La dégringolade

Part 69

Chapter 692,746 wordsPublic domain

--Assez!... interrompit Cornevin d'un accent d'autorité irrésistible, assez, et puisque vous le voulez, monsieur de Combelaine, je vais dire l'histoire de votre mariage... Vous trouvant à une de ces heures de détresse honteuse si fréquentes dans votre vie, vous avez épousé, pour vous emparer de cent mille francs qu'elle possédait, une malheureuse orpheline... Songiez-vous déjà à vous en défaire? Le fait est que vos plus intimes amis ont toujours ignoré ce mariage, et que personne n'a jamais connu la comtesse de Combelaine... Au bout de six mois, les cent mille francs étaient dévorés et vous étiez liés pour la vie... Mais vous êtes un homme d'expédients et le Code a de prodigieuses lacunes et d'étranges indulgences... En moins d'un an, vous parveniez à corrompre votre femme et à la jeter aux bras d'un amant... Puis, un soir, vous apparaissiez, armé de cet article terrible qui donne au mari outragé le droit de vie et de mort... Vous parliez haut, la loi était pour vous... Pour racheter sa vie, Marie-Sidonie consentit à passer pour morte et à quitter la France, et quelques mois plus tard vous receviez d'Italie un cercueil, qui ne contenait que du sable et un acte de décès, qui est un faux...

Tout s'écroulait autour de Combelaine...

Et cependant, au milieu des décombres de ses espérances, il se débattait toujours.

--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il.

Cornevin riait d'un rire terrible.

--Est-ce des preuves que vous demandez? fit-il. Soyez tranquille, j'en ai, car je connais toute votre vie, depuis le jour ou Mme d'Eljonsen vous a lancé dans le monde. Je sais comment un vol au jeu vous a fait chasser de l'armée; j'étais là quand vous avez assassiné le général Delorge; je prouverai que c'est vous qui êtes coupable du détournement et des faux qu'on attribue à M. Philippe de Maillefert... S'il faut enfin le témoignage de Marie-Sidonie, soyez tranquille, je sais où la trouver...

La bête fauve qui, se voyant forcée, cherche une issue pour fuir, n'a pas de regards plus atroces que ceux du comte de Combelaine pendant que parlait Laurent Cornevin.

Tout à coup:

--Monsieur, dit-il au maire, confondu de stupeur, il faut que je vous parle, seul, à l'instant...

--Suivez-moi donc dans mon cabinet, répondit le magistrat municipal...

Tous deux disparurent par une petite porte; mais presque aussitôt le maire reparut seul et, d'un air inconcevablement troublé:

--Parti!... bégaya-t-il. Mon cabinet a une seconde porte qui donne sur le vestibule, de sorte que...

--Le misérable a filé, n'est-ce pas? acheva Cornevin. Qu'importe! M. Barban d'Avranchel a décerné contre lui un mandat d'amener; on le retrouvera...

Il riait... Il voyait, un à un, gagner doucement la porte et s'esquiver les invités de ce mariage, le duc de Maumussy et le docteur Buiron, qui devaient être les témoins de Combelaine; puis la princesse d'Eljonsen, Mme de Maumussy et les autres... Si bien que, dans cette vaste salle de la mairie, il ne restait plus avec Laurent Cornevin que la duchesse de Maillefert, Mlle Simone et Raymond...

Pour la première fois de sa vie, peut-être, Mme de Maillefert était sincèrement émue.

Saisissant les mains de Cornevin:

--Que ne vous dois-je pas, monsieur! commença-t-elle. Béni soit Dieu, qui m'a inspiré de me confier à vous!... Tout ce que vous m'aviez promis, vous l'avez tenu... Il n'y a plus maintenant que mon malheureux fils....

--M. Philippe, madame, vous sera rendu aujourd'hui même... La justice a reconnu qu'en toute cette affaire il n'a été que très... imprudent. Le déficit de la Caisse rurale est comblé...

--Et comblé par vous, n'est-ce pas, monsieur! C'est l'honneur que vous nous rendez, la vie, la fortune! Comment nous acquitter jamais?...

Du coin de l'oeil, Cornevin observait Raymond et Mlle Simone, qui, réfugiés dans l'embrasure d'une fenêtre, pleuraient,--mais des larmes de joie, cette fois.

Les montrant à la duchesse de Maillefert:

--Vous savez ce que vous m'avez promis, madame, dit-il...

--Avant un mois, monsieur, ma fille sera Mme Delorge, répondit la duchesse.

Cornevin triomphait, mais il était de ces forts que n'étourdit pas le succès. S'approchant de Raymond:

--Tout n'est pas fini, mon cher ami, lui dit-il; tant que Combelaine ne sera pas sous clef, je tremblerai... Il faut que je vous quitte... Vous êtes poursuivi pour votre affiliation à la Société des Amis de la justice; mais voici un sauf-conduit du juge chargé de l'instruction... Rentrez donc chez vous, où votre mère doit se mourir d'inquiétude; avant deux heures, je vous y aurai rejoint...

Ayant pressé contre ses lèvres la main de Mlle Simone et salué la duchesse de Maillefert, Raymond se précipita dehors.

Aussi bien se sentait-il devenir fou. Tant de bonheur succédant à de si effroyables angoisses! Il se demandait s'il ne rêvait pas...

C'est donc en fondant en larmes que, en arrivant rue Blanche, il se jeta dans les bras de sa mère et de sa soeur.

--Tout est donc sauvé? lui dit à l'oreille Mlle Pauline.

Il la regarda et, la voyant rougir:

--Tu savais donc?... fit-il.

--Beaucoup de choses... Jean m'écrivait pour moi seule, de sorte que... Oh! mais je viens de tout avouer à maman.

--Il y aura donc deux mariages, dit Raymond...

Mais sa joie ne lui faisait pas oublier le docteur Legris. Il se hâta de lui écrire, le priant de venir bien vite, et il expédia Krauss à Montmartre...

Après quoi il se réfugia dans son cabinet de travail, sentant le besoin d'être seul pour se remettre un peu, pour ressaisir ses idées, pour s'accoutumer à la certitude de son bonheur...

Et il y était depuis une demi-heure environ, lorsqu'il entendit dans le corridor une voix d'homme très forte, très impérieuse, qui parlementait avec la vieille bonne et qui répétait son nom avec une insistance singulière...

Il se levait pour aller voir, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement...

M. de Combelaine entra...

Il portait encore ses habits de noce, mais en quel désordre!... Sa cravate était arrachée, et ses gants blancs pendaient en lambeaux à ses mains...

Il referma sur lui la porte à double tour et, se campant devant Raymond, les bras croisés, livide, les yeux injectés de sang:

--C'est moi, fit-il, d'une voix étranglée, moi!... Vous l'emportez. Non content de me perdre, vous m'avez enlevé mes dernières ressources. Flora Misri a disparu; Verdale est en prison. Pendant que j'étais à la mairie, la justice a pénétré chez moi et y a saisi tout ce que je possédais d'argent et de valeurs. Ainsi, la fuite même m'est interdite. C'est trop. Il est des gens qu'il est dangereux de ne pas laisser fuir...

--Que voulez-vous? demanda Raymond, dont l'oeil ne quittait pas un revolver placé sur le bureau, à sa portée.

M. de Combelaine se rapprocha.

--Dix fois, répondit-il, vous m'avez fait offrir un combat... Je viens vous dire que je suis à vos ordres...

C'était à ne pas croire à l'impudence de ce misérable, qui, démasqué enfin, poursuivi, venait proposer un duel, le suprême expédient des gens d'honneur.

--Vous oubliez, prononça froidement Raymond, que je n'ai qu'à appeler pour que montent les agents chargés de vous arrêter.

Une convulsion de rage contracta le visage de Combelaine.

--Nous sommes seuls, dit-il, et avant qu'on ne vienne!...

Puis, avec une violence effroyable:

--Il y a des armes, ici!... Avez-vous peur?... Que vous dire pour vous fouetter le sang!... Faut-il vous rappeler le jardin de l'Élysée?... Faut-il vous rappeler qu'il n'y a pas une heure, la femme que vous aimez s'appuyait à mon bras, qu'elle allait être à moi et que je l'adore!...

Avec un homme de sang-froid il eût perdu son temps...

Mais Raymond frémissait de toutes les colères qu'il avait dévorées depuis tant d'années; il tressaillait d'une volupté farouche à l'idée de sentir les chairs du misérable tressaillir sous son fer...

Saisissant donc une épée de combat à une panoplie, il la jeta aux pieds de Combelaine...

Et, s'emparant de l'épée placée en travers du portrait du général Delorge, il la tira de son fourreau, scellé de cire rouge, et tomba en garde en criant:

--Soit!... Un combat, et que Dieu décide!... Défends-toi.

Déjà M. de Combelaine attaquait avec une fureur aveugle, précipitant ses coups, et c'était effroyable, cette lutte mortelle en un si étroit espace. La maison entière retentissait des froissements de l'acier, du choc des meubles renversés, du fracas des mille objets qui, en tombant, se brisaient, et aussi des rauques clameurs de Combelaine, qui avait gardé, du temps où il était prévôt on ne sait où, l'habitude de crier sous les armes...

Pour la seconde fois, Raymond venait d'être touché au cou, et sa blessure, bien qu'insignifiante, saignait abondamment, lorsque la porte du cabinet vola en éclats sous le choc d'une épaule d'hercule.

Dans le corridor se pressaient effarés Laurent Krauss, Cornevin, le docteur Legris, M. de Boursonne, Mme Delorge et le bonhomme Ducoudray...

--Que personne n'entre! cria Raymond d'une voix terrible, cet homme est à moi! Cornevin, que personne n'entre!

Ces vingt mots faillirent lui coûter la vie... Combelaine lui portait, à fond, un coup droit terrible.

Il le para cependant et, sautant de côté, il se trouva placé sous le portrait de son père... juste dessous...

Et lorsque Combelaine, résolu à se faire tuer pourvu qu'il tuât, se jetait en avant, c'est le visage du général Delorge qu'il aperçut, c'est les yeux de l'homme qu'il avait assassiné que ses yeux rencontrèrent...

--Lui!... fit-il, terrifié comme à la vue d'un spectre, lui, le général!...

Il n'acheva pas.

L'épée de Raymond venait de lui entrer dans la poitrine et ressortait de trois pouces un peu au-dessous de l'épaule.

Le misérable, lâchant son épée, battit l'air de ses mains, une écume sanglante frangea ses lèvres, un dernier blasphème s'éteignit dans sa gorge...

Il tomba, la face contre terre...

Il était mort!...

VII

Enfin apparaissait, véritablement admirable, l'oeuvre de Laurent Cornevin.

Que d'énergie et de patience ne lui avait-il pas fallu pour reconstituer pièce à pièce la vie entière de Combelaine et de ses complices, pour ruiner silencieusement et sûrement l'édifice compliqué de leurs intrigues!

Et nul ne l'avait aidé, en cette tâche périlleuse, que sa courageuse femme.

Car, à ce dernier voyage, il n'avait pu résister à l'ardent désir de la revoir, et c'est chez elle, rue de la Chaussée-d'Antin, qu'il s'était tenu caché pendant les derniers mois de la lutte...

Mais il était vengé... Et c'est de sa bouche que Mme Delorge et Raymond apprirent enfin ce qui s'était passé dans le jardin de l'Élysée.

Voici ce qu'il raconta:

--J'étais de service, dans la nuit du dimanche au lundi, lorsque tout à coup, sur les onze heures, j'entends appeler:

«--Garde d'écurie!...

«J'accours, et je me trouve en présence de M. de Maumussy.

«--Prends, me commande-t-il, une lanterne, et suis-moi!

«J'obéis, et nous arrivons à la grande allée, derrière la charmille.

«Là, deux hommes, le général Delorge et M. de Combelaine, discutaient: le général très calme, Combelaine furibond.

«Combelaine avait tiré son épée; il disait:

«--Vous allez, sur l'honneur de vos épaulettes, me jurer de ne pas dire un mot du secret que vous m'avez arraché.

«--C'est bien malgré moi que je suis devenu votre confident, répondait le général; ainsi je dirai ce que bon me semblera, ce que l'honneur me commande de dire.

«M. de Maumussy intervint.

«--Nous ne pouvons, général, vous laisser partir ainsi.

«--Que prétendez-vous donc?

«--J'ai mon épée, s'écria Combelaine; vous avez la vôtre...

«--Je ne me battrai pas avec vous, prononça froidement le général; laissez-moi donc passer...

«Mais Combelaine s'était jeté en travers de l'allée et, fou de rage:

«--Tu ne passeras pas, répétait-il, tu vas te battre...

«--Et moi, reprit le général, je vous répète que je ne me battrai pas avec un homme qui a été chassé de l'armée pour avoir été surpris trichant au jeu...

«Combelaine avait bondi en arrière; il porta au général un terrible coup d'épée en criant:

«--Voilà qui t'empêchera de nous trahir!...

«Immédiatement le général s'affaissa, et Combelaine et Maumussy s'enfuirent.

«Moi, je m'agenouillai près du général.

«Déjà il râlait.

«--Je suis mort, me dit-il; adosse-moi à un arbre.

«Je fis ce qu'il me demandait, et alors:

«--J'ai dans ma poche, reprit-il, un calepin; donne-le moi...

«Je le lui donnai, et tout de suite, faisant un grand effort, il arracha un feuillet et, à la lueur de ma lanterne, il écrivit au crayon:

«--Je meurs, lâchement assassiné par Combelaine, assisté de Maumussy, parce que j'ai découvert que demain...

«Les forces lui manquant pour achever la phrase, il signa; puis:

«--Jure-moi, me dit-il, d'une voix à peine distincte, que tu remettras ce billet à ma femme.

«Je jurai, mais je doute qu'il entendit mon serment. Le hoquet venait de le prendre, il agonisait...

«Il avait rendu le dernier soupir, lorsque Combelaine et Maumussy reparurent l'instant d'après.

«Ils tinrent conseil un moment à voix basse, puis ils tirèrent du fourreau l'épée du général et la jetèrent à terre. Je les aidai ensuite à transporter le corps dans une ancienne sellerie qui, pour le moment, ne servait plus...

«Je pensais qu'on m'oubliait. Je me trompais.

«Le lendemain, je me rendis à Passy pour remplir les dernières volontés du général. Malheureusement, Mme Delorge ne put me recevoir. Comme je quittais sa maison, deux inconnus s'approchèrent de moi, qui me demandèrent ce que je voulais à la veuve du général. Je répondis que cela ne les regardait pas.

«--En ce cas, me dirent-ils, nous vous arrêtons.

«Le calepin du général, resté à terre, avait mis Combelaine sur la trace du billet que je possédais, et il le voulait, à tout prix... Mais je m'étais juré qu'il ne l'aurait pas...

Et en prononçant ces derniers mots, Cornevin remettait à Mme Delorge ces quelques lignes écrites par son mari expirant...

Certes, la mort de Combelaine était trop douce pour un tel misérable, mais elle avait cet immense avantage de rendre impossible un procès scandaleux d'où l'honneur des Maillefert ne fût pas sorti parfaitement intact.

Dès le lendemain, le déficit de la Caisse rurale étant comblé, M. Philippe de Maillefert était remis en liberté et partait pour l'Italie, bien corrigé, jurait-il, mais emmenant toutefois Mme Lucy Bergam.

Moins heureux, M. Verdale passait en cours d'assises. Il était acquitté, c'est vrai, mais il n'en restait pas moins déshonoré et ruiné...

Grollet, lui, convaincu par M. Barban d'Avranchel d'avoir été le complice de Combelaine, lors de l'attentat dont Raymond Delorge avait failli être la victime, Grollet, le faux témoin de 1851, en fut quitte pour dix ans de réclusion...

M. de Maumussy ne connut pas cette condamnation. Le lendemain de la mort de Combelaine, il s'était mis au lit, et après quinze jours d'une maladie mal définie, il expirait. Une fois encore le mot de poison fut prononcé. Les bruits qui circulèrent étaient-ils fondés? La duchesse de Maumussy seule eût pu le dire. Mais déjà elle s'occupait de tout autre chose, ayant signé un engagement avec le directeur d'un théâtre américain...

Déjà, à cette époque, la duchesse de Maillefert avait tenu sa parole, et la malheureuse Simone de Maillefert était devenue l'heureuse Mme Raymond Delorge.

Le même jour, avait été célébré le mariage de Mlle Pauline Delorge et de Jean Cornevin.

Même, en cette occasion, Mme Flora Misri avait eu un terrible crève-coeur. Elle avait voulu doter son neveu, elle avait espéré...

Le docteur Legris et M. Ducoudray avaient été obligés de lui expliquer que son argent était de celui que d'honnêtes gens ne sauraient toucher, et qu'elle ne devait plus avoir qu'un but: se faire oublier!...

--Mon Dieu! que vais-je donc faire de mes millions! s'était-elle écriée, regrettant peut-être Victor...

Hélas! les jours néfastes étaient proches.

L'Empire, avec une vitesse vertigineuse, roulait sur les pentes de l'abîme...

Aux complots et aux émeutes succédait le plébiscite, puis venait la guerre, déclarée d'un coeur léger, puis les défaites, puis Sedan.

C'en était fait. Toutes les prospérités mensongères de dix-huit années aboutissaient à des désastres sans exemple, à l'invasion.

Engagés le même jour dans un régiment de ligne, Raymond Delorge, Jean et Léon Cornevin, se trouvèrent enfermés à Belfort, et n'eurent pas à subir l'humiliation d'une capitulation...

M. Philippe, lui, sut retrouver dans ses veines le sang de ses ancêtres...

Nommé chef d'un bataillon de mobiles, il reçut l'ordre, un jour, d'enlever une barricade prussienne...

Ses hommes hésitaient..

--Cent louis, cria-t-il, que je me fais tuer!...

Ayant dit, il poussa son cheval en avant, et tomba criblé de balles. Mais la barricade fut prise...

Et si vous passez par les Rosiers, vous trouverez presque sûrement, à l'auberge du _Soleil levant_, M. Bizet de Chenehutte, lequel, après vous avoir conté cette histoire, vous proposera de vous faire visiter le château de Maillefert, magnifiquement restauré, car il en a les clefs. C'est la gloire de sa vie d'être l'ami de Raymond et de sa femme, et de la famille Cornevin, et de M. de Boursonne, et du docteur Legris...

FIN

Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils.