La dernière Aldini: Simon

Chapter 13

Chapter 133,977 wordsPublic domain

--Je disais qu'elle deviendra bien rouge et bien pâle quand je lui remettrai une lettre en lui disant tout bas: «C'est de Nello! Madame sait bien, Nello! celui qui chantait si bien...» Alors elle me dira d'un ton sérieux, car elle n'est plus gaie comme autrefois, la pauvre signora: «C'est bien, Mandola, allez-vous-en à l'office.» Et puis elle me rappellera pour me dire d'un ton doux, car elle est toujours bonne: «Mon pauvre Mandola, vous devez être bien fatigué?... Salomé, donnez-lui du meilleur vin!»

--Et Salomé! m'écriai-je; est-elle mariée aussi?

--Oh! celle-là ne se mariera jamais. C'est toujours la même fille, pas plus vieille, pas plus jeune; ne souriant jamais, ne versant jamais une larme, adorant toujours madame, et lui résistant toujours; chérissant mademoiselle, et la grondant sans cesse; bonne au fond, mais point aimable... La signora Alezia vous a-t-elle reconnu?

--Nullement.

--Je le crois; j'ai eu bien de la peine moi-même à vous reconnaître. On change tant! Vous étiez si petit, si fluet!

--Mais pas trop, ce me semble?

--Et moi, continua Mandola avec une tristesse comique, j'étais si leste, si dégagé, si alerte, si joyeux! Ah! comme on vieillit!»

Je me pris à rire en voyant combien l'on s'abuse sur les grâces de sa jeunesse quand on avance en âge. Mandola était à peu près le même Hercule lombard que j'avais connu; il marchait toujours de côté comme une barque qui louvoie, et l'habitude de ramer en équilibre à la poupe de la gondole lui avait fait contracter celle de ne jamais se tenir sur ses deux jambes à la fois. On eût dit qu'il se méfiait toujours de l'aplomb du sol, et qu'il attendait le flot pour varier son attitude. J'eus bien de la peine à abréger notre entretien; il y prenait grand plaisir, et moi j'éprouvais un bonheur douloureux à entendre parler de cet intérieur de famille où mon âme s'était ouverte à la poésie, à l'art, à l'amour et à l'honneur. Je ne pouvais me défendre d'une secrète joie pleine d'attendrissement et de reconnaissance en entendant le brave Lombard me raconter les longs regrets de Bianca après mon départ, sa santé longtemps altérée, ses larmes cachées, sa langueur, son dégoût de la vie. Puis elle s'était ranimée. Un nouvel amour avait effleuré son coeur. Un homme fort séduisant, mais assez mal famé, espèce d'aventurier de haut lieu, l'avait recherchée en mariage; elle avait failli croire en lui. Eclairée à temps, elle avait frémi des dangers auxquels l'isolement exposait son repos et sa dignité; elle avait frémi surtout pour sa fille, et s'était rejetée dans la dévotion.

«Mais son mariage avec le prince Grimani? dis-je à Mandola.

--Oh! c'est l'ouvrage du confesseur, répondit-il.

--Allons, il y a une fatalité, et l'on n'y échappe pas. Pars, Mandola; voici de l'argent, voici la lettre. Ne perds pas un instant, et ne retourne pas à la villa Grimani sans m'avoir parlé; car j'ai des recommandations importantes à te faire.» Il partit.

Je me jetai sur mon lit, et je commençais à m'endormir lorsque j'entendis les pas rapides d'un cheval dans l'allée du jardin sur laquelle donnait ma fenêtre. Je me demandai si ce n'était pas Mandola qui revenait, ayant oublié une partie de ses instructions. Je vainquis donc la fatigue, et me mis à la croisée. Mais, au lieu de Mandola, je vis une femme en amazone et la tête couverte d'une épaisse mantille de crêpe noir qui tombait sur ses épaules et voilait toute sa taille aussi bien que son visage. Elle montait un superbe cheval tout fumant de sueur; et, sautant à terre avant que son domestique eût trouvé le temps de lui donner la main, elle parla à voix très-basse à la vieille Cattina, que la curiosité bien plus que le zèle avait fait accourir à sa rencontre. Je frissonnai en songeant qui ce pouvait, qui ce devait être; et, maudissant l'imprudence de cette démarche, je me rhabillai à la hâte. Quand je fus prêt, Cattina ne venant point m'avertir, je m'élançai précipitamment dans l'escalier, craignant que la téméraire visiteuse ne restât sous le péristyle exposée à quelque regard indiscret. Mais je rencontrai sur les dernières marches Cattina, qui retournait à son travail après avoir introduit l'inconnue dans la maison.

«Où est cette dame? lui demandai-je vivement.

--Cette dame! répondit la vieille, quelle dame, mon _béni_ seigneur Lélio?

--Quelle ruse veux-tu essayer là, vieille folle? N'ai-je pas vu entrer une dame en noir, et n'a-t-elle pas demandé à me parler?

--Non, sur la foi du baptême, monsieur Lélio. Cette dame a demandé la signora Checchina, et sans vous nommer. Elle m'a mis ce demi-sequin dans la main pour m'engager à cacher sa présence _aux autres habitants de la maison_. C'est ainsi qu'elle a dit.

--Est-ce que tu l'as vue, Cattina, cette dame?

--J'ai vu sa robe et son voile, et une grande mèche de cheveux noirs qui s'était détachée, et qui tombait sur une petite main superbe.... et deux grands yeux qui brillaient sous la dentelle comme deux lampes derrière un rideau.

--Et où l'as-tu fait entrer?

--Dans le petit salon de la signora Checchina, pendant que la signora s'habille pour la recevoir.

--C'est bien, Cattina; sois discrète, puisqu'on te l'a commandé.»

Je restai incertain si c'était Alezia qui venait se confier à la Checchina. Je devais l'empêcher sur-le-champ, et à tout prix, de rester dans cette maison, où chaque instant pouvait contribuer à la perte de sa réputation; mais si ce n'était point elle, de quel droit irais-je interroger une personne qui sans doute avait quelque grave intérêt à se cacher de la sorte? De ma fenêtre je n'avais pu juger la taille de cette femme voilée qui tout à coup s'était trouvée placée de manière à ce que je ne visse que le sommet de sa tête. J'avais examiné le domestique pendant qu'il emmenait les chevaux à l'écart dans un massif d'arbres que sa maîtresse lui avait désigné d'un geste. Je n'avais jamais vu ce visage; mais ce n'était pas une raison pour qu'il n'appartînt pas à la maison Grimani, dont, certes, je n'avais pas vu tous les serviteurs. Je répugnais à l'interroger et à tenter de le corrompre. Je résolus d'aller trouver la Checchina; je savais le temps qu'il lui fallait pour faire la plus simple toilette; elle ne devait pas encore être en présence de la visiteuse, et je pouvais entrer dans sa chambre sans traverser le salon d'attente. Je connaissais le mystérieux passage par lequel l'appartement de Nasi communiquait avec celui de ses maîtresses, cette villa de Cafaggiolo étant une véritable _petite maison_ dans le goût français du XVIIIe siècle.

Je trouvai en effet la Checchina à demi vêtue, se frottant les yeux et s'apprêtant avec une nonchalance seigneuriale à cette matinale audience.

«Qu'est-ce à dire? s'écria-t-elle en me voyant entrer par son alcôve.

--Vite, un mot, Checchina, lui dis-je à l'oreille. Renvoie ta femme de chambre.

--Dépêche-toi, me dit-elle quand nous fûmes seuls, car il y a là quelqu'un qui m'attend.

--Je le sais, et c'est de cela que je viens te parler. Connais-tu cette femme qui te demande un entretien?

--Qu'en sais-je? elle n'a pas voulu dire son nom à ma femme de chambre, et là-dessus je lui ai fait répondre que je ne recevais pas, surtout à sept heures du matin, les personnes que je ne connais point; mais elle ne s'est pas rebutée, et elle a supplié Térésa avec tant d'instance (il est même probable qu'elle lui a donné de l'argent pour la mettre dans ses intérêts), que celle-ci est venue me tourmenter, et j'ai cédé, mais non sans un grand déplaisir de sortir si tôt du lit, car j'ai lu les amours d'Angélique et de Médor fort avant dans la nuit.

--Ecoute, Checchina, je crois que cette femme est... celle que tu sais.

--Oh! crois-tu? En ce cas, va la trouver; je comprends pourquoi elle me fait demander, et pourquoi tu entres par le passage secret. Allons, je serai discrète, et charmée surtout de me rendormir tandis que tu seras le plus heureux des hommes.

--Non, ma bonne Francesca, tu te trompes. Si je m'étais ménagé un rendez-vous sous tes auspices, sois sûre que je t'en aurais demandé la permission. D'ailleurs je n'en suis pas à ce point, et mon roman touche à sa fin, qui est la plus froide et la plus morale de toutes les fins. Mais cette jeune personne se perd si tu ne viens pas à son secours. N'accueille aucun des projets romanesques qu'elle vient sans doute te confier; fais-la partir sur-le-champ, qu'elle retourne chez ses parents à l'instant même. Si par hasard elle demande à me parler en ta présence, dis-lui que je suis absent et que je ne rentrerai pas de la journée.

--Quoi! Lélio! tu n'es pas plus passionné que cela, et on fait pour toi des extravagances! Peste! Voyez ce que c'est que d'être fat, on réussit toujours! Mais si tu te trompais, _cugino_; si par hasard cette belle aventurière, au lieu d'être ta Dulcinée, était une de ces pauvres filles dont tout pays fourmille, qui veulent entrer au théâtre pour fuir des parents cruels? Ecoute, j'ai une inspiration. Entrons ensemble dans le petit salon; en faisant avancer le paravent devant la porte, au moment où nous entrerons tu peux te glisser en même temps que moi dans la chambre, te tenir caché, tout entendre et tout voir. Si cette femme est ta maîtresse, il est important que tu saches bien et vite ce dont il s'agit: car ce qu'elle me dira, je te le répéterais mot à mot, il sera donc plus tôt fait de l'entendre.»

J'hésitais, et pourtant j'avais bien envie de suivre ce mauvais conseil.

«Mais si c'est une autre femme, objectai-je, si elle a un secret à te confier?

--Avons-nous des secrets l'un pour l'autre? dit Checchina, et as-tu moins d'estime que moi pour toi-même? Allons, pas de sot scrupule, viens.»

Elle appela Térésa, lui dit deux mots à l'oreille, et quand le paravent fut arrangé, elle la renvoya et m'entraîna avec elle dans le salon. Je ne fus pas caché deux minutes sans trouver au paravent protecteur une brisure par laquelle je pouvais voir la dame mystérieuse. Elle n'avait pas encore relevé son voile; mais déjà je reconnaissais la taille élégante et les belles mains d'Alezia Aldini.

La pauvre enfant tremblait de tous ses membres; je la plaignais et la blâmais, car le boudoir où nous nous trouvions n'était pas décoré dans un goût très-chaste, et les bronzes antiques, les statuettes de marbre qui l'ornaient, quoique d'un choix exquis sous le rapport de l'art, n'étaient rien moins que faits pour attirer les regards d'une jeune fille ou d'une femme timide. Et en pensant que c'était Alezia Aldini qui avait osé pénétrer dans ce temple païen, j'étais malgré moi, par un reste d'amour peut-être, plus blessé que reconnaissant de sa démarche.

La Checchina, tout en se hâtant, n'avait pourtant pas négligé le soin si cher aux femmes d'éblouir par l'éclat de la toilette les personnes de leur sexe. Elle avait jeté sur ses épaules une robe de chambre de cachemire des Indes, objet d'un grand luxe à cette époque; elle avait roulé ses cheveux dénoués sous un réseau du bandelettes d'or et de pourpre; car l'antique était alors à la mode; et sur ses jambes nues, qui étaient fortes et belles comme celles d'une statue de Diane, elle avait glissé une sorte de brodequin de peau de tigre, qui dissimulait ingénieusement la vulgaire nécessité des pantoufles. Elle avait chargé ses doigts de diamants et de camées, et tenait son éventail étincelant comme un sceptre de théâtre, tandis que l'inconnue, pour se donner une contenance, tourmentait gauchement le sien, qui était simplement de satin noir. Celle-ci était visiblement consternée de la beauté de Checca, beauté un peu virile, mais incontestable. Avec sa robe turque, sa chaussure mède et sa coiffure grecque, elle devait assez ressembler à ces femmes de satrapes qui se couvraient sans discernement des riches dépouilles des nations étrangères.

Elle salua son hôtesse d'un air de protection un peu impertinent; puis, s'étendant avec nonchalance sur une ottomane, elle prit l'attitude la plus grecque qu'elle put imaginer. Tout cet étalage fit son effet: la jeune fille resta interdite et n'osa rompre le silence.

«Eh bien! Madame ou Mademoiselle, dit la Checca en dépliant lentement son éventail, car j'ignore absolument à qui j'ai le plaisir de parler... je suis à vos ordres.»

Alors l'inconnue, d'une voix claire et un peu âpre, avec un accent anglais très-prononcé, répondit en ces termes:

«Pardonnez-moi, Madame, d'être venue vous déranger si matin, et recevez mes remerciements pour la bonté que vous avez de m'accueillir. Je me nomme _Barbara Tempest_, et suis fille d'un lord établi depuis peu à Florence. Mes parents me font apprendre la musique, et j'ai déjà quoique talent; mais j'avais une très-excellente institutrice qui est partie pour Milan, et mes parents veulent me donner pour maître de chant cet insipide Tosani, qui me dégoûtera à jamais de l'art avec sa vieille méthode et ses cadences ridicules. J'ai ouï dire que le signor Lélio (que j'ai entendu chanter plusieurs fois à Naples) allait venir dans ce pays, et qu'il avait loué pour la saison cette maison, dont je connais le propriétaire. J'ai un désir irrésistible de recevoir des leçons de ce chanteur célèbre, et j'en ai fait la demande à mes parents, qui me l'ont accordée; mais ils en ont parlé à plusieurs personnes, et il leur a été dit que le signor Lélio était d'un caractère très-fier et un peu bizarre, qu'en outre il était affilié à ce qu'on appelle, je crois, la charbonnerie, c'est-à-dire qu'il a fait serment d'exterminer tous les riches et tous les nobles, et qu'en attendant il les déteste. Il ne laisse échapper, a-t-on dit à mon père, aucune occasion de leur témoigner son aversion, et, quand par hasard il consent à leur rendre quelque service, à chanter dans leurs soirées ou à donner des leçons dans leurs familles, c'est après s'être fait prier dans les termes les plus humbles. Si on lui prouve, par des instances très-grandes, combien on estime son talent et sa personne, il cède et redevient fort aimable; mais si on le traite comme un artiste ordinaire, il refuse sèchement et n'épargne pas les moqueries. Voilà, Madame, ce qu'on a dit à mes parents, et voilà ce qu'ils redoutent; car ils tirent un peu vanité de leur nom et de leur position dans le monde. Quant à moi, je n'ai aucun préjugé, et j'ai une admiration si vive pour le talent, que rien ne me coûterait pour obtenir de M. Lélio la faveur d'être son élève.

«Je me suis dit bien souvent que si j'étais à même de lui parler, certainement il ferait droit à ma requête. Mais, outre que je n'aurai peut-être pas l'occasion de le rencontrer, il ne serait pas convenable qu'une jeune personne s'adressât ainsi à un jeune homme. Je pensais à cela précisément ce matin en me promenant à cheval. Vous savez, Madame, que dans mon pays les demoiselles sortent seules, et vont à la promenade accompagnées de leur domestique. Je sors donc de grand matin afin d'éviter la chaleur du jour, qui nous paraît bien terrible à nous autres gens du Nord. Comme je passais devant cette jolie maison, j'ai demandé à un paysan à qui elle appartenait. Quand j'ai su qu'elle était à M. le comte Nasi, qui est l'ami de ma famille, sachant précisément qu'il l'avait louée à M. Lélio, j'ai demandé si ce dernier était arrivé. «Pas encore, m'a-t-on répondu; mais sa femme est venue d'avance pour préparer son établissement de campagne; c'est une dame très-belle et très-bonne.» Alors, Madame, il m'est venu en tête l'idée d'entrer chez vous et de vous intéresser à mon désir, afin que vous m'accordiez votre protection toute-puissante auprès de votre mari, et qu'il veuille bien accéder à la demande de mes parents, lorsqu'ils la lui adresseront. Puis-je vous demander aussi, Madame, de vouloir bien garder mon petit secret, et de prier M. Lélio de le garder également? car ma famille me blâmerait beaucoup de cette démarche, qui n'a pourtant rien que de très-innocent comme vous le voyez.»

Elle avait débité ce discours avec une volubilité si britannique; en saccadant ses mots, en traînant sur les syllabes brèves et en étranglant les longues, elle faisait de si plaisants anglicismes, que je ne songeai plus à voir Alezia dans cette jeune lady, à la fois prude et téméraire. La Checchina, de son côté, ne songea plus qu'à se divertir de son étrangeté. Moi, qui n'étais guère en train de prendre plaisir à ce jeu, je me serais volontiers retiré; mais le moindre bruit eût trahi ma présence et jeté l'épouvante dans le coeur ingénu de miss Barbara.

«En vérité, miss, répondit la Checchina en cachant une forte envie de rire derrière un flacon d'essence de rose, votre demande est fort embarrassante, et je ne sais comment y répondre. Je vous avouerai que je n'ai pas sur M. Lélio l'empire que vous voulez bien m'attribuer...

--Ne seriez-vous pas sa femme? dit la jeune Anglaise avec candeur.

--Oh! miss, s'écria la Checchina en prenant un air de prude du plus mauvais ton, une jeune personne avoir de telles idées! Fi donc! Est-ce qu'en Angleterre l'usage permet aux demoiselles de faire de pareilles suppositions?»

La pauvre Barbara fut tout à fait troublée.

«Je ne sais pas si ma question était offensante, dit-elle d'un ton ému mais plein de résolution; il est certain que ce n'était pas mon intention. Vous pourriez n'être pas la femme de M. Lélio et vivre avec lui sans crime. Vous pourriez être sa soeur... Voilà tout ce que j'ai voulu dire, Madame.

--Et ne pourrais-je pas aussi bien, dit Checca, n'être ni sa femme, ni sa soeur, ni sa maîtresse, mais demeurer ici chez moi? Ne puis-je pas aussi bien être la comtesse Nasi?

--Oh! Madame, répliqua ingénument Barbara, je sais bien que M. Nasi n'est pas marié.

--Il peut l'être en secret, miss.

--Ce serait donc bien récemment; car il m'a demandée en mariage il n'y a pas plus de quinze jours.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle?» s'écria la Checchina avec un geste tragique qui fit tomber son éventail. Il y eut un moment de silence. Puis la jeune miss, voulant absolument le rompre, sembla faire un grand effort sur elle-même, quitta sa chaise et ramassa l'éventail de la prima donna. Elle le lui présenta avec une grâce charmante, et lui dit d'un ton caressant, que rendait plus naïf encore son accent étranger:

«Vous aurez la bonté, n'est-ce pas, Madame, de parler de moi à monsieur votre frère?

--Vous voulez dire mon mari?» répondit Checchina en recevant son éventail d'un air moqueur et en toisant la jeune Anglaise avec une curiosité malveillante. L'Anglaise retomba sur sa chaise comme si elle eût été frappée à mort; et la Checchina, qui détestait les femmes du monde et prenait une joie féroce à les écraser quand elle se trouvait en rivalité avec elles, ajouta en se pavanant d'un air distrait dans la glace placée au-dessus de l'ottomane:

«Écoutez, chère miss Barbara. Je vous veux du bien; car vous me paraissez charmante. Mais il faut que vous me disiez toute la vérité: je crains que ce ne soit pas l'amour de l'art qui vous amène ici, mais bien une sorte d'inclination pour Lélio. Il a inspiré sans le vouloir beaucoup de passions romanesques dans sa vie, et je connais plus de dix pensionnaires qui en sont folles.

--Rassurez-vous, Madame, répondit l'Anglaise avec un accent italien qui me fit tressaillir, je ne saurais avoir la moindre inclination pour un homme marié; et quand je suis entrée dans cette maison, je savais que vous étiez la femme de M. Lélio.»

La Checchina fut un peu déconcertée du ton ferme et dédaigneux de cette réponse; mais, résolue de la pousser à bout et redoublant d'impertinence, elle se remit bientôt et lui dit avec un sourire étudié:

«Chère Barbara, vous me rassurez, et je vous crois l'âme trop noble pour vouloir m'enlever le coeur de Lélio; mais je ne puis vous cacher que j'ai une misérable faiblesse. Je suis d'une jalousie effrénée, tout me porte ombrage. Vous êtes peut-être plus belle que moi, et je le crains si j'en juge par le joli pied que j'aperçois et par les grands yeux que je devine. Vous serez indifférente pour Lélio, puisqu'il m'appartient; vous êtes fière et généreuse, mais Lélio peut devenir amoureux de vous: vous ne seriez pas la première qui lui aurait tourné la tête. C'est un volage; il s'enflamme pour toutes les belles femmes qu'il rencontre. Chère signora Barbara, ayez donc la complaisance de relever votre voile, afin que je voie ce que j'ai à craindre, et, pour parler à la française, si je puis exposer Lélio au feu de vos batteries.»

L'Anglaise fit un geste de dégoût, puis sembla hésiter; et, se levant enfin de toute sa hauteur, elle répondit en commençant à détacher son voile:

«Regardez-moi, Madame, et rappelez-vous bien mes traits, afin d'en faire la description au seigneur Lélio; et, si en vous écoutant il paraît ému, gardez-vous de l'envoyer vers moi; car, s'il venait à vous être infidèle, je déclare que ce serait un malheur pour lui et qu'il n'obtiendrait que mon mépris.»

En parlant ainsi, elle avait découvert sa figure. Elle me tournait le dos, et j'essayais vainement de surprendre ses traits dans la glace. Mais avais-je besoin du témoignage de mes yeux, et celui de mes oreilles ne suffisait-il pas? Elle avait oublié tout à fait son accent anglais et parlait le plus pur italien avec cette voix sonore et vibrante qui m'avait si souvent ému jusqu'au fond de l'âme.

«Pardon, miss, dit la Checchina sans se déconcerter, vous êtes si belle, que toutes mes craintes se réveillent. Je ne puis croire que Lélio ne vous ait pas déjà vue et qu'il ne soit pas d'accord avec vous pour me tromper.

--S'il vous demande mon nom, dit Alezia en arrachant avec violence une des grandes épingles d'acier bruni qui retenaient sur sa tête le pli de son voile, remettez-lui ceci de ma part, et dites-lui que mon blason porte une épingle avec cette devise: «Au coeur qui n'a pas de sang!»

En ce moment, ne pouvant rester sous le coup d'un tel mépris, je sortis brusquement de ma cachette et m'élançai vers Alezia avec assurance. «Non, signora, lui dis-je, ne croyez pas aux plaisanteries de mon amie Francesca. Tout ceci est une comédie qu'il lui a plu de jouer, vous prenant pour ce que vous vouliez paraître et ne sachant pas l'importance de ses mensonges; c'est une comédie que j'ai laissé jouer, vous reconnaissant à peine, tant vous avez imité avec talent l'accent et les manières d'une Anglaise.»

Alezia ne parut ni surprise ni émue de mon apparition. Elle avait le calme et la dignité que les femmes _de condition_ possèdent entre toutes les autres lorsqu'elles sont dans leur droit. A voir son impassibilité, éclairée peu à peu d'un charmant sourire d'ironie, on eût pu croire que son âme n'avait jamais connu la passion, et qu'elle était incapable de la connaître.

«Vous trouvez que j'ai bien joué mon rôle, Monsieur? répliqua-t-elle; cela vous prouve que j'avais peut-être quelque disposition pour cette profession que vous ennoblissez par vos talents et vos vertus. Je vous remercie profondément de m'avoir ménagé l'occasion de vous donner la comédie, et je rends grâces à madame, qui a bien voulu me donner la réplique. Mais je suis déjà dégoûtée de cet art sublime. Il faut y porter une expérience qui me coûterait trop à acquérir et une force d'esprit dont vous seul au monde êtes capable.

--Non, signora; vous êtes dans l'erreur, repris-je avec fermeté. Je n'ai point l'expérience du mal, et je n'ai de force que pour repousser des soupçons déshonorants. Je ne suis ni l'époux ni l'amant de Francesca. Elle est mon amie, ma soeur d'adoption, la confidente discrète et dévouée de tous mes sentiments; et pourtant elle ignore qui vous êtes, bien qu'elle vous soit aussi dévouée qu'à moi-même.

--Je déclare, signora, dit Francesca en s'asseyant d'une manière plus convenable, que je comprends fort peu ce qui se passe ici, et comment Lélio vous a laissé concevoir de pareils soupçons, lorsqu'il lui était si facile de les détruire. Ce qu'il vous dit en ce moment est la vérité, et vous n'imaginez pas, j'espère, que je voulusse me prêter à vous tromper, si j'étais autre chose pour lui qu'une amie bien calme et bien désintéressée.»