La dernière Aldini: Simon

Chapter 10

Chapter 104,029 wordsPublic domain

--Mais ce n'est ni criminel ni humiliant.

--Et pourquoi es-tu si agité? Pourquoi es-tu triste, Lélio?

--Tu rêves, Checchina; je suis tranquille et joyeux comme de coutume. Laissons toutes ces paroles; je ne te recommande pas le silence sur le peu que je t'ai dit, j'ai confiance en toi. Pour te rassurer sur ma situation d'esprit, sache seulement une chose: je suis plus fier de ma profession de comédien que jamais gentilhomme ne le fut de son marquisat. Il n'est au pouvoir de personne de m'en faire rougir. Je ne serai jamais assez fat, quoi que tu en dises, pour désirer des dévouements extraordinaires, et si un peu d'amour réchauffe mon coeur en cet instant, la joie modeste d'en inspirer un peu me suffit. Je ne nie pas les nombreuses supériorités des femmes de théâtre sur les femmes du monde. Il y a plus de beauté, de grâce, d'esprit et de feu dans les coulisses que partout ailleurs, je le sais. Il n'y a pas plus de pudeur, de désintéressement, de chasteté et de fidélité chez les grandes dames que partout ailleurs, je le sais encore. Mais la jeunesse et la beauté sont partout des idoles qui nous font plier le genou; et quant au préjugé, c'est déjà beaucoup pour une femme élevée sous des lois tyranniques d'avoir en secret un pauvre regard et un pauvre battement de coeur pour un homme que ses préjugés même lui défendent de considérer comme un être de son espèce. Ce pauvre regard, ce pauvre _palpito_, ce serait bien peu pour le vaste désir d'une grande passion; mais je te l'ai dit, cousine, je n'en suis pas là.

--Et qui te dit que tu n'y viendras pas?

--Alors il sera temps de me prêcher.

--Il sera trop tard, tu souffriras!

--Ah! Cassandra, laisse-moi vivre!»

Le lendemain, à sept heures du matin, j'errais lentement dans l'ombre des piliers de Santa-Maria. Ce rendez-vous était bien la plus grande imprudence que pût commettre ma jeune signora; car ma figure était aussi connue de la plupart des habitants de Florence que la grande route aux pieds de leurs chevaux. Je pris donc les plus minutieuses précautions pour entrer dans la ville à la lueur incertaine de l'aube, et je me tins caché sous les chapelles, la figure plongée dans mon manteau, me glissant en silence et n'éveillant point, par le moindre frôlement, les fidèles en prières parmi lesquels je cherchais à découvrir la dame de mes pensées. Je n'attendis pas longtemps: la belle Lila m'apparut au détour d'un pilier; elle me montra du regard un confessionnal vide dont la niche mystérieuse pouvait abriter deux personnes. Il y avait, dans le beau regard prompt et intelligent de cette jeune fille, quelque chose de triste qui m'alla au coeur; je m'agenouillai dans le confessionnal, et, peu d'instants après, une ombre noire se glissa près de moi et vint s'agenouiller à mes côtés. Lila se courba sur une chaise entre nous et les regards du public, qui, heureusement, était absorbé en cet instant par le commencement de la messe, et se prosternait bruyamment au son de la clochette de l'_introït_.

La signora était enveloppée d'un grand voile noir, et ses mains le retinrent croisé sur son visage pendant quelques instants. Elle ne me parlait point, elle courbait sa belle tête, comme si elle fût venue à l'église pour prier; mais, malgré tous ses efforts pour me paraître calme, je vis que son sein était oppressé, et qu'au milieu de son audace elle était frappée d'épouvante. Je n'osais la rassurer par des paroles tendres; car je la savais prompte à la repartie ironique, et je ne prévoyais pas quel ton elle prendrait avec moi en cette circonstance délicate. Je comprenais seulement que plus elle s'exposait avec moi, plus je devais me montrer respectueux et soumis. Avec un caractère comme le sien, l'impudence eût été promptement repoussée par le mépris. Enfin, je vis qu'il fallait le premier rompre le silence, et je la remerciai assez gauchement de la faveur de cette entrevue. Ma timidité sembla lui rendre le courage. Elle souleva doucement le coin de son voile, appuya son bras avec plus d'aisance sur le bois du confessionnal, et me dit d'un ton demi-railleur, demi-attendri:

«De quoi me remerciez-vous, s'il vous plaît?

