La dégringolade

Part 67

Chapter 673,806 wordsPublic domain

«--On ne se marie pas en carême, d'ordinaire, lui répondit-elle; cependant vous êtes le maître, qu'il soit fait selon votre volonté...

«Depuis, je n'ai guère revu Combelaine, tout occupé d'acheter la corbeille de noces, qu'il veut splendide; mais, à chaque fois, il m'a répété que nos affaires allaient au mieux, que M. Delorge n'avait pas fait usage de nos lettres et qu'il était si exactement surveillé qu'on était sûr de les lui reprendre.

«J'ai donc été surpris comme par un coup de foudre lorsque, hier soir, j'ai su par mon fils que Philippe de Maillefert était arrêté.

Calme en apparence, M. Verdale devait, au fond, être fort troublé, car il était bien trop perspicace pour ne pas comprendre que le moment difficile de l'explication, loin d'être passé, n'était pas venu encore.

--Ainsi, commença Me Roberjot, vous n'êtes pour rien dans l'arrestation de M. de Maillefert?

L'ancien architecte eut un beau geste de protestation indignée.

--En douteriez-vous donc! s'écria-t-il.

--Eh! eh! fit le docteur Legris.

--C'est qu'alors je me suis mal expliqué, messieurs, oui, bien mal!... Quoi! vous ne voyez pas qu'en toute cette déplorable aventure, après avoir été joué, je suis indignement sacrifié!...

--Cependant...

--Oui, sacrifié, car en perdant Philippe de Maillefert Combelaine risque de me perdre. Depuis que je sais cette arrestation, je suis comme fou. Elle peut avoir pour moi des suites désastreuses. Philippe est le sous-directeur de la Caisse rurale, mais j'en suis le directeur, et c'est sur moi que retombe la responsabilité de sa nomination. Je vais être appelé en garantie par les actionnaires, tracassé par le juge d'instruction; la justice va vouloir fourrer le nez dans nos affaires...

Tout cela était fort plausible.

--Et cependant, reprit Me Roberjot, comment se fait-il que M. de Maillefert, lors de son arrestation, vous ait envoyé dire, aussi bien qu'à M. de Combelaine, qu'il consent à tout?...

--C'est qu'il me suppose complice de Combelaine.

--A quoi consent-il comme cela?

--Je l'ignore.

--Oh!

--Je vous en donne ma parole d'honneur.

Puis, après un moment de silence employé à peser dans son esprit les conséquences de ce qu'il allait répondre:

--Ce qui est sûr, ajouta M. Verdale, c'est qu'il y a quatre jours le mariage tenait plus que jamais. Il tenait si bien que j'ai compté à la duchesse trente mille francs pour le trousseau de Mlle Simone. D'un autre côté, par exemple, Combelaine était si mécontent des façons de M. Philippe à son égard, que dans la soirée du même jour il me dit: «Cet idiot le prend avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout; je découvrirais qu'il médite quelque coup de Jarnac que je n'en serais pas étonné.» Et comme je lui représentais que, pour mater M. Philippe, il n'y avait qu'à lui refuser de l'argent: «Eh! me répondit-il, voilà le diable. Il en a, dans ce moment, et je veux être pendu si je soupçonne où il le prend!...»

Le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot échangèrent un rapide coup d'oeil.

A chacun d'eux, le même nom venait aux lèvres: Laurent Cornevin.

--J'admets toutes vos explications, cher monsieur Verdale, reprit, non sans une nuance d'ironie Me Roberjot. Seulement, comment les Maillefert peuvent-ils être si cruellement gênés que vous dites, puisque Mlle Simone s'est résignée à vendre ses propriétés?

Les yeux de l'ancien architecte vacillèrent.

--C'est que, répondit-il avec un visible embarras, c'est que...

--Mlle Simone garderait-elle l'argent?

--Je ne dis pas cela...

--Alors que devient-il? Car elle vend, nous sommes bien renseignés; nous avons un ami en Anjou, le baron de Boursonne, et c'est par lui que nous savons que l'acquéreur des biens de Maillefert, c'est vous, cher monsieur Verdale...

M. Verdale tressauta.

--Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai acheté des terres, c'est vrai, mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je veux faire bénéficier d'une bonne et sûre opération...

--C'est généreux de votre part... mais que les achats soient faits à votre nom ou à celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que deviennent les fonds?...

Pour n'être pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en était pas moins réel.

--Rien n'a été payé encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la main forcée. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il eût perdu, si le déficit eût été comblé...

De la tête, et de l'air le plus débonnaire, Me Roberjot semblait approuver.

Mais en lui-même:

--Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie.

Telle fut peut-être la pensée de M. Lucien Verdale, car se dressant tout à coup:

--M. de Combelaine est un misérable, prononça-t-il, mais vous, mon père, il faut que demain vous ayez versé à la Caisse rurale ce qu'y a pris M. de Maillefert.

--Trois millions cinq cent mille francs!

--Eh!... qu'importe la somme!

De nouveau M. Verdale était devenu livide.

--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les titres volés qu'il faudrait... D'ailleurs, où veux-tu que je prenne trois millions cinq cent mille francs?...

--Vous êtes riche, mon père, et dût votre fortune y passer, il faut que le déficit soit comblé; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre fils, je me lèverais pour témoigner contre vous, pour vous accuser. Je puis être le fils d'un malhonnête homme, je ne serai pas son complice...

--C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte éperdu, oui, il le ferait, je le connais...

Puis soudain, prenant son parti:

--Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations, qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de police et l'empereur!...

Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent changerait tout... Tandis que, maintenant:

--Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père, prononça-t-il.

L'ancien architecte eut un geste furibond.

--A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le sort de M. de Maillefert!...

--De qui donc dépend-il?...

--Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de M. Raymond Delorge.

Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M. Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers si importants.

--Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais maître de la situation?

--Maître absolu.

--Comment cela?

M. Verdale haussa les épaules.

--Ne le savez-vous pas aussi bien que moi? fit-il...

Assurément oui, si Raymond eût eu les papiers, mais il ne les avait pas, malheureusement, et laisser soupçonner la main de Laurent Cornevin eût été une faute impardonnable. De là, pour Me Roberjot, une position assez délicate.

--N'importe, cher monsieur Verdale, dit-il, auriez-vous quelque répugnance à nous donner vos idées?

--Moi!... Aucune; je n'ai plus rien à craindre de Combelaine désormais, et il est de mon intérêt que ce soit vous qui l'emportiez...

--Eh bien, alors?

--Alors, quoi!... Ces papiers ne mettent-ils pas à votre discrétion tous les gens qui ont été complices des intrigues et des tripotages de Combelaine: Maumussy, la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron et tant d'autres!... Menacez-les de publier leur correspondance, et ils remueront ciel et terre. La justice, je le sais, ne lâche pas aisément sa proie, et M. Barban d'Avranchel est le plus têtu des hommes... Mais il est avec le ciel des accommodements... Jamais le gouvernement ne laissera compromettre tant de gens qui ont été siens; jamais, il ne le peut pas. Ce serait précipiter sa chute...

Me Roberjot semblait assez de cet avis.

--Certainement, dit-il, l'affaire serait aisée à étouffer si le déficit était comblé.

M. Verdale hésita un moment, puis tout à coup:

--Il peut l'être, fit-il.

--Comment cela?

--Combelaine doit avoir une bonne partie encore des titres volés...

--Oh! il ne faut pas compter là-dessus.

--Eh bien! moi, directeur de la Caisse rurale, et à ce titre acquéreur d'une partie des propriétés de Mlle Simone, je puis faire avancer l'époque du payement.

Me Roberjot regardait son ancien copain comme s'il eût espéré lire jusqu'au fond de son âme.

