Part 64
Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple.
Ce qui était moins naturel, c'était qu'on eût laissé ce répit à Raymond, et qu'il n'eût pas été arrêté le premier de tous, bien avant l'éveil donné.
--Voilà ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris.
--Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand il a quitté la maison.
--Combien y a-t-il de cela?
--Une heure à peu près... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ, n'est-ce pas, monsieur?...
--Oui, sur-le-champ.
La colère faisait trembler la moustache du vieux soldat.
--Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure, d'ouvrir l'oeil. Qu'il se défie même de son ombre. Avec des lâches, avec des assassins, il n'y a pas de honte à être prudent.
--Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur.
Et après avoir serré la main du fidèle serviteur, au lieu de continuer à remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les boulevards extérieurs par la rue Pigalle.
Une sinistre appréhension le faisait précipiter sa marche: Raymond n'avait-il pas été filé et arrêté?
--Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner rendez-vous, un établissement où on lui sait des amis!
Mais il allait en avoir le coeur net; il arrivait.
Comme tous les jours, à pareille heure, le _Café de Périclès_ était silencieux et presque désert. Trois clients seulement l'honoraient de leur présence: deux peintres, qui jouaient leur dîner au billard, et le journaliste Peyrolas, assis à une table, un bock à sa gauche et un encrier à sa droite, écrivait avec une sorte de rage.
--Pas de Raymond! se dit le docteur en pâlissant.
Si doucement qu'il fût entré, le fougueux journaliste avait levé la tête et l'avait aperçu. Aussitôt:
--Docteur!... s'écria-t-il.
Et M. Legris s'étant approché:
--Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achève deux articles qui feront du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais; c'est ma liberté que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, à défaut d'autre, d'avoir élevé la voix quand la peur fermait toutes les bouches.
--Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait.
--Peu de chose: les journaux officieux annoncent la découverte d'une grrrande et rrredoutable conspiration.
M. Legris tressaillit.
--S'agirait-il des Amis de la justice?
--Précisément. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expédiés à Cayenne, sous ce fallacieux prétexte qu'ils ont essayé de bouleverser l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prétends, moi, ce que je viens d'écrire, ce que je vais imprimer?...
Il tapait du poing, morbleu! à briser le marbre.
--Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas, qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossière invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble traquenard...
Le docteur était sur les épines.
--Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier.
Mais lui:
--Un instant: j'ai gardé le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit de l'abominable scandale d'hier.
--Quel scandale?
--Ah çà, docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-là, contrôlé, authentique, vient d'être arrêté?...
Outre qu'il bâclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les qualités de creux et de sonorité qui constituent un remarquable reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquiétude:
--Avez-vous des détails? interrogea-t-il.
Le fougueux journaliste se redressa.
--Qui donc en aurait sinon moi! répondit-il, sinon un homme qui a successivement interrogé le concierge de l'hôtel de Maillefert, le portier de la maîtresse de l'accusé, deux employés du greffe et le caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du déjeuner de M. Philippe à la Conciergerie.
--Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver fourré dans des tripotages financiers.
D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col.
--Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux déjà, monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aïeux. C'était bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom sonore et d'un beau titre n'avait qu'à l'aller trouver. Il en coûtait tant, un prix fait comme les petits pâtés. Mais, en somme, ce trafic lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'à force de respirer le fumet de toutes les cuisines financières, l'envie lui est venue de mettre la main à la sauce. Un beau matin, il a acheté une part de gérance de je ne sais plus quelle société, fondée à un capital considérable par un gaillard adroit dont vous avez entendu parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garçon qui dort dans ce coin, là-bas...
Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait.
--Et après? interrogea-t-il.
--Après, dès que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une caisse bien garnie, il se dit: «Cette caisse doit être à moi.» Et, en effet, il fit comme si elle était à lui...
--Mais comment tout s'est-il découvert?
--Comme se découvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide, Verdale s'est écrié: «Où est l'argent?» Et comme M. de Maillefert seul avait pu le prendre, il a déposé une plainte contre M. Philippe.
Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy était difficile.
--Êtes-vous sûr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le docteur.
--Si, j'en suis sûr? Je les tiens du caissier de M. Verdale.
--Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine fût pour quelque chose dans toute cette affaire?...
Un profond étonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste.
--M. de Combelaine, répéta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas...
Mais il s'interrompit et, se frappant le front:
--Vous ayez raison, docteur, s'écria-t-il, mille fois raison. Est-ce que Combelaine ne doit pas épouser Mlle de Maillefert!... Moi-même, il y a quinze jours, je l'ai annoncé, en ajoutant qu'il faut l'affaissement actuel des caractères, pour qu'une des plus illustres familles de France consente à donner sa fille à un misérable aventurier perdu d'honneur et d'argent...
Il ne parlait pas, il tonnait, à ce point que le garçon, Adonis, en fut éveillé en sursaut.
Reconnaissant le docteur.
--Monsieur Legris! s'écria-t-il.
Et bien vite, le tirant à part, il lui expliqua que Raymond était arrivé depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier.
Il n'en fallait pas plus.
Campant là Peyrolas, qui parut vivement choqué du procédé, le docteur, en trois sauts, fut au petit salon.
Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de bière intact.
--Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police à vos trousses, et vous êtes là, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde issue que je connais...
Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme.
--Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier.
--Malheureux! cent cinquante de vos amis, déjà, sont arrêtés.
--C'est parce que je le sais que je ne crains rien.
--Oh!...
--Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouvé étrange que je n'aie pas été saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expédition était dirigée?
--Très étrange, je l'ai dit à Krauss.
--Ce fut ma première impression, quand ce matin un des affiliés, que je ne connais pas autrement, vint me dire: «Tout est découvert, fuyez.» J'ai fui, mais j'ai réfléchi depuis. La police n'est pas si maladroite que cela. Si j'ai été prévenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est à un savant calcul que je dois de n'être pas sous les verroux...
--Cependant, mon cher...
--Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous démontrer. Mon arrestation débarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables associés? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire, à des révélations désagréables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en Belgique, et les voilà tranquilles...
Le docteur se grattait le front.
--Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas songé à cela, moi!...
--Attendez. Persuadé que c'est moi qui ai enlevé et qui possède les papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai avec moi, sur moi. L'idée a donc dû lui venir de me les faire enlever. Très probablement, je suis épié par les mêmes bandits qui, une fois déjà, m'ont manqué. A la première occasion, ils me sauteront à la gorge. Un conspirateur réduit à se cacher est un ennemi dont il n'est pas dangereux de se défaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquiète...
Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, à la fin, en fut frappé, de même que de sa physionomie...
--Comme vous dites cela! fit-il.
--Je le dis comme un homme à qui désormais tout est égal, parce qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer de l'existence. C'est un fier service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner.
--Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'écria-il, vous que j'ai quitté hier soir tout enflammé d'espoir et de foi au succès!
Un éclair de rage traversa les yeux de Raymond.
--Que m'importe le succès! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je ne vous ai même point demandé le résultat de la démarche que vous venez de tenter!...
Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table:
--Je l'ai reçue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez.
C'était une lettre de Mlle Simone:
«Ainsi, écrivait-elle, larmes, prières, supplications ont été inutiles. Vous vouliez agir, vous avez agi, et tout est perdu sans retour. Mon sacrifice, le plus douloureux que puisse consentir une femme, sera inutile. J'aurai donné ma vie, et cependant je n'aurai pas épargné le déshonneur à notre maison, ni au nom de mon père une flétrissure éternelle.
«Et c'est par vous que j'aurai été frappée, par vous, mon meilleur, mon unique ami, prétendiez-vous!... Votre amour si grand et si pur n'était donc que la plus égoïste des passions!...
«N'essayez pas de vous justifier ni de m'écrire. Plus jamais mes lèvres ne prononceront votre nom, pendant les quelques jours qui me restent à vivre. Je saurai bien arracher de mon lâche coeur jusqu'au souvenir d'un amour qui me fait horreur.
«Réjouissez-vous de votre oeuvre et, si vous le pouvez, oubliez.
«SIMONE DE MAILLEFERT.»
--Eh bien! demanda Raymond, dès qu'il vit que M. Legris avait achevé.
Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise.
--Cette lettre, dit-il, est le résultat fatal de l'événement d'hier.
--Je ne vous comprends pas...
--Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison, accusé de détournements et de faux.
Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son hôtel, pâle, indécis, ému, se débattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de Combelaine.
--C'est une abomination! s'écria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux, un égoïste, mais il est incapable de tels crimes...
--C'est l'opinion de Mme Bergam.
--Il est victime de quelque machination diabolique...
--J'en ai la certitude, presque la preuve.
La joue en feu, les narines frémissantes, Raymond s'était dressé.
--Tout ne serait donc pas dit! s'écria-t-il.
Le docteur Legris souriait.
--Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me paraît démontré que de l'ombre où il se cache Laurent Cornevin frappe les derniers coups. Écoutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi.
