Part 7
C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de lui...
Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de grands éclats de voix.
Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il lui parut, à une terrible colère...
Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier... Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils n'étaient venus.
Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la cour:
--Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus, et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis pas...
La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à table pour déjeuner.
Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée importune.
Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable d'entendre continuellement crier des enfants.
C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.
Mais lui, dès qu'on eut servi le café:
--Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la générale?...
Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être comparé.
Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très vivement:
--Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question?
--C'est qu'on cherche des généraux.
--Qui?
--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!
Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise:
--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres, deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention, entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et les Oustani...
Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:
--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle.
--Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement problématique.
Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et sortit en sifflant.
--Signe d'orage! grommela Krauss.
Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source, une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible harmonie de cet heureux intérieur.
--Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait de ces deux chevaliers d'industrie...
Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel Delorge...
Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M. Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres, et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités de punch.
Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils étaient arrivés.
Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne pouvaient être que des émissaires politiques.
--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même...
Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour. Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en ferait ou non partie.
C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois:
--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?
Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions.
--Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?...
Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps» plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni surtout sa haute valeur.
Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme pas un.
Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du ministre de la guerre...
Mais cet avancement, qui eût dû combler ses voeux, l'irrita. Tout le monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les félicitations qui lui arrivaient de toutes parts.
Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:
--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille livres de rentes...
Elle ne le laissa pas poursuivre:
--Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras pas, si j'ai quelque influence sur toi!...
Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari.
Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le service.
C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas.
Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir à remplir, elle le remplissait.
Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle se défiait.
Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle disait:
--Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de donner ta démission!...
Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss.
C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre.
Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs dispositions pour un assez long séjour.
Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy, rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline.
Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son mari.
Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre, mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte.
Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs rivalités et de leurs rancunes.
Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient le pouvoir.
Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait, justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les ambitieux, les incapables, les coquins...
M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en Allemagne, avait été nommé à un poste important.
Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau.
M. le comte de Combelaine--car il était comte désormais--occupait une situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française.
Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts; en prit-il même un?
C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.
Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues, lorsqu'il ne détournait pas la conversation.
Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses angoisses.
Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés...
Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M. de Combelaine...
Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...
Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme...
C'était un dimanche.
Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils, pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du jardin.
En remontant, Raymond avait dit à sa mère:
--Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué, lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche.
--Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le remuer.
Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre, lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter.
A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il l'avait lue d'un coup d'oeil, puis la froissant violemment, il l'avait jetée dans la cheminée en s'écriant:
--Non! mille fois non!...
Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment:
--Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre...
Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:
--Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures et demie...
Mais c'en était fait de la gaieté du général.
Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé jusqu'au dîner...
A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:
--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude...
Et il était parti...
IV
C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants, entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.
Deux circonstances pourtant la rassuraient.
Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque réunion officielle.
Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.
N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de tromper son impatience et de perdre la notion du temps.
Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de dames, avant de l'envoyer coucher...
Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le salon.
--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...
Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue...
Minuit sonna...
--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M. de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître, leur influence mystérieuse et fatale.
Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle détourné!...
Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas.
Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille...
Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.
Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu.
Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller... Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre... Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied.
--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu... Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...
Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait.
Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur son front!...
Deux heures!...
L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:
--Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi.
Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille avançait, et dépassait le point fixé... Personne!
La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle, cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non, jamais!...» Qui donc l'avait écrite?...
La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas funèbre.
--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé?
Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit. Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!...
Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans son globe de verre dépoli.
Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu présent:
--Madame!... fit-il.
Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons d'être inquiet?
Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt:
--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général?
--Non, madame.
--Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre?
--Si, madame, je portais son manteau.
--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?
--Non, madame.
Et vivement:
--Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée, et quand il a son épée...
--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.
Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:
--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!...
Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche retentit à la porte de la villa.
--Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!...
Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba sur son fauteuil...
Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.
Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du jardin...
--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...
Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants, embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des chuchotements étouffés...
Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre lequel il s'appuyait...
--Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!...
Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança:
--Du courage, madame, commença-t-il, du courage!...
Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte:
--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...
Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss étendait les bras pour la soutenir...
Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie:
--Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il?
L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit:
--Là!...
D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si rude fut le choc que les battants cédèrent...
Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs tremblantes d'une seule bougie.
Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait le corps déjà roide et glacé du général Delorge.
Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une terrible expression de haine et de mépris...
Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées...
Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes manquait.
Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée nue...
A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant...
Ce ne fut qu'une seconde...
Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce coeur qui, pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle...
--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu de Krauss, pauvre femme!...
Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible d'épouvante et d'horreur:
--Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!...
Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses manches.
--Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore.
Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la tête:
--Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins, vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel...
--Et après un combat loyal, ajouta l'autre.
Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots vides de sens qu'elle répétait:
--Un duel!... un combat loyal!...
Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se concertaient du coin de l'oeil... Le plus jeune s'avança, et s'inclinant profondément:
--Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...
Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas:
--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre disposition; voici ma carte...
Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans que personne songeât à les retenir...
Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une des mains glacées du mort, et d'une voix haletante: