Part 68
--Eh bien!... vous êtes content, j'espère... La démarche de Mlle Simone me paraît assez significative...
--Sa démarche!... Vous avez donc entendu?
M. Legris riait de ce bon rire que donne la confiance.
--Pas un mot, répondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au témoignage de Krauss.
--Je l'atteste, répondit le vieux soldat.
--Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacité supérieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de Maillefert, en pleine nuit, place du Théâtre, à Montmartre. Combelaine voudrait ravoir les papiers enlevés à Mme Flora, et comme il est persuadé que vous les avez...
--Oui, c'est bien cela...
--Il vous les envoie redemander?
--Oui, et si je les avais!...
--Vous les rendriez peut-être?
--A l'instant.
Le docteur, retirant son chapeau, salua.
--Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bénis sont entre des mains plus solides que les vôtres, et qui ne les lâcheront qu'à bon escient...
--Trop tard, peut-être!... Savez-vous que le mariage est fixé à mardi, que toutes les dispositions sont prises!...
--Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la situation, sera prêt mardi.
--Et s'il ne l'était pas?
--Eh bien! je serais le premier à vous dire: «Soit! n'importe comment, faites-vous justice vous-même...» Mais je ne crains rien, Cornevin veille.
Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas impunément qu'un médecin, occupé comme il l'était, s'absente toute une journée.
Vingt clients au moins étaient venus, quelques-uns jusqu'à trois fois, dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, écrits par la servante sur l'ardoise de l'antichambre.
Ce n'est pourtant pas là ce qui le préoccupa.
Ce qui lui avait sauté aux yeux, c'était un papier plié en quatre, posé bien en évidence, et qui sentait la procédure d'une lieue.
Ce n'était, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au docteur Legris d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure de relevée, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au Palais de Justice.
Et pas d'autre indication.
--Barban d'Avranchel, répétait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe?
--Oui, répondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de mon père, fut chargé de l'enquête et rendit l'ordonnance de non-lieu qui déclarait Combelaine innocent...
N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est à peine s'il put fermer l'oeil, et que dès le jour il allait rejoindre Raymond, et lui disait en manière de salut:
--Je donnerais dix louis pour qu'il fût l'heure de me rendre chez M. Barban d'Avranchel.
En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et à neuf heures il avait déjeuné et il était prêt à courir à ses visites les plus urgentes.
--Chemin faisant, dit-il à Raymond, je vais tâcher de vous trouver un asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les papiers, Combelaine va vous faire arrêter...
Et comme Raymond ne savait comment le remercier:
--Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une seconde, obligé que je suis de courir aux Batignolles préparer le logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu'à vous que M. de Boursonne.
Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer.
Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur était parti, lorsque la servante entre-bâilla la porte, et d'un air mystérieux:
--Monsieur, dit-elle, il y a là ce monsieur que vous savez...
C'était, en effet, le vieil ingénieur, lequel, toujours brusque, la poussa pour entrer plus vite.
Apercevant alors Raymond:
--Enfin! vous voilà!... s'écria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que j'ai fait le voyage!... J'apporte de drôles de nouvelles, allez...
Bien surprenants, en effet, étaient les renseignements recueillis en Anjou par M. de Boursonne.
Moins de quinze jours après le départ de Raymond, d'immenses affiches jaunes, répandues à profusion, avaient annoncé à toute la contrée la vente aux enchères publiques des propriétés de Mlle Simone de Maillefert.
Seulement, les conditions de vente étaient si malencontreuses, si bizarres les lotissements, que tout le monde s'était étonné de la maladresse des hommes d'affaires chargés de cette importante opération.
Un des premiers, M. de Boursonne s'était demandé si cette maladresse n'était pas calculée, et ce doute émis par lui n'avait pas tardé à devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants.
Oui, il était évident qu'on s'était appliqué à écarter les enchérisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux tiers de leur valeur.
Et qui devait profiter de cette manoeuvre?
Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout qu'il était décidé à acheter tout ce qui avait appartenu à Mlle Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante société financière dont il était le directeur.
Les plus modérés calculaient que cette honnête spéculation mettrait dans la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on admirait son adresse, lorsque le bruit se répandit d'une aventure passablement mystérieuse.
Après la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acquéreur, un étranger, un Anglais, se présentait dans l'étude du notaire, et, moyennant la surenchère égale, devenait l'adjudicataire définitif ou provoquait une nouvelle adjudication.
