La dégringolade

Part 8

Chapter 83,869 wordsPublic domain

--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour, pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes ennemis!...

Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha...

--Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!...

Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses souvenirs, elle continuait:

--A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!... Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le voudrais!...

Le bon, l'honnête Krauss sanglotait...

--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer. Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...

Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable, désespéré, retentit...

Frémissant, il se retourna...

Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine vêtu...

Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa mère en s'écriant:

--Mort!... mon pauvre père est mort!...

Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée! L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage, la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie...

Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se devait à ses enfants...

Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond contre sa poitrine, en murmurant:

--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien malheureux!...

Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le sentiment de ses devoirs une sombre énergie.

--Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis forte. Je puis tout entendre... parlez.

Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat.

--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.

--Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel sujet, avec qui?

--Hélas! madame, je ne le sais pas...

--Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne vous ont rien appris?

--Rien...

Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa sensibilité, et d'un ton sec:

--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.

Le pauvre soldat semblait désespéré.

--Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus, madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir, car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge. Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste.

Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de Mme Delorge...

--C'est bien tout? interrogea-t-elle.

--Absolument tout, madame!

L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante:

--Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain, croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...»

Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation.

Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler.

Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si naturelle qu'il prit leur défense.

--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer, vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles.

Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.

--C'est possible, fit-elle.

--Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si madame veut le voir...

--Oui, donnez-la-moi...

Il la lui remit, et elle lut à haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue des Saussayes_.

Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme, était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait.

--Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le docteur Buiron, et lui demander des détails...

--Je pars, dit simplement Krauss.

--Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?

De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort retirée,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.

--A qui m'adresser? répétait-elle...

Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.

--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame sait combien il aimait mon général...

--Oui, vous avez raison, courez le prier...

Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route.

Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de mille livres de rentes.

En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce. Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond de sa cave le jour où elle éclaterait.

Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé à plaire, et parlait quelquefois de se remarier.

Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la transportation,--car il se prétendait jardinier.--Il était venu ensuite s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des nouvelles ou pour échanger des journaux.

Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...»

Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre.

Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate.

--Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable malheur!...

Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances, qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une plaie vive.

--Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit...

Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste pourtant.

--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel, en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire...

Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui expliquer ce qu'elle attendait de lui.

Dès qu'il fut au courant:

--Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture, j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte...

Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à coucher.

Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux morts...

--Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame...

Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?...

--Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!...

Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:

--Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!...

--Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas battu!...

Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute frémissante:

--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?...

--Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah! tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du bras dont on tient son épée...

Mme Delorge haletait.

--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment, puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...

--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main gauche...

--Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière, que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part en part et tué roide...

C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.

--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été croisée avec une autre...

Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:

--Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!...

V

C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat montait aux lèvres de Mme Delorge.

Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par l'horreur du sang qui rougissait ses mains...

Tandis que cette fois...

--Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.

Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait et qu'on ne pouvait consoler.

Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:

--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre, ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...

Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant: «Emportez-la.»

Le commissaire de police entrait.

C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête, geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de lui-même et de sa mission ici-bas.

Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il avait requis.

Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis:

--Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge.

Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits positifs...

--C'est tout? demanda l'impassible commissaire.

Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part, il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la tirer sans se soucier du lieu ni du moment...

Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et scandait ses mots, quêtant de l'oeil l'approbation du docteur.

Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.

--Bref, monsieur, interrompit-elle...

Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:

--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire... Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt...

La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher.

Tout y était changé, grâce à Krauss.

Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général, mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang.

Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis roides autour des matelas.

A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite où trempait une branche de buis...

Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient agenouillés et récitaient les prières des morts...

--Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin...

Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général, et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait...

«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois, avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très profondément, et allant de haut en bas.....»

Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes, dont une très considérable au bras droit.

Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put supporter l'honnête Krauss.

--Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit...

Le docteur hocha la tête.

--Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis, moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis déterminer d'une façon absolue...

Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du général...

Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent d'un engagement.

--Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses armes... je sais plusieurs exemples...

D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations.

--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée était-elle hors du fourreau?...

Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on discutât ses appréciations.

--En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été commis il sera certainement puni...

Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce de conviction.

Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le drap sur le corps du général.

Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont ils étaient venus...

Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La vie réelle présente mille déboires.

Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur, la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie, des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...

Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à une horrible crise nerveuse.

Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M. Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de retour à quatre heures du soir.

Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.

Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté jusqu'à l'échine.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?...

Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait, et s'inclinant avec un sourire pâle:

--Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien, madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien, commencer par le commencement...

Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps. Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine:

--Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois...

«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les avais encore très présents...»

«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire.

Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche et lut:

«RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE AU 1er DÉCEMBRE 1851:

«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis cet officier.

«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit. Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait...

«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils étaient en habit noir.

«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau, un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le général Delorge.