--D'avoir compté sur ma soumission, Madame, répondis-je; de n'avoir pas douté de l'empressement avec lequel je viendrais recevoir vos ordres.

--Ainsi, reprit-elle en raillant tout à fait, votre présence ici est un acte de pure soumission?

--Je n'oserais pas me permettre de rien penser sur ma situation présente, sinon que je suis votre esclave, et qu'ayant une volonté souveraine à me manifester, vous m'avez commandé de venir m'agenouiller ici.

--Vous êtes un homme parfaitement élevé,» répondit-elle en dépliant lentement son éventail devant son visage et en remontant sa mitaine noire sur son bras arrondi, avec autant d'aisance que si elle eût parlé à son cousin.

Elle continua sur ce ton, et, en très-peu d'instants, je fus obsédé et presque attristé de son babil fantastique et mutin. «A quoi bon, me disais-je, tant d'audace pour si peu d'amour! Un rendez-vous dans une église, à la vue de toute une population, le danger d'être découverte, maudite et reniée de sa famille et de toute sa caste, le tout pour échanger avec moi des quolibets, comme elle ferait avec une de ses amies en grande loge au théâtre! Se plaît-elle donc aux aventures pour le seul amour du péril? Si elle s'expose ainsi sans m'aimer, que fera-t-elle pour l'homme qu'elle aimera? Et puis combien de fois déjà et pour qui ne s'est-elle pas exposée de la sorte? Si elle ne l'a pas fait encore, c'est le temps et l'occasion qui lui ont manqué. Elle est si jeune! Mais quelle énorme série d'aventures galantes ne recèle pas cet avenir dangereux, et combien d'hommes en abuseront, et combien de souillures terniront cette fleur charmante avide de s'épanouir au vent des passions!»

Elle s'aperçut de ma préoccupation, et me dit d'un ton brusque:

«Vous avez l'air de vous ennuyer?»

J'allais répondre, lorsqu'un petit bruit nous fit tourner la tête par un mouvement spontané. Derrière nous s'ouvrit la coulisse de bois qui ferme la lucarne grillée par laquelle le prêtre reçoit les confessions, et une tête jaune et ridée, au regard pénétrant et sévère, nous apparut comme un mauvais rêve. Je me détournai précipitamment avant que ce tiers malencontreux eût le temps d'examiner mes traits. Mais je n'osai m'éloigner, de peur d'attirer l'attention des personnes environnantes. J'entendis donc ces paroles adressées à l'oreille de ma complice:

«Signora, la personne qui est auprès de vous n'est point venue dans la maison du Seigneur pour entendre les saints offices. J'ai vu dans toute son attitude et dans les distractions qu'elle vous donne que l'église est profanée par un entretien illicite. Ordonnez à cette personne de se retirer, ou je me verrai forcé d'avertir madame votre tante du peu de ferveur que vous portez à l'audition de la sainte messe, et de la complaisance avec laquelle vous ouvrez l'oreille aux fades propos des jeunes gens qui se glissent près de vous.»

La lucarne se referma aussitôt, et nous demeurâmes quelques instants immobiles, craignant de nous trahir par un mouvement. Alors Lila, s'approchant tout près de nous, dit à voix basse à sa maîtresse:

«Mon Dieu, retirons-nous, signora! M. l'abbé Cignola, qui rôdait dans l'église depuis un quart d'heure, vient d'entrer dans le confessionnal et d'en ressortir presque aussitôt après vous avoir regardée sans doute par la lucarne. Je crains bien qu'il ne vous ait reconnue, ou qu'il n'ait entendu ce que vous disiez.

--Je le crois bien; car il m'a parlé, répondit la signora, dont le noir sourcil s'était froncé durant le discours de l'abbé avec une expression de bravade. Mais peu m'importe.

--Je dois me retirer, signora, dis-je en me levant; en restant une minute de plus, j'achèverais de vous perdre. Puisque vous connaissez ma demeure, vous me ferez savoir vos volontés...

--Restez, me dit-elle en me retenant avec force. Si vous vous éloignez, je perds le seul moyen de me disculper. N'aie pas peur, Lila. Ne dis pas un mot, je te le défends. Mon cousin, dit-elle en élevant un peu la voix, donnez-moi le bras et allons-nous-en.

--Y songez-vous, signora? Tout Florence me connaît. Jamais vous ne pourrez me faire passer pour votre cousin.

--Mais tout Florence ne me connaît pas, répondit-elle en passant son bras sous le mien et en me forçant à marcher avec elle. D'ailleurs, je suis _hermétiquement_ voilée, et vous n'avez qu'à enfoncer votre chapeau. Allons! ayez donc mal aux dents! Mettez votre mouchoir sur votre visage. Hé vite! voici des gens qui me connaissent et qui me regardent. Ayez de l'assurance et doublez le pas.»

En parlant ainsi, et en marchant avec vivacité, elle gagna la porte de l'église, appuyée sur mon bras. J'allais prendre congé d'elle et m'enfoncer dans la foule qui s'écoulait avec nous, car la messe venait de finir, lorsque l'abbé Cignola nous apparut de nouveau, debout sur le portique et feignant de s'entretenir avec un des bedeaux. Son oblique regard nous suivait attentivement. «N'est-ce pas, Hector,» dit la signora en passant près de lui et en penchant sa tête entre le visage de l'abbé et le mien. Lila tremblait de tous ses membres; la signora aussi; mais son émotion redoublait son courage. Une voiture aux armoiries et à la livrée des Grimani s'avançait à grand bruit, et le peuple, qui a toujours coutume de regarder avidement l'étalage du luxe, se pressait sous les roues et sous les pieds des chevaux. D'ailleurs, l'équipage de la vieille Grimani en particulier attirait toujours une nuée de mendiants; car la pieuse dame avait coutume de répandre des aumônes sur son passage. Un grand laquais fut forcé de les repousser pour ouvrir la portière, et j'avançais toujours, conduisant la signora, et toujours suivi du regard inquisitorial de l'abbé Cignola. «Montez avec moi,» me dit la signora d'un ton absolu et avec un serrement de main énergique en s'élançant sur le marchepied. J'hésitais; il me semblait que ce dernier coup d'audace allait consommer sa perte. «Montez donc,» me dit-elle avec une sorte de fureur; et dès que je fus assis près d'elle, elle leva elle-même la glace, donnant à peine à Lila le temps de s'asseoir vis-à-vis de nous, et au domestique celui de fermer la portière. Et déjà nous roulions avec la rapidité de l'éclair à travers les rues de Florence.

«N'aie pas peur, ma bonne Lila, dit la signora en passant un de ses bras au cou de sa soeur de lait, et en lui donnant un gros baiser sur la joue; tout cela s'arrangera. L'abbé Cignola n'a pas encore vu mon cousin, et il est impossible qu'il ait assez bien vu le seigneur Lélio aujourd'hui pour s'apercevoir plus tard de la supercherie.

--Oh! signora, l'abbé Cignola est un homme qu'on ne trompe pas.

--Eh! que m'importe ton abbé Cignola? Je te dis que je fais croire à ma tante tout ce que je veux.

--Et le seigneur Hector dira bien qu'il ne vous a pas accompagnée à la messe, dis-je à mon tour.

--Oh! pour celui-là, je vous réponds qu'il dira tout ce que je voudrai; au besoin, je lui persuaderai à lui-même qu'il était à la messe tandis qu'il se figurait être à la chasse.

--Mais les domestiques, signora? Le valet de pied a regardé M. Lélio avec un air singulier, et tout d'un coup il a reculé de surprise, comme s'il eût reconnu l'accordeur de pianos.

--Eh bien! tu leur diras que j'ai rencontré cet _homme-là_ dans l'église, et que je lui ai dit bonjour; qu'il m'a dit avoir une course à faire dans nos environs, et que, comme je suis très-bonne, j'ai voulu lui épargner la peine d'y aller à pied. Nous allons le déposer devant la première maison de campagne que nous trouverons sur la route. Et tu ajouteras que je suis bien étourdie, que ma tante a bien sujet de gronder; mais que je suis une excellente personne, quoique un peu folle, et que c'est bien affligeant de me voir toujours réprimandée. Comme ils m'aiment et que je leur ferai à chacun un petit cadeau, ils ne diront rien du tout. En voilà bien assez; n'avez-vous pas autre chose à me dire tous deux que des condoléances sur un fait accompli? Seigneur Lélio, comment trouvez-vous cette triste ville de Florence? Tous ces vieux palais noirs ferrés jusqu'aux dents n'ont-ils pas l'air de prisons?»

J'essayai de soutenir la conversation d'un air dégagé; mais je n'étais rien moins que content. Je ne me sentais aucun goût pour des aventures où tout le risque était pour la femme et tout le tort de mon côté. Il me semblait que j'étais lestement traité, puisqu'on s'exposait pour moi à des dangers et à des malheurs qu'on ne me permettait pas de combattre ou de conjurer.

Je retombai malgré moi dans un silence pénible. La signora, ayant fait de vains efforts pour le vaincre, se tut aussi. La figure de Lila restait consternée. Nous étions sortis de la ville; deux fois je fis remarquer que le lieu me semblait favorable pour arrêter le cocher et me déposer sur la route. Deux fois la signora s'y opposa d'un ton impérieux, disant que c'était trop près de la ville, et qu'on courait encore risque de rencontrer quelque figure de connaissance.

Depuis un quart d'heure nous ne disions plus un mot; cette situation devenait horriblement désagréable. J'étais mécontent de la signora, qui m'avait engagé sans mon consentement dans une aventure où je ne pouvais marcher à ma guise. J'étais encore plus mécontent de moi-même pour m'être laissé entraîner à des enfantillages dont toute la honte devait retomber sur moi; car, aux yeux des hommes les moins scrupuleux, corrompre ou compromettre une fille de quinze ans doit toujours être considéré comme une lâche et mauvaise action. J'allais décidément arrêter le cocher pour descendre, lorsqu'en me retournant vers mes compagnes de voyage je vis le visage de la signora inondé de larmes silencieuses. Je fis une exclamation de surprise, et, par un mouvement irrésistible, je pris sa main; mais elle me la retira brusquement, et, se jetant au cou de Lila qui pleurait aussi, elle cacha, en sanglotant, sa tête dans le sein de sa fidèle soubrette.

«Au nom du ciel! qu'avez-vous à pleurer d'une manière si déchirante, ma chère signora? m'écriai-je en me laissant glisser presque à ses genoux. Si vous ne voulez pas me voir partir désespéré, dites-moi si cette malheureuse aventure est la cause de vos larmes, et si je puis détourner de vous les malheurs que vous redoutez.»

Elle releva sa tête penchée sur l'épaule de Lila, et me regardant avec une sorte d'indignation:

«Vous me croyez donc bien lâche! me dit-elle.

--Je ne crois rien, répondis-je, rien que ce que vous me direz. Mais vous vous détournez de moi et vous pleurez; comment puis-je savoir ce qui se passe dans votre âme? Ah! si je vous ai offensée ou si je vous ai déplu, si je suis la cause involontaire de votre chagrin, comment pourrais-je jamais me le pardonner?

--Ah! vous croyez que j'ai peur? répéta-t-elle avec une sorte d'amertume tendre. Vous me voyez pleurer, et vous dites: C'est une petite fille qui craint d'être grondée!»

Elle se mit à pleurer à chaudes larmes en cachant son visage dans son mouchoir. Je m'efforçais de la consoler, je la suppliais de me répondre, de me regarder, de s'expliquer; et, dans cet instant de trouble et d'attendrissement, je fus entraîné par un mouvement si paternel et si amical, que le hasard amena sur mes lèvres, au milieu des doux noms que je lui donnais, le nom d'un enfant qui m'avait été bien cher. Ce nom, j'avais gardé depuis longues années l'habitude de le donner involontairement à tous les beaux enfants que j'avais occasion de caresser. «Ma chère signorina, lui dis-je, ma bonne Alezia...» Je m'arrêtai, craignant de l'avoir offensée en lui donnant par mégarde un nom qui n'était pas le sien. Mais elle n'en parut pas offensée; elle me regarda avec un peu de surprise et me laissa prendre sa main que je couvris de baisers.

Cependant la voiture avançait rapide comme le vent, et avant que j'eusse pu obtenir l'explication que je demandais ardemment, Lila nous avertit qu'elle apercevait la villa Grimani, et qu'il fallait absolument nous séparer.

«Eh quoi! vais-je vous quitter ainsi? m'écriai-je, et combien de temps vais-je me consumer dans cette affreuse inquiétude?

--Eh bien! me dit-elle, venez ce soir dans le parc, le mur n'est pas bien haut. Je serai dans la petite allée qui longe le mur, auprès d'une statue que vous trouverez aisément en partant de la grille et en marchant toujours à droite. A une heure de la nuit!»

Je baisai de nouveau les mains de la signora.

--Oh! signora, signora! dit Lila d'un ton de reproche doux et triste.

--Lila, ne me contrarie pas, dit la signora avec véhémence; tu sais ce que je t'ai dit ce matin.»

Lila parut consternée.

«Qu'a donc dit la signora? demandai-je à la jeune fille.

--Elle veut se tuer, répondit Lila en sanglotant.

--Vous tuer, signora! m'écriai-je. Vous si belle, si gaie, si heureuse, si aimée!

--Si aimée, Lélio! répondit-elle d'un air désespéré, et de qui donc suis-je aimée? de ma pauvre mère seulement et de cette bonne Lila.

--Et du pauvre artiste qui n'ose pas vous le dire, repris-je, et qui pourtant donnerait sa vie pour vous faire aimer la vôtre.

--Vous mentez! dit-elle avec force; vous ne m'aimez pas!»

Je saisis convulsivement son bras et je la regardai stupéfait. En ce moment la voiture s'arrêta brusquement. Lila venait de tirer le cordon. Je m'élançai à terre, et j'essayai, en saluant, de reprendre l'humble attitude de l'accordeur de pianos. Mais ces deux jeunes filles, qui avaient les yeux rouges, n'échappèrent point à l'oeil clairvoyant du valet de pied. Il me regarda avec une attention très-grande, et, quand la voiture s'éloigna, il se retourna plusieurs fois pour me suivre des yeux. Je crus bien me rappeler confusément ses traits; mais je n'avais pas osé le regarder en face, et je ne pensais guère à chercher où j'avais rencontré cette grosse face pâle et barbue.

--Lélio, Lélio! me dit la Checchina en soupant, vous êtes bien joyeux aujourd'hui. Prenez garde de pleurer demain, mon enfant.»

A minuit, j'avais escaladé le mur du parc; mais à peine avais-je fait quelques pas dans l'allée qu'une main saisit mon manteau. A tout événement, je m'étais muni de ce que dans mon village nous appelions un petit couteau de nuit; j'allais en faire briller la lame, lorsque je reconnus la belle Lila.

«Un mot bien vite, seigneur Lélio, me dit-elle à voix basse; ne dites pas que vous êtes marié.

--Qu'est-ce à dire, mon aimable enfant? Je ne le suis pas.

--Cela ne me regarde pas, reprit Lila; mais, je vous en supplie, ne parlez pas de cette dame qui demeure avec vous.

--Tu es donc dans mes intérêts, ma bonne Lila?

--Oh! non, Monsieur, certainement, non! Je fais tout ce que je peux pour empêcher la signora de commettre toutes ces imprudences. Mais elle ne m'écoute pas, et si je lui disais ce qui peut et ce qui doit l'éloigner pour toujours de vous... je ne sais ce qui en arriverait!

--Que veux-tu dire? Explique-toi.

--Hélas! vous avez vu aujourd'hui combien elle est exaltée. C'est un caractère si singulier! Quand on la chagrine, elle est capable de tout. Il y a un mois, lorsqu'on l'a séparée de sa mère pour l'enfermer ici, elle parlait de prendre du poison. Chaque fois que sa tante, qui est bien grondeuse, à la vérité, l'impatiente, elle a des attaques de nerfs qui tournent presque à la folie; et hier soir, comme je me hasardai à lui dire que peut-être vous aimiez quelqu'un, elle s'est élancée vers la fenêtre de sa chambre, en criant comme une folle: «Ah! si je le croyais!...» Je me suis jetée sur elle, je l'ai délacée, j'ai fermé ses fenêtres, je ne l'ai pas quittée de la nuit, et toute la nuit elle a pleuré, ou bien elle s'endormait pour se réveiller en sursaut et courait dans la chambre comme une insensée. Ah! monsieur Lélio, elle me donne bien du chagrin: je l'aime tant! car, malgré ses emportements et ses bizarreries, elle est si bonne, si aimante, si généreuse! Ne l'exaspérez pas, je vous en supplie; vous êtes un honnête homme, j'en suis sûre, je le sais; et puis à Naples tout le monde le disait, et la signora écoutait avec passion toutes les bonnes actions qu'on raconte de vous. Vous ne la tromperez donc pas, et puisque vous aimez cette belle dame que j'ai vue chez vous...

--Et qui te prouve que je l'aime, Lila? C'est ma soeur.

--Oh! monsieur Lélio, vous me trompez! car j'ai demandé à cette dame si vous étiez son frère, et elle m'a dit que non. Vous penserez que cela ne me regarde pas, et que je suis bien curieuse. Non, je ne suis pas curieuse, seigneur Lélio; mais je vous conjure d'avoir de l'amitié pour ma pauvre maîtresse, de l'amitié comme un frère en a pour sa soeur, comme un père pour sa fille. Songez donc! c'est un enfant qui sort du couvent et qui n'a pas l'idée du mal qu'on peut dire d'elle. Elle dit qu'elle s'en moque; mais je sais bien, moi, comment elle prend les choses quand elles arrivent. Parlez-lui bien doucement, faites-lui comprendre que vous ne pouvez la voir en cachette; mais promettez-lui d'aller la voir chez sa mère quand nous retournerons à Naples; car sa mère est si bonne, et elle aime tant sa fille, que, pour lui faire plaisir, je suis sûre qu'elle vous inviterait à venir chez elle. Peut-être qu'ainsi la folie de mademoiselle s'apaisera peu à peu. Avec des amusements, des distractions, on lui fait souvent changer d'idée. Je lui ai parlé du beau chat angora que j'ai vu dans votre salon et qui vous caressait pendant que vous lisiez sa lettre, si bien que vous lui avez donné un grand coup de pied pour le renvoyer. Ma maîtresse n'aime pas du tout les chiens; mais, en revanche, elle a l'amour des chats. Il lui a pris une si grande envie d'avoir le vôtre, que vous devriez lui en faire cadeau; je suis sûre que cela l'occuperait et l'égaierait pendant quelques jours.

--S'il ne faut que mon chat, répondis-je, pour consoler ta maîtresse de mon absence, le mal n'est pas bien grand, et le remède est facile. Sois bien sûre, Lila, que je me conduirai avec ta maîtresse comme un père et un ami. Aie confiance en moi; mais laisse-moi la rejoindre, car elle m'attend peut-être.

--Oh! monsieur Lélio, encore un mot. Si vous voulez que mademoiselle vous écoute, n'allez pas lui dire que les gens du peuple valent les gens de qualité. Elle est entichée de sa noblesse... Que cela ne vous donne pas mauvaise opinion d'elle, c'est une maladie de famille; ils sont tous comme cela dans la maison Grimani. Mais cela n'empêche pas ma jeune maîtresse d'être bonne et charitable. C'est seulement une idée qu'elle a dans la tête, et qui la fait entrer dans de grandes colères quand on la contrarie. Figurez-vous qu'elle a déjà refusé je ne sais combien de beaux jeunes gens bien riches, parce qu'elle dit qu'ils ne sont pas assez bien nés pour elle. Enfin, monsieur Lélio, dites d'abord comme elle à tout propos, et bientôt vous lui persuaderez tout ce que vous voudrez. Ah! si vous pouviez la décider à épouser un jeune comte qui l'a demandée en mariage dernièrement!...

--Le comte Hector, son cousin?

--Oh! non! celui-là est un sot, et il ennuie tout le monde; jusqu'à ses chiens qui bâillent dès qu'ils l'aperçoivent.»

Tout en écoutant le babil de Lila, que mes manières paternelles avaient complètement mise à l'aise, je l'entraînais vers le lieu du rendez-vous. Ce n'est pas que je ne l'écoutasse avec beaucoup d'intérêt; tous ces détails, puérils en apparence, étaient fort importants à mes yeux; car ils me conduisaient par induction à la connaissance de l'énigmatique personnage à qui j'avais affaire. Il faut avouer aussi qu'ils refroidissaient beaucoup mon ardeur, et que je commençais à trouver bien ridicule d'être le héros d'une passion en concurrence avec le premier jouet venu, avec mon chat Soliman, et qui sait? peut-être avec le cousin Hector lui-même au premier jour. Les conseils de Lila étaient donc précisément ceux que je me donnais à moi-même et que j'avais le plus envie de suivre.