--Feriez-vous vraiment cela? demanda-t-il.

--Et vous, fit l'ancien architecte, me donneriez-vous votre parole de me rendre, sans vous en servir, les lettres de moi qui sont parmi les papiers de Combelaine?...

Malheureusement, Me Roberjot ne pouvait prendre cet engagement, et il cherchait comment esquiver une réponse décisive, lorsque M. Lucien Verdale intervenant:

--Soyez tranquilles, messieurs, prononça-t-il d'un ton ferme, mon père fera sans conditions tout ce que l'honneur lui commandera de faire.

Raymond, le docteur Legris ni Me Roberjot n'avaient plus rien à faire chez l'ancien architecte. Ils se retirèrent, reconduits par M. Lucien Verdale, lequel, sur l'escalier encore, leur affirmait qu'il saurait faire vouloir son père.

Lui, cependant, d'un air indéfinissable, écoutait le bruit des pas qui se perdait dans les corridors de son vaste hôtel.

Lorsqu'il n'entendit plus rien, sonnant son valet de chambre, un homme qui le servait depuis quinze ans, et qui, pensait-il, lui était tout dévoué:

--As-tu, lui demanda-t-il, terminé tous les apprêts dont je t'avais chargé?...

--Je n'ai rien oublié, répondit le valet de chambre, de ce que m'avait commandé monsieur le baron, j'ai empli quinze grandes caisses que j'ai déposées dans un magasin loué sous un nom supposé...

M. Verdale sourit.

--Eh bien! dit-il, demain tu mettras ces caisses au chemin de fer, et tu iras toi-même m'attendre à Bruxelles. Il n'est que temps de filer.

V

Minuit venait de sonner, lorsque Me Roberjot, le docteur Legris et Raymond quittèrent le somptueux hôtel de M. Verdale.

Prudemment, le docteur voulut sortir le premier, pour explorer les alentours, et il poussa la circonspection jusqu'à traverser la rue pour reconnaître deux portes cochères dont l'ombre lui avait paru suspecte.

C'est que véritablement ce n'était pas le moment d'oublier que la vie et la liberté de Raymond étaient plus que jamais en péril.

N'avait-il pas à redouter également les poignards qui une fois déjà l'avaient manqué et le mandat d'amener décerné contre tous les membres de la Société des Amis de la justice?

Persuadé que la rue était déserte, le docteur fit signe à ses compagnons de le rejoindre, et comme le temps était beau et le pavé sec, ils gagnèrent les Champs-Élysées et se mirent à descendre la grande allée, silencieuse et déserte à cette heure.

Cette entrevue qu'ils venaient d'avoir avait si singulièrement dérouté leurs prévisions et leur avait ouvert des perspectives si inattendues, qu'ils sentaient le besoin de se trouver ensemble, pour échanger leurs idées, étudier la situation, se concerter et décider la conduite à tenir.

Me Roberjot pensait que, pour Raymond, la suprême sagesse serait de disparaître absolument.

--Votre cause, mon cher, lui disait-il, est visiblement entre les mains d'un homme très fort, disposant de tels moyens d'action qu'il a pu acheter le valet de chambre de M. de Combelaine et les domestiques de Mme Flora. Laissez-le donc faire, ne vous exposez pas à lui susciter des embarras inattendus au moment où il touche le but qu'il poursuit depuis tant d'années.

C'était absolument l'avis de M. Legris.

--Rassurez-vous, lui disait-il. M. Verdale vous a dit tout le parti qu'on peut tirer des papiers enlevés; croyez que Laurent Cornevin saura s'en servir. M. Philippe a beau être au secret, il sera tiré d'affaire; le mariage de Combelaine a beau être fixé, il ne se fera pas.

Et comme le silence de Raymond l'inquiétait:

--Enfin, s'écria-t-il, que voulez-vous, que pouvez-vous faire, exposé que vous êtes à être arrêté d'une minute à l'autre?

--Je puis empêcher le mariage.

--En tuant Combelaine, n'est-ce pas?

--S'il n'est que ce moyen...

--Eh bien! il sera temps d'en venir là, lorsqu'il vous sera démontré qu'il n'est plus de ressource... et en attendant, tâchez de n'aller pas en prison...

Lorsqu'ils arrivèrent à la place de la Concorde, Raymond avait fini par se rendre aux représentations de ses amis, et il avait été convenu qu'il se cacherait chez le docteur Legris, en attendant qu'on lui trouvât une retraite sûre.

Ils échangèrent alors une dernière poignée de main.

Et, tandis que Me Roberjot passait le pont de la Concorde pour regagner la rue Jacob, Raymond et le docteur Legris reprirent le chemin de Montmartre.

Ils allaient d'un bon pas, le long des rues désertes, multipliant les détours en se retournant à tout moment pour s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis, et s'étonnant un peu que M. de Combelaine ne fit pas surveiller plus exactement l'homme qu'il croyait en possession de sa correspondance.

--Est-ce un piège? murmurait le docteur.

En tout cas, lorsqu'il déboucha sur la place du Théâtre, où il demeurait, M. Legris redoubla d'attention, et sa vigilance ne fut pas perdue, car tout à coup, serrant le bras de son compagnon:

--Là, fit-il, devant ma maison, regardez.

Raymond obéit. Devant la maison indiquée, un homme de haute taille faisait les cent pas, avec cette allure si reconnaissable des gens qui, ayant longtemps attendu, commencent à s'impatienter.

--C'est Krauss! s'écria Raymond.

--A cette heure! demanda le docteur; en êtes-vous bien sûr?

--Oh! parfaitement, et la preuve, regardez.

Et aussitôt:

--Krauss! appela-t-il.

C'était bien le vieux soldat. Il s'arrêta court, regardant de tous côtés, et lorsqu'il aperçut et reconnut les deux jeunes gens, accourant vers eux:

--Vous voilà donc! s'écria-t-il, je commençais à désespérer...

--Il y a du nouveau? interrogea Raymond inquiet.

--Certes, monsieur. D'abord M. Jean Cornevin est à Londres, il a envoyé une dépêche, il sera ici à la fin de la semaine...

--Ah!

--Ensuite, un de vos amis, le baron de Boursonne, est venu vous demander. Il prétend qu'il peut vous rendre un service. Je lui ai répondu que je lui dirais demain comment vous voir...

--Celui-là est un ami, tu lui donneras l'adresse du docteur...

Mais le docteur, précisément, ne voyait rien là qui justifiât la présence de Krauss.

--Je vous avais recommandé, mon brave, lui dit-il, de ne venir chez moi qu'à la dernière extrémité...

--Oh! il y a encore autre chose, interrompit le vieux soldat; seulement c'est une affaire particulièr, de sorte que...

--Quoi que ce soit, dit vivement Raymond, tu peux parler devant M. Legris.

Le fidèle serviteur hésita une seconde; puis plus bas:

--Monsieur, fit-il, c'est une jeune dame qui voudrait vous voir...

--Une jeune dame!

--Très jolie, quoiqu'elle ait l'air bien chétive, et à qui vous devez avoir parlé de moi, puisqu'elle me connaît. Figurez-vous que, ce soir, j'allais monter me coucher, quand le portier vient me dire qu'on me demande en bas. Je descends, et dans la rue je trouve deux dames dont l'une, la plus jeune, me dit qu'il faut qu'elle vous parle à l'instant, à tout prix, qu'il y va de votre vie et de la sienne. Dame! j'étais bien embarrassé. Mais elle m'a tant prié de la conduire vers vous, d'une voix si douce et si résolue en même temps, que ma foi!...

--Tu l'as amenée...

--Oui, monsieur, et elle est là, tenez, au coin de la rue, dans cette voiture.

--Elle!... s'écria Raymond.

Et prenant son élan, en trois bonds il fut près de cette voiture que lui montrait Krauss; et qui était arrêtée dans l'ombre que projetait le théâtre de Montmartre, au coin de la rue des Acacias.

Il ne s'était pas trompé.

C'était bien Simone de Maillefert qui, en compagnie de sa gouvernante, l'honnête, l'excellente miss Lydia Dodge, l'attendait. Il la reconnut à la lueur vacillante des lanternes...

Elle l'avait entendu venir, elle l'avait deviné plutôt, et elle se penchait à la portière.

--Vous! dit-il, à cette heure, ici!

--En suis-je donc à calculer et à compter mes imprudences! répondit-elle de cette voix sèche et brève que donne la conscience d'un péril immense, immédiat, presque inévitable. Qu'ai-je à perdre ou à craindre, désormais! J'ai bien fait de venir, puisque vous voici. Vous avez reçu ma lettre, n'est-ce pas?

--Je l'ai reçue, et je me demande comment j'ai mérité que vous m'écriviez de telles choses!...

--Ah! j'avais la tête perdue. Mais pourquoi ne m'avoir pas répondu?

--Le pouvais-je! Si vous connaissiez ma situation!...

--Je la connais. Vous avez conspiré, vous êtes poursuivi, vous vous cachez...

Ils parlaient sans précautions ni ménagements, de sorte que le cocher, tout intrigué des mots qui arrivaient à ses oreilles, était descendu de son siège et se rapprochait sournoisement.

Krauss, par bonheur, et le docteur Legris veillaient.

Ils appelèrent le cocher, sous prétexte de lui demander du feu pour leurs cigares, et le retinrent trop loin de la voiture pour qu'il entendît rien.

--Je me suis expliqué votre lettre, poursuivait Raymond, lorsque j'ai appris l'horrible malheur...

--C'est là ce que je voulais éviter au prix même de la vie. Un duc de Maillefert accusé de vol, accusé de faux! C'est à douter de soi.

Elle était sublime en ce moment: jamais Raymond ne l'avait si éperdument aimée, jamais il n'avait senti avec cette intensité que sans elle la vie ne lui était plus possible.

--Mais M. Philippe n'est pas coupable, s'écria-t-il.

Mlle Simone eut un mouvement de stupeur.

--Quoi!... vous savez...

--Je sais que les détournements et les faux dont on accuse votre frère n'étaient, dans son intention, qu'une pure fiction. C'est vous seule qu'il voulait surprendre et dépouiller.

Le visage caché entre les mains, Mlle Simone sanglotait.

--Hélas! gémit-elle, l'odieuse comédie à laquelle il est descendu est plus infâme encore que le crime même. Aussi quel châtiment!... Il est au secret. Ma mère est allée à la prison, les geôliers lui ont refusé l'entrée. Et cependant la honte d'un jugement peut encore être évitée. C'est pour cela que je suis ici. Ai-je eu tort de compter sur vous?

--Ah! corps et âme, je vous appartiens, ne le savez-vous pas?...

--Je le crois, et c'est cette croyance qui me donne le courage de vous dire: Raymond, mon ami unique et bien-aimé, au nom de votre amour, sacrifiez-moi le souvenir sacré de votre père assassiné, les haines saintes de votre vie entière, et jusqu'à l'espoir de votre légitime vengeance.

Il tremblait de comprendre.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

Elle parut rassembler tout son courage, puis se penchant vers Raymond:

--Ces papiers, dit-elle, que vous avez enlevés à M. de Combelaine, je vous en supplie, rendez-les moi!...

--Grand Dieu!...

Elle se méprit au sens de l'exclamation, car, plus vivement, et avec des intonations à briser la volonté la plus solidement trempée:

--Je ne m'abuse pas, Raymond, insista-t-elle, sur l'étendue du sacrifice que je vous demande. Avec ces papiers, lui-même me l'a dit, vous pouvez perdre M. de Combelaine et ses complices. Mais aussi savez-vous ce qu'il promet en échange? Pour mon frère, l'honneur; pour moi, la liberté...

--Ah!... ces papiers maudits!...

Elle crut qu'il hésitait.

--Vous entendez, reprit-elle; la liberté de disposer de ma main. Sinon, comme il faut quand même que l'honneur de Maillefert soit sauvé, mardi prochain, j'épouserai le comte de Combelaine...

--Mardi!...

--Oui, c'est décidé. Et M. de Combelaine a si habilement et si secrètement pris ses dispositions, que la nouvelle ne s'en est pas ébruitée...

Déchiré du plus horrible désespoir, Raymond se tordait les mains.

--Mais je ne les ai pas, s'écria-t-il, ces papiers qui nous sauveraient; je ne les ai pas!

Il n'y avait pas à se tromper à son accent; Mlle Simone fut atterrée.

--Tout est donc fini!... murmura-t-elle. Et cependant ils ont été enlevés!... Qui donc les a?...

Le nom de Laurent Cornevin montait aux lèvres de Raymond, il eut le courage, et c'en était un grand en ce moment, de ne le pas prononcer.

--Je l'ignore, répondit-il...

Ce qu'il en coûtait à Mlle Simone de renoncer à un espoir qui jusqu'alors l'avait soutenue, il était aisé de le voir.

--Cependant, reprit-elle, ces pièces si compromettantes, Combelaine les croit bien entre vos mains, puisque c'est lui qui m'a conseillé de venir à vous...

--Lui!...

--Il m'a dit que, grâce à lui, vous n'étiez pas arrêté encore...

--Mais alors... Pardon! Est-ce en présence de votre mère qu'il vous a donné ce conseil?

--Non! Il m'a même priée de lui cacher ma démarche.

Il semblait à Raymond entrevoir comme une lueur.

--Combelaine se défie donc de votre mère, fit-il; pourquoi? que vous dit-elle de ce mariage?...

--Rien. Après quelques jours de tristesse morne, tout à coup, un matin, elle a repris son insouciance. L'arrestation même de mon frère ne l'a pas abattue. Il y a des moments où je me demande si elle a bien la plénitude de sa raison. Elle dit de Philippe: «Baste! il s'en tirera», de même qu'elle me dit: «Tu n'es pas encore mariée; à la porte de la mairie, il y a encore de l'espoir.»

Raymond réfléchissait.

--Cette insouciance, pensait-il, ne prouverait-elle pas l'entente de la duchesse de Maillefert et de Cornevin?... Tiendraient-ils en réserve pour le dernier moment quelque expédient décisif?

Puis tout haut:

--Je serai plus explicite que votre mère, mademoiselle, dit-il, et je vous jure, moi, que vous ne serez jamais la femme de Combelaine.

--Qu'espérez-vous donc?...

Il hocha la tête, et doucement:

--Permettez-moi, répondit-il, de garder mon secret.

Rappelé par Raymond, le cocher de Mlle de Maillefert était accouru, et il remontait sur son siège en faisant claquer son fouet pour réveiller son cheval, qui, la tête basse, dormait entre les brancards.

--Allons, reprit Mlle Simone d'une voix mourante, il faut nous séparer... Ma dernière espérance, celle qui me soutenait pendant que je vous attendais, s'est évanouie... Il ne me reste plus qu'à aller apprendre à M. de Combelaine le résultat de ma démarche...

--A cette heure?

--Oui, il doit attendre mon retour devant notre hôtel dans son coupé... Dieu ait pitié de nous!...

Puis, tendant à Raymond sa main qu'il pressa contre ses lèvres:

--Adieu! dit-elle encore! adieu!

--A mardi, murmura Raymond.

Mais sa réponse se perdit dans le bruit des roues de la voiture qui s'éloignait, et presque aussitôt la voix loyale du docteur Legris retentit à son oreille, disant: