La dégringolade

Part 60

Chapter 603,825 wordsPublic domain

Au regard que le vieux soldat jeta à Raymond, on eût pu croire qu'il lui venait une idée, à lui aussi.

--En commençant, répondit-il, elle avait son air ordinaire; mais voilà que tout à coup, sur la fin, elle a tressauté...

--Tu es sûr?

--Parbleu! et en même temps elle devenait plus blanche que sa collerette.

--Et elle n'a rien dit?...

--Non. Elle a seulement fait: «Ah!» en regardant autour d'elle d'un air effrayé... Puis, tout de suite, elle s'est mise à écrire la réponse que voici...

Raymond ne sentait plus sa blessure.

Il avait pris la lettre des mains de Krauss, et il la tournait et la retournait, hésitant à l'ouvrir, persuadé qu'il allait y trouver l'arrêt définitif de la destinée.

«Fidèle à ma promesse, mon cher Raymond, écrivait Mme Cornevin, hier, dès neuf heures, je me suis présentée chez Mme Misri. Je l'ai trouvée à moitié folle, désespérée et s'arrachant les cheveux. Elle venait de rentrer, et pendant la nuit, qu'elle avait passée chez une de mes amies, tous les papiers, qu'elle possédait lui avaient été volés... Ma visite n'ayant ainsi plus de but, je me suis retirée.

«VEUVE CORNEVIN.»

«_P.-S._ Je ne comprends rien, je l'avoue, à votre étrange post-scriptum. Que voulez-vous dire? Il n'y avait de troublé, l'autre soir, que vous, mon pauvre enfant!...»

Depuis le temps que Raymond voyait s'évanouir une à une toutes les chances sur lesquelles un autre eût compté, il s'était fait une habitude du malheur et une loi de s'épargner les déceptions en mettant tout au pis.

La lettre de Mme Cornevin ne le surprit pas outre mesure.

--Elle se défie de moi! pensa-t-il.

Et sa conviction n'en demeurait pas moins pleine et entière. Autant et plus qu'avant, il restait persuadé de la présence de Laurent chez sa femme.

Mais quelle raison avait Mme Cornevin de se défier? Était-ce son mari qui lui avait dicté cette réponse? Et si oui, pourquoi s'obstinait-il à cet impénétrable incognito? Quelle revanche terrible préparait-il dans l'ombre?...

Ces préoccupations rendaient Raymond presque insensible à l'événement; si grave pourtant, que lui annonçait Mme Cornevin.

Les papiers de Mme Flora Misri avaient été volés.

Que le voleur fût M. de Combelaine, Raymond, n'en doutait pas. Et cependant, une fois maître de ces papiers si dangereux, c'est-à-dire le danger conjuré, comment M. de Combelaine avait-il pu recourir à un assassinat!...

--Enfin, se disait Raymond épuisé de tant de conjectures inutiles, je verrai Mme Cornevin dimanche et il faudra bien qu'elle s'explique...

Vains projets!... Pour la première fois depuis dix-huit ans, Mme Cornevin ne vint point passer son dimanche avec Mme Delorge.

--Donc elle me craint, conclut Raymond, donc mes soupçons étaient fondés. Ah! quand donc me sera-t-il permis de sortir!...

Ce ne devait pas être avant cinq à six jours, encore bien qu'il allât beaucoup mieux, et que les visites de M. Legris fussent celles d'un ami désormais, et non plus d'un médecin.

Il était clair que ce docteur à l'oeil si fin avait flairé un mystère, et qu'il eût été ravi de le pénétrer. Mais Raymond ne lui en voulait pas de sa curiosité. Après tant de mois de solitude absolue, il éprouvait un soulagement réel à s'entretenir avec un homme de son âge, d'un esprit évidemment supérieur, d'un rare bon sens pratique, et qui avait de la vie en général, et de la vie de Paris en particulier, cette expérience que donnent certaines professions.

L'heure que M. Legris passait tous les matins près de son lit était pour Raymond la meilleure de sa journée, la seule où il fût un peu distrait de ses sombres préoccupations.

Le reste du temps, il se consumait d'impatience.

Tout le monde cependant avait cru ou paru croire à la maladie qu'il feignait, et Me Roberjot et M. Ducoudray se relayaient, en quelque sorte, pour qu'il ne fût jamais longtemps seul.

Par M. Ducoudray, il savait tous les cancans du boulevard.

Me Roberjot, lui, le tenait au courant des événements politiques et lui rapportait les mille et mille on-dit de l'affaire Pierre Bonaparte.

Mais c'est d'une oreille distraite que Raymond écoutait. Que lui importait le prince Pierre? que lui importait la politique?...

C'est rue de Grenelle, à l'hôtel de Maillefert, que s'envolait sa pensée.

Où en étaient les événements? Qu'était-il advenu de cette querelle qu'il avait vue près d'éclater entre M. Philippe et le comte de Combelaine?

Et personne à envoyer aux renseignements.

Il avait bien eu l'idée de charger Krauss de la commission, ou même de se confier au docteur Legris, mais à qui les adresser? à miss Lydia Dodge? Elle refuserait de les recevoir, ou, s'ils parvenaient jusqu'à elle, ne répondrait pas.

Raymond, enfin, s'inquiétait de cet appartement qu'il avait loué sous le nom de Paul de Lespéran et dont la portière, ne le voyant plus reparaître, devait se répandre dans le quartier en cancans saugrenus.

Malgré tout le temps passait...

Le vendredi, Raymond se leva quelques heures. Le samedi, il resta debout toute la journée. Le dimanche, il se sentait assez remis pour sortir, lorsque, vers les onze heures, Krauss lui remit une lettre qui avait été apportée par un commissionnaire.

L'enveloppe malpropre, l'écriture, l'orthographe, l'encre d'un bleu passé, ces mots écrits dans les angles: «_personel très précé_», tout trahissait si bien la lettre anonyme, lâche, honteuse, dégoûtante, que Raymond fut sur le point de la jeter au feu sans la lire.

Mais il était dans une situation à ne rien négliger. Il rompit donc le cachet.

C'était bien une lettre anonyme.

Un inconnu, qui se disait son ami, l'adjurait de se trouver, le soir même, à minuit, au bal de la _Reine-Blanche_. Là, un homme viendrait le prendre, qui le conduirait à un endroit où devait avoir lieu une scène à laquelle il était indispensable qu'il assistât.

--Ce n'est qu'une mystification stupide! murmura Raymond, en froissant la lettre anonyme, et en la jetant à terre avec un geste de dégoût.

Mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il en était à se demander s'il ne s'était pas trop hâté de porter un jugement définitif.

Il ramassa donc la lettre, la lissa, l'étala sur le marbre de la cheminée, et se mit à l'étudier attentivement.

Des choses étranges s'y trouvaient, qu'il n'avait pas remarquées sur le premier moment, et qui, maintenant, le frappaient d'étonnement.

Ceci d'abord:

L'inconnu qui lui donnait rendez-vous à la _Reine-Blanche_ devait, en l'abordant, lui dire, en manière de reconnaissance: «Je viens du jardin de l'Élysée.»

Était-ce le hasard seul qui avait amené cette phrase si terriblement significative au bout de la plume du correspondant anonyme?...

Quelques lignes plus bas on lisait:

«Que M. Delorge vienne pour Elle, sinon pour lui...»

Elle!... Qui, Elle, sinon Simone de Maillefert?

Il eût fallu que Raymond fût frappé de cécité, pour ne pas voir que celui qui lui écrivait n'ignorait rien de son existence, et savait ses angoisses, sa haine et son amour.

Et à qui, parmi ceux qui connaissaient sa vie, eût-il attribué cette lettre anonyme, sinon à Combelaine?... Oui, à Combelaine, ou à Laurent Cornevin.

Si elle était de Laurent, Raymond avait tout à espérer.

Il avait tout à craindre si elle venait du comte de Combelaine.

--N'importe, se dit-il, j'irai.

--Pourtant, faible comme il l'était encore, se rendre seul à ce singulier rendez-vous, n'était-ce pas, comme on dit vulgairement, se jeter dans la gueule du loup, et d'une témérité qui frisait la niaiserie?

Mais de qui se faire accompagner?

De Krauss? C'était certes un rude compagnon encore, malgré son âge.

Il y avait encore le docteur Legris...

--Et pourquoi pas! songea Raymond.

En conséquence, le docteur étant survenu comme tous les jours, sans préambule, il lui donna la lettre à lire.

M. Legris en fut stupéfié, et sa première pensée, qu'il exprima très énergiquement, fut que ce rendez-vous était un guet-apens.

Raymond avoua loyalement que cette idée lui était venue.

Seulement il se hâta d'ajouter qu'il n'en était pas moins inébranlablement résolu à se rendre à la _Reine-Blanche_, et à s'y rendre seul, qui plus est.

Pour n'être pas directe, l'invitation n'en était pas moins positive.

Le docteur l'accepta, et il y eut d'autant plus de mérite que nulle explication ne lui fut donnée, et qu'il n'en demanda aucune.

A minuit, donc, Raymond et M. Legris entraient à la _Reine-Blanche_, où il y avait bal masqué, et ils y étaient abordés par un homme qui, après avoir prononcé la phrase sacramentelle: «Je viens du jardin de l'Élysée,» les engageait à le suivre.

Ils le suivaient.

Par lui, ils étaient introduits dans le cimetière Montmartre, et à la clarté douteuse de la lune, ils assistaient à cette scène étrange de cinq personnes--quatre hommes et une femme, que les autres appelaient madame la duchesse, escaladant audacieusement les murs du champ des morts, et violant une sépulture pour constater qu'un cercueil était vide.

Leur guide, cependant, les abandonnait, s'enfuyait, et tous leurs efforts pour le rejoindre, pour découvrir sa personnalité, échouaient. Si bien que, nulle explication ne leur étant donnée, ils demeuraient en face d'un problème véritablement effrayant.

Jamais la curiosité du docteur Legris n'avait été à ce point excitée.

Mais si subtile que fût sa pénétration, ignorant le passé de Raymond, il ne pouvait que s'égarer en conjectures folles.

Et l'eût-il connu, ce passé, qu'il n'eût guère été plus avancé.

C'est en vain que Raymond, de son côté, essayait de rattacher cette scène du cimetière Montmartre à quelque circonstance de sa vie.

Mais il ne tarda pas à rougir de garder pour lui seul ses conjectures et ses doutes. Était-il généreux de laisser se débattre dans les ténèbres le docteur Legris, qui venait de s'exposer pour lui? Accepter le dévouement d'un homme, c'est prendre envers lui des engagements tacites.

Enfin, à l'heure où le dénouement heureux ou tragique devait être si proche, Raymond, plus que jamais, comprenait combien pouvait lui être utile un ami.

Prenant donc son parti, il pria le docteur de venir, le soir même, partager le dîner de sa famille, ajoutant qu'ils causeraient après, et qu'à un homme tel que lui il ne marchanderait pas les confidences.

SIXIÈME PARTIE

LAURENT CORNEVIN

I

Ce n'était pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris.

Celui-là n'était pas de ces aimables étudiants qui, après dix ans de bière et d'absinthe comparées, enlèvent leur diplôme d'un coup d'audace ou de hasard.

Fils d'une famille pauvre--son père était un petit menuisier de la banlieue--le docteur Legris devait à son intelligence et à son travail obstiné sa modeste situation.

C'est de ci et de là qu'il avait fait ses études, tantôt externe d'un lycée, tantôt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le vêtement, la pâtée et la niche à la condition expresse de remporter des prix à la fin de l'année. Il était maître d'études, ou plus vulgairement: pion, dans la maison où il fit sa philosophie et où il fut reçu bachelier ès lettres et bachelier ès sciences.

Les années suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait à donner des répétitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres, qu'il paya ses examens et ses inscriptions à l'École de médecine.

Il eut à souffrir et beaucoup, dans un pays et à une époque où les jeunes imbéciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la pauvreté un vice et un ridicule.

Mais il n'était pas d'une trempe à s'affliger sérieusement des déboires ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exiguïté de sa chambre du sixième étage, l'épaisseur de ses souliers ou la coupe arriérée d'un paletot qu'il était allé acheter au Temple.

Loin d'en être altérée, sa gaité naturelle s'y aiguisa de cette pointe de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de leur valeur et qui l'ont affirmée en surmontant les obstacles.

Ce n'est pas lui qui jamais eût consenti à affecter une gravité pédantesque bien éloignée de son caractère, ni à se faire, comme d'autres, un élément de succès d'une hypocrisie raisonnée et patiemment soutenue...

Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle et que ses études n'en devaient pas souffrir.

Quelques-uns de ses professeurs même lui trouvaient par trop d'indépendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et de contradiction.

Ses examens et sa thèse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces triomphes que la Faculté enregistre et qui font espérer un maître pour l'avenir.

Malheureusement, le diplôme ne lui donnait pas de rentes, et, avant comme après le parchemin, il se trouvait en face de ce problème irritant et inquiétant: vivre...

Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pénibles de sa vie.

On le rencontrait alors, la démarche lente et le front soucieux, errant un peu comme une âme en peine sous le portique de l'École de médecine, ou arrêté devant ce tableau qui se trouve à droite en entrant, et où s'affichent les demandes et les offres...

Les formules ne varient guère.

Du côté des demandes, c'est un navire baleinier qui, prêt à mettre à la voile, désire un chirurgien pour une expédition de trois ans dans les mers du pôle;--ou un riche étranger très vieux et très souffrant, qui souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une commune de mille sept cents âmes qui, ayant perdu son médecin, en désirerait un autre.

Du côté des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplômés de la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien pour accompagner en Italie quelque jeune et intéressante poitrinaire, que pour donner des consultations dans l'arrière-boutique de quelque pharmacie suspecte.

Il faut manger, n'est-ce pas!...

C'est ce que se répétait avec une amertume croissante le docteur Legris, et il était bien près de se décider pour le baleinier, où du moins le couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le présenta au célèbre médecin anglais Harvey.

Établi en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son livre fameux et si effrayant: _Des poisons_.

Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit.

Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument, à la fin de l'année, l'emmener avec lui à Londres, lui affirmant qu'il répondait de son avenir, de sa réputation et de sa fortune.

Bien que fort touché de l'offre, Legris refusa.

Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si remarquables d'Harvey, il avait travaillé en vue des concours, et quelques mois plus tard, il était interne à la Pitié.

Les années qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de collier continu.

Il apportait à l'exercice de sa profession cette passion obstinée qui seule fait les hommes supérieurs.

Il dépensait toute son énergie à ces luttes poignantes contre la maladie, la souffrance, la mort, et il y déployait une sagacité et une fécondité de ressources, une hardiesse parfois, qui étonnaient les plus vieux praticiens.

Ce n'était pas une raison pour que tous ses maîtres fussent ses amis.

Ils l'étaient, cependant.

Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner quelques honoraires, soit en le signalant à des malades qu'ils ne pouvaient voir, soit même en le faisant appeler en consultation.

Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne.

Cette situation, près d'un des maîtres de la science, devait valoir et valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes flatteuses simplement et agréables, les autres assez puissantes pour aider sa fortune le jour où il quitterait la Pitié.

C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il se crut lui-même empoisonné en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, après ce fameux bal du baron, où un incendie se déclara et où la pauvre dame fut si cruellement brûlée qu'elle faillit en mourir.

Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses amis, les utiliser.

La vérité est qu'il ne le voulut pas.

Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas se garer venait de bouleverser son existence.

Follement épris d'une jeune ouvrière d'une rare beauté, la voyant parée comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualités du coeur et de l'esprit, il voulut l'associer librement à sa vie.

Elle se joua de lui indignement.

Il était pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des pauvres filles, et qui les conduit par le plus court à Saint-Lazare ou à l'hôpital.

Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les derniers mois de son internat, fut un enfer.

Menaces et prières échouaient également. On le railla, il tint bon, descendant jusqu'à cette lâcheté suprême de la passion: paraître ne rien voir...

Jusqu'à ce qu'enfin, sentant sa dignité compromise, il rompît...

Mais il conçut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa faiblesse, qu'il disparut, il se cacha...

Il avait un millier de francs d'économies, il en emprunta autant et vint s'établir à Montmartre, place du Théâtre.

Moins de six mois après, il ne pouvait plus suffire à sa clientèle,--peu aisée, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait plus mal, mais telle quelle suffisant amplement à ses besoins.

Et le travail et le temps faisant leur oeuvre, peu à peu il se remettait de l'horrible secousse, le passé s'effaçant et, ses ambitions d'autrefois le reprenant, il était résolu, dès qu'il aurait économisé quelques billets de mille francs, à renouer ses relations et à transporter son cabinet au centre de Paris.

Tel était l'homme auquel Raymond, en sa détresse extrême, venait de décider qu'il se confierait sans restriction.

Et après l'avoir quitté, en lui répétant: «A ce soir six heures, n'est-ce pas?» tout en regagnant la rue Blanche, il découvrait mille raisons de s'applaudir de sa décision.

Cette fois encore, grâce à la complicité de Krauss, Mme Delorge ignorait que son fils eût passé la nuit dehors, et elle l'accueillit comme s'il fût sorti de grand matin, avant qu'elle ne fût levée.

--Je me suis permis, ma chère mère, lui dit-il en l'embrassant, d'inviter à dîner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil.

C'était la première fois, depuis qu'il était de retour à Paris, qu'il amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise.

--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle.

--Je ne crois pas, ma mère, mais je pense qu'il te plaira; c'est un homme très distingué, de quatre ou cinq ans plus âgé que moi, le docteur Legris...

--Tu ne m'en as jamais parlé, fit Mme Delorge.

Et sonnant:

--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela suffit. Et comme il est médecin aussi, c'est-à-dire un peu gourmand, je vais m'entendre avec Françoise pour le bien recevoir.

Françoise, c'était la cuisinière. Elle ne tarda pas à paraître, et pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline s'approcha de son frère.

Arrêtant sur lui son beau regard clair:

--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu gardais le lit?

--Précisément.

--Alors, tout s'explique.

--Tout, quoi?

--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait souffrir et si peu tousser ait été si promptement guéri.

Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.

--Que cette petite fille est agaçante! pensa-t-il, mécontent de se voir pris, et ce n'était pas la première fois, en flagrant délit de mensonge.

Puis tout haut:

--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il, à ce qu'un de mes amis, qui est médecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant?

Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement.

--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline.

--J'ai à travailler.

Déjà il gagnait la porte, mais elle:

--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes nouvelles à te donner...

--Des nouvelles!...

--Oui, de Jean...

Raymond se rassit, observant à son tour sa soeur, qu'il lui avait semblé voir tressaillir.

--Ce matin même, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reçu de son fils une longue lettre...

--Et elle est venue vous la communiquer?

--Non; elle nous l'a envoyée à lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si pressé, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses ateliers.

Les plus singuliers soupçons traversaient l'esprit de Raymond.

--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'être pas entendu de sa mère, toujours en conférence avec Françoise, il faut que Mme Cornevin soit écrasée de travail. Déjà, l'autre dimanche, elle n'est pas venue dîner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier, aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela extraordinaire, toi?...

Visiblement, Mlle Pauline rougissait.

--Mais non, je t'assure, répondit-elle...

--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la retiennent?

--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des travestissements?...

Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle eût été peut-être obligée de s'arrêter, sans sa mère qui, Françoise partie, lui vint en aide.

Mme Delorge avait entendu les derniers mots.

--Je suis sûre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme Cornevin,--a beaucoup à faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure à passer avec nous.

Raymond hochait la tête, tout en observant sa soeur du coin de l'oeil.

Il pensait que c'était lui qu'évitait Mme Cornevin, et que Mlle Pauline certainement avait surpris quelque chose.

--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai conservé la lettre de Jean, pour te la donner à lire.

Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien.

Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait écrites à sa mère depuis son départ, Jean, fidèle aux conventions arrêtées, ne soufflait mot du but de son voyage, ni de ses découvertes, ni de son père.

Il y parlait de M. Pécheira, l'ancien associé de Laurent, mais simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la connaissance à Melbourne, et qui l'avait mis à même de voir, et de voir bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie.

Et il terminait en annonçant que son passage pour Liverpool était arrêté sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines après celui qui emportait sa lettre.

--Ainsi, dit Raymond à Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean, nous pouvons d'un moment à l'autre voir paraître notre voyageur. Il se peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera pas à Paris demain matin.

--Surtout avec un navire à voiles, objecta Mlle Pauline.

C'est de l'air le plus étonné que Raymond considéra sa soeur, de l'air d'un homme qui, tout à coup, découvre quelque chose d'énorme.

--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire à voiles? interrogea-t-il.

Elle éclata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble à une quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes embarrassées.

--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle.

--Non.

Elle haussa les épaules, et d'un ton d'insouciance que démentait le nuage de pourpre répandu sur son visage:

--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rêvé.

Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond.