La dégringolade

Part 62

Chapter 623,781 wordsPublic domain

--Il vous semble à tort. Alors même qu'on ne vous arrêterait pas, les événements s'agitent hors de votre portée. C'est entre Combelaine et Cornevin qu'est la lutte désormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est à vous. Mais s'il échoue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez triomphé.

Quand même, l'obstiné Raymond cherchait encore des objections.

--Disparaître, fit-il, ce sera peut-être déranger les projets de Laurent...

--Je prétends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne lui pas être un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menacée et qu'une fois déjà vous n'avez que par miracle échappé au couteau des assassins, il ne s'épuise pas en combinaisons incessantes pour vous protéger?...

Que répondre à des raisons si péremptoires?

--Je n'hésiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la situation était basée sur autre chose que des conjectures...

M. Legris l'arrêta.

--Et si je vous apportais, prononça-t-il, l'indiscutable preuve que les papiers enlevés à Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine?

--Oh! alors!... Mais le moyen?...

--Il en est un, peut-être, répondit le docteur.

Et après un instant de réflexions, d'une voix légèrement altérée:

--Autrefois, dit-il, passionnément, follement, j'ai aimé une femme qui a mal tourné... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de cesser de penser à elle... On ne s'arrache pas un amour du coeur comme on se fait tirer une dent... En dépit de ma raison, je m'intéressais... à cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout en l'évitant comme la peste, je n'ai jamais cessé de la suivre de l'oeil. Son existence, depuis le jour où j'ai rompu, je la connais, et c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connaître la vérité.

--Oh! docteur, murmura Raymond.

--Il y a un an, affronter cette femme eût été de ma part une imprudence. Je n'étais pas guéri. Aujourd'hui, je suis sûr de moi. La revoir me fera peut-être un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance... Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri.

II

C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes, à deux pas des Champs-Élysées, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy Bergam, la femme autrefois tant aimée du docteur Legris.

Dire que le coeur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire.

Mais il avait promis.

Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacré, qu'il n'avait pas tout dit à Raymond...

Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait être précisément cette actrice fantaisiste des Délassements, qui coûtait les yeux de la tête à M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau tenait les renseignements qu'il avait donnés à Mme Flora Misri.

--Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte à droite... Seulement, elle doit être sortie.

M. Legris monta, néanmoins, lentement, se préparant à la plus pénible impression, s'armant de la ferme volonté de dissimuler l'émotion qu'il pensait ressentir.

Ce n'est pas à son premier coup de sonnette qu'on vint.

Il avait déjà sonné trois fois et très fort, lorsqu'il entendit des chuchotements et des pas.

L'instant d'après, la porte s'entre-bâillait étroitement, avec les précautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi.

Une sorte de chambrière à la mine futée et à l'oeil impudent allongea la tête, et après qu'elle eut toisé le docteur:

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Parler à Mme Bergam.

--Elle est sortie.

Assurément elle mentait, cela se voyait, malgré l'habitude qu'elle devait avoir de mentir.

Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer.

Tirant une de ses cartes de son portefeuille:

--Remettez, dit-il, cette carte à Mme Bergam. Je vais descendre assez lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle désire me recevoir.

Le calcul était juste.

Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'élançait sur le palier en criant:

--Monsieur, madame y est pour vous...

Il remonta et fut introduit dans un salon très luxueux et du goût le plus détestable, tout encombré de choses incohérentes, les unes précieuses véritablement, les autres tout simplement ridicules.

Ce n'est pas là, cependant, ce qui frappait le docteur.

Ce qui l'étonnait, c'était le désordre de ce salon, où tout trahissait les apprêts d'un départ précipité.

Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelières étaient là, à demi pleines et entourées de cartons, de nécessaires et de sacs de voyage.

Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'étalaient et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme à la mode traîne maintenant avec elle.

Mais avant que le docteur Legris eût le temps de réfléchir, une porte s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vêtue d'un superbe peignoir tout taché, les cheveux en désordre.

--Valentin!... s'écria-t-elle!

Elle avançait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement:

--Moi-même, fit-il.

Le fait est que l'émotion qu'il avait redoutée n'était pas venue. C'était bien fini. Mme Lucy était incapable de faire tressaillir en son coeur un souvenir du passé.

--Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée, continua-t-elle, et que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive.

--Il vous arrive un malheur, à vous!...

Elle parut stupéfaite.

--Comment! fit-elle, vous ne savez pas?

--Je ne sais rien...

--On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret...

Le docteur tressauta.

--Philippe, répéta-t-il, le duc de Maillefert?...

--Oui. C'est hier soir qu'il a été arrêté, à cinq heures, ici... Nous allions sortir pour dîner avec de ses amis, au café Anglais, quand voilà deux messieurs qui se présentent, demandant à dire deux mots à M. le duc de Maillefert. Eh bien! ils étaient jolis, les deux mots! Naturellement on les fait entrer, et sitôt dans le salon: «Monsieur, disent-ils, au nom de la loi, nous vous arrêtons...»

--C'est inouï, murmurait le docteur.

--Ah! si j'avais été à la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam, c'est moi qui leur aurais brûlé la politesse, à ces oiseaux-là!... L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant, que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hébétés, en répétant: «Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a erreur.» Je t'en moque. Les autres ont déclaré qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils le lui ont montré...

--Et il les a suivis...

--Oh! pas tout de suite. Il a commencé par réclamer une voiture. On lui a dit qu'il y avait un fiacre à la porte. Il a demandé à écrire des lettres. On lui a répondu que l'ordre était de ne communiquer avec personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: «Eh bien! partons.» Ils sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentré, et venant à moi, vivement et à l'oreille: «Va-t-en, me dit-il, trouver Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens à tout...»

--A tout... quoi?

--Je n'en sais rien.

--Et vous avez fait la commission?...

--J'ai essayé de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouvé M. de Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu'à un jeune homme, qui est son fils, à ce qu'il paraît, et qui m'a reçue comme un chien dans un jeu de quilles...

La stupeur du docteur Legris était immense. Toutes ses prévisions se trouvaient déconcertées par ce nouvel et extraordinaire incident.

--Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il été arrêté?

--Est-ce que je sais, moi?... répondit la jeune femme.

Puis, se frappant le front:

--Mais il y a des détails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez, j'en ai là un qui m'a été envoyé par quelque bonne petite camarade...

Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit à lire à demi-voix:

«Hier, à l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes, célèbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur le turf.

«Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse, est vraie.

«Arrêté chez une personne de son intimité, le jeune duc de M... a été immédiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confiée l'instruction de son affaire, et écroué ensuite à la Conciergerie, au secret...»

--Une personne de son intimité! grommelait Mme Bergam, visiblement offensée, comme s'il n'eût pas été plus simple de me nommer!...

Le docteur poursuivait:

«Président du conseil d'une très importante société financière, M. de M... aurait, assure-t-on, commis ou laissé commettre les plus graves... irrégularités.

«Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui circulent et les détails que nous avons recueillis. Nos lecteurs comprendront notre réserve. Plutôt paraître moins bien informés que certains de nos confrères que d'ajouter à la douleur d'une grande famille, victime peut-être, nous l'espérons encore, d'un fatal malentendu...»

--Quelle aventure! murmurait le docteur.

Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle donnait un libre cours à sa douleur et à sa colère.

--Voilà ma chance ordinaire! gémissait-elle. Il n'y a qu'à moi que de pareilles choses arrivent! Philippe arrêté! Et à quel moment, s'il vous plaît? Juste quand je suis dans une situation impossible, criblée de dettes et sans le sou. Sous prétexte qu'il allait avoir des millions avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne.

Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit.

--Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge.

Elle allait sonner, mais la soubrette à l'air impudent parut, et d'un ton narquois dit:

--C'est M. Grollet...

--Le loueur de voitures?

--Oui.

--Qu'il repasse, je suis occupée...

--Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas.

Violemment, Mme Bergam frappait du pied.

--Qu'il entre, alors, dit-elle.

M. Legris avait lâché son journal.

Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.

N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction, avait tant contribué à sauver M. de Combelaine?

Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes d'or, le chapeau sur la tête.

--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix douce, qui venez me tourmenter?...

--J'ai besoin d'argent...

--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?

--M. de Maillefert est en prison?

--Précisément.

Le loueur eut un geste furibond.

--C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va! Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir d'aujourd'hui, plus de voiture...

Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins que réelle au docteur Legris.

--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...

--Quoi?

--Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un cheval...

--Avez-vous de l'argent à me donner?...

--Hélas!...

--Alors, serviteur...

--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?

Grollet ricanait.

--Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en omnibus.

Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au docteur des regards éplorés.

Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des billets de banque, et les jeter au nez du loueur.

Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet. Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier? Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!

--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous revaudrai l'avanie que vous me faites...

--A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me paye, sinon, gare aux meubles!...

Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en convulsions.

--Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme dans cette position!...

Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?

Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus désintéressé:

--C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre départ?

--Quel départ?

Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les malles...

--C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais. Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa soeur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa soeur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au faubourg Saint-Jacques!...

Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait. Mais que lui importait!...

--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.

--A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze jours...

Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter.

--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.

--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait, elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en Amérique...

Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.

Et cependant, il souriait d'un air de doute.

--Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!...

Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse.

--Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez voir...

Et courant ouvrir une des portes:

--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre.

L'instant d'après Mme Misri entrait.

Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles frayeurs.

Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança.

--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame, prononça-t-il.

A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri.

--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle.

--Madame!...

--C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et me les voler...

Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste.

--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos papiers; je vous le jure sur l'honneur.

--Qui donc les aurait pris?

--Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de Combelaine.

C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam écoutait.

Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était venu.

--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri.

--Qu'en savez-vous? fit le docteur.

--Il me l'a dit.

--N'a-t-il donc jamais menti!...

Elle frissonna de souvenir, et vivement:

--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer la nuit ici, sur ce canapé...

--C'est la vérité, attesta Mme Bergam.

--Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve que je me souviens de la visite de ma soeur. J'étais comme folle...

--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.

--Ma soeur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:--«A nous deux, me dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui qui les avait enlevés.--«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette, dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret. Voyant que je disais vrai:--«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui, sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il. Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et m'arracha de ses mains!...

Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé.

--Et après? interrogea-t-il.

--Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage.

«--Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans appel.» Puis, avant de se retirer: «--Tes amis, Raymond Delorge et tous les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute. C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «--Va retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le peut...» Et il sortit...

Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée.

--Pauvre Flora! murmura-t-elle.

Déjà elle poursuivait:

--Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le connaissez-vous?

Oui, M. Legris le connaissait.

C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt, avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid.

--M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement.

--C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora, très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron. Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés. Ma première idée fut: «--Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...»

Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries... Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui donc le voudrait!...

Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du coin de l'oeil, guettait Mme Bergam.

Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des misères de cette femme dont elle avait envié la vie.

--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.--«S'il voit que je me défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi, sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici. Je savais que Lucy a bon coeur, et que ce n'est pas elle qui abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas, quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle.

--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.

--Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée, bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate...

--Je ne demande rien, Flora...