Et rapidement il raconta sa visite à Mme Bergam, la survenue de Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin les détails qu'il tenait de Peyrolas.
C'était pour Raymond comme un étourdissement.
--Oui, murmurait-il, la lumière se fait... Mais Simone reviendra-t-elle jamais sur sa détermination?...
--Oui, si nous sauvons son frère.
--Hélas! que pouvons-nous pour lui?
--Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dénoncé M. Philippe, c'est évidemment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir à la menace. Combelaine, pressé par les événements, l'a exécutée. De là brouille. Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvés en présence. Qu'est-il arrivé? Que M. Verdale, en apercevant Me Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et humble jusqu'à la servilité, lui toujours si arrogant. Donc, il y a entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc, à l'instant, et sans plus de réflexions, il faut aller trouver Me Roberjot...
Nulle démarche ne pouvait paraître à Raymond plus pénible ni, en un certain sens, plus humiliante.
Aller tout avouer à Me Roberjot, après s'être si longtemps caché de lui, c'était une dure extrémité. Que dirait-il? Certainement il ne refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se moquait de tout?
Mais comme de Me Roberjot, malgré tout, pouvait venir un secours décisif:
--Allons!... dit Raymond. Je vais être suivi, je le sais, mais qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrêtera pas. Il sera toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste...
Me Roberjot venait de se mettre à table, lorsque son domestique lui annonça que M. Delorge était là, demandant à lui dire quelques mots...
--Qu'il entre! s'écria l'avocat.
Et lui-même, il accourut, sa serviette à la main.
--Comment, c'est vous! disait-il à Raymond, vous que votre mère, que je viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tête? Tenez-vous absolument à visiter Mazas?...
--Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et quand je vous aurai expliqué ma situation, vous comprendrez ma conduite.
Il se détournait un peu en disant cela, démasquant ainsi le docteur qui était resté dans l'ombre.
--Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous demander conseil et assistance.
A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas précisément ravi de la présence de cet étranger, qu'il n'avait pas aperçu d'abord.
Mais, faisant fortune contre bon coeur, il invita les deux jeunes gens à le suivre dans la salle à manger. L'instant d'après, ils étaient à table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait à Me Roberjot la situation exacte que les événements faisaient à Raymond.
Si vivement était intéressé l'avocat, qu'il restait la fourchette en l'air, oubliant de manger, répétant par intervalles:
--C'est donc cela!... voilà donc l'explication de la mine farouche de mon gaillard!...
Mais lorsque le docteur en arriva à l'arrestation de M. Philippe de Maillefert, et au rôle probable de M. Verdale:
--Ah! Raymond, s'écria Me Roberjot, malheureux insensé, pourquoi ne vous êtes-vous pas confié à moi!...
Le front du député de l'opposition se rembrunissait.
--Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois, je ne le puis plus à cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette visite que vous me fîtes à votre retour des Rosiers?... Elle fut interrompue par le fils de M. Verdale... Évidemment, et quoiqu'il l'ait nié alors, et que je l'aie cru, c'était son honorable père qui me le dépêchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui rendre, à lui, une lettre que je possédais, qui n'avait que dix lignes, mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volonté... Il est bien, ce jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir d'un noble coeur; il me toucha, il m'émut...
--Et?...
--Et je lui rendis la précieuse lettre...
Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit être renversée:
--Mais tout n'est pas perdu encore, s'écria-t-il. Non! Il me reste peut-être une arme que mon ami Verdale ne soupçonne pas... Décidément, quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honnêtes gens.
Raymond et le docteur eussent bien souhaité qu'il s'expliquât plus clairement; mais, à toutes les questions:
--Patience! répondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer à une déception cruelle. J'espère, mais je ne suis pas sûr de mon fait. Tout dépend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui était agent de change en 1852.
A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, où demeurait l'ancien agent de change de Me Roberjot.
L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et lorsqu'il sortit son visage rayonnait.
--Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui étaient restés dans la voiture, nous pouvons maintenant affronter Verdale.
Et, s'élançant près d'eux:
--Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!...
IV
C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des Champs-Élysées, destiné à une si haute et si rapide fortune, que Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait transporté ses pénates.
Là, au milieu de vastes terrains acquis à bas pris, il avait bâti le palais de ses rêves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris...
Il n'avait pas signé son oeuvre, mais rien qu'à considérer la façade surchargée d'ornements et de sculptures, le passant se disait:
--Là, certainement, demeure un enrichi d'hier.
Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrêta devant cette façade superbe le fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris.
--Monsieur le baron est chez lui, répondit le concierge à Me Roberjot, mais je doute qu'il reçoive... Adressez-vous à un des valets de pied.
Il y en avait plusieurs, en livrée éclatante, dans le vestibule, et l'un d'eux déclara que monsieur le baron était occupé pour le moment, mais qu'il recevrait dans la soirée, et que si ces messieurs voulaient le suivre...
Ils le suivirent.
Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs, et, après leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement meublés, il les introduisit dans une petite pièce tendue de velours vert et éclairée par une seule lampe.
--Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Dès que monsieur le baron sera libre, on viendra les prévenir...
Me Roberjot fronçait le sourcil. Tout ce cérémonial lui prenait aux nerfs.
--S'il se doutait du plat que je lui réserve, grommelait-il, ce cher baron ne nous ferait pas faire antichambre.
Un vif rayon de lumière glissait sous une des portières de velours.
Évidemment, la porte que dissimulait cette portière était ouverte, et quelqu'un venait d'entrer dans la pièce voisine.
--Cette pièce doit être le cabinet de ce cher baron, fit le docteur.
--En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder à nous envoyer chercher.
Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des pas sonnèrent sur le parquet, et une voix impérieuse s'éleva, qui disait:
--Où est monsieur le chevalier?
--Chez madame la baronne, monsieur le baron, répondit une voix humble.
--Allez le prier de venir me parler à l'instant.
Me Roberjot se pencha vers le docteur.
--C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais.
Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait être celle de son ancien copain s'éleva de nouveau; elle disait:
--Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier?
--Je le soupçonne, mon père, répondit une voix jeune et bien timbrée.
--Je suis fort mécontent...
--Je ne suis pas fort satisfait non plus...
Me Roberjot riait, et de bon coeur, véritablement.
Maintenant il était bien certain que c'étaient le père et le fils qui se trouvaient dans la pièce voisine, et rien ne pouvait lui paraître plus plaisant que d'entendre M. Verdale appeler sérieusement son fils monsieur le chevalier.
Mais déjà M. Verdale poursuivait, d'un accent irrité:
--Ah!... vous n'êtes pas satisfait, monsieur!
--Pas le moins du monde, mon père.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un ridicule ineffaçable...
--Je vous rends ridicule, moi!...
--Malheureusement.
--Et en quoi, s'il vous plaît, en quoi?...
--En persistant à m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de chevalier qui ne m'appartient pas...
--Monsieur...
--Que vous, mon père, vous vous fassiez appeler baron, je le déplore, mais je ne puis l'empêcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule, non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification où il sera dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur.
C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur Legris et Me Roberjot.
--Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la colère, très évidemment, croissait.
--Je m'efforce de l'être, répondait tranquillement le jeune homme.
--Et démocrate aussi, sans doute?
--A ma manière, oui.
Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied.
--Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il...
--Pourquoi pas? Nos parents étaient d'honnêtes gens, cela suffit à mon ambition. Mais si j'avais vos idées, mon père, si je tenais tant à l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas à tâche de la rappeler aux autres. Tant que vous avez été M. Verdale tout court, personne ne s'est inquiété de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour où vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est informé de votre père. On est allé aux renseignements et on a découvert, quoi? Que ma grand'mère, que votre mère vendait du poisson aux Halles...
--Monsieur!...
--Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un écriteau. Allez à la halle, et vous y lirez: «Binjard, successeur de Verdale...»
--Personne ne l'eût su sans vous...
--Oh!...
--Vous l'avez crié sur les toits.
--Permettez... Je m'en suis vanté pour qu'on ne me le reprochât pas. Peut-être était-ce un calcul de ma part. Si, dînant avec mes amis, je dis: «Passez-moi le poisson, ça me connaît, bonne maman en vendait», personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si quelqu'un me disait: «Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous y connaître.»
Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils.
--Vous me manquez!... s'écria-t-il.
--En quoi?
--C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos opinions, prétendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre qu'il me plaît de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets à votre disposition pour soutenir ce titre.
--Mon père...
--Choisissez-vous un état, gagnez votre vie, et alors vous aurez le droit d'avoir vos idées. Jusque-là...
--Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais, cet état... Vous savez bien qu'en restant près de vous, j'ai cédé à vos sollicitations et aux prières de ma mère... Vous savez bien encore que c'est à peine si j'emploie la cinquième partie du revenu que votre générosité met à ma disposition...
--Dites, pendant que vous y êtes, que si je mourais, vous renonceriez à ma succession.
Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont l'altération était sensible que le jeune homme répondit:
--Je ne l'accepterais du moins que sous bénéfice d'inventaire.