--Vous écrire tout cela eût été trop long, mon cher Delorge, disait en achevant le vieil ingénieur; j'ai préféré venir vous le raconter, vous serrer la main par la même occasion, et jouir de votre étonnement...
Mais Raymond n'était que fort médiocrement surpris.
Les réticences de M. Verdale, la veille, l'avaient préparé à la découverte de ces manoeuvres si habilement préparées pour s'attribuer une part des dépouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinément déjouées.
Et, quant à cet Anglais qui arrivait si à propos, des millions à la main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui pouvait-il être, sinon Laurent Cornevin?...
Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au courant de la situation.
Et ils en étaient à calculer les conséquences de ces événements, lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout essoufflé d'avoir monté les escaliers quatre à quatre, et rayonnant de joie.
--Victoire! s'écria-t-il dès le seuil; le Combelaine, cette fois, ne s'en tirera pas...
Mais il s'arrêta court... Il venait de voir le vieil ingénieur qu'il n'avait pas aperçu tout d'abord.
--Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets.
M. Legris le savait. Aussi sans se faire prier:
--Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement...
Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front:
--Je suis exact, poursuivit-il. Cité pour une heure précise, à une heure moins cinq je me présentais au Palais de Justice, ma citation à la main.
«J'y étais depuis dix minutes et je commençais déjà à trouver le temps furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne en mille...
--Combelaine! s'écria Raymond.
--Non. Un confrère à moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. «Que diable faites-vous là? me demanda-t-il.--Vous le voyez, répondis-je, j'attends mon tour de comparaître. Et vous?--Moi, j'ai reçu une citation de M. Barban d'Avranchel, et je consens à être pendu si je sais ce qu'il me veut!...»
«Par ma foi! je fus étourdi de l'aventure; cependant gardant mon sang-froid: «Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrère, dis-je en riant.» Sur ma parole, il pâlit.--«Oh! fit-il, oh!...--Après cela, ajoutai-je, vous n'êtes peut-être que complice!...»
«J'allais certainement le pousser, m'amuser à l'embarrasser, lorsque la porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de l'Élysée, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et que j'avais vu la veille chez la maîtresse de M. Philippe de Maillefert...
«Mais ce n'est pas en qualité de témoin qu'il venait d'être interrogé...
«A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancèrent, qui le firent placer entre eux et l'emmenèrent...
--Grollet arrêté!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet, le faux témoin...
--Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement ébahi, et mon visage trahit si bien mon ébahissement, que Buiron me demanda ce qui me prenait. Je n'eus pas le temps de lui répondre un mensonge quelconque, un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons...
«Mon tour était venu... Saluant mon docte confrère, j'entrai chez M. Barban d'Avranchel.
«Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de glace et infatué outre mesure de la majesté de ses fonctions.
«Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?...
«Des détails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli être victime sur le boulevard extérieur, en face du _Café de Périclès_...
--Quoi!... la justice connaît cette affaire?...
--Très bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur la trace des coupables...
--Il vous a parlé de Combelaine!...
Le docteur Legris secoua la tête.
--M. d'Avranchel, répondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait trop bien son métier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parlé de Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je trompé? A vous d'en juger; voici les faits:
«Ayant répondu à toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais savoir s'il soupçonnait la vérité. Prenant donc mon air le plus indifférent: «Il me paraît difficile, monsieur, dis-je, que la justice atteigne les coupables.--La justice, me répondit-il, atteint toujours les coupables; elle est lente à frapper parfois, elle n'en frappe que plus terriblement...--Oui, interrompis-je, excepté lorsque les coupables sont couverts par la prescription...»
«M. d'Avranchel se redressa:
«--En un point, vous avez raison, prononça-t-il... Seulement, l'homme qui a commis un crime resté impuni, fatalement, nécessairement, en commet un second... Et c'est alors que la justice arrive...
VI
La doctrine du juge d'instruction était discutable, mais non la portée de ses allusions.
Donc, la victoire était plus que probable. Mais c'était pour Raymond une raison de plus de se cacher, s'il tenait à échapper aux efforts désespérés de Combelaine.
M. Legris, dans ses courses, avait découvert chez un de ses amis une retraite absolument sûre. Il la refusa. Il voulait, prétendait-il, conserver la liberté de ses mouvements, et quoi qu'on pût lui dire, il déclara qu'il allait se réfugier dans l'appartement qu'il avait loué rue de Grenelle.
--Précisément parce qu'il est insensé d'y aller, disait-il, on ne m'y cherchera pas...
C'était une raison; mais le docteur n'en fut pas dupe.
--Avouez plutôt, fit-il, que vous voulez surveiller l'hôtel de Maillefert pour être bien sûr que le mariage ne se fera pas sans que vous soyez averti.
--Eh bien! oui, c'est vrai! répondit Raymond, de l'accent d'un homme dont la détermination est irrévocable...
Il prit cependant quelques précautions avant de gagner cet appartement, et il avait fait assez de tours et de détours pour déjouer toutes les surveillances, lorsqu'il y arriva, sur les sept heures du soir.
--A tout le moins, ne sortez pas, lui recommanda le docteur; je viendrai tous les jours vous apporter des nouvelles... Et excusez-moi; mes moments sont comptés.
Le docteur, en effet, avait à aller attendre, rue de Suresnes, Mme Flora Misri.
Il l'attendit longtemps...
L'heure du rendez-vous était bien passée, lorsqu'enfin elle arriva toute palpitante.
--Ah! j'ai bien failli ne pas venir! dit-elle tout d'abord à M. Legris... Il s'est passé bien des choses depuis hier...
--Quoi donc?...
--Combelaine m'est revenu!... Il me savait chez Lucy, il m'a envoyé un de ses amis avec une lettre... Savez-vous ce qu'il me propose?...
--Dites.
--Eh bien! il m'écrit qu'il est un fou, qu'il n'a jamais aimé, qu'il ne peut aimer que moi, qu'il est au désespoir et prêt, si je le veux, à rompre ce mariage... Bref, il me propose de quitter la France et d'aller nous marier en Amérique...
Le docteur frémit.
--Accepteriez-vous donc!... s'écria-t-il.
Mme Flora eut un geste découragé.
--J'ai hésité, répondit-elle, parce que cet homme-là, voyez-vous, c'est mon passé, c'est toute ma vie, je lui appartiens... Et s'il fût venu lui-même, s'il m'eût commandé de le suivre, je me connais... je l'aurais suivi comme un chien que son maître siffle... Mais il n'est pas venu, et j'avais Lucy près de moi... Lucy m'a remontré que partir avec Victor, c'était me livrer à lui, et que, certainement, un jour ou l'autre, pour avoir mon argent, il m'empoisonnerait...
--Et alors?...
--Alors, je viens vous demander de me protéger, de me cacher...
Une heure plus tard, Mme Misri était à l'abri des recherches dans la petite maison de la veuve du garde du génie, et le docteur Legris remontait chez lui, réfléchissant aux péripéties étranges de cette lutte...
Très certainement Flora Misri millionnaire était la carte suprême que s'était réservée Combelaine, et s'il y avait recours, c'est qu'il reconnaissait que la partie était irrésistiblement perdue...
Voilà ce que, le lendemain, rue de Grenelle, le docteur Legris disait à Raymond.
Il pensait le tranquilliser. Point.
--Tout cela, objecta-t-il, empêche-t-il le mariage? Bien au contraire. Combelaine furieux ira jusqu'au bout. Depuis ce matin, je suis en observation derrière ma persienne, et j'ai constaté à l'hôtel de Maillefert un mouvement inaccoutumé. A chaque moment des gens y entrent, portant d'énormes paquets. C'est la noce qui se prépare.
Et, comme le docteur se récriait:
--Oh! j'attendrai jusqu'à la dernière minute, ajouta Raymond, je vous l'ai promis... Mais une fois là, je reprends ma liberté... Et je vous jure que jamais Simone ne portera le nom de l'assassin du général Delorge...
Et en disant cela il montrait sur la cheminée une paire de revolvers...
On était alors au samedi, et la journée s'écoula sans amener de nouveaux incidents.
Le lendemain, sur les huit heures, Raymond put voir Mlle Simone sortir à pied, en compagnie de miss Lydia Dodge, se rendant sans doute à la messe. Vers quatre heures, M. de Combelaine se présenta à l'hôtel et fut reçu...
Mais le lundi, dans l'après-midi, le docteur arriva tout essoufflé.
Il apportait une grosse nouvelle, une nouvelle qui, depuis le matin, circulait sur les boulevards et qui s'était confirmée à l'heure de la Bourse. Le directeur de la Caisse rurale, le baron Verdale, avait levé le pied, emportant à ses actionnaires une somme énorme.
Selon les uns, il avait réussi à gagner l'Angleterre; selon les autres, il avait été arrêté à la frontière belge, porteur d'un sac de voyage bourré de valeurs...
--Oui, c'est une grave nouvelle, approuva Raymond, mais qui n'empêchera pas le mariage de M. de Combelaine... C'est demain mardi, et rien n'annonce cet événement décisif sur lequel vous comptiez...
Le docteur garda le silence... Il commençait à se sentir décontenancé... Que faisait donc Cornevin?... Des doutes lui venaient, et il n'osait dire:
--Agissez.
La nuit fut pour Raymond une longue agonie, et le jour était à peine levé, qu'il s'établissait derrière sa persienne, guettant les mouvements de l'hôtel de Maillefert...
Déjà tous les domestiques étaient debout... On retirait les voitures des remises, les palefreniers préparaient les harnais... Le suisse avait la tenue des grands jours.
A neuf heures, des équipages commencèrent à se succéder, d'où descendaient en grande toilette la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron, le duc et la duchesse de Maumussy, puis enfin, sévèrement vêtu de noir, ganté et cravaté de blanc... le comte de Combelaine.
Plus de doute!... le mariage allait avoir lieu.
--Allons, murmura Raymond, que ma destinée s'accomplisse!...
Et, glissant dans ses poches ses deux revolvers, il se dirigea en toute hâte vers la mairie du Palais-Bourbon, située tout près, rue de Grenelle...
Là aussi, tout était en mouvement... Les garçons couraient le long des escaliers et des corridors, portant des tapis, des fauteuils, des tentures...
Raymond arrêta l'un d'eux.
--Pourquoi ces préparatifs? lui demanda-t-il.
--Pour une noce... une noce dans le grand genre. C'est un comte qui épouse la fille d'une duchesse...
Et cet honnête garçon disait quel escalier prendrait la noce, quelles pièces elle traverserait, et dans quel salon le mariage serait célébré...
--Je vous remercie, mon ami, dit Raymond.
Et, calme comme un homme qui n'a plus de sacrifice à faire, il se mit à choisir la place la plus favorable à son dessein.
Il ne réfléchissait plus, toutes ses idées étaient comme figées dans son cerveau, et même il souffrait moins, car toutes ses angoisses avaient cessé et il se disait que dans quelques instants tout serait fini.
--Il s'agit de ne pas le manquer, pensait-il, et de ne tirer qu'à bout portant...
Et il tendait le bras, constatant avec une sorte d'orgueil farouche que son bras ne tremblait pas...
Cependant un frisson terrible le secoua de la nuque aux talons, lorsqu'il entendit dans la cour un roulement de voitures. Il courut à la fenêtre...
--C'est bien eux!... dit-il.
Mais lorsqu'il revint prendre son poste, il se trouva en face d'un homme aux épaules carrées, au visage rayonnant d'intelligence et d'énergie, vêtu comme l'étaient en 1851 les palefreniers du palais de la Présidence.
Cet homme lui prit le bras et, le serrant à lui arracher un cri:
--Malheureux! dit-il, que voulez-vous faire?...
Une stupeur immense serrait la gorge de Raymond jusqu'à l'empêcher d'articuler une syllabe.
Cet inconnu, il le reconnaissait...
Il retrouvait dans ses yeux le regard de l'Anglais qui l'avait protégé le jour de l'enterrement de Victor Noir, et dans sa voix l'accent du manoeuvre qui lui avait sauvé la vie le soir de l'arrestation de Rochefort.
--Vous!... balbutia-t-il enfin.
--Oui, moi!... répondit l'homme.
Et tout de suite, d'un ton bref:
--Pourquoi ces armes que je devine sous vos vêtements?
Raymond n'essaya pas de nier.
--Je ne voyais plus, prononça-t-il, aucun moyen au monde d'empêcher l'assassin de mon père d'épouser la femme que j'aime...
D'un geste impérieux l'homme l'interrompit:
--Ne saviez-vous donc pas que je veillais? fit-il...
--Pardonnez-moi, seulement...
--Pensiez-vous que je souffrirais ce crime ajouté à tant d'autres crimes?...
Raymond, tristement, secouait la tête.
--Vous poursuiviez une oeuvre formidable, monsieur, dit-il... Vous ignoriez que mon amour, c'est mon existence même... J'avais tenté de vous rejoindre...
Une fois encore l'homme l'arrêta.
--Les événements, reprit-il, dominaient ma volonté. Découvert, j'étais écrasé, et pour vous surtout je voulais vaincre...
Au bas du grand escalier de la mairie retentissait comme un brouhaha de foule.
--Entendez-vous!... murmura Raymond.
--Oui, mais nous avons une minute encore. Écoutez-moi donc. Un jour, il y a de cela dix-huit ans, je fus enlevé, déporté, et comme supprimé du monde. Je laissais à Paris une femme que j'adorais et cinq enfants sans fortune, sans amis, sans pain... Tous devaient périr, les enfants à l'hôpital, la femme Dieu sait où. Grâce à votre mère, tous ont été sauvés, monsieur Delorge... Et, si je suis ici, c'est qu'à la noble femme qui m'a rendu mes enfants je veux rendre son fils...
Le bruit croissait dans l'escalier.
--Monsieur, fit Raymond, monsieur...
--Silence! prononça l'homme. Et quoi que vous puissiez voir ou entendre, si loin que vous semblent aller les choses, pas un mot, pas un geste. Je suis là!...
Et il attira Raymond dans l'embrasure sombre d'une porte, où ils devaient rester inaperçus...
Il était temps.
La noce, ainsi que s'exprimeraient les garçons de la mairie, atteignait le palier.
La première, s'avançait Mlle Simone de Maillefert, plus blanche que ses vêtements blancs, plus blanche que la couronne virginale qui ceignait son front... Elle s'appuyait au bras du duc de Maumussy, tout chamarré de décorations et plus que jamais justifiant, par son attitude, son surnom de «dernier des gentilshommes...»
A voir ainsi Mlle Simone, Raymond sentait tout son sang affluer à son cerveau, et il chancelait à ce point d'en être réduit à s'appuyer au mur...
Et cependant, circonstance étrange, dans les yeux et sur les lèvres de cette tant aimée de son âme, il lui semblait surprendre comme un rayon, comme un sourire d'espoir...
Mais elle passait, et après elle venaient Combelaine, effrayant de calme, et la princesse d'Eljonsen et la duchesse de Maillefert, puis Mme de Maumussy et le docteur Buiron, puis deux ou trois autres personnes seulement; car il était impossible de donner quelque solennité à ce mariage, alors que l'héritier du nom, le dernier des ducs de Maillefert, était en prison, accusé de détournements et de faux...
--Venez, maintenant, dit l'homme en entraînant Raymond dans la salle des mariages, où ils se dissimulèrent derrière un groupe de garçons...
Le maire venait d'arriver.
C'était un grand vieillard, très sec et encore plus chauve, grave comme la loi dont il était le représentant...
Il se tenait debout, ceint de son écharpe, derrière une table couverte d'un tapis vert, la main sur un gros volume, le Code, jauni et déchiqueté par l'usage...
--Monsieur, murmurait Raymond, monsieur, qu'attendez-vous donc?...
--Chut! fit l'homme...
Le maire, d'une voix paternelle, venait d'entamer un petit discours où il retraçait les joies paisibles d'une union bien assortie et les devoirs réciproques des époux...
Il promenait sur l'assistance des regards satisfaits, semblant quêter des approbations aux passages à effet.
Pourtant, il s'embrouilla vers la fin et, ne retrouvant pas le fil, bien vite il passa aux formules ordinaires.
Déjà il posait la question fatidique: «Consentez-vous?...»
Lorsque tout à coup:
--Ce mariage est impossible!... s'écria le compagnon de Raymond.
Violemment, M. de Combelaine se retourna, et apercevant cet homme vêtu de l'uniforme des anciens palefreniers de l'Élysée:
--Laurent Cornevin!... s'écria-t-il.
Mais c'était un redoutable adversaire que le comte de Combelaine... Il trouva en lui assez d'énergie pour dominer son trouble, et reprenant son impudence superbe:
--De quel droit, fit-il, cet homme interrompt-il cette solennité?...
--Du droit, répondit Cornevin, qu'a tout honnête homme d'empêcher un misérable, qui est marié, de contracter un second mariage.
L'embarras du maire se lisait sur son maigre visage.
--M. le comte de Combelaine a été marié, c'est vrai, dit-il, mais nous avons en bonne et due forme l'acte de décès de sa première femme, Marie-Sidonie...
Cornevin s'était avancé, écrasant de toute la hauteur de son honnêteté les gens qui l'entouraient.
--Il se peut que vous ayez un acte de décès, monsieur le maire, prononça-t-il d'une voix forte; il n'en est pas moins vrai que le cercueil de Marie-Sidonie, au cimetière Montmartre, est vide... Il est des témoins. En attendant une enquête, j'en appelle à Mme la duchesse de Maillefert et à Raymond Delorge, ici présents...
N'importe, Combelaine protestait encore.
--Ma femme, dit-il, est morte en Italie.