La dégringolade

Part 58

Chapter 583,754 wordsPublic domain

Mme Misri ne répondit pas. Il n'y avait plus à en douter, elle se repentait amèrement de ce qu'elle avait fait, et certainement, elle eût donné bonne chose pour reprendre les confidences échappées à sa colère. Était-ce frayeur de Combelaine, ou regret d'avoir compromis cet homme qui avait su faire d'elle sa chose? Il eût été malaisé de le dire. Les relations de gens tels que Mme Misri et M. de Combelaine échappent à l'analyse. La passion s'y complique de circonstances mystérieuses, étranges, inavouables. Ce devient à la longue une association dont les complices se trouvent liés par un lien de honte plus difficile à rompre que ceux que nouent les conventions sociales.

--Nous ne gagnons pas, murmurait-elle.

Raymond regarda; c'était vrai. Les lanternes de l'ennemi brillaient invariablement à la même distance.

Les larmes venaient aux yeux de Mme Misri.

--Maintenant, gémissait-elle, comme si elle eût répondu aux objections de son esprit, maintenant je m'explique la sécurité et le silence de Combelaine et de ses amis. Ils sont puissants, voyez-vous, très puissants, ils ont des relations partout et à la préfecture de police plus qu'ailleurs. Du jour où j'ai menacé de me servir des papiers, j'ai été entourée d'espions. Ah! ils sont forts, les brigands. Voici que je doute de tout. Qui sait si mes domestiques, mon cocher, ma femme de chambre même, à qui je dis tout, ne sont pas payés pour me surveiller? Et Léonard? Ne me trahissait-il pas? Coutanceau lui-même ne se moquait-il pas de moi?

Littéralement, elle s'arrachait les cheveux.

--A cette heure, continuait-elle, je comprends l'obstination de Victor à nous suivre; il sait que, si je vous remets les papiers, il est perdu, et il ne veut pas que je vous les remette. Ah! folle que je suis, de m'être attaquée à lui! Folle surtout de l'avoir prévenu! On ne menace pas des hommes comme lui, on frappe d'abord...

Ainsi, de plus en plus, Raymond sentait lui échapper cette nature de fille, inconsistante et fantasque. Pourtant il ne perdait pas tout espoir.

Arrivé à la minute des résolutions suprêmes, il se jurait qu'il aurait les papiers le soir même, lui fallût-il menacer Mme Misri, lui fallût-il même recourir à la violence.

Mais il fallait dépister la voiture maudite.

--Arrêtez! cria-t-il au cocher.

Il ouvrait la portière, il allait sauter à terre; Mme Misri le retint.

--Que voulez-vous encore?...

--Voir si je ne saurai pas, mieux que votre cocher, pousser votre cheval.

Elle n'osa pas s'y opposer, et l'instant d'après, Raymond, installé sur le siège, s'emparait des rênes.

--Nous échapperons, soyez tranquille, cria-t-il à Mme Misri.

C'est qu'il venait de changer son plan. Au lieu de suivre droit l'avenue de Neuilly, il se jeta à gauche, dans l'avenue de Longchamp, qui traverse en biais tout le bois de Boulogne.

L'autre voiture en avait fait autant, mais il ne s'en inquiétait guère. Habilement poussé et sur un terrain exceptionnellement favorable, le cheval de Mme Misri filait avec une prestigieuse rapidité.

--Une demi-heure de ce train, et la pauvre bête est fourbue! grommelait le cocher.

--Oui, mais dans une demi-heure nous serons loin...

Et, ce disant, Raymond éteignait les lanternes du coupé en murmurant:

--Voilà toujours qui va rendre la poursuite plus difficile!

Il ne devait pas s'en tenir là.

Parvenu à l'endroit où l'allée de la Reine-Marguerite croise l'allée de Longchamp, brusquement, il tourna court dans une allée réservée aux piétons et, en dépit de l'obscurité profonde, au risque de tout briser, il maintint longtemps encore le cheval au galop.

Il s'arrêta pourtant. Et alors, pendant près de cinq minutes, et prêt à reprendre sa course, il prêta l'oreille et regarda dans toutes les directions.

Rien. On n'apercevait pas une lanterne de voiture, on ne percevait pas le moindre bruit de roues.

--Nous l'emportons donc!... s'écria Raymond, en sautant à terre pour annoncer à Mme Misri cette heureuse nouvelle.

Mais c'est en vain qu'il appela, en vain qu'il étendit les bras dans l'intérieur...

Le coupé était vide, Mme Misri avait disparu.

VIII

Stupéfait, furieux, Raymond refusait en quelque sorte d'admettre cette disparition étrange, et c'est avec des imprécations de rage qu'au milieu de l'obscurité profonde du bois il fouillait les alentours...

Le cocher, lui, riait de tout son coeur.

Et tout en bouchonnant avec un lambeau de laine son pauvre cheval, dont les flancs haletaient:

--Monsieur prend une peine bien inutile, dit-il, madame doit être loin, si elle court toujours...

--Loin!... Aurait-elle donc sauté à terre, pendant que nous étions lancés à fond de train?...

--Oh!... non. Madame n'est pas si imprudente que cela. Mais ici, tout à l'heure, quand monsieur a arrêté le cheval pour écouter, j'ai entendu la portière s'ouvrir et se refermer doucement, si bien que je me suis dit: «Tiens, voilà madame qui brûle la politesse à ce monsieur...»

Il poussait du bois vert aux environs, et la tentation de Raymond était grande d'en caresser les épaules de ce cocher si perspicace. Mais à quoi bon!

--Soit, interrompit-il. Seulement, à cette heure et par cette nuit noire, où peut être allée Mme Misri?

--A Paris, donc, et par le plus court. Qui donc, sinon madame, connaîtrait son bois de Boulogne, à toute heure de nuit et de jour, et en toute saison...

C'était une explication.

--Puisqu'il en est ainsi, fit Raymond, rentrons.

Le cocher ne se le fit pas répéter. En un tour de main, il eut rallumé les lanternes, et tandis que Raymond remontait dans le coupé:

--Où dois-je conduire monsieur? demanda-t-il.

--Boulevard des Italiens, au coin de la chaussée d'Antin.

La voiture partit, et c'est bercé par son mouvement monotone que Raymond repassait dans son esprit les étranges événements de la soirée.

Que d'émotions poignantes en quelques heures!... Avoir cru toucher au but, l'avoir touché plutôt, puis tout à coup s'en voir éloigné plus que jamais et sans doute pour toujours!...

L'action de Mme Flora, d'ailleurs, l'irritait plus qu'elle ne le surprenait.

A ce trait de bassesse furtive, il reconnaissait la créature qu'il avait tout d'abord devinée, et qui s'était dévoilée ensuite, la fille accoutumée à trembler et à obéir, incapable de résister en face, subissant la volonté du premier venu, mais toujours prête à se dérober et à trahir.

Où était-elle à cette heure?

Chez elle, peut-être, occupée à réunir ces papiers, qu'elle offrait naguère, pour les porter à Combelaine et obtenir ainsi son pardon.

--Ah!... misérable fille! pensait Raymond. Créature sans intelligence et sans coeur!...

Encore bien qu'il eût été avec elle d'une réserve extrême, il lui avait laissé voir que, s'il ignorait quelle honteuse intrigue livrait Mlle de Maillefert au comte de Combelaine, il connaissait du moins l'existence de cette intrigue, et qu'il était résolu à lutter jusqu'à la fin. C'était trop.

C'était trop, parce que Raymond se rappelait les paroles de Mme Misri:

«On ne prévient pas des hommes tels que Combelaine; on frappe d'abord...»

Or, il allait être prévenu. C'est-à-dire qu'il allait plus que jamais se tenir sur ses gardes, veiller à n'offrir aucune prise, et très probablement, de peur d'accident, presser son mariage avec Mlle Simone.

Conclusion: La rencontre de Mme Misri, loin de servir les projets de Raymond, empirait positivement la situation.

Il en était là de ses réflexions, lorsque le coupé s'arrêta tout à coup sur le boulevard, à l'angle de la chaussée d'Antin, et presque aussitôt le cocher ouvrit la portière en disant:

--Monsieur est arrivé.

Raymond jeta un louis à cet homme et, descendu de voiture, il resta un moment immobile sur le boulevard. Il n'avait eu aucune raison de se faire conduire à cet endroit plutôt qu'ailleurs, et il se demandait où aller et s'il devait rentrer, quand le souvenir de Mme Cornevin, qui demeurait à deux pas, traversa son esprit.

--Il faut que je la voie, se dit-il, que je lui parle!...

Ainsi, brusquement, sans réflexions, se prennent souvent les plus graves déterminations de la vie, celles dont l'influence doit être le plus décisive.

Il y avait des mois déjà que Raymond, la franchise même, se condamnait à une dissimulation de tous les instants pour cacher à sa mère et à ses amis le secret de sa vie, son amour pour Mlle de Maillefert, et voici que, ce secret, il allait le livrer peut-être, ou tout le moins l'exposer à la subtile pénétration d'une femme.

Cette considération ne devait pas l'arrêter. Un seul fait l'éblouissait jusqu'à l'aveugler.

Mme Cornevin était la soeur de Mme Misri.

Mme Cornevin, jadis, avait eu sur cette soeur une certaine influence et avait même essayé d'en user lors de la mort du général Delorge, lorsqu'on en était encore à rechercher ce qu'était devenu Laurent Cornevin.

Alors, c'est vrai, elle avait échoué.

Mais combien les temps étaient changés, depuis!

Flora Misri, à cette époque, était dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, à cet âge où le vice doré a encore de décevantes poésies, ivre de la soudaine et prodigieuse fortune de l'audacieux aventurier auquel elle avait associé sa vie.

Tandis que maintenant!...

Vieillie, trahie, délaissée, ayant vidé toutes les coupes jusqu'à la lie, elle devait être accessible à des considérations qui jadis ne l'eussent guère touchée.

Pourquoi donc ne subirait-elle pas l'ascendant de sa soeur, tentant près d'elle une dernière démarche?

C'était cette démarche que Raymond allait demander à Mme Cornevin.

Il comptait lui dire simplement:

--Je sais, à n'en pouvoir douter, que Mme Flora Misri a entre les mains les papiers de Combelaine. Si nous les possédions, le misérable serait perdu, nous tiendrions enfin la preuve de son infamie, de ses intrigues, de ses crimes: mon père et votre mari seraient vengés. Voyez votre soeur et tâchez d'obtenir qu'elle vous les remette.

C'est avec ces idées que Raymond s'en allait à grands pas le long de la rue de la Chaussée-d'Antin.

Il se faisait tard, toutes les boutiques étaient fermées, les passants se faisaient rares, et les cafés mêmes commençaient à se vider.

Depuis le matin, Raymond n'avait rien pris, mais il ne s'en apercevait pas. Il était dans une de ces crises où toutes les exigences physiques se taisent, où les nerfs, exaltés outre mesure, suffisent à tout.

Ce qu'il craignait, c'était que Mme Cornevin ne fût couchée.

--Et cela pourrait bien être, lui répondit le concierge, qu'il interrogea, car toutes les ouvrières sont parties de très bonne heure, ce soir.

N'importe! Il grimpa l'escalier quatre à quatre, et d'une main fébrile sonna...

Rien. Personne ne vint.

Pourtant, en se penchant à l'une des fenêtres du palier, il voyait de la lumière à des fenêtres qu'il savait être celles de la chambre à coucher de Mme Cornevin.

Elle ne dormait donc pas.

Il sonna une seconde fois, puis une troisième, tirant le cordon plus violemment à chaque fois, et comme c'était toujours en vain il allait renoncer, lorsque enfin il entendit des pas...

Presque aussitôt, à travers la porte, une voix demanda:

--Qui est là?

--Moi, Raymond Delorge.

La porte s'ouvrit, et Mme Cornevin se montra, tenant une bougie.

--Vous, à cette heure! dit-elle. Serait-il arrivé un accident chez vous?

--Non, madame, Dieu merci!...

Elle était pâle et fort troublée, cela eût sauté aux yeux d'un homme moins ému lui-même que ne l'était Raymond, et c'est avec cette volubilité dont on voile d'ordinaire son embarras qu'elle reprit:

--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre si longtemps; mais j'ai renvoyé toutes mes ouvrières à six heures, ma domestique et mes filles sont couchées, j'allais moi-même me mettre au lit...

Elle n'avait pas, néanmoins, commencé à se déshabiller, car elle était aussi correctement vêtue que dans la journée pour recevoir ses clients.

--Il faut que je vous parle, interrompit Raymond.

--Ce soir?

--Oui, tout de suite; il s'agit d'une affaire très grave...

L'embarras de Mme Cornevin fut alors si manifeste, qu'il ne put faire autrement que de le remarquer.

--Mais je vous gêne peut-être beaucoup, commença-t-il.

--Moi!... fit-elle. Et pourquoi, grand Dieu! Vous ne me gênez pas plus que ne me gêneraient Jean et Léon, s'ils étaient ici. Entrez, entrez.

Il entra; seulement, au lieu de le faire passer dans son appartement particulier, c'est dans l'atelier qu'elle l'introduisit.

Posant sa bougie sur un meuble, elle s'assit lourdement, et non sans une nuance très saisissable d'impatience:

--Je vous écoute, dit-elle.

L'attention de Raymond était éveillée. Il observait ces détails et s'en étonnait.

Cependant, c'est de la façon la plus claire qu'il raconta les événements de la soirée, omettant toutefois ce qui concernait Mlle de Maillefert, mettant tout sur le compte de sa haine contre Combelaine.

Il s'attendait à des objections de la part de Mme Cornevin. Elle ne lui en fit pas une.

--C'est bien, dit-elle. Je verrai ma soeur...

--Dès demain!...

--Avant midi, je vous le promets...

--Et quand connaîtrai-je le résultat de votre démarche?

--Venez me le demander demain, à cette heure-ci.

C'était plus que n'osait espérer Raymond. Et, pourtant:

--J'aurais encore quelque chose à vous demander, madame, commença-t-il.

--Quoi?...

--Si vous étiez assez généreuse pour me garder le secret, pour ne parler de rien à ma mère...

--Je vous garderai le secret.

Quand on a hâte de se débarrasser de quelqu'un, c'est ainsi qu'on agit; on répond _Amen_ à tout, et cela abrège. Raymond le comprenait bien, et les plus étranges conjectures lui passaient par la tête, d'autant qu'il lui avait semblé distinguer dans la pièce voisine un bruit de chaise renversée...

--Si nous avions ces papiers, pourtant! reprit-il...

--Oui, ce serait un grand bonheur! acheva Mme Cornevin...

Et elle se levait en disant cela, et c'était une si positive invitation à se retirer, que Raymond n'osa pas rester davantage.

--A demain soir donc, dit-il, en se levant à son tour...

--Oui, oui, dit Mme Cornevin, c'est convenu.

Et elle avait repris sa bougie, et, précédant Raymond, elle lui ouvrit la porte. Et il n'était pas sur le palier que la porte se refermait vivement...

En vérité, s'il se fût agi de toute autre femme, Raymond eût été assailli de doutes singuliers et pénibles. L'inconduite, en définitive, n'a pas d'âge. Mais Mme Cornevin était de celles que ne saurait effleurer l'aile sombre du soupçon.

--Et pourtant, se disait-il en descendant l'escalier à pas comptés, son trouble était manifeste, elle m'a mis dehors littéralement. Puis, qu'est-ce que ce bruit que j'ai entendu? N'était-elle donc pas seule?

Pas seule!... Mais qui donc, à pareille heure, et dans l'appartement où dormaient les trois jeunes filles, pouvait-elle recevoir qu'elle eût intérêt à cacher?

Son mari, Laurent Cornevin?...

A cette idée, traversant son esprit comme un éclair, Raymond tressaillait.

--Et pourquoi non? murmurait-il.

Laurent Cornevin, certes, était un homme d'une prodigieuse énergie, mais c'était un homme, après tout. Qui pouvait garantir qu'il n'y avait pas eu une heure où son courage avait faibli? Qui disait qu'à cette heure d'attendrissement il ne s'était pas révélé à sa femme, à la mère de ses enfants, et qu'il ne venait pas parfois la visiter en secret?...

Plus Raymond étudiait cette hypothèse, plus il la trouvait logique, vraisemblable, probable, et répondant à tout.

A ce point qu'il était presque tenté de remonter chez Mme Cornevin, de sonner jusqu'à ce qu'elle lui ouvrît, et de lui dire brusquement:

--Votre mari est ici, je le sais, il faut que je lui parle à l'instant, il y va de mon bonheur et de ma vie...

S'il devinait juste, Mme Cornevin étourdie n'aurait pas la présence d'esprit de nier...

Oui, mais s'il s'abusait, aussi!...

--Je ne puis risquer cela, pensait-il, je ne le puis absolument pas.

Mais, tout en remontant la rue Blanche:

--Demain, se disait-il, en venant chercher la réponse de Mme Cornevin, je serai bien malheureux ou bien maladroit si je ne parviens pas à saisir quelque indice qui dissipe ou confirme mes présomptions...

Bien qu'il fût plus de minuit lorsqu'il rentra, harassé, l'âme et le corps brisés, sa mère et sa soeur n'étaient pas couchées et l'attendaient.

--J'étais inquiète, lui dit Mme Delorge. Ce tantôt encore Me Roberjot me disait que la résistance s'organise contre l'Empire... Fais ce que tu crois être ton devoir, mais sois prudent. Plus qu'un autre tu dois être surveillé. Songe à la joie de nos ennemis si tu leur fournissais le prétexte de t'impliquer dans quelque procès.

Il rassura sa mère, mais il ne trouva rien à répondre, lorsque sa soeur, lui serrant la main, murmura à son oreille:

--Pauvre Raymond!... Pourquoi te défier de moi!...

Les horribles fatigues de cette journée eurent du moins cela de bon, qu'elles lui procurèrent un sommeil de plomb.

Il dormait encore lorsqu'à dix heures le vieux Krauss entra dans sa chambre, tenant deux lettres que le facteur venait d'apporter.

A la seule vue de l'une d'elles, Raymond frémit.

Il avait reconnu l'écriture chérie de Mlle de Maillefert.

Ses mains tremblaient tellement qu'il eut quelque peine à rompre l'enveloppe, et c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:

«J'avais perdu toute conscience de ce qui se passait autour de moi, lorsque--me dit ma mère,--vous vous êtes emporté en menaces terribles contre le comte de Combelaine.

«Il faut donc, ô mon unique ami, que je vous répète ce que je vous ai déjà dit: la violence, à cette heure, rendrait inutiles mes souffrances et ne nous sauverait pas.

«Je viens de promettre à la duchesse de Maillefert que vous sauriez vous résigner à notre douloureuse destinée. C'est un horrible sacrifice, je le sais, mais c'est à genoux que je vous le demande, au nom du passé. Me le refuserez-vous? Ai-je eu tort de compter sur votre affection? Répondez-moi.

«SIMONE.»

Des larmes brûlantes comme du plomb fondu jaillissaient des yeux de Raymond.

--Voilà donc, pensait-il, ce qu'elle en est réduite à écrire. Et moi, je me rendrais à ces prières qu'on lui a dictées!... Ah! plutôt la mort mille fois, la plus affreuse et la plus cruelle!...

L'autre lettre lui venait de cette société des Amis de la justice à laquelle, sur la présentation de Me Roberjot, il avait été affilié et qu'il avait fort négligée depuis quelque temps.

«Ce soir, à neuf heures précises, lui écrivait-on, soyez rue des Cinq-Moulins, à Montmartre. Il s'agit d'une communication de la plus haute gravité.»

Puis venaient les formules connues des seuls sociétaires et qui garantissaient l'authenticité de la lettre.

A neuf heures!... Et c'était seulement vers onze heures que Raymond avait rendez-vous avec Mme Cornevin.

--C'est bien, se dit-il, j'irai...

Et à huit heures et demie, en effet, il se mettait en route, à pied.

Le temps était humide et incertain. Il faisait du brouillard et la boue était épaisse et tenace.

Les boulevards extérieurs n'en avaient pas moins leur animation de tous les soirs.

Cafés, cabarets et brasseries regorgeaient de clients; de partout jaillissaient des cris et des chocs de verres. Et à chaque moment, sur le terre-plein, passaient en riant des groupes de femmes et de jeunes gens, quelque grisette furtive courant au bal ou à un rendez-vous, ou un ivrogne qui regagnait son logis en trébuchant et en mâchonnant un refrain populaire.

Hélas!... cet ivrogne même, Raymond en était presque à l'envier. Ses soucis du jour il les avait laissés au fond des litres frelatés, rien ne le préoccupait plus, tandis que lui!...

--En ce moment, pensait-il, selon que la démarche de Mme Cornevin près de Flora Misri a réussi ou échoué, ma dernière chance de salut me reste plus sûre que jamais ou m'a échappé sans retour.

C'était là sa préoccupation, et non certes cette communication si grave pour laquelle il était mandé rue des Cinq-Moulins.

Il n'y songea qu'en arrivant à la petite maison où se réunissaient les Amis de la justice.

Elle était éclairée. Des rayons de lumière s'échappaient des fentes des volets.

Ayant donné le mot de passe au «frère» qui veillait à la porte, Raymond entra.

Une quinzaine d'affiliés, déjà, étaient réunis dans la salle des séances, et l'un d'eux, un médecin, un gros homme courtaud et rougeaud, plus connu pour ses opinions avancées que pour ses cures, faisait, à grand renfort d'épithètes terribles, un tableau aussi exact, jurait-il, que sinistre, de la situation morale et matérielle de Paris.

Mais déjà, à cet orateur, un autre succédait, qui, une douzaine de journaux des départements à la main, prétendait démontrer, par la lecture de quantité d'articles, que la province n'attendait que le signal de Paris pour se lever comme un seul homme et en finir avec le régime impérial.

Immédiatement divers membres se levèrent pour émettre des voeux ou donner des avis. On discuta, les propos devinrent vifs, on faillit se prendre aux cheveux, malgré les efforts du président, l'ancien représentant du peuple, lequel désespérément tapait sur un timbre...

Alors Raymond demanda à dire quelques mots, et la parole lui ayant été accordée:

--Citoyens, commença-t-il, je vous ferai remarquer que dix heures viennent de sonner, et qu'il serait peut-être temps de nous occuper de cette communication si grave...

--Quelle communication? interrompit le président d'un air surpris.

--Mais... celle pour laquelle j'ai été convoqué...

--Vous avez été convoqué...

--Ce matin même, par une lettre...

Toutes les conversations particulières avaient cessé; on regardait le président, dont la physionomie trahissait une certaine inquiétude.

--Vous avez reçu une lettre, dit-il à Raymond, et de qui?...

--De vous, j'imagine, monsieur le président.

--L'avez-vous conservée?

Raymond la tira de sa poche en disant simplement:

--Voilà!...

Pas un mot ne fut prononcé après que le président eut pris cette lettre.

Il commença par en examiner attentivement le papier, le cachet et le timbre; après quoi, l'ayant ouverte, il resta plus d'une minute à en étudier la contexture et les caractères.

Enfin, d'une voix légèrement altérée:

--Voilà qui est prodigieux, s'écria-t-il.

Vingt questions à la fois partirent de tous les coins de la salle, mais il n'y répondit pas, directement du moins.

--Il n'a été question ces jours-ci, poursuivit-il, d'aucune communication. Ni moi, ni notre secrétaire, ni aucun des membres du bureau n'a écrit...

--Non, personne!

--Et cependant, voici une lettre qui présente tous les caractères de celles que nous adressons dans les cas extraordinaires. Oh! rien n'y manque. Voici en haut les signes de reconnaissance. Voici autour du paraphe qui remplace la signature les traits de convention connus de nous tous...

Le président avait remis la lettre à son plus proche voisin qui la passa à un autre; elle circula de main en main et chacun, après l'avoir regardée, murmurait:

--C'est incroyable, j'y aurais été pris.

--Oui, tout le monde y eût été pris, s'écria le président, et c'est ce qu'il y a d'inquiétant.

Il n'avait, parbleu! pas besoin de le dire; il était visible que chacun le comprenait comme lui.

--D'où donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frère, un traître glissé parmi nous, qui l'a écrite? Impossible! quel serait son but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'oeuvre de la police?...

Ce mot tomba sur la réunion comme une douche d'eau glacée. Des visages blêmirent, bien des regards effarés cherchèrent la porte et la fenêtre, une issue quelconque par où fuir. Plus d'un Ami de la justice crut entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas.

--La police, continuait le président, aurait donc surpris le secret de notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait proposé la police en écrivant cette lettre?...