qu'il lui plaira d'appeler ma honte à toutes les dévotes de sa connaissance qui le rediront à toute l'Italie. Je ne veux point, par de vaines précautions, ni par de lâches dénégations, essayer d'arrêter le scandale. J'ai appelé l'orage sur ma tête, qu'il éclate à la face du monde! Je n'en souffrirai pas si, comme je l'espère, le coeur de ma mère me reste, et si, avec un époux content de mes sacrifices, je trouve encore un ami assez courageux pour avouer hautement la protection fraternelle qu'il m'accorde. A ce titre, voulez-vous empêcher qu'il n'y ait des explications inconvenantes, _impossibles_ entre Lélio et mon cousin? Voulez-vous aller recevoir Hector, et lui déclarer de ma part que je ne sortirai de cette maison que pour aller trouver ma mère, et appuyée sur votre bras?»
Le comte regarda Alezia d'un air sérieux et triste, qui semblait dire: «Vous êtes la seule ici qui compreniez à quel point mon rôle, dans le monde, va paraître étrange, coupable et ridicule,» mit gracieusement un genou en terre, et baisa la main d'Alezia qu'il tenait toujours dans la sienne, en lui disant: «Madame, je suis votre chevalier à la vie et à la mort.» Puis il vint à moi et m'embrassa cordialement sans me rien dire. Il oublia de parler à la Checchina, qui du reste, appuyée sur le rebord de la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine, contemplait cette scène avec une attention philosophique.
Nasi se préparait à sortir. Moi, je ne pouvais souffrir l'idée qu'il allait s'établir, à ses risques et périls, le champion de la femme que j'étais censé compromettre. Je voulais du moins le suivre et prendre sur moi la moitié de la responsabilité. Il me donna, pour m'en empêcher, des raisons excellentes tirées du code du grand monde. Je n'y comprenais rien, et me sentais dominé en cet instant par la colère que me causaient l'insolence d'Hector et ses indignes intentions. Alezia essaya de me calmer en me disant: «Vous n'avez encore de droits que ceux qu'il me plaira de vous accorder.» J'obtins du moins d'accompagner Nasi, et de faire acte de présence devant Hector Grimani, à la condition de ne pas dire un mot sans la permission de Nasi.
Nous trouvâmes le cousin qui descendait de cheval, tout haletant et couvert de sueur. Il donna un grand coup de fouet, en jurant d'une manière ignoble, au pauvre animal, parce que, s'étant déferré et blessé en chemin, il n'était pas venu assez vite au gré de son impatience. Il me sembla voir dans ce début et dans toute la contenance d'Hector qu'il ne savait comment se tirer de la position où il s'était jeté à l'étourdie. Il fallait se montrer héroïque à force d'amour et de folle jalousie, ou absurde à force de lâche insolence. Ce qui mettait le comble à son embarras, c'est qu'il avait recruté en chemin deux jeunes gens de ses amis qui se rendaient à la chasse et avaient voulu l'accompagner dans son expédition, moins sans doute pour l'assister que pour se divertir à ses dépens.
Nous nous avançâmes jusqu'à lui sans le saluer, et Nasi le regarda de près au milieu du visage, d'un air glacé, sans lui dire un mot. Il parut ne pas me voir ou ne pas me reconnaître. «Ah! c'est vous, Nasi?» s'écria-t-il incertain s'il le saluerait ou s'il lui tendrait la main; car il voyait bien que Nasi n'était pas disposé à lui rendre aucune espèce de révérence.
--Vous n'avez pas sujet de vous étonner, je pense, de me trouver chez moi, répondit Nasi.
--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit Hector en feignant d'être accroché par son éperon à un magnifique rosier qui se trouvait là, et qu'il écrasait de tout son poids. Je ne m'attendais pas du tout à vous retrouver ici; je vous croyais à Naples.
--Que vous l'ayez cru ou non, peu importe. Vous voici, et me voici. De quoi s'agit-il?
--Pardieu, mon cher, il s'agit de m'aider à retrouver ma cousine Alezia Aldini, qui se permet de courir seule à cheval sans la permission de ma mère, et qui, m'a-t-on dit, est par ici.
--Qu'entendez-vous par ce mot: _par ici_? Si vous pensez que la personne dont vous parlez soit dans les environs, suivez la rue, cherchez.
--Mais que diable, mon cher, elle est ici! dit Hector forcé par le ton de Nasi et par la présence de ses témoins de se prononcer un peu plus nettement. Elle est dans votre maison ou dans votre jardin; car l'on l'a vue entrer dans votre avenue, et, sang de Dieu! voilà son cheval là-bas! c'est-à-dire mon cheval; car il lui a plu de le prendre pour courir les champs, et de me laisser sa haquenée.» Et il essayait par un gros rire forcé d'égayer un entretien que Nasi ne semblait pas disposé à traiter si gaiement.
«Monsieur, répondit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez pour que vous m'appeliez _mon cher_; je vous prie donc de me traiter comme je vous traite. Ensuite, je vous ferai observer que ma maison n'est point une auberge, ni mon jardin une promenade publique, pour que les passants se permettent de l'explorer.
--Ma foi, Monsieur, si vous n'êtes pas content, dit Hector, j'en suis fâché. Je croyais vous connaître assez pour me permettre d'entrer chez vous, et je ne savais pas que votre maison de campagne fût un château-fort.
--Telle qu'elle est, monsieur, palais, ou chaumière, j'en suis le maître, et je vous prie de vous tenir pour averti que personne n'y entre sans ma permission.
--Par Bacchus! monsieur le comte, vous avez bien peur que je vous demande la permission d'entrer chez vous; car vous me la refusez d'avance avec une aigreur qui me donne beaucoup à penser. Si, comme je le crois, Alezia Aldini est dans cette maison, je commence à espérer pour elle qu'elle y est venue pour vous; donnez-m'en l'assurance, et je me retire satisfait.
--Je ne reconnais à personne, Monsieur, répondit Nasi, le droit de m'adresser aucune espèce de questions; et à vous, moins qu'à tout autre, celui de m'interroger sur le compte d'une femme que votre conduite outrage en cet instant.
--Eh! mordieu, je suis son cousin! Elle est confiée à ma mère; que voulez-vous que ma mère réponde à mon oncle, le prince Grimani, lorsqu'il lui demandera sa belle-fille? Et comment voulez-vous que ma mère, qui est âgée et infirme, coure après une jeune écervelée qui monte à cheval comme un dragon?
--Je suis certain, Monsieur, dit Nasi, que madame votre mère ne vous a pas chargé de chercher sa nièce d'une manière aussi bruyante, et de la demander à tout venant d'une manière aussi déplacée; car, dans ce cas, sa sollicitude serait un outrage plus qu'une protection, et mettre l'objet d'une telle protection à l'abri de votre zèle serait un devoir pour moi.
--Allons, dit Hector, je vois que vous ne voulez pas nous rendre notre fugitive. Vous êtes un chevalier des anciens temps, monsieur le comte! Souvenez-vous que désormais ma mère est déchargée de toute responsabilité envers la mère de mademoiselle Aldini. Vous arrangerez cette affaire désagréable comme vous l'entendrez pour votre propre compte. Quant à moi, je m'en lave les mains, j'ai fait ce que je devais et ce que je pouvais. Je vous prierai seulement de dire à Alezia Aldini qu'elle est bien libre d'épouser qui bon lui semblera, et que pour ma part je n'y mettrai pas d'obstacle. Je vous cède mes droits, mon cher comte; puissiez-vous n'avoir jamais à chercher votre femme dans la maison d'autrui, car vous voyez par mon exemple combien on y fait sotte figure.
--Beaucoup de gens pensent, monsieur le comte, répondit Nasi, qu'il y a toujours moyen d'ennoblir la position la plus fâcheuse et de faire respecter la plus ridicule. Il n'y a de sottes figures que là où il y a de sottes démarches.»
A cette réponse sévère, un murmure significatif des deux amis fit sentir à Hector qu'il ne pouvait plus reculer.
«Monsieur le comte, dit-il à Nasi, vous parlez de sottes démarches. Qu'appelez-vous sottes démarches, je vous prie?
--Vous donnerez à mes paroles l'explication que vous voudrez, Monsieur.
--Vous m'insultez, Monsieur!
--C'est vous qui en êtes juge, monsieur. Pour moi, cela ne me regarde pas.
--Vous me rendrez raison, je présume?
--Fort bien, Monsieur.
--Votre heure?
--Celle que vous voudrez.
--Demain matin à huit heures, dans la pairie de Maso, si vous le voulez bien, Monsieur. Mes témoins seront ces messieurs.
--Très-bien, Monsieur; mon ami que voici sera le mien.»
Hector me regarda avec un sourire de dédain, et, emmenant à l'écart Nasi avec ses deux compagnons, il lui dit:
«Ah çà, mon cher comte, permettez-moi de vous dire que c'est pousser la plaisanterie trop loin. Maintenant qu'il s'agit de se battre, il faudrait, ce me semble, un peu de sérieux. Mes témoins sont gens de qualité: monsieur est le marquis de Mazzorbo, et voici monsieur de Monteverbasco. Je ne pense pas que vous puissiez leur associer comme témoin ce monsieur à qui j'ai fait donner vingt francs l'autre jour pour avoir accordé un piano chez ma mère. Vraiment, je n'y conçois rien. Hier on découvre que ce monsieur a une intrigue avec ma cousine, et aujourd'hui vous nous dites que c'est votre ami intime. Veuillez nous dire au moins son nom.
--Vous vous trompez positivement, monsieur le comte. Ce _monsieur_, comme vous dites, n'accorde point de pianos, et n'a jamais mis le pied chez votre cousine. C'est le signor Lélio, l'un de nos plus grands artistes, et l'un des hommes les plus braves et les plus loyaux que je connaisse.»