La Demoiselle au Bois Dormant

Chapter 2

Chapter 227,775 wordsPublic domain

pour lui répondre. Ah! oui, malade...

Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les coeurs durs de ce monde.

-- Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi partir et je...

-- Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura pas cédé.

Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions: on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses. Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée, incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant qui venait de lui faire du mal.

Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié sérieux, le docteur disait oui.

Voilà que son désir se réalisait. Le hasard mettait à sa portée des découvertes que ne lui aurait point réservées la pieuse retraite de Sainte-Cécile. Dans le secret de son coeur, Aube avait une soif inavouée de savoir, de mieux connaître ces malheureux, de pénétrer plus avant dans leur vie et leur âme.

Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas, que Gédéon reviendrait forcément en ne recevant de la Maison ni propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date fixée pour son retour à Menaudru.

Les heures s'écoulèrent paisibles entre la grand'mère qui se dédommageait de l'inertie forcée de ses membres par l'agilité de sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait à ses travaux de ménage.

A midi, Nine servit une soupe épaisse et quelques pommes de terre dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprès de la vieille, et, de ses doigts estropiés, commença à tresser des corbeilles. Elle travaillait sans hâte et sans trêve, sans plainte et sans joie, comme une pauvre machine.

Aube, qui était libre en apparence, se promena autour de la maison. La journée était devenue radieuse; mais, sur ce sommet désert, le beau soleil comme les nuages semblaient répandre une paix mélancolique. Aube, en longeant la falaise, découvrit une échappée par où l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se dressa tout à coup comme une apparition et Aube, un peu défaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la lumière, il se découpait en arêtes vives sur le bleu resplendissant du ciel.

Aube distingua, près du château, la tache plus blanche qui était la Maison.

La Maison finira par manger le château, avait dit la vieille. Etait-il possible que la Maison finît par l'emporter sur son grand ennemi héréditaire; que l'infime pygmée attaché au flanc de l'antique colosse réussît à y faire une blessure par où tout le vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit autour du château comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla à Aube que c'était tout le sang de Menaudru qui, s'étant échappé, s'épandait dans la plaine.

Ils avaient Hugues, à la Maison, ils étaient heureux, sans souci du regard tendre, un peu éperdu, qui les cherchait à travers le vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parlé à Aube, quelque chose de cette ardeur ferme était entré en elle, que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi battait plus fort.

Quand Aube détourna enfin ses yeux éblouis, un point noir apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea très vite vers la maison où l'attendait Nine, qui était sortie sur sa porte.

Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.

A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir une enfant, et dans cette enfant, Zoé, Zoé éplorée, les vêtements en lambeaux, mouillée des pieds à la tête, probablement par un contact récent avec la cascade.

Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zoé, la muette, l'insensible Zoé qui, le visage inondé de larmes et marbré de meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?

Zoé s'arrêta devant Auberte, aussi pétrifiée que si elle voyait un fantôme. La présence de Mlle de Menaudru acheva de la bouleverser; mais, dominée par une frayeur pire, elle passa devant Auberte pour se précipiter dans la salle, se jeter les bras étendus vers la grand'mère et, tremblante, égarée comme un animal maltraité poussé au paroxysme de la terreur, elle répétait avec véhémence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre...

-- Ce que j'ai fait à Hermance? reprit-elle à travers ses sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours battue, toujours... Est-ce que ça se doit? Est-ce que... est-ce que...

Elle se tut, étouffée par la question passionnée qu'elle semblait adresser au sort plutôt qu'à Nine.

-- Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrières. J'ai rencontré votre homme, Gédéon; il m'a dit qu'il allait travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop méchante et que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.

J'ai passé la cascade toute seule, et j'aurais passé si elle avait été de feu. Nine, _Mémé_, gardez-moi. Vous n'avez guère à manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez vous.

Oh! je sais bien que je ne vous suis rien à vous, _Mémé_, gémit la petite fille, rien que la cousine à Nine... Mais, pourtant, Gédéon a dit...

Sa voix s'étrangla.

-- Que c'était une honte! Et c'est une honte, je le dis avec Gédéon, s'écria solennellement la grand'mère. Tu ne retourneras plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te rapportent les charités de la _demouéselle_ de Menaudru, vaut encore mieux misérer avec nous.

Zoé répétait, pleurant toujours, mais plus bas:

-- Je sais... je sais que vous n'avez guère.

-- Tu auras comme nous, dit brièvement Nine.

Elle posa la main sur la tête humide et ébouriffée de la petite. Aube comprit alors que Nine ressemblait à Zoé; mêmes traits épais, même lourde carrure, même crinière ténébreuse. Et cette main surmenée, déformée, posée sur ce front d'enfant en détresse, dans un geste d'adoption, parut à Aube inexprimablement triste.

Aube était rentrée aussi; comme personne ne lui accordait la moindre attention, Zoé ne semblant même plus la voir, elle regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scène, elle voyait Zoé toujours appuyée contre Nine. Nine, par l'effet de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait longtemps les mêmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux intonations rouillées où vibra une sourde tendresse: Tu as vu Gédéon, as-tu vu mes garçons?

-- Non, fit la petite.

Et Nine s'écarta pour se remettre à l'ouvrage. La grand'mère continua: Gédéon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien la _demouéselle_ de Menaudru, elle est capable de se faire continuer ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.

Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisque Gédéon va garder sa rivière, et Nine lui tressera des paniers...

Qu'est-ce que Gédéon t'a dit pour nous? demanda encore la vieille.

-- Y n'a pas pu venir à cause des affaires qu'il a et que vous savez.

-- Il a-t-il eu bien du tapage à la Maison des Droy?

-- Du tapage? je ne sais pas. Gédéon a dit que quelque chose ne marchait pas, que si ça n'allait pas mieux, il reviendrait demain. Je n'ai pas bien compris.

Aube n'écoutait plus, elle était atterrée par les révélations de cette enfant, qui fuyait si désespérément sa protection pour se réfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance abusait indignement de son autorité; Zoé était malheureuse chez cette femme qu'aucun élan religieux n'élevait à sa tâche de mère adoptive.

Zoé, délivrée de ses appréhensions, se calma et devint à peu près aussi taciturne que Nine. Elles rivalisèrent de silence, laissant le champ libre à la grand'mère qui causait sans cesse, et, si quelqu'un autour d'elle élevait par hasard la voix, déclarait qu'on lui fendait la tête et qu'il n'y avait plus moyen de s'entendre.

Zoé accepta promptement la société d'Aube comme un fait tout naturel, et ne parut pas disposée à rendre à la jeune fille son séjour plus agréable. Il y avait en elle un ferment d'hostilité. Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-être même dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la voir en captivité, en tout cas, les deux femmes ne changèrent rien à leur manière d'être vis-à-vis d'Aube. Elles étaient à leur brusque façon si bonnes pour Zoé, elles partageaient si libéralement leur nourriture avec la petite, se privant pour elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrière-pensée, qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait alors les yeux sur l'image de Jésus: si le rayonnement de la sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance, ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivât à ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette lumière céleste leur apparaissait dans sa vérité dégagée de toute ombre?

Pendant que Zoé et la grand'mère dormaient, Aube entendit Nine travailler à sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour payer la rançon de Zoé, après une journée dont la fatigue mettait du plomb dans tout son corps. Quelle esclave était cette femme, quelle pauvre bête de labeur... Elle avait défriché presque sans outils un coin de terre, elle bêchait, fendait le bois qu'elle allait couper. Elle essayait même de coudre. En voyant l'aiguille se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui était venue s'asseoir dehors près d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.

-- Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire hésitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi, je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes défunts parents avaient une maison de pierre, un pétrin de chêne, des armoires très belles. Mon frère a tout gardé. Gédéon est généreux comme un prince. On ne donne pas des armoires à des vagabonds comme nous. Il y en avait une sculptée avec un coeur et des roses... vous l'auriez aimée. Nous n'avons plus rien, cette maison est à la Mémé et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent la montagne que nous n'habitons ici.

-- Et vous avez bien voulu quitter la plaine?

-- Oui, dit-elle calmement, j'ai traversé le torrent avec Gédéon. Le torrent... Gédéon... c'est quelque chose comme ça dans l'histoire sainte, il me semblait y être. On s'aime bien, on s'en va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a été fini, nous n'avons jamais pu redescendre.

Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.

-- Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être pas bien sa volonté et les hommes sont durs.

Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.

Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.

Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le comprendre.

XII

Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre à un autre jour d'attente.

Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la grand'mère dit, d'un air péremptoire:

-- Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse décider s'il faut leur rendre la _demouéselle_. Ne vous occupez de rien, Nine, et obéissez à votre époux.

-- Excusez-nous, _Demouéselle_, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle a la _dure_ de ses garçons.

Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.

Elle marchait un peu derrière la cabane, quand elle entendit les grelots d'Olge à quelque distance. Elle ne se demanda point comment la mule avait passé le ravin; elle se dit seulement qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.

Elle arriva bientôt vers un petit feu de broussailles; les grelots tintaient toujours, mais Olge n'était pas là, il n'y avait que Zoé. Du collier de la mule, Zoé s'était fait une ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcière, elle tournait avec lenteur, grisée par la musique argentine qui accompagnait ses mouvements.

-- Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi ce collier.

-- Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.

Aube étendit la main, mais Zoé fit un tour preste sur elle-même et se trouva hors de portée.

Zoé disparut de son horizon et elle en fut allégée; l'enfant, qui ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait d'habitude avec une vigilance infatigable.

Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent pour tâcher de voir Olge. Malgré ses prières, Nine avait toujours refusé de faire sortir la mule de son écurie et Aube ne l'avait pas revue.

En se penchant pour s'assurer que la mule n'était pas là, qu'un bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la dérobaient point à ses yeux, elle remarqua qu'à cet endroit, la falaise n'était pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-être seule au couloir qui aboutissait derrière la cascade. Une enfant comme Zoé avait bien passé sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid pour y réussir, elle retrouverait le gué et, une fois sur l'autre bord, elle détacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin, mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule pour être sûre qu'Olge la ramènerait sans coup férir à Menaudru. Et tout serait fini de cette manière.

Que n'y avait-elle songé plus tôt! Elle ne se dit pas que la surveillance incessante dont elle avait été l'objet aurait entravé toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne apathie l'avait encore paralysée, l'avait empêchée de trouver une solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et d'audace. Mais l'idée avait enfin germé, elle n'en retarderait pas l'exécution. Jamais les circonstances ne seraient plus favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de Zoé, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle commença à descendre, s'arrêtant pour fermer les yeux et reprendre haleine quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement sous ses pieds.

En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle aperçut Zoé qui, penchée sur le vide, la regardait.

-- Arrêtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!

Et comme Aube, sans l'écouter, continuait sa descente, Zoé se désola. Les mots, toujours si lents à venir, se pressèrent sur sa bouche.

-- Oh! arrêtez! revenez! dit-elle avec un accent de désespoir. On m'avait dit de vous garder. Si Gédéon ne vous retrouve pas, il me tuera, à moins que Nine me batte à mort ce soir. Quand elle a peur de Gédéon, elle ne se connaît plus... elle est aussi méchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi... revenez, revenez... ou je me jette dans l'eau.

Aube, surprise par l'ardeur angoissée de cette prière, s'arrêta. Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la cascade jusqu'à elle, étaient les larmes de Zoé, et ces larmes lui retombaient sur le coeur.

-- Revenez, revenez... je vous pardonnerai tout... tout ce que je vous ai fait...

Tout ce que vous m'avez donné, aurait-elle pu dire.

-- Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!

Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zoé, elle fut happée aux poignets par une petite main noire et sèche qui ne lâcherait pas aisément sa proie.

-- Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les yeux étincelaient, dites que vous ne chercherez plus à partir avant que Gédéon soit rentré, et je ne raconterai rien à Nine de peur qu'elle ne vous enferme...

La moindre résistance les aurait entraînées toutes deux.

Aube, qui gardait difficilement l'équilibre sur le bord de l'excavation qui lui servait d'appui, prononça le oui qu'on réclamait d'elle; elle venait de reconnaître que l'entreprise était au-dessus de ses forces.

Zoé l'aida à reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux, elle dit d'une voix sifflante:

-- Là! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant battue, elle a un coeur de mésange. J'ai menti. Mais vous, vous avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous autres... Vous auriez bien voulu que Nine me tue.

Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, détacha un des grelots d'Olge quelle portait encore à sa ceinture et le lança dans le torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot. Et, un à un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour qu'Aube ne les eût jamais plus. Ils s'évanouirent, petites voix éteintes, petites âmes harmonieuses perdues dans le torrent, et, quoique l'eau fût violente, il sembla à Aube qu'un grand silence s'était fait autour d'elle.

Aube regagna la cabane. Elle s'étendit sur son lit et refusa de souper. La traîtresse violence de Zoé après ses larmes, l'avait à la fois révoltée et anéantie. Mentir, c'est bon pour nous autres... L'amère humilité de ces mots l'oppressait. Il était impossible d'arriver jusqu'à ces coeurs retors et durs, aussi impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien n'éteindrait l'antagonisme qui les avait toujours séparés d'elle.

-- Va voir ce que veut la _demouéselle_, commanda dans la salle la grand'mère.

Zoé obéit avec indifférence. Quand elle fut dans la chambre d'Aube, celle-ci se souleva à demi sur sa couchette.

-- Viens, Zoé, dit-elle à voix basse.

Zoé s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant à elle, sous la clarté indécise qui tombait encore de la petite fenêtre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans les yeux mornes de Zoé. Mais elle avait dit:

-- Zoé, écoute... C'est moi qui te demande pardon.

Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchés pour condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'était cette prière qui était sortie de sa bouche.

Zoé ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite créature toujours rétive tressaillit; puis, tout à coup, se ploya comme brisée et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait Camille Droy repentante.

L'enfant dit tout bas d'une voix essoufflée:

-- Je suis fâchée... bien fâchée.

Elle s'en alla, rappelée par la grand'mère. Aube retomba sur son lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre. Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilisée et fine. Le même instinct tout puissant, irrésistible, avait jeté dans ses bras les deux enfants coupables.

Le lendemain, Aube s'éveilla bien avant son heure accoutumée et entendit qu'on parlait d'elle.

-- Tu devrais emmener la _demouéselle_ pendant la visite de l'autre, disait, derrière la cloison, Nine à Zoé. Puisque c'est le jour et l'heure...

-- L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.

La _demouéselle_ ne s'éveillera pas avant deux heures... et je ne veux pas m'en aller, conclut finalement Zoé.

-- Laisse la petite, Nine, et va plutôt au-devant de ton monde pour l'assister, interrompit la grand'mère.

Et elle ajouta:

-- S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux. Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais jamais pouvoir attendre à aujourd'hui.

Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revînt, et elle n'était pas seule. Aube écouta, curieuse de connaître la visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise. Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.

La vieille demoiselle se débarrassa de son manteau suranné et d'un petit panier dont elle déballa le contenu. Son ajustement pauvre et fané était aussi irréprochable que si elle n'eût jamais quitté sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet endroit perdu.

Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours recouvertes de mitaines.

Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile, tout en répondant aux paroles de bienvenue murmurées autour d'elle. Pour l'engager à ne pas faire de bruit, on lui avait vaguement parlé d'un enfant qui dormait, et elle évoluait discrètement. Elle étendit sur un escabeau la jambe de la grand'mère, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle remmaillota ensuite avec prestesse.

Aube s'expliqua pourquoi Zoé n'avait pas voulu manquer cette visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.

-- _Mademouéselle_ Anne, on vous espérait bien, dit la grand'mère étirant sa jambe à petits coups pour la ramener à elle.

-- Je ne suis pas venue ces dernières semaines, parce que j'étais souffrante, et puis l'eau était forte. Aujourd'hui, la cascade n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.

-- Ah! _Demouéselle_, vous vous êtes bien souvent passé d'elle, des fois que la cascade était méchante à tout emporter, quand nos maux pressaient et que Nine avait ses fièvres: et la nuit, quand on vous a envoyé le petit parce que Gédéon s'en allait mourant. Vous avez guéri Gédéon du mauvais coup que lui avaient donné les gardes, le soignant comme votre fils et restant là des jours dans cette chambre -- elle montrait la chambre d'Auberte -- pour le veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un médecin sans mettre mon garçon dans la peine.

Elle baissa soudain la voix en chuchotant:

-- C'est que nous avons là un enfant endormi.

-- Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec douceur, personne ne m'attendait.

Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le front pâle et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.

-- Ai-je bien fait? Gédéon m'avait promis de ne plus braconner.

-- Oh! _Demouéselle_, la faim, la faim... voyez-vous...

La vieille répéta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant la tête.

Mais Nine, revenant malgré elle à un permanent souci, demanda brusquement:

-- Qu'est-ce qu'on dit, à Mirieux? Y a-t-il du nouveau à la maison des Droy?

-- Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappelée; elle m'a saluée, mais elle a rappelé l'enfant, murmura-t-elle se parlant à elle-même. Je ne sais pas autre chose.

Puis, comme si elle cherchait un réconfort, un appui, elle posa la main sur l'épaule de Zoé qui s'était assise à terre contre elle.

-- Et toi, mon petit coeur, te voilà donc ici? Nine m'a raconté en venant. Tu es contente?

L'enfant dit:

-- Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour vous servir.

Les traits de Mlle Anne s'illuminèrent divinement; ce ne fut qu'une flamme passagère.

-- Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne mettrai personne dans mon ombre.

Elle reprit:

-- Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des vêtements, dès que Gédéon se sera définitivement entendu sur ce sujet avec Hermance.

Elle se leva, et les yeux fixés sur le Christ aux mains pleines de rayons:

-- Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je reviendrai, je suis à votre service et... et je vous remercie.

Elle sortit avec Nine et Zoé.

Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle visitait les Jaux par charité, elle était restée de son libre accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et où elle avait laissé son empreinte de netteté et de paix. Elle secourait ces parias avec une céleste pitié, elle était venue ici, la nuit, par tous les temps... Aube croyait la voir s'avancer dans ces solitudes, frêle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue sur sa bouche résignée. Elle la voyait soigner du même coeur les plaies de leur misérable corps et l'infirmité de leur conscience dévoyée. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice qui aurait dû la courber. C'était, pour Aube, une vision lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine, de victorieuse abnégation. Elle en restait troublée et ravie; la leçon entrait comme un fer dans son âme, et cette leçon venait des Jaux autant que de Mlle Anne.

Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parlé à la vieille demoiselle? Sa promesse à Zoé l'engageait-elle ici? Elle ne savait plus, ses idées se confondaient. Et si, comme l'avait dit la grand'mère, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle était déjà loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir à portée. Pour la première fois, le découragement tomba sur elle. Aube se rappela que le moment approchait où sa mère irait la chercher. Cette après-midi, oui, elle en fit le calcul, cette après-midi, sa mère devait passer à Sainte-Cécile. Certes, Gédéon serait là avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tôt qu'elle ne l'avait primitivement décidé? Avec un serrement de coeur, Aube se représenta sa mère arrivant à Sainte-Cécile, elle descendait de voiture dans la belle grande cour dont les plates-bandes ressemblaient à des émaux. On l'introduisait au salon, elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'était la Mère supérieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de l'émotion qui menaçait Mme de Menaudru.

Sa toilette achevée aussi bien que le lui permettait son installation élémentaire, elle monta sur la falaise pour surveiller de loin l'approche de Gédéon, puisque cet omnipotent autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorité nécessaire pour convaincre Nine de sa méprise et remettre Aube en liberté.

Elle ne vit rien à l'horizon qui ressemblât au portrait qu'elle s'était fait de Gédéon. Il faisait clair et doux, un soleil sans ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumière blonde. La cascade n'était pas bruyante et Aube entendit la voix de Zoé de l'autre côté du torrent.

Zoé avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait près de l'étable au lieu de suivre Nine qui remontait, courbée par le poids de deux lourds seaux d'eau.

La voix de Zoé s'élevait par intervalles, et il sembla à Aube que l'enfant parlait à Olge.

Il y eut un piétinement, un bruit de pierres roulées, de broussailles froissées; Aube eut une commotion de joie quand elle vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde, dont Zoé ne gardait qu'avec peine une extrémité dans sa main.

La mule s'arrêta, huma l'air.

-- Olge! dit Aube involontairement.

Olge leva la tête vers la falaise, vit Aube.

D'un seul élan, elle échappa à Zoé si soudainement que la petite fille roula à terre.

Zoé n'avait aucun mal, elle se releva pour s'élancer derrière la mule, qui allait mettre à profit sa liberté reconquise et prendre à toutes jambes le chemin de Menaudru.

Mais Olge, les yeux attachés sur Aube, courait le long de la berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse, étrange, de bête fantôme; elle commença à descendre vers l'eau.

-- Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec épouvante, repoussant la mule du geste et de la voix.

Mais Olge, la pauvre, la noble bête, maigrie et ardente, sauta bravement et entra dans le torrent. C'était avant la cascade, le courant, vif, n'était pas insurmontable et la mule avait pied. Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise, l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissèrent et elle retomba. Elle recommença une fois, dix fois son effort, raidie contre le courant, les yeux toujours fixés sur Auberte, refusant de retourner en arrière, pendant que Zoé criait et se lamentait sur l'autre rive.

Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain, le courant l'emportait peu à peu, perfidement, vers la cascade. Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon, serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.

-- Oh! Olge... gémissait Aube, comme elle eût imploré un ami, Olge, ne viens pas... Olge, retourne, je t'en supplie.

Elle jeta un cri, Zoé était aussi dans l'eau sans qu'elle l'eût vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec une invincible résolution sur ses traits blêmis, nageait comme une petite désespérée vers la mule.

Déjà le remous de la cascade étreignait Olge, que l'écume baignait jusqu'au poitrail; elle élevait encore sa belle tête dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte; puis la tête s'enfonça à demi, Aube ne vit plus que ces yeux infiniment tendres et fidèles. Puis, brusquement, plus rien, ni Zoé, ni la mule.

Une voix d'homme résonna, une voix encore lointaine, à laquelle Nine répondait près d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce qui se passait.

Peu d'instants après, un homme, petit, trapu, gravit la falaise avec Nine qui avait couru à sa rencontre. Aube balbutia:

-- Zoé... Olge...

Olge était partie, entraînée par le formidable courant qui l'avait étouffée, brisée en l'emportant.

Mais Zoé était là, Gédéon l'avait retirée avant qu'elle eût été prise par le tourbillon; il l'avait rapportée et mise dans les bras de Nine. L'enfant était inanimée et semblait morte.

Ils retournèrent tous à la maison. On étendit Zoé sur le sol devant le feu, on essaya de la faire revenir à elle; tous les soins furent inutiles.

Aube, agenouillée près d'elle, lui tenait les mains. Les yeux clos, les narines serrées, une blancheur de cire aux joues, avec de grands creux d'ombre sous les paupières, Zoé s'idéalisait dans la mort. Ses cheveux noirs défaits, rejetés en arrière comme s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dégageaient son cou, son front, ses tempes; elle était belle d'une beauté pure et sauvage.

La petite esclave qu'elle était encore malgré sa farouche indépendance, était allée si résolument, si follement à la mort dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder le plaisir des riches, ses maîtres.

Le coeur de Zoé ne battait plus, aucun soin n'avait réussi, ses parents n'essayaient plus rien. Nine et Gédéon restaient près d'elle, écrasés; la grand'mère étouffa un petit sanglot sec qui lui déchira la gorge.

Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire. Elle pensa que, pour que Zoé revécût, il suffirait peut-être comme pour d'autres de rendre l'air à sa poitrine suffoquée.

Elle se pencha, se pencha jusqu'à ce que son visage touchât celui de Zoé. Comme cette bouche d'enfant était froide... elle en frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son âme; mais elle ne s'écarta point. Appuyée contre Zoé, presque couchée sur elle, Aube respira fortement, communiquant à la petite fille son haleine, sa vie.

Et c'était bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit que si Zoé revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle pour elle-même et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces lèvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un goût de mort. Elle était consentante, solennellement et sans retour, à ce que Zoé vécût à sa place.

Avec une ardeur fervente, passionnée, elle concentra son haleine et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.

A la fin, Zoé fit un mouvement sans ouvrir les yeux, elle dit quelques mots très doux, très enfantins, et étendit les deux mains en aveugle par un geste pathétique. On eût dit qu'elle implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.

Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donné sa vie, tomba aux pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.

C'était la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance et, quand elle revint à elle, elle crut être à la Maison après sa chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se lever et sortir.

Au moment où elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait couchée, elle vit devant elle Zoé rhabillée, recoiffée, mais encore pâle et les cheveux humides.

L'enfant murmura avec une douceur singulière et craintive:

-- Gédéon dit que si vous voulez partir...

-- Oui, répondit Auberte.

Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant elle entra dans la salle.

Gédéon était là, la tête couverte comme toujours, mais il se tint debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontané, instinctif, la grand'mère se leva aussi; et tous trois debout, presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour à tour Auberte et cette place où ils avaient vu Auberte agenouillée à terre près d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.

Enfin Gédéon dit, d'une voix enrouée, qu'il y avait eu une erreur et qu'il en était chagrin. Qu'après ce que... ce que...

Il regarda plus obstinément le foyer. Aube, très pâle, presque imposante dans sa jeunesse, lui dit:

-- Si j'étais réellement celle que Nine a cru, si j'étais Mlle Droy, que feriez-vous?

-- Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de revendications qui ne peuvent vous conduire à rien de profitable, et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous n'inquiéterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'étais Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?

Il fit un signe affirmatif.

-- Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est passé; dites-le, je serai votre amie et je tâcherai de vous le prouver.

Il y eut un court silence.

-- Oui, fit rudement Gédéon, je le dis.

Aube se tourna vers Zoé.

-- Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai à Menaudru, si tu t'y trouves heureuse.

XIII

Mme de Menaudru était en route pour Sainte-Cécile.

Le trajet qu'elle faisait dans sa voiture lui parut un peu long. Pendant sa courte absence, elle avait senti avec une sorte d'angoisse sa tendresse pour Auberte; la mère reconnaissait l'incapacité douloureuse de sa nature passive, absorbée par d'autres devoirs, mais elle se répétait quelquefois, avec des larmes muettes, combien elle aimait l'enfant.

Aujourd'hui, elle arrivait de Menaudru, où elle avait dû revenir avec son mari avant de s'occuper d'Aube; elle avait une grande hâte inavouée d'embrasser sa fille; elle se promit qu'Aube ne retournerait pas de si tôt à Sainte-Cécile et que bien qu'elle pût si peu jouir de l'enfant, elle la garderait jalousement près d'elle.

Dans la seconde partie du trajet, elle se demanda pourquoi Aube ne lui avait pas écrit: en trois jours, cela ne valait pas beaucoup la peine, mais elle n'avait pas voulu emmener Jeanne comme de coutume: qui sait si son épaule ne lui avait pas encore fait mal? Elle n'avait rien fait dire non plus à Menaudru. La Comtesse donna au cocher l'ordre de presser l'allure de ses bêtes.

Aube se plaisait beaucoup à Sainte-Cécile: si elle allait vouloir y rester? Mme de Menaudru eut un sourire: elle savait que même Sainte-Cécile ne pouvait rivaliser pour Aube avec Menaudru. L'enfant aimait trop ce château, il buvait son âme.

Peu après, le coupé entrait en grande pompe dans cette cour riante, si régulièrement fleurie qu'Aube comparait ses parterres à des émaux. La Comtesse avisa un vieux jardinier auquel elle adressa la parole.

-- Mlle Auberte vous a-t-elle encore aidé? Je ne vois pas son arrosoir.

-- Mlle Auberte? dit le vieux abritant ses yeux faibles de sa main tremblante. Je ne l'ai point vue.

-- Elle n'est pas descendue au jardin, elle a été souffrante?

-- Je ne sais point. Elle n'est pas à Sainte-Cécile, madame la Comtesse, ou peut-être qu'elle est arrivée aujourd'hui; mais ce matin, pour sûr, elle n'était pas au déjeuner. C'est moi qui avais arrangé le bouquet du milieu pour la table des dames pensionnaires, et Mme de Moiat m'a appelé pour me faire compliment.

Mme de Menaudru était persuadée que le vieillard se trompait, et, pour mieux se prouver sa parfaite certitude, elle dit au valet de pied que Mlle Auberte reviendrait en voiture et qu'il faudrait ramener la mule. Elle ne posa même aucune question à la personne qui l'introduisit; elle s'en repentit, car l'attente dans le salon lui parut interminable.

La porte s'ouvrit et Aube entra avec une petite fille.

Aube embrassa tendrement sa mère, lui présenta Zoé, puis envoya la petite jouer au jardin.

Mme de Menaudru regardait sa fille avec une sorte d'étonnement.

-- Chère maman, dit Aube en passant sur son front et ses yeux la chère main hésitante, si indulgente et si douce, qu'on lui avait abandonnée, Mme de Gourville va venir, je vous prie de ne pas lui demander ce que j'ai fait pendant ces trois jours, je vous le dirai moi-même bientôt sans rien omettre: Je n'étais pas ici.

-- Pas ici! s'écria la Comtesse.

-- Il n'y a rien à regretter, j'ai eu là trois journées précieuses... oui, malgré tout.

Ses lèvres frémirent au souvenir d'Olge, mais elle reprit fermement:

-- Vous m'aviez promis depuis longtemps de me laisser faire un petit séjour en montagne, le docteur disait que cela ferait du bien à mes poumons; j'ai devancé votre permission sans le vouloir, voilà tout, et vous verrez comme moi qu'il n'y a rien à regretter, ni rien à faire.

-- Quelle enfant j'ai là... dit la Comtesse avec un intraduisible soupir.

Mme de Gourville entrait, mais Mme de Menaudru n'avait que peu d'instants à attendre pour recevoir les pleines confidences d'Auberte.

Ce même jour, le coupé de Menaudru remmena Aube et sa mère; la prévoyance de la Comtesse pour Olge s'était trouvée superflue.

Zoé n'accompagnait point Auberte; pour lui éviter la transition trop brusque de la cabane au château, on lui avait permis de passer quelques jours chez Mlle Anne.

Quant aux autres aveux de sa fille, Mme de Menaudru les avait reçus sans rien manifester de ses impressions: elle aurait peut-être eu trop à dire.

La voiture qui gravissait lentement la montée s'arrêta près de la Maison, et une tête très rose et très blonde s'encadra dans la portière.

-- Madame, prêtez-nous Aube, s'il vous plaît, dit Gillette avec son irrésistible sourire et une révérence déférente à l'adresse de Mme de Menaudru. Nous attendons Aube pour tout lui raconter.

La Comtesse, qui désirait sans doute réfléchir à l'aise, regarda Auberte:

-- Enfant, cela vous distrairait, vous êtes trop sérieuse.

Aube descendit donc, Gillette passa un bras autour de son amie et l'emmena en disant:

-- Ma petite princesse, c'est un délice de vous ravoir. Et tant de choses à vous apprendre, tant de nouvelles. Mais qu'avez-vous donc? reprit-elle remarquant comme la Comtesse un insaisissable changement dans la personne d'Aube. Vous n'êtes plus tout à fait la même. N'auriez-vous pas grandi? Venez, toute la tribu est sous sa tente, même Hugues qui revient de la scierie. Nous disons déjà la scierie: songez qu'il y a des trous de faits, pour planter les murs dedans, je suppose, suggéra l'ingénieuse jeune personne qui semblait n'avoir sur la construction que des données incomplètes; autant dire que c'est fini. Le célèbre Gédéon a eu en votre absence une conduite exemplaire, vivant et travaillant au grand jour comme un honnête chrétien partout où l'on voulait bien de lui, et ce n'est pas prétendre beaucoup, car ses services sont peu recherchés. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'il a dit à quelqu'un qu'on nous tenait, cette fois, et le Patriarche a reçu une lettre anonyme embrouillée qui parlait de scierie et d'un otage qu'on ne nous rendrait qu'à bon escient. Personne n'y a compris goutte, Hugues a donné l'épître comme pensum à Joseph pour qu'il en fasse une analyse logique.

Mais toute la logique de Joseph n'était pas arrivée à découvrir, dans la fameuse lettre de Gédéon, que le braconnier avait cru l'emporter sur M. Droy en séquestrant quelques jours un enfant de la Maison; et que, par suite d'une erreur de Nine, c'était Aube de Menaudru qui venait de remplir le rôle d'otage.

-- A propos, vous avez rencontré Hugues le jour de votre départ, continua Gillette, et il a été positivement captivé par notre très langoureuse petite princesse. -- Oui, la tribu prospère, puisque nous avons Hugues. Les garçons sont en vacances, même Edmée, (Edmée était souvent confondue sous l'étiquette qui désignait en bloc la portion masculine de la famille), Cam, naturellement, est en disgrâce; vous vous demandez ce qu'elle a pu imaginer encore, vous pensez comme nous qu'elle devrait avoir épuisé depuis longtemps la liste des conceptions saugrenues. Pas du tout. Figurez-vous que nous avons reçu d'Angleterre un petit dogue auquel on n'a pas encore coupé les oreilles; la dernière prouesse de Cam a été d'écrire à notre journal de modes pour demander un patron d'oreilles de chien; et afin de donner plus de poids à sa requête, elle a signé: un groupe de pères de famille. Protestations indignées de la directrice, imprimées dans la colonne des renseignements à l'adresse ostensible de la Maison près Menaudru. Votre frère qui, d'habitude, ne jetterait pas les yeux, même pour sauver ses jours, sur un objet aussi méprisable qu'un journal de modes, a découvert la chose d'emblée avant qu'on eût enlevé la bande. Et nous voilà tous dans la honte. Il a été question d'attacher Cam pieds et poings liés sur sa chaise, pour la mettre dans l'impossibilité de nuire; mais comment lui lier la langue? Du reste, elle a reconnu qu'étant née pour commettre des impairs, plus elle s'applique, plus elle en accumule, et les punitions pleuvent sur sa tête. Elle en a été quitte, cette fois, pour se voir confisquer sa bicyclette qui a pris le chemin d'Angleterre, où elle va combler de joie le jeune cousin à qui mon père l'a envoyée en échange du dogue aux malencontreuses oreilles. Mais Cam ne sera pas sevrée sans retour de la pédale, je lui passerai ma machine. Edmée et moi commençons à trouver que ce genre de sport ne nous convient plus.

-- Ah! dit Aube avec une grande simplicité, vous devenez comme mon frère Laurent qui dit que la bicyclette pour les jeunes filles...

-- Vraiment? "mon frère Laurent" dit que... Je m'occupe bien de ce que dit "mon frère Laurent", s'écria Gillette avec pétulance. Ecoutez plutôt la nouvelle surprenante que j'ai pour vous: on a découvert dans votre vieille chapelle, non pas le trésor, mais une crypte qui est, paraît-il, la chose la plus curieuse du monde. Comme on va faire tomber les ruines, cette crypte se trouvera condamnée et il faudrait la visiter bientôt.

-- Et la fouiller soigneusement, dit Aube avec un intérêt subit. Ne riez pas, Gillette, si le trésor se retrouvait, personne ne pourrait plus accuser Mlle Anne.

-- Certainement non, pauvre vieille âme, et personne ne l'accuse. On voudrait seulement qu'elle dise une bonne fois ce que son aïeule a fait de nos richesses et on n'en parlerait plus.

Elles étaient arrivées dans la bibliothèque. Chacun accueillit gaiement Auberte et retourna à ses occupations. Auberte, surprise, vit Laurent assis près d'Hugues avec lequel il semblait en conférence; il se leva pour venir embrasser sa soeur et resta auprès d'elle.

-- Prenez ce fauteuil, dit Gillette à Aube. Maman et le Patriarche sont dans le petit salon, vous les verrez tout à l'heure... si toutefois M. Laurent de Menaudru nous accorde une minute de répit.

-- Vous ne spécifiez pas qui sera le bénéficiaire du répit en question, dit Laurent avec son plus indifférent sang-froid.

Aube promena son regard sur la scène animée qui l'entourait; Marc était au piano, Edmée lui tournait les pages de sa musique; deux petits garçons faisaient de l'escrime avec deux cannes; Stéphanie achevait un dessin de Gillette, Cam montrait son repentir en brodant avec un zèle démesuré; Pascal, sans quitter son livre des yeux, balançait les babies dans un hamac audacieusement installé dans l'espace, entre la suspension et un tableau; Antoine, pour varier ses exercices, apprenait à marcher la tête en bas, et montrait de telles aptitudes que le rôle de son professeur n'était qu'une sinécure. Aube remarqua que le grave et beau visage de Stéphanie s'était éclairé, elle entendit même rire la jeune institutrice.

Mais tout paraissait un peu modifié à Aube, la Maison comme ses habitants. Elle regardait le monde avec de nouveaux yeux, et le monde lui paraissait nouveau.

Elle se trouvait déconcertée par ce retour tout naturel dans la vie ordinaire, après tant d'incidents imprévus. Enfin, il y avait certainement quelque chose d'inusité dans les manières réciproques de Laurent et de Gillette. Aube se dit qu'ils se connaissaient mieux et que leur antagonisme avait forcément grandi avec leur intimité. Le charme grisant de Gillette, ce pétillement de gaieté, d'esprit, de jeunesse, devait être antipathique à Laurent, et Aube sut gré à son frère de s'oublier pour ne pas abréger l'entretien de deux amies.

-- Vous n'ignorez pas, dit Gillette revenant vite à sa nouvelle, que M. Laurent de Menaudru a amené un jeune architecte du plus grand mérite pour les réparations du château: et c'est cet architecte qui, en attendant mieux, a découvert la crypte sur laquelle il nous a donné les détails les plus palpitants pendant la visite qu'il a faite au Patriarche.

-- Vous attendiez-vous à moins d'un homme si habile? demanda Laurent.

-- Oh! je sais, il est délicieusement snob, et il porte des cravates rose nez de chat, on n'est pas parfait. Connaissez-vous la perfection, vous, ma princesse? pour moi, je ne l'ai jamais rencontrée.

-- On ne se connaît jamais soi-même, fit Laurent d'un ton éminemment dogmatique.

-- Mais Gillette, mais Gillette!... dit Cam qui s'était faufilée dans le petit groupe.

L'enfant ouvrait des yeux extraordinaires, et, pour mieux forcer l'attention de sa soeur, lui serrait la main de toutes ses forces.

-- Mais, Gillette, tu ne comprends pas, tu n'entends donc rien? C'est un compliment qu'il te fait.

Son ébahissement était si comique que le rire gagna Aube et Gillette.

Cam, offensée, emmena Laurent toujours imperturbable pour lui expliquer, sous le sceau du secret, qu'afin d'éviter de nouveaux ennuis à sa famille, elle consacrerait dorénavant toutes ses facultés au jardinage. Là, du moins, il n'y aurait pas d'embûche sous ses pas, et son génie se donnerait sans danger libre carrière. Elle lui montra un premier essai et lui demanda confidentiellement son avis au sujet du plus beau camélia de sa mère, qu'elle venait de greffer solidement sur un héliotrope.

Aube alla frapper à la porte du petit salon.

-- Voilà notre Aube, dit Mme Droy avec bonté quand Auberte parut sur le seuil, tandis que M. Droy posait sa plume pour regarder la jeune fille qui avait vraiment en elle la fraîcheur pâle et l'incomparable pureté du prime matin.

Le visage sérieux d'Aube annonçait pour le moins un important message; comme Mme Droy en faisait la remarque, Aube murmura timidement, mais sans reculer d'un pas:

-- C'est à M. Droy que je voudrais parler.

-- Ah! bien, je m'en allais, fit Mme Droy en riant, et elle avait, comme tous ses enfants, le rire charmant et très jeune.

Il me semble qu'à la bibliothèque, la séance devient tumultueuse; j'ai toujours une assurance, c'est que Cam ne fera pas de sottises aujourd'hui.

Et, pleine de sa maternelle conviction, elle se retira avec le dessein de faire, en passant, une visite à son camélia.

Aube n'avait pas voulu s'asseoir: elle restait très droite, la tête un peu rejetée en arrière par le poids de ses cheveux.

-- J'aurai bientôt fini, dit-elle. C'est pour vous demander une faveur.

-- S'il en est ainsi, parlez vite, ma petite princesse, pour que j'aie plus tôt le plaisir de vous répondre oui.

-- Alors, répliqua-t-elle sans enjouement, mais d'une voix persuasive, si vous répondiez oui tout de suite?

Il sourit.

-- Vous m'en donneriez envie. Mais qu'allez-vous me demander qu'il faille me garrotter à l'avance?

Elle ne riait toujours pas, elle haletait un peu, les mots lui coûtaient à prononcer.

-- Votre scierie... commença-t-elle.

Il parut tomber de son haut.

-- Quoi! cette entreprise prosaïque occuperait votre esprit?

A la bonne heure, mon enfant, oui, occupez-vous, cela me fera beaucoup d'honneur et, à vous, un peu de bien. Nous disions donc que cette scierie?... Mais peut-être voudriez-vous, au contraire, que je la supprime par amour du paysage ou de la rivière, comme Gédéon Jaux. Je vous reconnaîtrais mieux.

-- Non, je voudrais que vous m'y gardiez une place, une bonne place de contre-maître.

-- Pour vous?

-- Presque. Pour quelqu'un à qui je m'intéresse.

-- Et le nom de ce bienheureux protégé?

Aube hésita de nouveau, tant cette démarche était pénible à sa réserve.

-- Il est très digne d'intérêt malgré les apparences, reprit-elle.

-- Chère princesse, excusez-moi; mais quand Mme Droy se sert de ces mots, c'est invariablement pour surprendre ma simplicité à l'égard de quelque chenapan de ma paroisse.

-- Il n'est pas un chenapan, mais un pauvre homme.

-- Jugez-vous les deux états incompatibles et supposez-vous que les chenapans jouissent, par droit de profession, d'une félicité sans nuage?

-- Il a des enfants...

-- Oh! vous m'apitoyez... personne mieux que moi ne saurait compatir à son cas.

-- Il a une femme à demi infirme, une vieille mère impotente...

-- Et, à votre sens, ces fléaux divers le rendent éminemment propre à surveiller ma scierie? Comment s'appelle-t-il?

Elle répondit courageusement:

-- Gédéon Jaux.

Il se tut sans se récrier, il examinait attentivement Auberte.

-- Sauriez-vous par hasard, Auberte, pourquoi j'ai reçu dernièrement des avis bizarres qui ne pouvaient émaner que de cet homme?

Sans répondre, elle poursuivit:

-- Il a été bûcheron avant de devenir braconnier, il se connaît aux bois et à toutes ces sortes de choses. Mais il ne pourrait peut-être pas obéir toujours; il lui faut une place exceptionnelle, si bonne qu'il y tienne, qu'il en soit fier et qu'il sente une responsabilité. Vous devez faire là-bas une petite maison de gardien, vous y logerez sa famille en laissant beaucoup d'espace autour, pour que Gédéon s'y plaise et que Nine puisse travailler.

-- Et, pour achever sa conversion, il serait sans doute plus prudent de lui offrir chaque année un permis de chasse.

Elle répondit d'un ton réfléchi:

-- Ce serait mieux.

-- Dames défuntes de Menaudru, l'entendez-vous? Est-ce Hugues qui vous a catéchisée? Mais, petite princesse qui prêchez si bien, mettez-vous vos doctrines en pratique?

Elle dit, un peu balbutiante:

-- Je ne peux pas faire beaucoup... mais j'essaie de tout mon coeur.

Il la regarda encore, elle était pâle et résolue.

-- Princesse Aube, princesse Aube...

Il ne put d'abord en dire plus. Il se pencha vers elle avec une sorte de respect, et l'embrassa au front.

-- J'avais tort tout à l'heure, je n'ai pas encore assez d'enfants, ma tribu ne serait au complet que si vous deveniez ma fille.

-- Mais, reprit-il, déjà revenu à son humeur vive, je n'oserais pas appeler au milieu de mes canards sauvages un cygne tel que vous.

Il se tourna vers la porte.

-- L'audience est close, dit-il à Stéphanie qui s'avançait. Entrez, Stéphanie, contemplez Mlle de Menaudru dans le rôle de solliciteuse, et dites-moi si on pourrait rien lui refuser, même quand elle veut m'imposer les services de Gédéon Jaux?

Il sortit et Stéphanie, oubliant ce qu'elle était venue chercher, dit à Auberte:

-- Comment l'avez-vous emporté? il vous a fallu de la bravoure. C'est très bien à vous, et je vous souhaite que Gédéon réussisse. Ses réclamations, si mal fondées qu'elles soient, nous causaient de la peine à tous, et je crois que Hugues, que Hugues...

Elle avait parlé très vite, sous l'influence d'un sentiment sincère; mais à peine eut-elle prononcé ce dernier nom qu'elle se tut, confuse.

-- Vous croyez que Hugues serait content de moi? acheva Aube d'un air pensif. Je l'espère aussi. Mais, reprit-elle, encouragée par la sympathie que venait de lui témoigner Stéphanie, ce n'est pas à vous qu'il sied de louer le courage des autres, n'êtes-vous pas le courage personnifié?

-- Parce que je travaille, voulez-vous dire? mais je n'en souffre pas. J'ai été riche, je devrais l'être plutôt et dans une situation élevée; mais cela ne vaudrait pas toute l'affection qu'on me prodigue ici. Et puis je ne tiens pas au rang comme Gillette, par exemple, qui est, au fond, plus aristocrate que moi.

Aube s'était déjà aperçue qu'en dépit d'un raffinement presque altier, Stéphanie d'Aumay était d'un naturel tendre et accessible quand on avait brisé en elle la première glace, et c'était encore un point commun entre elle et Laurent.

-- C'est vrai, je suis devenue pauvre, mais ce n'était pas une raison pour défaillir et arrêter là ma vie. Enfin, ajouta-t-elle souriante, la fortune peut me revenir, il en est question: cela dépend beaucoup de moi et un peu de votre famille.

Pendant qu'Aube retenait l'exclamation qui était montée à ses lèvres, Stéphanie poursuivit:

-- J'aime le courage chez les autres, sans doute parce que je n'en ai guère à aimer chez moi. Qu'est-ce, pourtant, que j'ai eu à supporter? Que sont les menus tracas d'une jeune fille à côté de l'épreuve d'un homme jeune, intelligent, asservi sous le joug de la médiocrité?

-- Vous pensez à Hugues Droy? dit Aube.

Stéphanie tressaillit. Elle avait parlé pour elle-même, et voilà que cette enfant lisait à livre ouvert dans son esprit.

-- Vous pensez, continua Auberte, qu'il devrait être plus riche et que c'est dur pour lui de n'avoir pas le château de Menaudru.

Stéphanie tenta une diversion en disant:

-- Gillette vous tourmente à plaisir. Comment pouvez-vous ajouter foi à de pareils enfantillages?

-- Alors, dit Aube avec insistance, vous ne trouvez pas qu'il est à plaindre de vivre comme il le fait, de se soumettre sans cesse aux exigences d'une profession brillante dans une situation étroite?

-- Je trouve, dit Stéphanie, que c'est un grand malheur pour lui... et pour nous.

Elle n'essayait plus de donner le change à Auberte. Elle reprit d'un trait:

-- Ce qu'il y a d'affreux à songer, c'est que Hugues, avec ses dons supérieurs, est dans une impasse, que, malgré le noble parti qu'il tire de sa situation, cette situation n'a pas d'issue. Son défaut de fortune lui interdit d'épouser une femme pauvre, il est trop fier pour jamais en demander une autre...

-- Même s'il l'aimait? fit Auberte.

-- Il ne le fera jamais; vous ne le connaissez pas.

-- Mais si une jeune fille riche, de notre monde, se savait appréciée de Hugues et voyait qu'elle peut transformer son sort, elle devrait aller à lui et lui dire loyalement qu'elle souhaite d'être sa femme. Oh! croyez-vous qu'elle le pourrait? dit Aube toute frémissante.

-- Elle le devrait, fit Stéphanie; oui, si elle était brave, ce serait peut-être son devoir et son bonheur... Mais un tel sacrifice...

Elle ne voyait plus Aube, elle regardait en elle-même et ses yeux semblaient n'y découvrir qu'un sombre, un triste horizon.

Depuis quelque temps, en effet, Stéphanie voyait naître pour elle des espérances de fortune; devant cette perspective elle n'avait pensé qu'à Hugues, à Hugues qu'elle avait formellement refusé d'épouser quand elle était trop pauvre pour lui. Elle s'était dit que, maintenant, si elle devenait une héritière, ce serait à elle de parler, de décider Hugues à leur union. En entendant Aube exprimer cette même idée, elle n'eut pas une minute le soupçon que la jeune princesse de Menaudru ambitionnait pour elle-même le titre de fiancée d'Hugues, et qu'elle voyait dans les réponses de Stéphanie un encouragement positif à ses timides espérances.

Stéphanie fut soudain rappelée à elle: une main se posait sur son bras.

-- Mais, dit Aube tout bas, il faudrait être bien sûre qu'il l'aime.

-- J'en suis sûre.

Les mots lui avaient échappé, c'était trop tard pour les reprendre. Aube, une pâle lumière dans les yeux, lui dit de sa voix lente et voilée:

-- Je vous remercie.

XIV

Gillette ne se trompait pas. Aube avait grandi de corps et d'âme, elle devenait femme sans rien perdre de son attrait candide et profond. Cette croissance l'avait dégagée de ce qu'elle appelait l'esclavage des petites choses. Elle n'en était plus à dire comme jadis, quand elle avait rencontré M. Droy: Je pense, je pense, et puis je ne sais plus dans quel monde nous sommes. Elle savait trop qu'elle était dans un monde d'action, où chacun n'obtient que la part qu'il conquiert. Elle suivait sa nouvelle voie, elle travaillait à sa nouvelle tâche. Les autres, les pauvres, lui étaient toujours apparus dans un lointain vague, un peu irréel. Maintenant, ils se rapprochaient, ils l'entouraient, ils la pressaient de toute part; elle sentait comme le contact tangible de leurs souffrances, de leurs tentations, de leurs peines. Elle aussi s'approchait d'eux, son âme s'ouvrait, compatissante et amie dans sa mélancolique sérénité, à leurs âmes mornes ou rétives, dolentes ou tourmentées.

Elle pensait sans amertume à ses premiers essais, à la journée où, avec une conviction si angélique, elle avait gardé des moutons et s'était fait la servante de sa servante: l'heure de ces enfantines tentatives était passée, ç'avait été le premier balbutiement de sa langue qui cherchait la parole de vie, l'ébauche de son premier geste qui appelait la lumière.

Depuis qu'elle connaissait les Droy, son coeur battait, son sang courait plus vite dans ses veines longtemps assoupies; le monde se transfigurait autour d'elle, il s'emplissait d'une vie pleine de terreur et d'attrait. Auberte s'était éveillée, Auberte vivait.

... Entre la Maison et le château, on avait changé en paix définitive la trêve conclue pour l'amour d'Auberte.

Les rapports, bien que toujours cérémonieux et espacés entre les parents, avaient suffi pour dissiper ce qu'il y avait d'irréconciliable dans leurs préventions respectives.

Et il était à croire que Mlle Gillette pardonnait Aube d'être châtelaine à Menaudru, car elle n'abordait plus ce thème.

M. de Menaudru était toujours valétudinaire, la Comtesse préoccupée, Laurent devenait un peu soucieux. Peut-être s'était-il piqué les doigts aux épines trop nombreuses de certaine petite rose rouge qu'Aube lui avait naguère envoyée, de la Maison.

Par une attention de bon voisinage, M. de Menaudru fit convier tous les Droy à visiter la crypte nouvellement découverte, avant que la démolition de la chapelle n'en condamnât les abords.

Aube ouvrit elle-même la petite porte du parc voisine de la chapelle, et introduisit ceux des Droy qui avaient pu accepter l'invitation, c'est-à-dire M. Droy, Gillette, Cam, Edmée et quatre ou cinq garçons.

M. Droy fit seul au château une visite de quelques minutes et rejoignit ses enfants. M. et Mme de Menaudru, qui ne goûtaient pas les expéditions souterraines, s'étaient fait représenter par Laurent qui, à défaut de l'architecte absent, suffirait tant bien que mal à diriger la caravane, ainsi que le remarqua obligeamment Camille.

Les découvertes de l'architecte étaient, en effet, curieuses. En faisant abattre un mur, il avait trouvé, encastré dans l'invraisemblable maçonnerie, un escalier conduisant à des caves dont les maîtres de Menaudru ignoraient l'existence.

Ces caves s'étendaient jusqu'à la chapelle ruinée, ce qui avait amené la découverte de la crypte.

L'architecte avait tout préparé de longue main en prévision de cette visite. Cam, qui réclamait des lanternes et des torches, fut désappointée en constatant que, partout où l'on n'avait pu déblayer ou ménager des jours de souffrance, on avait disposé des lumières assez puissantes pour éclairer à fond ce ténébreux royaume.

C'était certainement ici que les premiers maîtres de Menaudru, les vieux rois d'avant Charlemagne, entassaient leur butin; mais, de ce butin, il ne restait nulle trace, ainsi que Laurent l'avait déjà déclaré: les caves étaient vides, c'est à peine si Cam put réunir et ramasser ce qu'elle appelait dévotement de la poussière burgonde.

L'habile architecte, qui n'était pas là pour savourer les éloges, avait, en Laurent de Menaudru, un représentant bien informé, car celui-ci dirigea l'expédition comme s'il en avait lui-même organisé tous les détails.

Quand on eut visité la dernière cave, Aube continua de marcher en avant; avec son air grave, un peu mystérieux, ses yeux calmes, sa grande chevelure tombante, elle leur parut une émanation de ce passé dont ils étaient venus chercher ici l'impalpable souvenir. Gillette la prit par la main, comme si elle craignait de la voir disparaître avec les visions brumeuses que venait d'évoquer pour eux ce voyage dans les siècles évanouis.

-- Je voudrais aller jusqu'à la crypte, dit Aube.

-- Pour chercher le trésor? demanda en riant Edmée. Comme vous tenez aux légendes! Nous le chercherons avec vous.

Et tous, elle comme eux, n'y croyant pas, mais désireux d'y croire à demi, de ne pas briser le lien fragile de la légende qui les rattachait au passé, ils firent mine de chercher le trésor.

Aube, se rappelant le visage patient de Mlle Anne, se disait que Dieu permettrait peut-être le miracle, puisque tous les témoignages, sauf celui-là, ne pouvaient rien en faveur de la vieille demoiselle et s'émousseraient contre la barrière d'indifférence que le monde avait élevée autour d'elle.

Ils arrivèrent dans la crypte et furent surpris d'y voir filtrer le jour à travers des vantaux récemment déblayés. Ce jour pâle glissait sur les dalles en y découpant des ombres de hautes herbes et de feuillages clairsemés. Aube reconnut une ombre plus lourde et plus noire: celle de son grand sapin.

-- Nous sommes au bout de notre voyage, dit Laurent en touchant un mur. De l'autre côté, il y a...

-- Notre jardin, acheva M. Droy, et, si je ne me trompe, notre petite terrasse qu'ombrage en partie votre sapin.

-- L'architecte dit que c'est le mur même qui soutient notre terrasse, annonça Cam d'un air entendu.

Mais ils se retournèrent tous vers Aube qui venait de dire:

-- J'ai trouvé quelque chose!

Elle avait monté deux marches, et elle leur montrait une petite porte très basse, restée inaperçue. Ils essayèrent de l'ouvrir, elle résista, bien qu'aucun verrou ne l'assujettît; mais une masse compacte de lierre et de ronces, accumulés en un enchevêtrement peut-être séculaire, la cloîtrait de l'extérieur.

Après de vigoureuses poussées, ils obtinrent un entrebâillement par lequel leur regard plongea dehors. Cette ouverture donnait sur un petit espace qui, profondément encaissé entre les restes de la chapelle et le mur du jardin des Droy, ressemblait à un véritable trou de verdure. C'est de là que s'élançait le tronc du vieux sapin. La porte, en s'ébranlant, communiqua à ce fouillis de verdure rousse une ondulation prolongée qui mit en émoi toute une cohorte de lézards et de couleuvres tandis que, des pans de murs branlants de la chapelle, des chouettes s'envolaient, effarées. Il faisait triste dans ce puits et l'on referma la porte.

La découverte d'Aube restait infructueuse. Il lui avait semblé, pourtant, que ces longs circuits souterrains la rapprochaient d'un but obscur depuis longtemps pressenti, et que la petite porte s'était ouverte tout à coup sur la réalisation de son rêve. Elle s'était trompée, pour aujourd'hui du moins, et elle garda le silence sur sa déception pendant que la petite caravane se séparait, après avoir quitté ce caverneux royaume, et que les Droy retournaient chez eux par le parc.

Pour voir ses amis s'éloigner dans leur jardin, elle s'assit toute seule sur son mur, à sa place de prédilection.

Ils étaient rentrés à la Maison, qu'elle regardait encore; mais elle regardait Hugues Droy qui, arrivant de la montagne, s'avançait dans son jardin de son pas souple et décidé. Il la salua en souriant.

-- Suis-je en retard?

Elle lui montra, d'un mouvement des cils, la porte par laquelle ils étaient partis.

-- Ainsi, reprit-il gaiement, les vandales ont fait invasion chez la princesse? J'ai dû m'absenter, mais j'espérais remonter à temps pour vous préserver de leurs déprédations et chercher moi aussi le lotus. L'avez-vous trouvé?

Aube répondit en souriant aussi, ce qui était rare chez elle:

-- Non, je n'ai pas encore trouvé le lotus.

-- Mon père, reprit Hugues, n'était-il pas ici?..

-- Il est rentré avec tout le monde.

-- Et ils vous ont laissée seule, pauvre petite enfant.

Elle n'avait pas autant grandi pour lui que pour Gillette, car il se reprit bien vite en disant Mademoiselle... mais, sous sa moustache de soie claire, s'accentua son sourire vif et entraînant.

Il regardait Aube, ainsi assise sur son large siège moussu, avec son air de quiétude religieuse et de religieuse pureté, dans l'ombre du grand sapin qui répétait: ici, ici... Il la trouvait ravissante, et ses yeux, ses yeux clairs et scintillants, le lui disaient avec une fraternelle douceur.

-- Si ce n'était un peu barbare de vous condamner à vivre sur un mur, je dirais que c'est votre vraie place. Vous y avez l'air si confortablement à l'abri de nos erreurs et de nos tourments... Je remarque que je vous rencontre souvent dans des lieux élevés comme la Roche de Brague, d'où vous dominez ce pauvre monde et moi plus encore.

-- Alors montez, dit-elle, ou bien je... et elle fit mine de descendre.

Il la retint du geste et Aube demeura où elle était. Leur entente avait fait de grands progrès depuis le jour auquel il venait de faire allusion. Aube s'accoutumait à l'affectueuse raillerie par laquelle Hugues s'amusait à faire passer sur ce visage de jeune fille, des sourires tremblants comme de petits rayons de soleil très doux. C'était une raillerie d'accent si tendre, si plein de dévotion et de respect...

-- J'ai toujours aimé ce mur, repartit-elle. C'est là que j'ai fait connaissance avec Gillette.

C'était là aussi qu'elle avait déchiré ses aquarelles pour commencer à sortir des limbes. Elle croyait voir les fragments de son oeuvre s'envoler mollement en pétales fantastiques de fleurs mortes, elle se détourna pour chercher la place où Olge, ce même jour, l'avait attendue en broutant des branches de cytises; mais Olge n'était plus là, la frêle chanson de ses grelots s'était tue et la vue de sa place vide faisait souffrir Aube.

Elle ne remplacerait pas Olge, bien que Laurent fût tout prêt à lui chercher une autre mule si elle l'avait demandé. Aube avait remarqué que personne ne lui refusait jamais rien. On aurait dit que... Elle secoua la tête pour éloigner un funèbre doute qui venait de l'effleurer et qui avait fait glisser sur son front une ombre légère et rapide, l'ombre d'un oiseau noir qui passe et fuit.

Elle reprit, de sa voix un peu éteinte où couraient parfois des notes argentines:

-- Gillette disait que vous me comprendriez; elle avait raison, vous êtes très bon.

Elle leva sur lui ses yeux pathétiques et murmura d'un ton calme et réfléchi:

-- Je crois que votre femme sera très heureuse.

Elle avait parlé simplement, dans son innocence, avec sa droiture aimante qui ne connaissait ni conventions banales, ni dissimulations, ni mensonges. Le visage d'Hugues s'illumina autant que si ces mots d'Aube avaient renfermé pour lui une promesse.

-- Il faudrait d'abord, répliqua-t-il, que cette femme existât.

Il plaisantait, mais ses lèvres avaient pâli. La parole d'Aube venait d'évoquer devant ses yeux l'image de Stéphanie; il se rappelait que tout lui interdisait de penser à Mlle d'Aumay, maintenant qu'elle allait retrouver sa fortune, puisqu'il avait dû s'incliner devant le refus de la jeune institutrice alors qu'elle était pauvre.

-- Il faudrait aussi, poursuivit-il, qu'elle voulût bien de ce bonheur que vous lui promettez généreusement, et enfin que je puisse lui offrir de tenter l'épreuve. Mais cette femme n'existe pas, à ma connaissance, elle n'est pas née.

-- Vous disposez donc de son sort sans la consulter. N'est-ce pas votre devoir de lui laisser au moins le choix, l'alternative?

-- Non, si les conditions de la vie nous séparent, répondit-il.

-- Il y aura donc une heure où je vous donnerai l'exemple du courage.

Il tressaillit, et, dans son regard, s'éveilla un soupçon incrédule, l'idée qu'Aube parlait pour elle-même et souhaitait d'être sa femme. Mais elle ne détourna point ses yeux qui n'étaient bien que des yeux d'enfant.

Elle dit d'un air de pudeur tendre et de grâce craintive:

-- Si vous aviez de l'affection pour elle?

-- Je lui répondrais qu'elle s'est trompée, que son imagination l'abuse, qu'elle oublie... Oui, je lui dirais d'oublier ou plutôt de se souvenir que j'étais indigne.

Mais, involontairement, il la regarda de nouveau et il sentit son coeur défaillir dans cette tragique et muette rencontre de leurs yeux. Aube était devenue d'une blancheur mate.

-- Et si on lui a dit... Ah! que vous êtes dur et orgueilleux, malgré toute votre bonté! Vous ne m'aiderez pas? Que vous êtes dur... si on lui a dit que vous n'oublieriez point?

-- Qu'elle ne s'inquiète pas de moi, je suis un homme.

-- Mais si elle... elle ne peut oublier?

Il vit, sur ce visage pâle, une subite, une foudroyante terreur, la terreur d'une irréparable et mortelle méprise et une douleur sans borne qui n'était pas une douleur d'enfant.

Si Aube apprenait qu'elle s'était trompée, qu'il ne pensait pas à elle, l'enfant fière et sensitive en mourrait peut-être. Il était libre, Stéphanie l'avait irrévocablement repoussé, et Aube avait besoin de lui pour être heureuse, pour vivre.

Il s'inclina très bas en disant d'un ton ferme, avec une tendresse chevaleresque inexprimable:

-- Auberte, me permettrez-vous de demander votre main?

Elle ne répondit pas, un allégement recueilli, divin, se répandit sur ses traits détendus, transfigurés. Elle regarda autour d'elle, le parc, la chapelle aux fleurons brisés, le vieux sapin qui répétait plus fort: "ici, ici..." en étendant ses bras sur elle. Elle dit:

-- Je suis heureuse de vous avoir parlé à cette place.

Avant de s'éloigner, elle répéta doucement, faiblement, avec la ferveur d'une oraison:

-- Je suis très heureuse!

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

-- Maman, des soucis?

Aube était au salon, près de sa mère, et elle renouvela sa question en regardant le front obscurci de la Comtesse.

Mme de Menaudru caressa du doigt la tête brune d'Auberte.

-- Enfant, dit-elle avec précaution, votre père n'est pas plus malade, mais ces premiers froids l'éprouvent et il ne passera pas l'hiver prochain à Menaudru: il n'y passerait pas celui-ci, si ce n'était trop tard pour partir.

-- Chère maman, vous ne serez pas du tout malheureuse de quitter Menaudru pour la Sicile ou l'Egypte.

-- Mais, Aube, c'est pour vous.

-- Oh! moi...

Elle eut un sourire doux, d'une joie si pénétrante et pieuse que la mère en fut éblouie.

Aube glissa sur le siège bas aux pieds de la Comtesse.

-- Vous rappelez-vous, maman, qu'un jour, dans ce salon, -- mais ce n'était pas le même salon, il ne m'apparaissait pas comme aujourd'hui, -- je me suis assise contre vous, je me suis appuyée là...

Et elle berça sa tête sur les genoux maternels.

-- Et je vous ai dit... maman, vous rappelez-vous?

Elle se haussa un peu, approcha sa bouche de l'oreille de la Comtesse.

-- Je vous ai dit que je ne me marierais pas.

Mme de Menaudru eut un mouvement prompt, ses bras qui entouraient Auberte resserrèrent leur étreinte.

-- Aube, voyons...

-- Je me marierai si vous le voulez bien, je me marierai dès qu'il vous conviendra. Mon coeur a changé, ou plutôt je crois bien que, lorsque je vous ai parlé de cela jadis, je n'avais pas encore de coeur. Je suis contente pour moi et pour vous; vous désirez mon mariage, je ne fais plus d'opposition, je ne proteste plus, seulement c'est Hugues Droy que j'épouserai.

-- Hugues Droy, pauvre enfant!

Ces mots furent une plainte basse, navrée.

-- Me plaignez-vous? dit Aube.

Il y eut un silence que la mère ne put rompre. Aube poursuivit d'un air de timide fermeté, dans la plénitude sereine de sa foi:

-- N'est-ce pas un grand bonheur que Dieu ait dirigé mon coeur de ce côté? Hugues Droy n'est-il pas, comme mon frère Laurent, supérieur à tout le monde? Vous m'avez toujours dit, -- vous êtes si bons pour moi, mon père et vous, -- que le jour où je me marierais, vous me donneriez le château. Les Droy regrettent Menaudru, quoiqu'ils soient trop délicats pour le rappeler maintenant qu'ils sont nos amis, Gillette sera consolée en voyant le château revenir à son frère.

-- Aube, est-ce pour cela que vous épouseriez M. Droy?

-- Non, pas seulement pour cela, répondit-elle avec une loyauté noble et naïve. Je l'aime.

Elle reprit posément:

-- Songez donc! leur rendre Menaudru sans le perdre nous-mêmes... Je ne vous dirai pas que je ne puis vivre sans ce bonheur, il me semble que je ne suis pas faite pour l'exaltation et les grands sentiments enthousiastes. Si vous me répondez non, je ne mourrai pas, je vous assure, fit-elle souriant de nouveau avec confiance. J'épouserai Hugues avec votre complète approbation, ou je ne me marierai pas. Ce n'est pas une terrible menace, vous n'aurez qu'à garder votre fille. Mais vous m'approuverez, vos objections ne porteront que sur des détails puisque, moi, j'accepte de ne plus m'appeler Menaudru.

Elle eut un petit tressaillement, comme si ces derniers mots lui infligeaient une blessure.

Elle répéta: J'accepte, j'accepte...

Et, à la fois très fière et très persuasive, elle continua son plaidoyer. Elle ne connaissait guère d'obstacle, elle ne rencontrait jamais de résistance ainsi qu'elle l'avait constaté; le peu de choses qu'elle avait voulues ou seulement désirées, elle les avait obtenues sans qu'on se rendît compte de l'ascendant qu'elle exerçait.

-- Oui, vos objections ne porteront que sur des détails, et ces détails ne vous arrêteront pas longtemps. Qu'est-ce que des questions de fortune, de rang, de vieilles rancunes plus qu'à demi oubliées; qu'est-ce que la fortune et même le rang à côté de la justice, du bonheur que nous pourrons avoir et du bien que nous pourrons faire? Je sais que vous pensez comme moi, fit-elle attachant sur sa mère ses prunelles graves et sombres. Oh! je n'ai pas eu peur de votre refus, j'ai compté sur vous, je me suis dit que vous voudriez bien parce que vous m'aimez... et parce que vous êtes maman.

-- Enfant, arrêtez! dit Mme de Menaudru avec trouble. Je ne suis pas plus libre que vous! Je ne puis que transmettre votre voeu au Comte. Quand je suis allée vous prendre à Sainte-Cécile et que vous m'avez raconté l'histoire de vos trois jours, je croyais ne jamais rien entendre de pis, et aujourd'hui... Mais la prochaine fois, qu'aurez-vous donc à m'apprendre, que me direz-vous?

-- Rien, sinon que je suis heureuse...

-- Vous ne l'étiez pas avant, Aube?

-- Aube! dit songeusement la jeune fille. Ne trouvez-vous pas que c'est un nom triste, si court, rappelant une chose qui finit si vite!

Quelques semaines plus tard, un jeune officier en grand uniforme de chasseur fut introduit dans le salon de Menaudru où il se trouva face à face avec le Comte.

Il salua le grand vieillard courbé et débile qui lui tendait froidement la main. Dans ces traits creusés, on retrouvait par instant une ressemblance fugitive, poignante, avec les traits réguliers, pâlement bruns d'Auberte.

M. de Menaudru regarda le jeune homme dont la taille élancée, la beauté blonde, à la fois mâle et fine, ressortaient dans son éclatant uniforme. Les yeux d'Hugues décelaient une résolution grave et réfléchie.

-- Vous m'avez autorisé, Monsieur, à venir chercher votre réponse.

-- Oui, dit M. de Menaudru qui était retombé dans son fauteuil.

Il continua avec ses façons irrévocablement glacées et courtoises:

-- Votre père m'a dit que vos projets le prenaient à l'improviste et qu'il n'avait pas deviné votre attachement pour ma fille, que vous vous en étiez peu expliqué avec lui et qu'il se bornait à me communiquer votre demande.

Il était vrai que le dessein d'Hugues avait surpris ses parents. M. et Mme Droy avaient espéré, malgré tout, que Hugues finirait par se réconcilier avec Stéphanie; le jeune homme avait strictement gardé le secret de l'entrevue au cours de laquelle Aube lui avait confié qu'elle se croyait aimée de lui.

-- Mon père a compris comme moi que mon ambition pouvait vous paraître excessive.

-- Vous avez supposé que je ne l'approuverais pas?

Hugues eut un geste évasif.

-- Maintenez-vous toutefois votre demande?

-- Oui, si vous le permettez.

-- Je puis donc vous répondre que cette demande est favorablement accueillie.

Hugues se tut dans la surprise d'une adhésion qu'il ne pouvait guère espérer si vite...

-- Notre décision étant prise dans ce sens, poursuivit le Comte, il serait bien inutile de revenir sur les motifs qui l'ont provoquée ou sur ceux qui auraient peut-être pu l'empêcher. Vous avez notre consentement.

Hugues dit avec émotion:

-- Je ne puis répondre à votre confiance qu'en vouant toutes mes forces et toute ma vie au bonheur de Mlle Auberte.

M. de Menaudru le regarda pensivement une longue minute, et répliqua par ces seuls mots:

-- Je vous crois.

Ils se turent. Le salon triste et grandiose était, en l'absence d'Aube, d'une pire tristesse; l'atmosphère était froide, d'un froid gris de cendre éteinte.

-- Aube n'est pas ici, je tenais à vous voir seul. Sa mère l'a conduite au devant de M. de Gourville qui vient, comme chaque année, à cette époque, passer quelques jours à Menaudru. Nous attendrons la fin de cette visite pour annoncer officiellement votre mariage. M. de Gourville, qui a élevé mon fils, est un oncle de la mère de Laurent, et votre allié aussi, il me semble. Il n'y a pas de parenté proche entre lui et Auberte, mais il est étroitement attaché à ma fille. Il fera des objections à votre mariage, c'est pour vous mettre au courant d'une situation et non pour vous offenser que je vous en préviens. Mais il se rendra comme nous, et d'autant plus facilement qu'il vous connaît mieux sans doute.

Hugues s'inclina. L'effort résolu et loyal de ce vieillard altier vers une entente le touchait; il y voyait la marque d'un esprit élevé. Le Comte sortait de l'apathie où le murait ordinairement sa santé pour sanctionner un événement qu'il ne désirait pas, mais qu'il ne voulait pas empêcher. Son mal l'avait tenu en dehors de la vie commune, il était trop fier et trop froid pour se plaindre, et il se taisait.

M. de Menaudru reconnaissait en Hugues un grand coeur, une âme tendre et forte. Celui-là n'était pas indigne, après tout, d'obtenir Auberte et le vieux château.

-- Je vous crois, répéta-t-il.

Mais, cette fois, il y avait dans son accent comme une supplication sourde.

Hugues se levait; il se leva aussi et donna sa main au jeune homme en disant:

-- Vous prendrez bientôt votre place au milieu de nous. Vous êtes déjà l'un des nôtres. Vous êtes le fiancé d'Aube.

Ils regardèrent instinctivement autour d'eux. Il leur avait semblé une seconde qu'Aube était là en esprit; mais elle était déjà partie, disparue en un évanouissement lent et subtil qui ne leur laissait rien. Il n'y avait plus sur eux que la religieuse mélancolie de ces fiançailles sans fiancée, avec le bonheur de rendre Aube heureuse.

XV

Aube était partie, mais elle n'était pas bien loin puisqu'elle se trouvait encore dans la société de Gillette.

Celle-ci avait fait en sorte d'escorter son amie jusqu'au bas du mont où Auberte devait monter en voiture. C'était une manière de retarder leur séparation. Quand elles atteignirent sur la grande route le point où elles devaient se dire au revoir, Laurent, qui était déjà en voiture avec sa mère, descendit pour saluer Mlle Droy et faire monter Aube. Mais Laurent était d'autant plus poli que sa politesse lui coûtait davantage, et le salut se prolongea.

Le landau s'éloigna lentement, suivi à quelques pas par Laurent et les jeunes filles.

Gillette était assez nerveuse et de médiocre affabilité, elle ne portait pas en elle comme Aube une source de joie silencieuse; elle ne pouvait pas deviner l'événement qui s'accomplissait en cette minute pour son frère aîné.

-- Je ne sais pas ce qu'ils ont tous à la Maison, dit-elle, mais ils ont quelque chose. Stéphanie, qui a reçu des lettres de sa famille, exhibe une correction si exquise, observe un décorum si rigoureux, qu'elle doit certainement être bouleversée; c'est sa façon d'avoir la tête à l'envers. Et Hugues, qui n'a pas reçu de lettres, a un air...

Aube eut un heureux sourire à la pensée du bonheur dont Hugues recevait en ce moment la nouvelle.

Gillette se tourna vers Laurent et dit, comme si ces paroles étaient la suite logique des précédentes:

-- Quant au plan que vous nous avez apporté pour l'arrangement de votre serre, je me dois à moi-même de vous déclarer qu'il est absurde; votre serre aura l'air d'un jardin chinois, il n'y manquera que des petites gens en porcelaine. En tout cas, ce ne sera qu'un à peu près, et puisque la Comtesse vous donne carte blanche... Ma poétique petite princesse, ces questions de pot-au-feu ne vous concernent pas, c'est bon pour moi de maçonner et de patauger dans les plâtras. Hugues se moque de mes labeurs.

Aube faillit dire gaiement:

-- Mais c'est Hugues qu'il faudrait consulter.

-- Enfin, je me dévoue à ce pauvre Menaudru et je défendrai jusqu'au bout la prison qui a de si jolies oubliettes.

Laurent répliqua d'un air fort civil:

-- A moins de jucher la nouvelle bibliothèque sur la serre ou inversement, je ne vois pas le moyen de les établir toutes deux sur un emplacement de vingt mètres en leur donnant à chacune vingt mètres de superficie.

-- Comme c'est sensé ce que vous dites, fit Gillette. Oui, naturellement, vous avez raison, mais moi, -- (avec explosion):

-- Je déteste les gens qui ont raison...

-- Qui ont raison contre vous, acheva Laurent.

-- Prenez garde, Laurent, dit Aube l'air amusé, ou elle dira encore qu'elle aimerait mieux mourir que d'être votre soeur et la mienne. Et, cependant, Palatin pourrait proclamer tous les égards que vous avez pour elle en la personne de son lapin favori; vous le faites vivre dans une telle abondance qu'il devient monstrueux.

Laurent était peu disposé à invoquer le témoignage de Palatin, car il dit précipitamment:

-- Vous n'aurez votre serre... notre serre qu'en supprimant l'ancienne boulangerie.

-- Et ses amours de fenêtres en trèfle... non pas.

-- Alors écornons l'orangerie?

-- Ah! mais non, et ces chers vieux nids de hiboux!

-- Eh bien! démolissez la prison, Aube consent.

-- Démolir, renverser, démolir, vous n'avez que ces mots à la bouche, vous n'êtes qu'un iconoclaste; sans moi, vous et Auberte vous bouleverseriez tout.

-- Mais, dit Aube, vous aviez autrefois bien d'autres projets de réforme: quand vous vouliez percer tant de fenêtres, abattre les murs, couper, tailler, trancher dans le vif...

-- Assez, assez! vous me faites mal.

-- Et ce n'est pourtant qu'en moi que vous tranchez.

-- Quelle langue affilée vous avez aujourd'hui! petite Aube. Si vous possédez de la malice, employez-la au moins à me servir, mettez-vous de mon parti et convenez qu'on a eu tort de ne pas s'en tenir au plan de M. Levraut, votre architecte.

Laurent remarqua du ton le plus naturel:

-- M. Levraut nous a abandonnés; il est parti l'air bien abattu.

-- Oui... oui... il est parti, fit Gillette avec insouciance et son visage rougissant, qu'elle détournait, prit une expression hautaine.

Un soupçon traversa l'esprit d'Auberte que ses dernières expériences rendaient perspicace. M. Levraut aurait-il voulu épouser Gillette?

-- Oh! Gillette, est-ce possible!...

-- Je ne vois pas ce qui vous confond, il n'y a pas lieu de pousser les hauts cris, votre ébahissement n'a rien de flatteur pour personne. Que reprochez-vous à M. Levraut? Il a de grandes qualités.

-- Certes! fit Laurent; mais enfin il est parti, conclut-il d'un air conciliant, et ce n'est pas la faute d'Aube ni la mienne; je vous assure que je n'ai pas épargné mes instances pour le garder.

-- Je vous reconnais bien là! s'écria Gillette, s'il n'avait tenu qu'à vous, il serait encore ici à m'em...

Elle s'aperçut à temps de son imprudence, se mordit les lèvres et reprit:

-- Du reste, jamais personne n'a pu supporter ce malheureux garçon, et je me demande pourquoi. C'est un homme du plus grand mérite, un peu balourd, mais si instruit; point de tact, mais tant de coeur, des prétentions exorbitantes, mais...

-- Mais cela s'explique si bien parce qu'il n'avait aucune raison plausible d'en conserver, acheva Laurent, secondant avec componction Gillette dans sa façon meurtrière de porter les gens aux nues. Quel dommage que nous n'ayons pas eu le temps d'apprécier tant de vertus...

-- Ne me poussez pas à bout. C'est un être utile au moins! tandis que d'autres... remarquez que je ne nomme personne... Il travaille et vous ne comprendrez jamais cette sorte de vertu: vous êtes terriblement aristocrate, mon cousin, soupira-t-elle avec la conviction édifiante qu'elle échappait à cette impardonnable faiblesse. Je ne fais pas d'allusion, rendez-moi cette justice, mais enfin M. Levraut remplit sa place en ce monde, il joue son rôle, tandis que vous... non, je ne veux pas être mortifiante, mais vous, pourquoi vivez-vous et pour qui?

La voiture s'était arrêtée pour attendre les voyageurs; ceux-ci ne s'en apercevaient pas dans l'animation de leur causerie: ils avaient traversé, sans s'en apercevoir davantage, une bande de chiens courants qui, ayant sans doute perdu la trace du gibier qu'ils chassaient, s'étaient égarés hors de la portée de la voix et du cor de leur piqueur; ils suivaient la route tête basse et l'air harassé.

Gillette prit congé d'Aube et remonta dans la direction de Menaudru, les chiens l'entourèrent de fort près; Laurent voulut les écarter, mais elle le remercia d'un ton catégorique et pria Aube ainsi que son frère de ne pas faire attendre Mme de Menaudru.

Les chiens se rapprochèrent d'un mouvement si imprévu que Gillette, dans son premier élan irraisonné, franchit le fossé qui bordait la route afin de mettre un espace entre elle et les bêtes, et elle repoussa une barrière qui s'était trouvée ouverte devant elle; les chiens, sans manifester précisément d'intentions agressives, se groupèrent au bord du fossé. Mais cette barrière n'était que la défense avancée d'un clos; il y avait, derrière, une porte pleine dans un mur trop haut pour que Gillette pût le sauter, si elle avait été en goût de tenter l'aventure. Et les chiens restèrent assis ou couchés en un infranchissable demi-cercle, les yeux ardemment fixés sur Gillette, sans qu'il fût possible de savoir le motif de ce blocus, ni par quel caprice de leurs cervelles rudimentaires, ils avaient choisi Gillette pour but spécial de leurs attentions.

-- Non, non, je m'en tirerai à merveille, je vous prie instamment de vous en aller, je suis fort bien ici et je veux me reposer, disait Gillette pendant que Mme de Menaudru mettait la tête à la portière pour démêler ce qui se passait.

Il ne se passait rien, malheureusement; Gillette, toujours debout, commençait à considérer d'un oeil effaré le cercle qui se rétrécissait. Un peu de frayeur empourpra ses joues. Laurent fut aussitôt au milieu des chiens, il les dispersa en un clin d'oeil. Les chiens, humant l'air, partirent du côté où retentissaient des appels de cor, et Gillette accepta l'aide de Laurent pour redescendre sur la route.

-- Somme toute, ces chiens courants sont de bien stupides bêtes, dit Laurent sans la moindre allusion désobligeante à l'ignominieuse défaite de son adversaire.

Gillette dit quelques mots indifférents à Aube, puis, s'adressant à Laurent, elle murmura avec effort:

-- Il fallait me laisser dans l'embarras puisque je vous le demandais, ou bien encore me réduire à implorer votre secours, à crier grâce. Pourquoi, au moins, ne triomphez-vous pas avec ostentation? Pourquoi êtes-vous si méchamment généreux? N'importe, je...

Les mots s'arrêtaient dans sa gorge.

-- Je vous remercie, et j'ai pour vous toute la reconnaissance que je vous dois.

Et elle s'en alla. Aube se retourna vivement vers son frère pour le consoler, lui adoucir par sa sympathie l'injustice de cette algarade. Mais Laurent avait l'air radieux, et radieux il resta à sa manière tout le temps du voyage.

... M. de Gourville était gros, rouge et solennel quand son naturel colérique ne l'emportait pas sur sa solennité. Comme il trouvait rarement à Menaudru l'occasion de se mettre en colère, sa présence apportait d'ordinaire peu de variété dans l'existence uniforme qu'on menait au château.

Ainsi que le Comte en avait informé Hugues, M. de Gourville aimait beaucoup Laurent et Auberte. Auberte l'aimait aussi, elle lui était reconnaissante d'avoir toujours été si bon pour Laurent.

Aube devait rester à l'écart des différends qui allaient peut-être surgir entre le visiteur et ses hôtes, à propos de son mariage. Cette visite, interrompant pour quelques jours les préliminaires de ce mariage, lui apparaissaient comme une halte avant sa nouvelle vie et lui permettraient de se retremper.

Elle ne sut pas ce qui s'était passé dans l'entretien que ses parents eurent le même soir avec M. de Gourville, mais elle sentit tout de suite, et cela lui suffisait, que l'affection de son oncle pour elle n'avait pas diminué.

Le lendemain, elle tint compagnie au vieillard dans le petit salon qui faisait partie de son appartement, et tout annonçait entre eux une parfaite intelligence. M. de Gourville, enfoui dans un grand fauteuil au coin du feu, suivait de l'oeil Auberte qui rangeait un portefeuille de gravures dont il venait de lui faire cadeau. Il y avait un grand feu dans le cheminée, des chrysanthèmes et des azalées un peu partout: le jour était gris et froid, et Aube, vêtue de velours gris, remplissait l'antique petite pièce tendue de tapisseries, de la grâce languissante, patricienne, qui était dans chacun de ses mouvements.

-- A propos, dit M. de Gourville, vous ne m'avez jamais parlé de ma nièce depuis que vous la connaissez?

-- De votre nièce? répéta Auberte sans quitter des yeux la gravure qu'elle tenait. Je ne savais pas que vous ayez une autre nièce que moi et, encore, je ne le suis que parce que vous le voulez bien.

Et elle ajouta, les cils toujours abaissés, mais avec un sourire tendre qui erra une seconde sur sa bouche timide:

-- Vous voulez bien être encore mon oncle?

-- Oui, quand même... mais non, sensitive, pas de quand même avec vous, nous sommes trop heureux de faire votre volonté. Enfin, j'ai une autre nièce, ne vous déplaise, quoiqu'elle ait mis un peu d'empressement à vous apprendre le lien qui nous unit. Elle doit venir tout à l'heure me faire la visite qu'elle me rendait de loin en loin -- de très loin en très loin -- à Gourville, quand elle n'était pas encore votre voisine. Tenez, je gagerais que la voici.

Mme de Menaudru fit entrer Stéphanie d'Aumay et s'effaça.

Aube avait précipitamment quitté son siège.

-- Oui, Mlle d'Aumay est ma nièce, dit M. de Gourville diverti par l'étonnement d'Auberte, au même titre que Laurent; seulement, elle ne m'a pas donné les mêmes satisfactions que votre frère et nos relations sont restées tièdes. Nous allons changer tout cela. Asseyez-vous, Stéphanie; ne vous sauvez pas, Auberte, vous entendrez des choses intéressantes et c'est un régal assez peu fréquent en ce pauvre monde pour qu'on n'en fuie pas l'occasion. Vous venez donc nous dire, Stéphanie, que vous capitulez. Vous avez réfléchi, ainsi que je vous en priais, et vous vous résignez de bonne grâce à être heureuse et riche en épousant mon neveu Laurent?

-- Non, je ne peux pas, murmura Stéphanie, et le mouvement plus rapide de ses lèvres trahissait seul son agitation. Mais M. de Gourville n'avait pas entendu.

-- Vous savez que, pour ma part, poursuivit-il, je n'étais pas enchanté de vous et que je me serais contenté sans murmure d'un seul héritier. Mais Laurent refuse, il dit que vos droits égalent les siens. Et Laurent de Menaudru...

-- Laurent de Menaudru est l'honneur même, dit Stéphanie à demi-voix.

-- Nous sommes d'accord. Je vous ai avisée par lettre que j'allais, moyennant une insignifiante condition, vous faire part à mon héritage, et, depuis que je suis à Menaudru, je vous ai fait savoir que la condition, c'était ce mariage. Si vous ne la trouvez pas insignifiante à première vue, c'est tout à la louange de Laurent. Mais nous arrivons à nous expliquer et vous acceptez d'être la femme de ce pointilleux gentilhomme.

Aube écoutait silencieuse, ses narines palpitaient un peu.

-- Finissons-en d'un ridicule malentendu qui vous fait jouer le rôle de gouvernante. Vous habiterez Gourville avec moi, et, à ma mort, vous jouirez de mon héritage avec Laurent. C'est une excellente solution.

-- Non, dit Stéphanie se contraignant à parler plus haut: c'est impossible, je ne peux pas.

Cette fois, il avait entendu.

-- Vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Vous ne pouvez pas épouser mon neveu, Laurent de Menaudru? Qu'avez-vous contre lui?

-- Rien. Je l'estime. Je puis même dire maintenant, fit-elle d'un ton un peu sec, qu'il est l'homme que j'estime le plus.

Même devant Auberte, Stéphanie ne pouvait contenir l'amertume que lui laissait la conduite de Hugues.

Elle ne connaissait pas plus que les autres, les circonstances qui avaient entraîné le consentement du jeune homme. Que Hugues eût renié les scrupules de sa fierté pour épouser la jeune héritière de Menaudru, c'était pour Stéphanie une déception quelle n'acceptait pas sans révolte; et il lui fallait constater, par surcroît, que Hugues trouvait une joie consolante dans l'affection d'Auberte.

-- Vraiment? fit M. de Gourville enchanté. Vous aurez eu des désillusions avec les incomparables Droy.

-- En tout cas, reprit-elle du même accent bref, je ne les mets plus en comparaison avec votre neveu.

-- Et vous refusez celui-ci? Alors, fit M. de Gourville outré, vous êtes tout à fait folle.

La rougeur envahissait son front, une colère montait en lui tandis que Stéphanie restait maîtresse d'elle-même dans sa tristesse.

-- Comprenez donc que si vous n'épousez pas Laurent...

-- Il n'est pas dit que M. Laurent souscrive à votre "solution".

-- Je me charge de lui faire entendre raison carrément, s'il en est besoin. Quand Menaudru appartiendra au mari de sa soeur, il sera bien aise d'avoir Gourville. Je lui ai tenu lieu de tous ses parents, il doit m'obéir et il m'obéira. Mais le refus ne viendra pas de lui. Vous ne comprenez pas du tout, fit-il, calmé par l'intense dédain que lui inspirait cette faiblesse d'intelligence féminine. Si vous vous obstinez, je ne changerai pas un iota aux dispositions que j'avais prises antérieurement pour vous et qui n'étaient pas libérales. Dites oui, au contraire, et Dieu sait si une femme raisonnable ne le crierait pas à votre place...

-- Si vos bontés sont à ce prix, mon oncle, je... je les refuse.

M. de Gourville se tut et l'on n'entendit que le souffle un peu oppressé de Stéphanie.

-- Vous me prouvez, reprit le vieillard, que j'ai agi sagement jusqu'ici, et que, sauf le respect que je dois à sa soeur, Laurent de Menaudru n'est qu'un nigaud quand il vous défend. Mais ce n'est pas lui qui me désappointerait dans un cas pareil. Je suis si sûr de sa soumission que je ne l'ai pas encore entretenu de mon projet, et, quand je m'en ouvrirai à lui, il n'aura pas assez de mots pour me bénir.

-- Essayez, dit Stéphanie simplement.

Son assurance ébranla M. de Gourville, mais il reprit bien vite d'un ton amer:

-- Je me rends aux remontrances de ce pauvre garçon, je mets tous mes griefs sous mes pieds, j'oublie qu'une fois déjà, vous m'avez préféré les Droy, que vous avez mieux aimé être institutrice chez ces gens-là... -- (pardon, Auberte,) -- plutôt que de venir à Gourville...

-- Vous n'aviez nul besoin de moi, Mme Droy n'était pas bien portante à cette époque, et je ne pouvais m'éloigner de ses enfants. Je ne l'aurais pas voulu.

-- A la bonne heure! voilà qui est net. Cette famille Droy est si rassise, si sensée... N'écoutez donc pas, Auberte.

-- Pourquoi, fit Stéphanie avec révolte, Auberte n'écouterait-elle pas ce que vous me forcez à entendre?

Elle se domina, M. de Gourville continuait:

-- Enfin, c'est donc bien agréable, Stéphanie d'Aumay, de vivre chez les autres, de travailler, de porter de vieilles robes, quand vous pourriez avoir un chez vous, être la femme d'un galant homme, vous installer à Gourville, y recevoir vos chers Droy tant qu'il vous plairait.

L'aîné, Hugues, est pour un temps indéfini à Besançon. Sa femme, quand il se mariera, sa femme et vous serez comme les deux doigts de la main, et vous vous verrez tous les jours.

Stéphanie ne répondit pas.

-- Allons, vous avez eu un petit moment d'aberration. Aube et moi n'en répéterons rien.

-- Oh! je vous en prie, gémit soudain Stéphanie, ayez pitié de moi, n'insistez pas...

Elle l'implorait de ses yeux désolés, son visage à la beauté classique et délicate était si pâle qu'il en fut un peu effrayé.

-- Si vous vouliez comprendre, poursuivit-elle, que c'est impossible, que je ne consentirai pas, que toute discussion est vaine.

Comme elle lui tendait la main avant de se retirer, il se raidit pour dire en l'écartant:

-- Pas d'amitié entre nous sans votre obéissance, et votre obéissance immédiate. Acceptez tout de suite, avant de sortir, ou il ne sera plus temps.

Mais elle sortit sans avoir répondu, ou plutôt donnant ainsi une trop claire réponse.

M. de Gourville prolongea d'une semaine son séjour à Menaudru; il se décidait avec peine à rentrer dans sa solitude, bien que son séjour au château lui eût apporté maint désappointement. Il n'avait pas rencontré en Laurent les consolations qu'il avait si fermement espérées et, le jour de son départ, comme Aube entrait dans le petit salon pour passer avec son oncle les dernières heures que celui-ci dût consacrer cet hiver à Menaudru, elle trouva l'oncle et le neveu absorbés par une discussion qui ressemblait à une véhémente dispute.

Ils se turent subitement tous deux devant le visage inquiet, déjà altéré de la jeune fille.

-- Qu'avez-vous? demanda-t-elle d'un ton anxieux.

-- J'ai... j'ai... commença M. de Gourville qui était cramoisi et respirait mal.

Laurent fit un geste, mais M. de Gourville n'avait pas besoin de cet avertissement pour voir qu'il effrayait Auberte. Il acheva en essayant de rire:

-- Je n'ai rien du tout que le déplaisir de m'en aller tout seul.

Ici, un coup d'oeil furieux à l'adresse de Laurent.

Aube traversa la salle.

-- Il y a autre chose, Laurent, dites-moi...

-- Que voulez-vous qu'il vous dise? interrompit M. de Gourville.

-- On ne me trompe pas, quand je suis entrée vous étiez en colère contre Laurent, mon pauvre Laurent.

-- Vous ne disiez pas: pauvre Stéphanie... quand je chapitrais ma nièce, et votre pauvre Laurent a bec et ongles pour se défendre. Ah! votre pauvre Laurent... tel que vous le voyez, avec son air sage, il est le plus fou de la bande...

Le bras indigné de M. de Gourville semblait embrasser à la fois dans sa réprobation la Maison et la château.

-- Vous voyez bien, dit Aube toute pâle, vous êtes fâché contre mon frère, vous ne voulez pas que je sois tout à fait heureuse.

-- Moi? je ne veux pas! fit l'infortuné M. de Gourville étourdi par une si odieuse accusation.

-- Comment le serais-je si vous vous brouilliez avec Laurent?

-- Nous ne nous brouillons pas, nous sommes les meilleurs amis du monde, entendez-vous, Aube, êtes-vous contente?

-- Oui, dit-elle avec douceur. Et, maintenant, il faut lui donner ce qu'il vous demande.

-- Non, par exemple!... -- Enfant, voyons, voyons, ne vous bouleversez pas. Aube, ma petite Aube, je n'ai pas dit que je refusais...

-- Dites que vous consentez.

-- Jamais de la vie! Mais, Auberte, je plaisante, ne voyez-vous pas que nous nous moquons de vous? Pensez à vos petits pauvres, à vos nouvelles bonnes oeuvres, aux gentils miracles que vous accomplissez, et laissez-nous traiter nos affaires entre hommes; n'en fatiguez pas votre pauvre jolie tête. Laurent et moi nous sommes du même avis.

-- Ainsi, vous le laissez libre d'agir à sa convenance?

-- Morbleu! je le lui défends bien...

Aube s'appuya d'une main sur la table.

-- Quel méchant je suis!... Venez ça, ma petite Auberte. C'est ce mauvais garçon qui est cause de tout. Non, je n'en dirai point de mal; mais vous ne devriez pas être si sensible à son égard, maintenant que vous avez quelqu'un d'autre à aimer; on dirait que votre tendre coeur s'est encore élargi.

Elle répondit, baissant les yeux pour mieux regarder en elle-même:

-- C'est vrai, j'aime tout le monde davantage.

Elle reprit, pesant ses mots:

-- Laurent est mon frère, mon bon frère, je ne peux pas être heureuse s'il ne l'est pas.

-- Mais, ma chère enfant, ce qu'il demande est insensé... je veux dire qu'il me faut le temps de m'habituer à son extravagance... à son idée, c'est-à-dire. En tant que folie, ne faisons que les plus indispensables, et je juge que pour l'instant une suffit. Oh! ce n'est nullement à votre mariage que je pense, Aube. J'approuve votre mariage, oui, je l'approuve.

-- Et celui de Laurent aussi?

-- Oui, avec Stéphanie.

-- Ce n'est pas Stéphanie qu'il veut épouser, j'ai fini par y voir clair.

-- Quelle personne judicieuse...

-- Donnez-lui ce qu'il veut.

-- Mais, pour le moment, il veut que je le déshérite en faveur de Mlle Stéphanie; il entend que je fasse d'immédiates largesses à cette jeune rebelle; il dit que ce ne serait pas juste de tout garder pour lui; il m'abreuve d'outrages (changeant de ton): Je veux dire qu'il me fait quelques petites observations amicales auxquelles je réponds par quelques autres du même genre. Je vous assure, Aube, que vous auriez pu écouter notre causerie sans avoir l'ombre d'un battement de coeur. Vous avez entendu Stéphanie, l'autre jour? c'est à qui me traînera dans la boue et ne voudra pas de mon argent. Je suis calme, il faut plus que cela pour me faire sortir de mon caractère. Mais encore ne faudrait-il pas que lorsque je veux bien dire Stéphanie, on me réponde Gillette.

Au nom de Gillette, Aube murmura: C'est donc vrai? -- en regardant son frère.

Puis se retournant vers M. de Gourville:

-- Pourquoi ne voulez-vous pas?

-- Parce que c'est un diabolique caprice et qu'il trouvera à se marier cent fois mieux.

Aube répliqua lentement: Je ne le crois pas.

Elle parlait avec peine, comme si son intervention lui coûtait.

-- Cela vous afflige peut-être un peu, pour commencer, de voir notre Laurent porter en dehors de nous une si grande part de son coeur; mais quand on souffre pour le bonheur des autres, c'est un si bon chagrin. Je me suis bien déjà dit qu'on ne pouvait avoir tout à la fois, et que tout abandonner serait peut-être le moyen de ne rien perdre. Mais que vais-je penser là, moi qui suis favorisée, au contraire! Je connais Gillette comme si elle était ma soeur, et je vous affirme que Laurent ne trouvera pas mieux.

Elle regarda encore Laurent pour lui demander si elle avait bien plaidé sa cause.

-- Quand vous devriez me détester comme je déteste mon égoïsme, reprit-elle, je vous confesserai que j'aurais toujours voulu garder mon frère pour moi. Mais je ne peux pas être heureuse s'il ne l'est pas.

-- Enfant, vous pleurez? Quelle petite entêtée, quelle petite folle... Laurent, vous ne rougissez pas de faire pleurer votre soeur?

-- Je ne pleure pas, dit-elle leur montrant des yeux à peine humides. Et puis, ce n'est pas lui qui...

-- C'est moi? Mais vous n'y songez pas, nous en reparlerons, tout s'arrangera...

-- Vous ne vous opposez plus?

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Qu'avez-vous dit?

-- Que je ne voulais pas... attendez, mais que je pourrais consentir... oui, à une condition...

-- Laquelle?

-- Mon Dieu, je n'en sais rien... mettons par exemple que si Mlle Gillette avait la fortune qui convient à la future femme de Laurent...

-- C'est une manière de refuser, dit sévèrement Auberte. Elle ajouta d'un air de profonde expérience:

-- On ne devient pas riche ainsi.

-- Je ne peux pourtant pas me rendre pieds et poings liés. On a sa fierté tout en n'étant qu'un oncle. Il faut au moins que ma défaite soit honorable. Je ne serai pas exigeant. Tenez, dit-il accueillant avec joie l'idée qui venait au secours de son imagination en détresse, je ne demanderai à votre amie que d'apporter en dot le lotus de Menaudru.

Et, profitant du désarroi où cette diversion imprévue jetait l'esprit d'Auberte, M. de Gourville s'échappa. Sa voiture était prête. Il fit ses adieux à la famille et se mit en route sans qu'Auberte, demi contente, demi déçue, pût lui adresser un autre mot.

XVI

Le mariage d'Aube, publiquement annoncé, devait être célébré au printemps; Aube avait ce temps pour travailler, prier, gagner du terrain sur elle-même. La dignité de ses fiançailles lui imposait des devoirs qu'elle n'oubliait pas; son attachement pour Hugues achevait de l'arracher à ses limbes: elle voulait s'élever moralement jusqu'à Hugues autant qu'il était en elle, elle voulait être digne de lui; il fallait qu'à chacun de ses voyages, Hugues constatât en Aube un progrès qui le réjouît.

Mais il la trouvait parfaite ainsi, il ne souhaitait point de changement en elle. Pour paraître plus femme, elle avait voulu relever ses cheveux; mais leur poids excessif lui faisait mal, et elle avait gardé sa belle natte d'enfant.

Hugues ne se plaignait jamais qu'Aube fût trop enfant, trop jeune.

Au cours d'une visite qu'Auberte faisait à la Maison avec sa mère, elle remarqua que Cam, Joseph et Gillette lui adressaient, à la dérobée, des signes expressifs qui lui enjoignaient de sortir.

Elle quitta le salon, pendant que Mme Droy et Mme de Menaudru monopolisaient Hugues pour lui infliger le débat d'une question de corbeille.

-- Venez, venez, lui cria Cam dès qu'ils furent dehors, pendant que Gillette lui disait: Vous allez voir... d'un ton plein de promesse.

Ils la conduisirent dans une cour, où la plupart des enfants Droy étaient assemblés. Ils entouraient avec admiration un véhicule fort élevé auquel la légèreté de sa structure, les dimensions de ses roues donnaient l'aspect d'un insecte à longues pattes.

-- Le nouveau tilbury d'Hugues!... annonça Camille.

Et comme ce mot disait tout, on lassa une minute à Aube pour s'en pénétrer. Le tilbury était attelé d'un demi-sang maigre comme une sauterelle, et dont la tête sèche et ardente gardait une immobilité factice. Marc, perché sur le siège, tenait les rênes avec une orgueilleuse négligence.

-- Montez! s'écria Cam dont les sentiments trop longtemps refoulés firent explosion. On a attelé pour Hugues qui va se promener avec Marc; mais Marc a dit que, si nous pouvions vous extraire du salon, il vous ferait faire trois fois le tour du jardin.

-- Montez, allons, ce sera délicieux, fit Gillette avec envie.

Voulez-vous qu'on vous aide?

Mais Aube restait immobile: elle considérait tour à tour l'équipage et ses compagnons. A la fin, elle secoua négativement la tête.

-- Vous ne voulez pas monter? Vous avez peur? s'écria Gillette.

Les autres répétèrent en choeur: Elle ne veut pas monter!

-- Je n'ai pas peur, ou du moins pas assez pour que cela me retienne. Mais je n'aimerais pas à me servir de cette voiture.

-- Pourquoi? Marc conduit presque aussi bien qu'Hugues. Les babies y étaient toutes les deux, il n'y a qu'un instant.

-- Ces machines-là ne peuvent pas verser; quelquefois elles accrochent, et alors elles se retournent les roues en l'air.

Vingt kilomètres à l'heure, on plane!... Le cheval est un agneau, Hugues a toujours des chevaux doux comme du miel, et qui vont comme le vent. Allons donc, Aube, quelle plaisanterie! si Hugues était là...

Les exclamations d'encouragement, de dédain, d'impatience se croisaient autour d'Aube. Quand force fut à ses agresseurs de s'interrompre pour respirer, Aube dit d'un air perplexe:

-- Non, je n'aimerais pas à monter, cette voiture ne me paraît pas convenable.

-- Cette voiture ne lui paraît pas convenable!... reprit le choeur.

Il était bien rare qu'à la Maison, on contrariât ou blâmât maintenant Auberte. Et, même dans leurs rapports mutuels, les jeunes Droy montraient moins de tenace indépendance. Sans s'en rendre compte, Aube avait exercé sur eux une bienfaisante influence; mais, en ce moment, sa résistance causait un tel scandale qu'ils ne mesurèrent plus l'expression de leur surprise.

-- Pas convenable, pas convenable!...

-- Pas convenable pour moi, s'empressa d'ajouter Aube. Vous avez beau être tous contre moi, je pense ainsi, et j'essaie toujours d'agir d'après ce que je pense.

-- Mais enfin, dit Gillette, il faudra bien que plus tard vous y montiez, vous ne pouvez condamner Hugues pour toute sa vie aux calèches et aux berlines de Menaudru. Il vous faudra changer de voiture comme il vous faudra voir du monde...

-- Aller au bal, danser, flirter, intercala Cam.

-- Chasser, monter à cheval, recevoir les femmes d'officiers, faire des visites, luncher, papoter, gouverner vos ordonnances, dit Edmée.

-- Courir les rally-papers, tenir des comptoirs aux ventes de charité, embobiner les gens pour leur vendre de petites abominations, ajouta Marc.

-- Si vous ne voulez pas, que deviendra le pauvre Hugues? demanda Gillette. En attendant qu'il se retire du service, vous aurez à être une femme d'officier comme les autres.

Aube recula, elle ne pouvait pas supporter de telles visions et elle agitait la main pour les éloigner en disant: Oh! non, oh! non...

-- Que faites-vous? Que dites-vous?

Ils se retournèrent vers Hugues qui venait de paraître.

-- Aube, que vous ont-ils fait?

Elle montra la voiture et dit d'une voix entrecoupée:

-- Ils veulent me faire monter là-dessus.

-- Vraiment! fit Hugues avec un sourire affectueux. Comme si c'était fait pour vous!

-- Ils m'ont dit, poursuivit Aube toute hors d'elle, des choses dures, que je n'étais encore bonne à rien, que j'aurais des soldats dans ma maison, qu'il me faudrait causer, manger, flirter avec tout le monde, oui, flirter! ou que je vous rendrais éternellement malheureux...

Son émoi était si peu en rapport avec l'incident qu'il fallait à Hugues, -- du moins ses cadets le pensèrent, -- toute la partialité d'une tendresse aveugle pour ne pas perdre patience.

Hugues était bien loin de s'impatienter, il avait passé le bras d'Aube sous le sien et disait:

-- Je ne veux pas qu'on tourmente ma petite princesse. Il lui suffit bien d'être elle-même.

Et il regardait Aube avec une bonté indicible, un peu compatissante.

-- Ah! vous voulez dire que je ne pourrai jamais être que moi, avec mes faiblesses et mes défauts?

-- Non, non. Et pensez-vous que je me permettrai ce qui vous serait une cause de chagrin ou d'ennui?

-- Vous garderez l'ennui ou le chagrin pour vous seul... c'est bien ce qu'ils prétendent.

-- Ils ne savent ce qu'ils disent, ma petite enfant, ne vous en occupez pas. Qui pourrait sérieusement se représenter Aube descendue de Menaudru au milieu du tourbillon mondain, menant la vie banale, affairée de tout le monde? Ces choses ne sont pas faites pour vous plus que le tilbury. Et puis, je ne veux pas qu'on tourmente ma princesse.

Il fut si affectueux, lui dit de si réconfortantes paroles qu'elle se rasséréna. Mais elle emporta, de cette visite, une anxiété qui l'accompagna tout le long du chemin. Elle était sûre de trouver en Hugues une inépuisable indulgence, mais elle savait bien qu'au fond, il souffrait de ne pas la voir plus semblable aux autres; il ne l'appelait sa petite enfant avec tant de tendresse que lorsqu'elle n'était pas très raisonnable. Il y avait en lui une résolution tacite de ne pas exiger d'elle un changement, de l'accepter telle qu'elle était.

Quelque temps après, elle descendit le parc pour aller chez Mlle Anne et s'informer de Zoé, qui n'entrait toujours pas en fonction.

On était en plein hiver, il faisait un froid dur, sans neige; le domaine solitaire de Mlle Anne était dépouillé de la verdure et des fleurs qui en paraient l'indigence, et, devant la façade de la maisonnette, il n'y avait plus ni grandes roses trémières ni abeilles.

Mlle Anne était assise auprès d'un tout petit feu, qu'elle raviva en voyant Auberte.

-- Zoé est sortie, dit-elle en réponse à la question de la jeune fille: elle est allée voir Nine. Vous savez que Gédéon travaille pour M. Droy et que, si sa conduite est bonne jusqu'à l'inauguration de la scierie, il aura une place et la jouissance d'une maison de gardien. Alors, toute la famille descendra de la montagne, et je crois qu'ils auront à la scierie assez d'espace, de sapins et d'air pour ne pas être trop tentés de reprendre la clef des champs. Tout cela m'est une grande satisfaction; ces gens ont du bon, du très bon, même.

Auberte n'osa dire tout ce qu'elle en pensait; c'était chez ces ignorants, ces sauvages, qu'elle avait appris à lire; elle avait déchiffré dans le livre de leur vie des pages tachées de sang et de larmes.

-- Zoé est un petit coeur d'or, poursuivit Mlle Anne. Quand cette enfant est là, ma maison n'est plus la même.

Le soir, à la nuit, elle s'assied près de moi, sur ce tabouret, et il me semble alors qu'il y a moins de nuit dans ses yeux. Avez-vous remarqué que, bien qu'ils ne soient pas noirs, ses yeux avaient toujours l'air en deuil? Elle ferme bien notre porte, elle voudrait qu'il neigeât pour que nous soyons mieux séparées de ce qu'elle appelle le méchant monde; mais ce sont là de mauvais sentiments, et quand il neigera, je lui ferai tracer un chemin afin que le monde vienne à nous, s'il lui en prend fantaisie. Je la forme un peu pour qu'elle vous donne moins de peine, et puis on est lâche, peut-être que je retarde seulement le moment où je serai seule à la nuit tombante. Elle sera bien chez vous, elle échappera à des misères qui pourraient l'aigrir.

-- Elle voudrait rester avec vous.

-- Il ne le faut pas; cet isolement où je vis lui serait malsain: une âme d'enfant est chose trop délicate et précieuse pour qu'on l'expose à si rude discipline. J'habitue Zoé à la perspective de notre séparation, et elle ira bientôt vous demander asile. Elle vous est reconnaissante...

-- Oui, mademoiselle Anne, mais c'est vous qu'elle aime.

L'accent de ces mots frappa Mlle Anne, leur tristesse émanait d'une source à laquelle elle avait assez souvent trempé ses lèvres pour en reconnaître avec douleur le goût amer.

Elle murmura: Chère enfant, qu'avez-vous?

-- Rien, dit doucement Auberte.

-- Vos parents, M. Hugues?...

-- Sont bien; ainsi que pourrais-je avoir? fit-elle, s'interrogeant.

-- M. Hugues n'est-il pas ici?

-- Oui, pour la semaine.

-- Toujours bon et gai?

-- Toujours. Je sens qu'il m'aime. Il m'aime bien, il va m'épouser; ainsi qu'aurais-je? répéta-t-elle d'un air de doute mélancolique, que pourrais-je avoir? Il m'aidera à bien faire, à devenir plus forte. Ce n'est peut-être pas équitable que je possède à la fois tant de bonheurs.

Elle se rappelait sans doute de quelle main légère Mlle Anne soignait les maux d'autrui, et il lui était bon d'ouvrir son coeur à la vieille demoiselle. Toute la personne chétive de Mlle Anne respirait l'apaisement, la résignation, la pitié, et l'on éprouvait, rien qu'à la contempler, l'efficacité des mots consolateurs qu'elle ne prononçait même pas.

Aube raconta l'incident du tilbury et conclut:

-- Ce n'est rien, rien qu'une bagatelle, mais en réalité c'est lui, c'est moi, tels que nous sommes tous deux; c'est lui indulgent, protecteur; c'est moi fastidieuse, obstinée dans mes préventions, figée dans le passé que j'aime et dont lui n'est pas.

Elle pleurait presque en disant:

Il a été si patient, si bon...

-- De tout temps, continua Aube, les parents d'Hugues m'ont secouée, tancée, ils espéraient quelque chose de moi, lui rien. Oh! lui coûterai-je tant de patience...?

Elle avait failli dire: Et me coûtera-t-il tant de larmes!

Elle pleurait sans colère, sans révolte, comme brisée, et elle baissait la tête par un mouvement de vaincue.

Puis soudain:

-- Tenez, je veux vous dire ce que personne ne sait: Quand j'ai eu cet accident à la Maison, qu'on m'a fait si mal en me remettant l'épaule, j'ai appelé maman, et maman n'est pas venue, elle n'a pas répondu. Je me suis sentie abandonnée, j'ai cru que ce serait toujours ainsi... Je sais bien, c'était un enfantillage puisque ma mère était si loin et ne pouvait pas m'entendre; mais je n'aurais jamais pensé que si je l'appelais ainsi, elle ne répondrait pas... et j'avais un peu de délire, je me suis dit que si ma mère n'était pas venue, personne ne viendrait. Voyez-vous, j'ai mes peines: autour de moi, c'est comme une désertion. Olge d'abord que j'ai perdue... vous avez beau être bonne, vous ne pouvez pas comprendre ce que m'était Olge. Et Laurent, mon frère, son affection se détourne de moi. Je suis contente de l'avoir aidé à convaincre son oncle, mais...

Un frémissement trahit qu'elle avait silencieusement souffert de ce chagrin jaloux, dont elle avait eu honte et qu'elle n'avait pas montré.

-- Laurent ne m'appartenait pas beaucoup, mais ce qu'il avait de coeur était à moi. Et voilà qu'il a un grand coeur tout joyeux pour une autre: Gillette a réussi tout de suite où j'échouais depuis des années: Laurent ne s'ennuie plus. Mes parents n'ont jamais été bien près de moi. Olge, Laurent... et qui ensuite, qui vais-je perdre? Maintenant, que ferais-je sans Laurent si je n'avais pas Hugues? qui aurais-je? Je suis injuste et égoïste, et c'est ce qui me désole. Ah! j'ai besoin de Hugues pour devenir meilleure!

Devant cette douleur douce, intarissable, la vieille demoiselle gardait le silence, elle laissait parler ces murs nus, son isolement cruel, sa pauvreté.

Elle dit à la fin, tout bas:

-- Enfant, moi je suis pourtant heureuse...

Ces mots empreints de renoncement, d'humble triomphe, si simples et doux qu'ils eussent été, s'enfoncèrent en Aube comme un brûlant reproche.

Quand elle sortit de la petite maison, elle était calme et courageuse. Son bonheur lui paraissait plus noble, plus cher, et elle s'était juré d'en apporter un jour une part ici, en échange de ce qu'elle y avait trouvé.

En traversant le chemin qui séparait le parc de la maisonnette, elle aperçut Camille qui errait autour du clos d'un air important. L'enfant vint à elle et elles remontèrent ensemble par le parc.

-- Vous êtes donc, dit Camille, en grande intimité avec Mlle Anne? Que je voudrais être à votre place! je lui ferais raconter comment elle a caché le trésor. Peut-être que cela lui serait égal de me donner une poignée de diamants et un cent de perles pour les expériences chimiques de Jacques. On dit qu'elle se promène, la nuit, dans son jardin, avec le lotus sur sa tête et des pierres fines qui la couvrent comme une étole, des saphirs, des rubis, des topazes, des béryls, larges comme des fleurs... Et j'oublie encore les améthystes. Tout ça brille en feux de toutes les couleurs; savez-vous comment elle les allume, l'avez-vous vue? Moi, on ne veut pas que je l'approche, on a peur que je lui dise des choses...

Aube pressa le pas, peut-être avec l'intention de mettre le plus de distance possible entre Mlle Anne et la curiosité intempestive de Cam, quoique celle-ci se vantât de ne plus articuler un mot mal à propos, depuis que Hugues venait si souvent à la Maison.

-- Vous n'avez pas de leçons, aujourd'hui? demanda Aube.

-- Oh! si, des quantités; mais je ne les apprends pas. Par des temps comme celui-ci, c'est une passion chez moi de ne rien faire. Je ne voudrais pas même prendre l'embarras de me marier. N'allez cependant pas vous figurer que vous succomberez à la tâche quand vous serez Madame; vous aurez les grâces de votre état, dit-elle, encourageante. Vous voyez encore tout en beau et ce n'est pas moi qui, pour rien au monde, viendrais vous détromper; mais je crois que Gillette est dans le vrai, quand elle se décide à coiffer sainte Catherine: je ferai comme elle.

Si jamais sainte Catherine était coiffée par Cam, elle pouvait se tenir pour certaine que l'experte demoiselle ne manquerait pas de lui enfoncer dans la tête bon nombre d'épingles très acérées.

-- Pauvre Cam! dit Aube en riant: êtes-vous si désillusionnée?

-- Et ce n'est rien à côté de Stéphanie, reprit la petite fille d'un air de funèbre jubilation. Quand je lui donne des conseils sur son établissement, elle me regarde comme si je battais la campagne. Mais depuis que Stéphanie est riche...

-- Enfin, Cam, je n'y suis plus. Que me contez-vous?

-- Vous ne savez pas que Stéphanie est riche? Qu'est-ce que Gillette vous apprend donc? C'est votre frère Laurent qui en est cause. Stéphanie n'a jamais voulu faire je ne sais pas quoi que votre oncle voulait à toutes forces; cela a plu à M. de Gourville qu'elle ait la tête si dure: il l'a dotée, lui a promis sa propriété de Gourville et la moitié de son héritage. La voilà riche, c'est bien fait.

Sans laisser à Aube le temps de méditer cette conclusion sévère, elle continua:

-- Stéphanie s'est querellée avec Hugues, l'autre jour; il faut absolument que je vous le raconte pour que vous les réconciliiez. Après cela, on dira encore que je ne suis bonne qu'à tout brouiller! Stéphanie avait reçu la lettre décisive de son oncle et nous l'avions félicitée; nous avions tous une peur bleue qu'elle ne nous quitte, même on entendait les petits se moucher dans les coins, où ils pleuraient sans en avoir l'air. Tout le monde s'en allait et Hugues n'avait encore rien dit, il lui fallait bien s'exécuter. J'ai fait semblant de sortir avec les autres. Edmée s'évertuait encore à m'expliquer la règle de trois, quand j'étais déjà revenue sur mes pas et cachée sous le grand guéridon dont le pied me gênait beaucoup. Hugues s'est approché de Stéphanie pendant qu'elle regardait par la fenêtre, et je me demande ce qu'elle pouvait voir dehors, puisque nous étions tous à la maison. Hugues lui dit:

-- Cette fortune est une drôle d'aventure; j'en suis fameusement attrapé.

Ou quelque chose d'approchant. Elle lui répond, comme si elle lui jetait des seaux de glace sur la tête:

-- Je vous remercie bien, vous me faites penser que je ne vous ai encore rien dit de votre mariage... qui est aussi une aventure très drôle.

-- Je ne sais plus bien leurs mots, mais c'est ce qu'ils voulaient dire.

Le scrupule de Cam était superflu, car personne n'aurait reconnu ni Hugues, ni Stéphanie dans ce dialogue fantaisiste qui n'était qu'une très libre traduction de leur entretien.

-- Alors, poursuivit Cam, on me répète tant de ne pas causer à tort et à travers, et que le meilleur remède serait d'écouter à propos, que j'ai écouté de toutes mes oreilles; elles étaient encore toutes rouges parce que Joseph venait de me les tirer, et elles me cuisaient tellement que j'avais peur qu'elles ne prennent feu; mais j'étais décidée à tout souffrir. Stéphanie et Hugues se donnaient l'air empesé. Stéphanie a dit en choisissant ses mots comme des fraises dans un grand saladier tout rempli, où il y aurait eu aussi des chenilles:

-- Je ne croyais pas que ma fortune fût un événement inattendu; depuis plusieurs mois, M. de Gourville nous le faisait prévoir; mais vous n'en saviez rien ou, plutôt, vous n'y croyiez pas.

-- Notez, Aube, intercala Camille, que mon pauvre Hugues ne savait que cela et qu'il s'était toujours dit: C'est bien ennuyeux, mais Stéphanie finira par être une héritière.

-- Eh bien, il ne s'est pas défendu contre cette calomnie de Stéphanie. Elle a repris d'un ton de Mont-blanc: Je vous ai souvent laissé voir mon estime, pourquoi ne vous montrerais-je pas aujourd'hui...

-- Que j'ai démérité, a-t-il dit.

Elle a continué en faisant sa Cléopâtre tant qu'elle pouvait: Depuis des années, je suis la fille de vos parents et votre soeur, je m'intéresse donc à vos actions; vous aviez décidé de ne jamais épouser une femme plus riche que vous, mais Menaudru est un beau château, et vous étiez bien libre de changer vos résolutions.

Il est devenu tout vert, ou bien si c'était le rideau qui lui collait de l'ombre verte sur la figure. Oh! la méchante Stéphanie, la méchante... Je ne l'aurais pas mordue, mais je l'aurais bien pincée, j'avançais déjà les doigts sous le tapis, je me suis retenue. Ce qu'elle aurait crié de surprise! on n'en aurait plus fini. Mais aller faire entendre en plein visage à Hugues que c'était peut-être bien Menaudru qu'il voulait épouser...

-- Eh bien, Aube, qu'avez-vous? Je vous fatigue? Non? Hugues a voulu répondre; mais elle lui a dit: Mon cher, que la crique vous croque!...

Oh! qu'est-ce que je vous dis là? Elle lui a dit: Lieutenant Droy, ne vous embarrassez pas dans des explications inutiles dont votre dignité souffrirait. Puisque vous me forcez à vous dire mon opinion...

Il ne la forçait guère, il aurait bien voulu, au contraire, qu'elle se taise. Bref, Hugues et Stéphanie ne s'accordaient pas du tout. Je ne suis pas déjà si heureuse, qu'elle a soupiré. Et moi... a dit Hugues.

-- Et moi, je suis enchanté, c'est ce qu'il voulait dire, comprenez-vous? Elle a continué: Je vous avoue que votre mariage ne me surprend pas moins que ma fortune ne vous confond.

-- Alors, Hugues l'a regardée d'un air, oh! d'un air qui sentait la poudre et que vous ne lui verrez jamais, Dieu merci. Le livre que tenait Stéphanie est tombé de ses mains comme si elles étaient gelées, et Hugues ne le lui a pas ramassé, ce qui n'était guère poli, surtout quand on pense comme il se précipite pour vous tirer du moindre mauvais pas. Elle a encore dit pourtant: Personne n'apprécie Aube de Menaudru plus que moi.

-- Et elle parlait très bien, comme si son coeur allait mieux pendant qu'elle parlait de vous. Elle a poursuivi: Nous sommes tous meilleurs depuis que nous la connaissons. Vous la trouviez charmante et vous le montriez. Mais si vous l'admiriez comme nous tous, vous n'ambitionniez pas d'en faire votre femme, et vous le montriez aussi.

-- Il a répondu, oh! cette fois, je suis bien sûre des termes...

-- Cam! s'écria Aube, achevez, je vous en supplie...

-- Suppliez, suppliez, voilà le plus beau. Ils s'entre-regardaient comme pour dire: "Ah! mon Dieu, que c'est donc contrariant d'être brouillés... ce n'est pas ma faute."

Je n'y ai plus tenu, j'ai crié, oui, j'ai crié: "Benêts que vous êtes, rabibochez-vous..."

Vous me croirez si vous pouvez, Aube, ils n'ont pas même regardé pourquoi le pied de table parlait, ça ne les a pas plus étonnés que d'entendre sonner une pendule. Moi, je commençais à m'attendrir sous mon tapis. Par malheur, mes larmes n'éteignaient pas mes oreilles qui brûlaient toujours. Stéphanie disait: "Dites-moi pourquoi vous avez choisi Auberte, pourquoi vous l'avez demandée malgré sa fortune qui aurait dû vous séparer d'elle?"

Pourquoi, pourquoi... Comme c'était difficile à comprendre. Fallait-il qu'elle soit bornée pour ne pas deviner, rien qu'à la figure de Hugues, que c'était vous qui aviez parlé la première (moi, je m'en suis toujours doutée) et qu'il se ferait hacher menu comme chair à pâté et tirer ensuite à quatre chevaux plutôt que d'en convenir. Il a répondu très crânement: "C'est un grand, un profond chagrin pour moi de me voir mal jugé par vous. Je n'ai rien à vous dire, sinon que j'aime assez Aube de Menaudru pour que les obstacles dont vous parlez n'existent plus à mes yeux."

Elle a demandé: "Alors, c'est par affection que vous l'épousez?"

-- Oui, oui, oui! a-t-il dit trois fois.

L'irrésistible dévouement de Camille aux affaires d'autrui ne lui valait, d'ordinaire, que la plus noire ingratitude; aussi fut-ce une surprise pour l'officieuse enfant quand Aube, sans rien dire, l'embrassa trois fois coup sur coup.

-- Trois baisers d'Aube pour trois oui d'Hugues, le compte y est, se dit Cam en regardant Aube s'en aller. Je connais Hugues et Stéphanie, ils seront malheureux comme des perdus tant qu'on ne les aura pas raccommodés. Cela ne vous amusera pas beaucoup, ma princesse, de dire à Stéphanie que c'est vous qui avez demandé Hugues; mais c'est un devoir de rétablir la paix dans les familles.

* * *

Mme de Menaudru déjeunait à la Maison avec Laurent et Auberte.

Quand on passa dans le salon pour y prendre le café, Auberte, au lieu de s'asseoir, suivit au jardin l'une des babies qui s'amusait à faire voler bien haut le volant de Camille. Et Hugues suivit Aube, emportant le collet de loutre qu'elle avait oublié. Il avait pour elle de ces soins minutieux, de ces attentions protectrices; il était d'une vigilance chevaleresque, infatigable. Elle savait maintenant, grâce à Cam, pourquoi il y avait tant de tristesse inavouée dans cette protection. Et Aube ne voulait plus que Hugues fût triste, elle ne voulait plus que Hugues souffrît de son malentendu avec Stéphanie.

Ils atteignirent en quelques pas l'allée où Stéphanie se promenait en surveillant l'autre baby; celle-ci pêchait à la ligne dans un massif de houx avec beaucoup de succès, paraît-il, car elle ne tarissait pas en petits cris d'aise.

Aube alla à Stéphanie, prit le bras de la jeune fille en disant:

-- Voulez-vous que nous nous promenions un peu?

Elles marchèrent lentement dans l'après-midi terne et douce, sous le ciel blanc où s'accumulaient des menaces de neige; Hugues restait derrière elles, sans se rapprocher ni les quitter.

Aube commença avec sa candeur grave, sans détour:

-- Je ne vous ai pas dit encore l'histoire de mes fiançailles. Je l'aurais dû.

Elle sentit en Stéphanie un mouvement de recul; mais elle continua, se serrant contre sa compagne presque comme elle le faisait avec sa mère:

-- J'ai toujours eu du regret de penser que je privais, bien malgré moi, la famille Droy du château qui aurait pu lui revenir; je me disais que c'était dur, surtout pour Gillette qui aime tant Menaudru, mais qu'elle se réjouirait de voir le château à son frère. Quand j'ai songé à cela, je ne connaissais pas Hugues depuis longtemps, mais il me semblait, fit-elle avec une simplicité parfaite, que c'était depuis plus longtemps que ma vie. Je sais qu'Hugues pense de même, ou du moins qu'il a lu tout de suite jusqu'au fond de moi. Hugues, vous pouvez rester et m'entendre. Son père m'a avoué qu'il me voudrait pour fille, mais qu'il n'oserait pas me demander. Vous, Stéphanie, m'avez montré qu'Hugues était trop fier pour venir à moi, mais qu'un peu de courage et d'humilité conquiert beaucoup de bonheur. J'ai compris, j'ai bien compris?

Elle interrogeait Stéphanie; sous l'appel de ce regard presque inquiet, Stéphanie fit un geste vague.

-- Hugues et Stéphanie, je ne me suis pas trompée? insista-t-elle.

-- Ils murmurèrent: Non, emportés tous deux par la même force souveraine.

Elle leva vers eux ses yeux sombres dans lesquels semblait être tombée toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des vieux murs, des vieux ombrages... ces yeux où la flamme voilée du bonheur, de la vie, vacillait comme incertaine et toujours prête à s'éteindre.

-- J'ai attendu, pourtant, afin d'être bien sûre de moi et de lui, puis j'ai fait ce que vous m'aviez dit, Stéphanie. J'ai...

Elle hésita, une honte virginale précipitait à la suffoquer le battement de ses artères. Mais elle acheva avec le même héroïsme d'innocence qui l'avait déjà soutenue quand elle avait parlé à Hugues.

-- J'ai fait ce que vous m'aviez dit. Oh! ne vous rappelez-vous donc plus vos paroles de ce jour, dans le petit salon de Mme Droy. C'est moi, oui, c'est moi qui ai demandé à Hugues d'être sa femme. Hugues, laissez-moi dire...

L'aveu était fait. Stéphanie n'y répondit pas. La voix qui lui parlait était si loyale, si douce, montait d'un coeur tellement généreux et purifié, qu'elle ne sentait pas sa propre voix capable d'y répondre.

-- Oui, j'ai fait cela, c'était difficile, mais j'avais votre encouragement. J'ai rêvé de vivre près de lui pour mieux vivre, de trouver en lui ma conscience et mon guide, tout en faisant du bien aux siens et en réparant l'injustice du sort; je tâcherai de devenir une femme comme sa mère et comme vous, de n'être plus une petite enfant pour personne... rien qu'un peu la sienne. Vous avez raison, Stéphanie, je ne suis pas digne de lui, mais je l'aimerai si fidèlement qu'à la fin, je pourrai peut-être...

De nouveau, elle eut un air de doute et d'angoisse:

-- Me suis-je trompée? Ai-je bien fait pour notre bonheur à tous?

Stéphanie[,] toute tremblante, mais essayant de sourire, murmura:

-- Le beau jour que promet cette aube...

-- Maintenant que vous savez, reprit Aube, dites que vous êtes amis, que vous vous aimez comme avant. Donnez-vous la main.

Leurs mains à tous deux étaient froides, elle frissonna un peu en les réunissant dans les siennes, mais elle fit passer en Hugues comme en Stéphanie l'esprit de justice et d'abnégation qui est, plus que l'amour, "une chose d'éternelle beauté et de joie éternelle."

XVII

La famille Droy était dans une période heureuse, car, ce même printemps, Pascal sortit de son école d'agriculture avec des notes de premier ordre, et Marc subit fort convenablement ses examens.

La nouvelle de ce dernier succès fut apportée à la Maison par Pascal qui, étant libéré depuis quelques semaines, avait pu assister son frère dans l'épreuve. La commotion de cette joie causa à Edmée la dernière palpitation qu'elle dût avoir de sa vie; depuis que les séjours fréquents d'Hugues allégeaient une part de sa tâche, elle retrouvait grand train sa santé.

L'arrivée triomphale de Marc, que Pascal n'avait précédé que de peu, mit le comble à la joyeuse confusion. Cam traversa la bibliothèque au pas de course en disant avec sang-froid à sa famille:

-- Attendez-moi une minute que je cherche un plus grand mouchoir, je sens que je vais pleurer comme une fontaine.

Et, cette sage précaution prise, elle s'abandonna à son émotion.

Auberte et Laurent, qui étaient présents à cette scène, offrirent leurs félicitations aux fortunés parents.

-- Ah! on peut dire que nous avons eu de la peine, dit au premier moment d'accalmie Cam qui, pour un peu plus, se serait épongé le front avec son fameux mouchoir. Hugues est marié ou il ne s'en faut guère. Gillette pourrait l'être, Marc est bachelier...

Elle les prenait tous à témoins que c'était de bonne besogne.

-- Il ne nous reste plus qu'à trouver pour Pascal une place tout à fait avantageuse et supérieure.

Elle avait mis, comme de coutume, le doigt juste sur la place sensible, le visage des aînés de la famille prit à ces derniers mots une expression absorbée, Mme Droy regarda avec une complaisance un peu soucieuse le grand garçon blond à l'air sérieux et appliqué, presque lourd pour un Droy, à qui l'on avait mis l'outil du travail en main, et qui aurait peut-être à attendre encore longtemps son ouvrage.

Au milieu du silence qui avait suivi l'opportune remarque de Camille, s'éleva la voix mesurée, indifférente, de Laurent qui disait:

-- J'ai une proposition à vous faire.

C'était chose assez nouvelle pour que chacun ouvrît largement les oreilles. Laurent reprit d'un ton délibéré:

-- Notre fermier général demande sa retraite. Si cela vous agrée, Pascal, et si vos parents vous approuvent, nous entreprendrons à nous deux de le remplacer. J'aurais déjà brigué sa succession s'il n'avait été un vieil homme intéressant, auquel mon père tient par tradition. Nous administrerons mes propriétés et celles de mes parents. Hugues nous confiera aussi celle de ma soeur. Vous êtes encore un peu jeune et moi assez ignorant, mais j'ai lieu de croire qu'en combinant nos facultés, nous nous en tirerons à l'honneur de Menaudru et de la Maison.

Ce fut de nouveau grande joie; l'allégresse prit, grâce aux bons offices de Cam et des garçons, les proportions d'un tumulte, Laurent fut entouré, remercié, complimenté, et même embrassé par les babies sans perdre un atome de son flegme.

Les chères babies témoignaient d'un ravissement bien désintéressé, si l'on considère qu'elles ne voyaient que du feu dans tout ce qui se passait; elles se trémoussaient avec autant de bonne foi que si elles avaient eu en même temps le baccalauréat de Marc, la liberté reconquise d'Edmée, la place inespérée de Pascal et la fiancée incomparable d'Hugues.

Après avoir reçu la poignée de main chaleureuse et les remerciements plus discrets de Mme Droy et du Patriarche, et échangé quelques mots avec eux, Laurent se recula vers sa soeur; il y avait toujours autour d'Aube une atmosphère de paix radieuse que tous les Droy réunis ne pouvaient troubler.

Laurent tomba, par hasard sans doute, sur Gillette qui, si l'on avait pu associer son nom à pareille image, aurait paru violemment intimidée.

Bien qu'elle eût une robe toute simple et ses cheveux pâles noués comme de coutume, Gillette, par un autre hasard qui se reproduisait tous les jours, était délicieusement mise et coiffée; il était évident que si Gillette voulait coiffer sainte Catherine, ainsi que l'assurait Cam, elle entendait la coiffer droit.

Elle sourit à Laurent d'un petit sourire un peu tremblant, et dit:

-- Je vous fais amende honorable, je vous ai calomnié; mais j'avais cette excuse que je ne pensais pas le premier mot de mes calomnies.

-- Alors, demanda-t-il, nous sommes alliés?

-- Mon Dieu... fit-elle avec une hésitation rieuse, je crois bien que, si l'on me donnait le choix aujourd'hui, j'aimerais mieux être votre soeur que...

-- Que de mourir... mais, dit-il avec infiniment de sérieux, c'est que moi, j'aimerais mieux mourir que d'être votre frère...

Gillette pâlit, le rose nacré et frais de son visage disparut, elle devint toute blanche.

Il continua:

-- Vous m'avez demandé souvent pour quoi et pour qui je vivrais. Eh bien!...

Laurent avait comme Aube de grands yeux bleu foncé, doux et graves. Ses yeux plus que ses lèvres achevèrent:

-- Ce sera pour vous, si vous le voulez bien.

Et, pour la première fois de sa vie, Gillette Droy resta bouche close.

..... Et dans cette joie universelle, se fit le mariage d'Aube avec Hugues Droy.

Ils furent unis devant la loi à Menaudru, dans le grand salon Empire où Hugues avait appris que le Comte ne lui refusait pas sa fille. C'était la première occasion où tous les Droy se trouvaient assemblés à Menaudru; du Patriarche aux babies, ils étaient tous là. Les enfants avaient revendiqué le privilège de voir marier Hugues. Ce fut une invasion respectueuse, mais ce fut l'invasion du château par la Maison.

La tribu, en costume de cérémonie, se rangea dans le plus bel ordre autour de son patriarche; Stéphanie, Gillette, Edmée étaient vêtues de vert pâle et toutes trois semblablement parées comme des soeurs; mais la même toilette, les mêmes perles, les mêmes fleurs ne les faisaient point soeurs cependant.

Aube portait une robe toute droite, toute unie, d'une somptueuse rigidité, une robe de velours bleu éteint, délicatement brochée d'argent, qui devait sortir en droite ligne des coffres oubliés à Menaudru par quelque jeune princesse burgonde. De très hautes et vieilles dentelles ivoire encadraient son cou mince. Elle était assise dans un raide fauteuil à haut dossier sombre, sculpté comme un pan de chapelle gothique. Et elle avait, dans ce cadre lourd, archaïque, la grâce et la fierté d'un lis.

Hugues, très grave aussi dans son uniforme, se tint debout près d'elle pendant la lecture du contrat. Puis on ouvrit toutes les portes et ils furent mariés.

Le regard d'Aube demanda ce qu'on lui faisait signer, puisqu'elle venait de répondre oui, et ce qu'un trait de plume ajouterait à sa parole. Elle se trompa et signa Auberte de Menaudru, on ne vit l'erreur que plus tard.

L'assistance se sépara pour deux jours. Le Curé de Mirieux, un vieil et cher ami d'Auberte, appelé inopinément dans sa famille, ne pourrait revenir que le surlendemain célébrer le mariage religieux.

Le château retomba dans une paix profonde; les invités n'arrivaient pas aujourd'hui: Hugues retournait pour ce soir à Besançon, le reste de sa famille vaquait aux derniers préparatifs, car la Maison attendait aussi ses invités.

Aube était séparée jusqu'au surlendemain d'Hugues et de sa famille, leur dernière séparation avant que l'Eglise bénît leur mariage. Tout à l'heure, le Comte avait repris du geste un jeune homme qui appelait Aube Madame: Mais le premier pas était franchi, on avait scellé le premier anneau de l'indestructible chaîne, et Dieu le savait comme Auberte.

Elle sentait encore la douceur tendre, le respect aimant des lèvres qu'Hugues venait de poser sur ses doigts.

Quoiqu'elle dût passer ces heures dans la solitude, elle garda sa robe d'apparat.

Le Comte s'était trouvé plus souffrant, Mme de Menaudru ne pouvait le quitter. Aube, livrée à elle-même, désira refaire un chemin qu'elle avait souvent suivi. Elle prit la clef de la porte qui faisait communiquer le parc avec le cimetière, et elle ne dit rien de son projet puisqu'elle ne devait pas sortir de Menaudru. Mais se serait-on opposé au voeu rêveur de la petite fiancée? Il y avait en elle quelque chose de si pur, de si sacré, que plus que jamais, on avait un grand besoin de lui complaire, une frayeur de froisser cette fleur frêle de joie confiante qui était devenue son lot.

Aube entra dans l'église qui était déserte, et c'était une charmante vieille petite église avec sa voûte très basse, ses bancs austères, sa sainte pauvreté. L'allée centrale était dallée de pierres usées, fendues, inégales, qui étaient encore des tombes de Menaudru. Les fenêtres avaient de petites vitres maillées de plomb, contre lesquelles venaient frapper les branches d'arbustes du cimetière, et ce cimetière étroit, qui servait d'enclos, envoyait ici un reflet léger, flottant, du vert profond et humide de son feuillage et de ses herbes.

Aube frôla au passage la corde qui tombait du clocher. Dès demain, cette corde mettrait en branle les cloches pour annoncer à toute la contrée les noces d'une fille de Menaudru.

Stéphanie, Edmée et Gillette s'étaient levées avant l'aurore pour commencer la décoration de l'église. Stéphanie montrait à Aube une affection muette.

Elles avaient disposé le long des murs des branches de saule, de sapin et de roses; et dehors, dans le cimetière, Aube retrouva des roses, des sapins et des saules.

Elle alla vers les tombes de sa famille. Il y avait un an qu'elle s'était assise sur l'une de ces pierres, cachant de sa main un mot pour que le nom gravé là fût tout semblable au sien. Si elle mourait après-demain, on aurait un autre nom à inscrire.

Elle avait bien changé depuis ce temps: elle n'était plus cette Auberte bercée par sa chimère qui s'en allait pleine de sérénité mélancolique, oublieuse de la vie réelle. Mais voilà qu'un peu de cette mélancolie pensive vint la ressaisir, tandis qu'elle mesurait le chemin parcouru depuis qu'elle s'était assise à cette place.

Elle y faisait une nouvelle station, qu'y aurait-il ensuite pour Aube? quelle serait sa prochaine étape?

Elle était si éprise du présent, si peu curieuse de l'avenir matériel, qu'elle connaissait à peine les plans arrêtés par Hugues et le Comte. Quand le congé d'Hugues aurait pris fin, elle habiterait encore un peu Menaudru où son mari passerait tous ses jours disponibles. Il n'était que vaguement question de son installation à Besançon, dans un vieil hôtel espagnol délabré et superbe qu'y possédait son père; mais cette demeure future lui semblait si lointaine qu'elle n'y croyait guère.

Si de tels soins ne l'effleuraient pas, Aube voyait clairement pour elle un lot de responsabilités et de devoirs. Elle remerciait Dieu de le lui accorder. En cette minute, elle pensait surtout et avec une conviction intense, presque surnaturelle, qu'elle avait confessé la veille toutes les fautes de sa vie et qu'elle ne voulait plus pécher.

Cette nuit, le vent souffla et gémit, tournoyant à grand bruit furieux ou plaintif autour de la chambre élevée d'Auberte.

Et Auberte rêva qu'elle s'en allait à la recherche du trésor de Menaudru.

Il fallait qu'elle trouvât le lotus pour la réhabilitation de Mlle Anne. Elle vit soudain Mlle Anne devant elle; les lèvres pâles de la vieille demoiselle s'agitaient faiblement, mais elles ne formulaient pas une prière, elles racontaient une légende, la légende du trésor de Menaudru qu'une âme toute blanche retrouvera un jour en y perdant son bonheur. Aube l'écoutait à peine, elle avait tant de bonheur dans sa part, qu'elle en pouvait bien risquer un peu. Elle ne croyait pas à la menace, elle voyait le vieux sapin qui l'appelait de son murmure; cette fois, elle comprenait bien son langage, il disait: Ici, ici le trésor... Il faisait signe à Aube, il étendait l'une des ses branches comme un bras pour montrer une place, et l'ombre de sa verdure traçait à terre ses signes compliqués qu'Aube essayait en vain de lire.

Aube s'éveilla et se leva aussitôt. Il était de grand matin, mais elle s'habilla pour sortir. Et, pour ne pas éveiller Jeanne en entrant dans sa chambre, elle remit la robe qu'elle avait portée la veille, la belle, la lourde robe de velours fleurie d'argent. Elle sortit par son petit escalier tournant, et se trouva sur l'étroite esplanade de gazon qui bordait Menaudru sous ses fenêtres, du côté des contreforts. Elle regarda l'horizon de montagnes, les alvéoles inégales, déchiquetées, les cirques, le grand amphithéâtre de Menaudru, l'immense gouffre d'ombre qu'elle avait vu tant de fois le soleil emplir d'une brume verte, rousse ou dorée.

Le vent s'était apaisé sans pluie, il faisait une aurore chaude et éclatante; mais elle pouvait distinguer les traces de l'ouragan de cette nuit. Là-bas, sur la route qu'elle suivrait demain tout de blanc vêtue pour aller à l'église, un grand peuplier à demi abattu s'inclinait en arc de triomphe; le vent avait travaillé pour Aube, il avait tendu cette magistrale guirlande pour la fêter.

Elle revint dans le jardin et se dirigea vers la chapelle. Peut-être voulait-elle revoir les ruines qui allaient disparaître aujourd'hui même, le répit qu'elle avait obtenu était à son terme. Peut-être voulait-elle s'assurer que son sapin n'avait pas souffert de la tourmente; le sapin était toujours debout et immuable dans sa sombre gloire.

Aube constata de loin que, si le château dormait, la Maison était en pleine activité. Elle entra avec précaution dans les ruines; c'était bien une visite d'adieu. Les travaux allaient s'achever, on devait abattre les dernières pierres, condamner la crypte, aplanir la surface de l'ancienne chapelle dont les démolitions combleraient la petite cour; on avait apporté des montagnes de sable et de terre pour servir au nivellement définitif. Aube descendit dans la crypte. Elle n'avait plus de craintes superstitieuses; ses croyances enfantines à moitié volontaires, ces ombres puériles et aimées qui avaient peuplé la torpeur enchantée de son adolescence, s'effaçaient comme s'effacent et meurent les nuées quand le soleil se lève.

Elle avait atteint l'extrémité de la crypte; mais, au moment de retourner sur ses pas, elle s'arrêta et tressaillit. L'ombre du sapin, glissant par le soupirail brisé, s'allongeait sur le sol comme dans le rêve d'Auberte: et, comme dans son rêve, il lui faisait signe et lui montrait un chemin. Aube poussa la porte qu'elle avait découverte cet hiver et réussit, cette fois, à l'ouvrir; elle entra dans la petite cour encaissée, encombrée d'herbes folles et que jonchaient les débris de la chapelle. Le soleil qui frappait fortement dans cet espace restreint, y créait une température de serre. Des essaims de mouches d'or bruni bourdonnaient dans l'air vibrant et limpide, et les lézards couraient sous l'herbe chaude.

Aube suivit le sentier noir que lui traçait l'ombre du sapin, et arriva en quelques pas au pied de l'arbre; elle caressa l'énorme tronc résineux, puis, cédant à un attrait, elle l'entoura de ses bras et appuya son front contre lui. Un souffle froid comme une respiration glacée lui fit tourner la tête; autour d'elle, tout était chaleur, bruissements de vie et de lumière, d'où venait cet air humide qui avait passé et qu'elle ne sentait déjà plus? Elle le sentit de nouveau et plus fort. En se penchant sur un amoncellement de ronces vigoureuses comme des lianes, dans l'angle formé par les restes de la chapelle et le mur des Droy, elle aspira une odeur de terre fraîchement remuée et une odeur de cave.

Elle vit que les racines du sapin plongeaient sous ces ronces comme pour s'en aller bien loin fouiller le sol. Sans souci des épines qui égratignaient ses mains, qui s'accrochaient, méchantes et tenaces, à ses cheveux, elle travailla à faire une trouée dans ce rideau de végétation exubérante; elle rencontra des pierres récemment éboulées, puis le vide noir et froid d'une cavité peu profonde qui se creusait sous la terrasse des Droy et paraissait sans communication avec la crypte ou la chapelle. Les racines du sapin, en cherchant la bonne terre, avaient désagrégé un pan de maçonnerie invisible sous l'épais enchevêtrement de broussailles. Aube s'attacha des mains à une branche et se laissa glisser en fermant les yeux. Un bruit de pierres roulantes lui rappela que la chapelle était ébranlée par les récents travaux; si Aube allait être ensevelie et murée là toute seule, pendant qu'au château et à la Maison, on préparait ses noces?

Mon Dieu! qu'il faisait froid ici! Après l'atmosphère ensoleillée du dehors, c'était une nuit funèbre, un froid de tombe. Par les interstices de la verdure qu'elle venait d'écarter, filtra un rayon de soleil, mince et fugitif, qui fit jaillir un éclair devant Aube et lui montra à ses pieds le lotus de Menaudru.

Oui, il était là, à ses pieds. Dans le bref flamboiement du soleil, elle en avait reconnu la barbare magnificence, les pierres bleues transparentes qui formaient ses pétales et ses longs pistils de diamant, clairs et lumineux comme des étincelles. Le rayon déplacé par un balancement du feuillage était déjà envolé, la phosphorescence bleue s'était éteinte. Aube ramassa à tâtons la sauvage amulette. Mais, dans le réduit ténébreux, une autre clarté entra, puis partit; puis il en revint une autre et une autre encore, toutes éphémères, incertaines, et allumant partout où elles avaient passé de courtes flammes rouges et blanches, des scintillements de pierres précieuses. Aube pensa qu'elle avait trouvé le trésor. Sous le vol rapide, espacé, de ces clartés indécises, elle voyait tout l'amoncellement de joyaux enterrés là depuis un siècle. Opales, diamants, topazes, rubis étaient jetés autour d'elle pêle-mêle, à l'aventure. Aube avait retrouvé le trésor de Menaudru.

Cela ne l'étonnait pas outre mesure; sans bien s'en rendre compte, elle s'y était toujours un peu attendue, elle n'était qu'à demi surprise d'étreindre une portion miraculeuse de son vieux rêve. Seulement ses jambes défaillirent; elle s'assit sur une pierre et posa le lotus sur ses genoux. En attendant qu'elle pût le contempler au grand jour, elle l'attacha à une chaînette rentrée dans son corsage.

Son regard se tourna vers l'ouverture où la houle de feuilles, agitées par son passage, laissait encore glisser un peu de lumière, elle vit une voûte noircie de fumée. Et elle crut revivre toute la scène: le château assailli au moment où Mme de Mareux s'échappait avec son intendant, la fuite éperdue de la dame pendant que le vieillard, avant de se faire tuer, jetait en désordre dans ce caveau les bijoux qu'il ne pouvait plus sauver. Il avait essayé de faire sauter la chapelle et peut-être le château, en allumant la poudre dont les traces noircissaient encore la voûte, et n'avait réussi qu'à faire écrouler un mur qui avait obstrué l'accès de la cachette. Sur l'éboulement de terre ainsi provoqué, les premiers maîtres de la Maison avaient appuyé leur terrasse, et les choses seraient restées toujours ainsi si le vieux sapin n'avait, à la longue, déplacé les pierres de ses racines altérées et fait un passage pour Auberte.

Aube considéra d'un oeil de reproche la fumée de cette poudre sacrilège qui avait voulu détruire Menaudru.

Le rideau de verdure avait fini par s'immobiliser; entraîné par son poids, il était retombé, interceptant le jour, cloîtrant Auberte. La jeune fille fit un mouvement pour se lever, toucher du doigt les richesses fantastiques qu'elle n'avait fait que deviner et entrevoir.

-- Prenez garde! dit la voix de Mme Droy tout près d'elle.

Mais Mme Droy n'était pas avec Aube, non plus que les enfants qui lui répondirent:

-- Oh! le mur est très solide et nous ne tomberons pas.

Aube entendit sur sa tête des pas si rapprochés qu'elle percevait le froissement des feuilles sèches foulées par les promeneurs. Elle entendit des cris et des ébats d'enfants qui s'éloignaient ou se rapprochaient, sans doute au hasard du jeu.

Stéphanie et Mme Droy marchaient sur la terrasse, pendant que les enfants s'amusaient autour d'elles et cueillaient des fleurs pour la fête. Elles se parlaient sur un ton d'affection et de tristesse.

Stéphanie disait:

-- Je n'ai jamais été injuste pour Auberte. Vous avez eu raison de vous attacher à elle. Je l'aime moi-même. Elle est droite et bonne comme une petite sainte.

La mère répéta avec douceur:

-- Oui, notre petite sainte, notre petite enfant... Que Dieu nous la conserve!

-- Pardonnez-moi si je vous ai mal jugés tous, reprit Stéphanie avec effort. J'ai cru que Menaudru vous tentait. Mais j'ai compris que vous n'aviez pu agir autrement pour le bonheur d'Auberte.

Il y eut une pause pendant laquelle la nuit complète se fit dans le réduit où Aube écoutait sans trembler, le coeur même immobile. Les lueurs fuyantes, dans lesquelles elle avait vu des pierreries, disparurent comme si les paroles qu'on prononçait là-haut les avaient éteintes.

Stéphanie continua:

-- J'ai compris que, par le concours fatal de quelques circonstances, Aube avait lieu de se croire aimée d'Hugues; elle le croyait fermement, passionnément. Hugues était libre; quand il m'avait demandée jadis, j'étais pauvre, je l'avais repoussé pour ne pas entraver son avenir. Aube s'était attachée à Hugues dans sa confiance d'enfant: il ne pouvait lui répondre non sans l'outrager, la frapper d'un coup irrémédiable, exposer peut-être cette fragile vie. Et elle lui était chère aussi, n'est-ce pas? Alors, il a triomphé de son orgueil pour qu'elle fût heureuse, elle qui avait mis son bonheur en lui.

Mme Droy n'eut pas un mot pour protester, et Stéphanie murmura avec une sorte de ferveur:

-- Vous êtes si bons, je suis fière de vous!

-- Et moi, Stéphanie, je vous aurais voulue pour ma fille.

Les mots lui avaient échappé. Mais, dans sa fidélité à l'absente, la mère dit aussitôt d'un ton mélancolique et résolu:

-- Nous aimons Auberte.

Elles s'étaient éloignées depuis longtemps; la terrasse était solitaire, les enfants continuaient plus loin leurs jeux, et Aube restait à la même place.

Elle y resta longtemps, et ce froid de cave qui régnait ici s'abattit comme une lourde chape de glace sur ses épaules.

Le temps passa, le matin devait s'avancer; elle ne s'en aperçut point, pas plus que du froid qui la pénétrait, incisif et perfide, jusqu'aux moelles.

Elle fut éveillée à la fin par un bruit persistant, le choc des outils que maniaient dans la chapelle plusieurs ouvriers arrivés tardivement à l'ouvrage. Elle se leva.

Avant de quitter ce lieu où elle venait de subir son agonie, elle essuya d'un geste machinal sa joue rigide, puis elle regarda sa main comme si elle s'attendait à y voir du sang; mais elle n'avait même pas pleuré des larmes.

Le soleil était plus haut, l'air brûlant dans la petite cour; mais pour elle, dorénavant, il faisait partout aussi froid que dans le caveau qu'elle venait de quitter. Elle n'était même pas effleurée par toute cette ardeur de vie et elle reconnut, tout à coup, sur ses lèvres, le goût de mort que le contact des lèvres de Zoé y avait mis un jour.

Elle était restée trop longtemps immobile dans cette humidité, le froid l'avait pénétrée. Elle leva les yeux vers le sapin; elle s'était trompée en interprétant son langage, il avait dit sans trêve: Ici, ici, tu entendras le mot funèbre de ton énigme... Ici, ici, tu perdras ton bonheur.

Elle avait bien voulu donner un peu de ce bonheur aux autres; mais pas cela... oh! Dieu savait bien qu'elle ne pouvait donner cela. Elle défaillait devant le renoncement définitif, tout son être se refusait au sacrifice suprême.

Il n'y avait personne dans la crypte, les hommes occupés dehors ne devinèrent point Auberte dans cette pâle apparition. Elle ne les vit ni ne les entendit: elle ne pensa point à la besogne qu'ils allaient achever en comblant la cour et l'entrée du caveau. Elle remonta dans sa chambre et, frissonnante, s'étendit sur son lit.

Là, Aube fit avec une sorte d'âpreté son examen de conscience. Elle se rappela les incidents qu'elle avait, jusqu'ici, volontairement laissés dans l'ombre, les larmes qu'elle avait vu verser à Stéphanie le premier jour de leur connaissance. Elle avait voulu les oublier, n'en point chercher la vraie cause, ne pas remarquer que Stéphanie, qui pleurait secrètement après un départ d'Hugues, devenait rayonnante quand Hugues était là.

Et Hugues... Oh! pour lui, pour ce qui le concernait, il n'y avait même pas à réfléchir; le silence de sa mère tout à l'heure, autant que le cri qu'on lui avait, à la fin, arraché était le plus formel aveu.

Et comme Auberte était brave, que le sang des vieux Menaudru coulait intact dans ses veines délicates, elle pouvait être dure envers elle-même quand l'honneur l'exigeait; elle se dit qu'elle avait voulu épouser Hugues sans savoir si elle ne prenait pas le bien d'une autre. C'était une faute à laquelle on ne pouvait plus rien, puisque, légalement, Aube était la femme d'Hugues et que la plus héroïque abnégation ne pourrait entamer leur engagement, que Dieu n'avait pourtant pas consacré. Mais, devant le malheur d'Hugues, elle oubliait son amère honte pour flétrir ce qui avait été sa faute et l'erreur aveugle de son coeur.

Elle s'était affaissée toute vêtue sur son lit, le manteau de glace était toujours sur elle, l'enveloppant, plus lourd, plus accablant, appesantissant son esprit lui-même. Elle fit un faible effort pour réagir, pour penser, elle se sentit plus mal et songea qu'elle allait peut-être mourir.

Elle avait pris mortellement froid en cherchant le lotus de Menaudru; et ce froid, oui, elle en était sûre, plus rien ne le dissiperait. Le vide se faisait autour d'elle. Les autres, Stéphanie, Laurent, Gillette, même sa mère et Hugues, reculaient très loin, lui devenaient comme étrangers; elle n'avait déjà plus rien de commun avec eux, elle était déjà seule avec Dieu sur une rive; tout ce qu'elle avait aimé en ce monde restait sur l'autre.

Et là était pourtant le dénouement, l'infaillible remède. Tout lui avait paru si affreusement dur, si désespérément perdu, et voilà que sa mort pouvait tout réparer, tout aplanir. Dieu venait à son aide en la rappelant à lui.

Deux heures s'étaient encore écoulées, mais on croyait Aube endormie et l'on évitait l'approche de sa chambre pour mieux respecter ce repos.

Quand on entra, à la fin, Aube n'avait plus bien ses sens; elle s'aperçut cependant qu'on l'entourait, il y avait dans sa chambre des chuchotements, des allées et venues de figures consternées dont elle reconnaissait à peine les traits, et qui lui paraissaient d'un monde auquel elle n'appartenait plus.

Il y eut aussi une longue visite du docteur qui ne lui recommanda même pas de ne point se pâmer, jugeant sans doute la chose au-delà de son pouvoir.

On parlait tout bas de congestion pulmonaire, mais on ne pouvait s'empêcher de croire qu'il y avait eu en elle une détente de ses forces, une soudaine et invincible lassitude de vivre.

On murmurait aussi le mot de foudroyant: la foudre était peut-être tombée; en tout cas, l'orage était fini et Aube entrait en pleine paix.

Elle allait donc vraiment mourir et elle en était heureuse: c'était un dénouement facile en regard de la crainte qui l'avait hantée. Depuis que son coeur s'était tourné tout entier vers Dieu, elle le sentait pour la première fois rempli. Une quiétude sereine descendait sur elle; elle n'était pas heureuse d'un bonheur forcé, fait d'anéantissement moral et d'orgueil, mais elle avait une grande joie, parfaite et solennelle, joie du repos conquis, de la bataille gagnée, de la tâche achevée avant la chaleur du jour.

Dieu ne lui avait jamais destiné une longue vie, c'était pour cela que chacun s'était appliqué à la lui rendre douce. Et elle pensait qu'il lui était bon de laisser du bonheur derrière elle, de le léguer aux autres sans compter, à pleines mains.

Quand ses proches, ses amis vinrent lui dire adieu, elle ne put que balbutier peu de mots; elle les regarda de ses yeux tendres qui avaient vu le lotus de Menaudru et en gardaient le mystère. Elle demanda que tout ce qu'elle possédait allât à son frère et qu'il eût le château tout de suite pour le partager avec Gillette.

-- Tout de suite, tout de suite, dit-elle de son air triste et aimant: il ne faut pas attendre pour être heureux.

Et Gillette pensa, dans la désolation brûlante de ses larmes, que c'était là sa punition d'avoir envié le château d'Auberte.

Oui, Laurent et Gillette à Menaudru, Hugues et Stéphanie à Gourville un peu plus tard, quand ils pourraient penser à elle comme à une chère petite soeur qu'ils auraient perdue et regrettée ensemble. Oh! que leur bonheur futur lui était doux et précieux, qu'elle était donc heureuse pour eux et pour elle... De même que, dans son grand coeur, dans son angélique charité, Aube avait eu le courage d'échapper à son rêve, d'entrer résolument dans la vie réelle, de se donner en donnant ce qui lui appartenait, elle put encore, à cette heure, renoncer à son bonheur humain dans un élan volontaire.

Elle voyait son château non pas fermé, condamné, désert, mourant de sa mort à elle comme elle l'avait naguère souhaité, mais embelli, ressuscité, plein de jeunesse et de joie.

Elle reconnut Mlle Anne qu'elle avait réclamée et qui s'était rendue à son appel. Elle lui dit seulement: Moi aussi, je suis heureuse...

Elle put encore dire aux autres que Mlle Anne était son amie et qu'elle demandait qu'on l'aimât et qu'on l'entourât toujours en souvenir d'elle.

Aube voulut dire: le lotus est retrouvé... mais la voix lui manqua. Elle chercha le lotus pour le leur tendre, mais elle ne le trouva point: elle n'avait plus sa fleur mystique, lumineuse. La monture, dévorée de rouille, avait-elle cédé et, sous les doigts inconscients d'Aube, les saphirs s'étaient-ils égrenés, les pétales de pierreries s'effeuillant comme la corolle fanée d'une vraie fleur? Ou bien Aube s'était-elle abusée, l'ensorcelant rayon de soleil lui avait-il fait voir ce qui n'existait pas? Alors, quel caillou brillant, quelle feuille morte, quel fragment de branche sèche ou de vitraux brisés avait-elle pris pour l'antique joyau royal?

Aube se rappela vaguement qu'elle avait quelque chose à révéler, mais ne définit point que c'était la place du trésor. Et tout cela lui paraissait si indifférent, si lointain. Elle reçut une nouvelle absolution de ses fautes, le vieux curé, qu'on avait rappelé en hâte, sanctionna tout en larmes son mariage au nom de Dieu et de l'Eglise.

Puis ses amis, son mari, sa mère, la laissant un peu, se retirèrent dans le petit salon qui touchait à sa chambre; ils la voyaient encore par la porte ouverte, mais ils savaient qu'elle ne les voyait plus.

Mme de Menaudru disait, dans une sorte de calme délire:

-- Elle vivait, la voilà morte. Qu'est-ce qui l'a tuée?

Elle les regardait tous avidement, interrogeant leur visage pour y lire qui avait tué Aube, qui avait fait entrer le fer dans son âme. Mais personne ne savait, personne n'était coupable, Hugues Droy moins que les autres.

Elle se mourait, la petite princesse de Menaudru, sous ses vieux arbres à l'ombre étouffante, sous son vieux toit écrasant, et, comme elle n'avait jamais eu qu'une parcelle de vie, elle mourait sans secousse, comme elle avait vécu, très douce et silencieuse, très digne: elle retournait au sommeil enchanté d'où elle était si peu sortie.

Les siens voyaient décliner cette jeune Aube délicieuse, un peu mélancolique et languissante, qui les avait réjouis dans sa pâleur et que ne devait point suivre le jour.

L'histoire terrestre d'Auberte allait se clore, une histoire féconde; si courte qu'elle eût été, elle laisserait une semence impérissable. Aube avait accompli sa tâche, tenu sa place, son oeuvre serait durable parce qu'elle avait voulu le bien par-dessus tout et, de toutes ses forces, l'avait accompli. L'on ne pourrait méconnaître les leçons de l'être bon et tendre qui avait cherché sa voie dans l'amour et le sacrifice.

Vers le soir, il y eut à Menaudru un ébranlement dont le contre-coup arriva jusqu'à la chambre d'Auberte. Les hommes, qu'on n'avait pas décommandés dans le funèbre désarroi du château, avaient poursuivi leur ouvrage dans la chapelle; sous l'attaque des pics et des pioches, les restes branlants du petit édifice s'étaient brusquement écroulés, déracinant et entraînant le grand sapin qui gémit, oscilla et s'abattit, brisé. Les démolitions comblèrent d'elles-mêmes la petite cour, murant ainsi pour jusqu'à la consommation des siècles, le caveau et le trésor, s'il existait, si les yeux éblouis d'Auberte ne l'avaient pas déçue -- ou jusqu'à ce qu'une autre Auberte eût le coeur assez pur, les yeux assez pleins d'innocence pour retrouver le trésor au prix de son bonheur.

Dans le tronc du vieux sapin, on allait tailler à coups de hache la dernière demeure d'Auberte. Il saignerait sa résine, il pleurerait sa sève... Dans le coeur encore vivant du vieux sapin, parmi ses branches fraîches et odorantes, on coucherait Auberte pour son grand sommeil. C'est ainsi qu'elle passerait sous l'arc de triomphe que lui avaient fait les peupliers et que, portée par Gédéon et ses fils, elle s'en irait à l'église parée de saules, de sapins et de roses.

Sous les roses, les sapins et les saules, elle reposerait à la place où elle s'était souvent assise pour rêver, pendant que, là-haut, Menaudru s'épanouirait d'une nouvelle vie; que Mlle Anne, chérie par Zoé, vieillirait entourée ainsi qu'Aube l'avait voulu; pendant que M. et Mme de Menaudru poursuivraient à travers le monde une course lente, errante, à la recherche de la santé et de l'oubli, le Comte toujours impénétrable, Mme de Menaudru le coeur arraché, l'âme absente, engourdie et ne souffrant plus à force d'avoir souffert, mais les yeux tournés vers le but céleste qu'Aube avait atteint, suivant avec une foi sans borne le chemin tracé par deux petits pieds las, qui n'avaient pas marché longtemps et qui avaient saigné sur la route.

... Ceux qui s'étaient réjouis de sonner tout ce jour pour le mariage d'Aube, sonnèrent pour sa mort; ils se relayèrent pour qu'elle sût au moins qu'on pensait à elle.

La voix des cloches était la voix confondue de tous ceux qu'elle avait assistés, et elle l'entendit peut-être encore quand elle n'entendait plus rien. D'heure en heure, ces vibrations qu'elle avait aimées lui envoyèrent de loin un salut et un adieu. Et si rapide avait été le malheur, que bien des gens prirent pour un salut à l'épouse ce qui était l'adieu à la jeune morte.

Cependant, Aube s'en allait comme sur une eau infinie et majestueuse, sans remous et sans lames; son âme errait peut-être dans ces paysages de rêve qu'elle avait peints, puis déchirés, elle parcourait des routes imprécises, bordées de corolles géantes, baignées d'ombre verte et de jour couleur de miel.

Toute cette nuit scintillante, presque blanche d'étoiles, dans sa chambre aérienne qui dominait le grand gouffre bleuâtre, vaporeux des vallées, elle mourut peu à peu, s'endormit bercée par la douceur de son ancien rêve qui devenait pour elle une vérité éternelle et bienheureuse.

Elle mourut à l'heure du matin où l'aube s'évanouit dans la grande lumière du jour.

FIN

IMPRIMERIE BUSSIERE. -- SAINT-AMAND (CHER)

Erreurs typographiques corrigées silencieusement:

Chapitre 1: était abandonné depuis remplacé par était abandonnée depuis

Chapitre 1: de plein-pied remplacé par de plain-pied

Chapitre 1: le commun des mortels appelaient remplacé par le commun des mortels appelait

Chapitre 1: le jeune, frère sur remplacé par le jeune frère, sur

Chapitre 1: nos grands parents remplacé par nos grands-parents

Chapitre 1: demandez-le leur remplacé par demandez-le-leur

Chapitre 1: =percer sur le champ= remplacé par =percer sur-le-champ=

Chapitre 3: =-- Quel enfantillage= remplacé par =Quel enfantillage=

Chapitre 5: =Donnez-la moi= remplacé par =Donnez-la-moi=

Chapitre 6: =Jaux veux bien= remplacé par =Jaux veut bien=

Chapitre 7: =étàient toujours en chasse= remplacé par =étaient toujours en chasse=

Chapitre 9: =Dites-le moi= remplacé par =Dites-le-moi=

Chapitre 10: =étau pa rles deux épaules= remplacé par =étau par les deux épaules=

Chapitre 11: =je n'en prendrài= remplacé par =je n'en prendrai=

Chapitre 11: =colosse réussit= remplacé par =colosse réussît=

Chapitre 11: =béchait= remplacé par =bêchait=

Chapitre 12: =remmaillotta= remplacé par =remmaillota=

Chapitre 12: =ses dernières semaines= remplacé par =ces dernières semaines=

Chapitre 12: =blémis= remplacé par =blêmis=

Chapitre 14: =ou je vous donnerai= remplacé par =où je vous donnerai=

Chapitre 15: =ellesd evaient se dire= remplacé par =elles devaient se dire=

Chapitre 15: =vous me faitez mal= remplacé par =vous me faites mal=

Chapitre 16: =des cheveaux doux= remplacé par =des chevaux doux=

Chapitre 16: =dépouillée de la verdure= remplacé par =dépouillé de la verdure=

Chapitre 16: =laisait parler= remplacé par =laissait parler=

Chapitre 16: =intercalla= remplacé par =intercala=

Chapitre 16: =pàs ma faute= remplacé par =pas ma faute=

Chapitre 16: =ça ne es a pas plus= remplacé par =ça ne les a pas plus=

Chapitre 17: =lourde chappe de glace= remplacé par =lourde chape de glace=

Chapitre 17: =par dessus tout= remplacé par =par-dessus tout=

End of Project Gutenberg's La Demoiselle au Bois Dormant, by B. de Buxy