La dégringolade

Part 56

Chapter 563,870 wordsPublic domain

«On lui eût versé une carafe frappée dans le dos qu'il n'eût pas fait une pire grimace.

«--Et toi aussi, me dit-il, parce que je suis malheureux, tu m'abandonnes!...

«Et là-dessus, le voilà à s'accuser et à s'excuser, à me dire que c'est vrai, qu'il s'est conduit comme le dernier des gueux, mais qu'il m'aime tout de même, qu'il n'a jamais aimé que moi...

«Il croyait que j'allais me pâmer d'aise. Plus souvent!

«Je partis d'un grand éclat de rire, et, faisant une pirouette:

«--Trop tard, mon bonhomme! lui dis-je.

«Et tandis qu'il me regardait d'un air hébété, je me mis à lui expliquer gaiement que j'avais réfléchi, que je tenais à mon indépendance, que si je venais à être reprise de mes lubies de mariage, je choisirais entre cinq ou six hommes bien autrement posés que lui, qui m'offraient leur nom, que ma fortune valait bien un titre de duchesse, puisque, grâce à mon économie et à mon habile administration, je possédais, non plus un million, mais deux.

«--Deux millions! s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, tu possèdes deux millions!...

«Mâtin!... il me toisait avec des yeux si luisants que j'aurais eu peur si je n'avais pas su que je n'avais qu'à tirer ma sonnette pour faire monter mes domestiques.

«--Et tu ne m'aimes plus, répétait-il, tu ne m'aimes plus!...

«Je ne répondis pas. Je ne voulais pas le décourager tout à fait. Il comprit que mon dernier mot n'était pas dit, et avec un art que seul il possède, il entreprit de me conquérir. Ah! c'est le dernier des derniers, mais pour connaître les femmes, oui, il les connaît. Ce n'est pas un naïf d'honnête homme qui saurait jouer la comédie que ce monstre-là m'a jouée pendant un mois. Je savais qu'il mentait, j'en étais sûre! Eh bien! parole d'honneur, il y avait des moments où je me laissais presque prendre.

«Du reste, ma résolution étant arrêtée de céder à ses instances, je cédai, notre mariage fut décidé.

«Le pressé, alors, c'était lui, et c'est lui qui, pour préparer l'opinion, comme il disait, fit annoncer dans les journaux que M. de Combelaine épousait Mme Misri.

«Moi, de mon côté, pour qu'il pût retourner à son cercle, je lui donnai de quoi payer ses dettes de jeu, une soixantaine de mille francs, et je distribuai plus du double à ses créanciers, qui auraient pu le mener en police correctionnelle...

«Tout était si bien convenu que je ne m'inquiétais aucunement lorsque, dans le courant de novembre, Victor me demanda de retarder notre mariage en se disant certain de déterminer une très grande dame à y assister... Au mois de décembre, je le vis faire un voyage avec son ami Maumussy et le papa Verdale, sans en prendre le moindre ombrage...

«J'avais un bandeau sur les yeux, quoi! lorsqu'un matin on me remit une lettre anonyme où on me disait:

«Tu n'es qu'une bête, ma petite Flora. Avec l'argent que tu lui donnes, ton Victor fait sa cour... Avant un mois, il aura épousé une héritière aussi jeune que tu es vieille, aussi noble que tu l'es peu, adorablement jolie et quatre fois riche comme toi... Mlle Simone de Maillefert, enfin.»

Après des semaines, en parlant de cette lettre anonyme, Mme Misri tressaillait encore et sa voix se troublait.

--Ma première idée, continuait-elle, fut qu'un mauvais plaisant voulait se moquer de moi. Comment imaginer, en effet, qu'une grande famille pût consentir jamais à donner son héritière, une jeune fille, belle, sage et riche à millions, à un homme tel que Combelaine, ruiné d'honneur et d'argent, perdu de dettes, méprisé, taré, fini?...

«Ce n'est qu'après que des doutes me vinrent.

«Je songeai à l'étonnante habileté de Victor, à son hypocrisie savante, à l'art merveilleux qu'il possède de se transformer.

«Je réfléchis que c'est un homme très fort, après tout, intrigant comme pas un, à qui ses pires ennemis même reconnaissent une forte tête, le génie de la duplicité et un toupet infernal.

«Je me rappelais que, lors du voyage de Combelaine en Anjou, c'était au château de Maillefert qu'il avait passé trois jours.

«Donc, je résolus d'en avoir le coeur net.

«Et le soir même, m'étant trouvée seule avec Victor, sans préparation, et du ton le plus dégagé qu'il me fut possible:

«--Qu'est-ce que Mlle de Maillefert? lui demandai-je.

«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je n'ai jamais connu d'homme aussi complètement maître de lui que ce brigand-là.

«Quand son intérêt est en jeu, voyez-vous, on lui appliquerait un fer rouge sur la nuque, qu'il ne se détournerait pas, qu'il ne sourcillerait pas, qu'il ne cesserait pas de sourire.

«Mais s'il peut tromper les autres, il ne saurait m'en imposer. Je sais, moi, où saisir la preuve de son émotion ou de son trouble; sa moustache tressaille et ses oreilles, habituellement très rouges, blanchissent.

«Or, comme en le questionnant je le guettais du coin de l'oeil, je vis sa moustache frissonner et ses oreilles devenir plus blanches qu'un linge, tandis que tranquille comme Baptiste en apparence, il me répondait:

«--Mlle de Maillefert est l'héritière de la famille de ce nom.

«Moi qui ne suis pas de la force de Victor, quoique d'une jolie force pourtant lorsqu'il s'agit de se tenir, j'eus du mal à cacher mon saisissement.

«--Tu la connais? demandai-je, cette demoiselle?

«--Je l'ai aperçue dans le monde...

«--Est-elle jolie?

«--Ni bien ni mal.

«--Et riche?...

«--Ah! pour cela, je n'en sais rien. Elle a un frère qui est son aîné, et dans ces grandes familles, en dépit de la loi, celui qui porte le nom reçoit toujours la plus grosse part, quand ce n'est pas la totalité de la fortune...

«--Et tu la vois, cette famille?

«--Jamais.

«Ce dernier mensonge était décisif, il devenait pour moi plus clair que le soleil que mon Victor me trahissait ou tout au moins travaillait de son mieux à me trahir, et que si je ne veillais pas au grain, il allait m'échapper, et qu'une fois encore je serais jouée, dupée, bafouée et volée.

«--Oh! non, cela ne sera pas, canaille! pensai-je en lui souriant de mon meilleur sourire.

Depuis un moment, Raymond avait sur les lèvres une question d'une importance capitale, et il attendait pour la placer que Mme Misri reprît haleine.

Voyant qu'elle ne tarissait pas, il lui posa la main sur le bras, et ainsi l'interrompant:

--Une question, de grâce, madame, fit-il.

--Quoi?

--Cette lettre anonyme, vous êtes-vous inquiétée de son origine?...

--Me prenez-vous pour une bête?...

--Et qu'avez-vous découvert?...

--Rien de rien! Combelaine a tant d'ennemis...

--Mais vous l'avez conservée?

--Naturellement...

--Et vous consentiriez à me la communiquer?

--Quand il vous plaira; ce soir même si vous voulez.

VII

Préoccupés, chacun de son côté, d'un intérêt immense, assis d'ailleurs sur les coussins moelleux d'un bon coupé bien clos, ni Raymond ni Mme Misri ne s'apercevaient du vol des heures.

Il n'en était pas de même du cocher qui, sur son siège, exposé à la fraîcheur pénétrante du soir, trouvait le temps long et la promenade fastidieuse.

Après avoir deux fois successivement descendu et remonté au pas l'avenue de l'Impératrice, l'impatience le gagna.

Revenu à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, il arrêta court son cheval, et sans façon, ouvrant du dehors, comme tous les cochers savent le faire, la glace de devant de la voiture:

--Ah çà! est-ce que nous ne rentrons pas? demanda-t-il d'un ton à mériter un congé immédiat.

--Pas encore, répondit Mme Misri. Allez...

--Où?

--Où vous voudrez... le long des boulevards extérieurs.

Et elle releva brusquement la glace, tandis que le cocher passait sa mauvaise humeur sur le pauvre cheval.

--Jusqu'à cette lettre anonyme, reprit Mme Misri, j'y allais avec Combelaine bon jeu bon argent. Comme une imbécile que je suis, je me promettais, puisqu'il partageait son nom avec moi, de partager loyalement ma monnaie avec lui. Reconnaissant sa gredinerie, je me promis qu'il ne la porterait pas en paradis. Je me jurai que, si je parvenais à me faire épouser, trois mois après je l'aurais planté là pour reverdir, et sans un sou en poche.

«Comme bien vous l'imaginez, cette idée de vengeance ne me donnait qu'un désir plus enragé de réussir.

«Pour commencer, voulant savoir où en étaient les choses, j'essayai de tirer les vers du nez de Maumussy et du papa Verdale. Peine perdue. L'un me répondit par des plaisanteries, l'autre par des fadeurs. Je compris qu'ils étaient du complot et qu'insister, ce serait avertir Combelaine, qui ne se doutait de rien, car j'étais avec lui aimable comme jamais.

«Je me retournai alors vers Coutanceau, que vous devez bien connaître, l'ancien banquier, qui est à tu et à toi avec Combelaine, mais qui le déteste, au fond. Coutanceau me promit des renseignements exacts.

«Alors moi, en attendant, j'écrivis tout au long la vie de Combelaine, je fis recopier et arranger mon écrit par un journaliste de mes amis, et j'envoyai le poulet à la duchesse de Maillefert, après avoir ajouté au bas: «Pour plus amples renseignements, s'adresser à Mme Flora Misri, telle rue, tel numéro.»

--Mon Dieu! pensait Raymond, pourquoi n'ai-je pas su tout cela plus tôt!... Pourquoi n'ai-je pas rencontré cette femme le lendemain de mon arrivée à Paris!...

Mais elle ne lui laissait pas le loisir de la réflexion...

Il n'avait pas de trop de toute son attention pour la suivre, d'autant que le cocher, impatienté, avait mis son cheval au grand trot et que bien des paroles se perdaient dans le bruit des roues:

--Vous allez me dire, continuait-elle: Comment Léonard ne vous avait-il avertie de rien? Voilà ce qui me confondit tout d'abord. Après avoir trahi son maître pour moi, me trahissait-il pour son maître?

«Brave garçon! Aux premiers mots que je lui dis, il tomba de son haut.

«Pour la première fois de sa vie, Combelaine avait eu un secret pour son valet de chambre.

«--Eh bien! ma petite, me dit-il, ce mariage que mitonne le patron n'aura pas lieu. A nous deux, sachant ce que nous savons, nous ne serions que des imbéciles si nous ne l'empêchions pas. Travaillez de votre côté, je vais agir de mien...

«Alors, je lui dis ce que j'avais fait déjà, et quelle lettre j'avais écrite à la duchesse de Maillefert. Il m'approuva, disant que très probablement mon poulet suffirait pour tout rompre.

«Aussi, pendant les trois jours qui suivirent, je n'osai pas mettre le nez hors de chez moi. A chaque coup de sonnette je tressaillais et je me disais: «C'est la duchesse ou un de ses amis...»

«Ce n'étaient jamais que des ennuyeux, des désoeuvrés, des emprunteurs.

«Mes révélations avaient-elles donc manqué leur but et laissé à la duchesse de Maillefert sa confiance en Combelaine? Ce n'est pas là ce que je redoutais. Ce que je craignais, c'était que ma lettre n'eût été interceptée.

«Il est fin, Victor. Faisant la cour à une jeune fille d'une grande famille, il était impossible qu'il n'eût pas établi comme un filet autour de l'hôtel de Maillefert, pour que rien n'y parvînt sans sa permission. J'aurais mis la main au feu qu'il avait acheté le concierge, les valets et les femmes de chambre...

«J'étais en train de chercher le moyen de passer à travers les mailles de ce filet, lorsque le gros père Coutanceau m'arriva.

«--Je suis crevé, me dit-il; voilà cinq jours que je cours comme un chat maigre, faisant de la police à votre intention...

«--Avez-vous découvert quelque chose au moins? demandai-je.

«--Eh!... eh!... j'ai appris de drôles de choses...

«--Parlez, lui dis-je.

«Vous avez, sans doute, monsieur Delorge, entendu dire beaucoup de mal de M. Coutanceau. On prétend que c'est un ci, que c'est un l'autre, un usurier sans pitié, un monteur de banques véreuses, un filou qui a pris les millions qu'il possède, sou à sou, dans la poche du pauvre monde... C'est fort possible. Ce qui est sûr, c'est qu'il est encore le meilleur de la bande, point rancunier, n'ayant jamais fait de mal inutilement, et toujours prêt à rendre un service, quand il le peut sans qu'il lui en coûte rien.

«--Tout d'abord, commença-t-il, vous aviez été bien renseignée; votre infidèle se marie...

«--C'est décidé?

«--Autant que si le maire y avait passé.

«--Pardon!... Il manque encore quelque chose: mon consentement, à moi Flora Misri. Si j'allais ne pas l'accorder...

«--On s'en passerait, ma chère amie.

«--Croyez-vous? Croyez-vous que si je fais savoir à Mme de Maillefert ce qu'est exactement le comte de Combelaine, elle l'acceptera pour gendre?...

«--Parfaitement.

«--Parce qu'elle n'ajoutera pas foi à mes dénonciations, pensez-vous? Mais j'ai des preuves à l'appui de mes dires, mon cher Coutanceau, des preuves irrécusables, matérielles, que j'amasse depuis plus de quinze ans et que je garde plus précieusement que mes titres de rentes. J'ai des papiers et des lettres à envoyer Combelaine au bagne ou à la place de la Roquette, à mon choix.

«Le père Coutanceau haussait les épaules.

«--Envoyez-l'y donc, me dit-il, car c'est le seul et unique moyen que je vous voie d'empêcher son mariage...

«--Oh!

«--C'est comme cela. Je n'ose pas dire que les Maillefert et votre Combelaine se valent, mais ils sont d'accord, ils s'entendent...

«--Vous êtes sûr de ce que vous dites, papa?

«--Sûr?... Vous comprenez, ma belle enfant, que je ne voudrais pas parier ma tête, mais je parierais bien cinq cents louis... Voulez-vous parier cinq cents louis?... C'est de M. Philippe de Maillefert lui-même que me vient ma certitude. Vous me direz que je le connais à peine; c'est vrai, je ne lui ai pas parlé quatre fois en ma vie. Mais je connais très bien une demoiselle des Délassements qui lui coûte les yeux de la tête, et à laquelle il ne cesse de promettre, depuis un mois, un huit-ressorts et des chevaux pour le lendemain du jour où sa soeur, Mlle de Maillefert, sera comtesse de Combelaine. Est-ce un fait, cela? Ce qui n'est pas moins positif, c'est qu'à tous ses créanciers il répond invariablement qu'il les payera quand sa soeur sera mariée. Que conclure de là? Que l'illustre famille de Maillefert, au lieu de se ruiner pour doter sa fille, attend une fortune de son gendre.

«Ce me semblait un conte de l'autre monde, que me débitait là le papa Coutanceau, tellement que, persuadée qu'il se moquait de moi:

«--Combelaine enrichir quelqu'un! m'écriai-je. Et c'est à moi que vous dites cela! Combelaine!... Mais il lui faudrait dix mille francs pour sauver sa tête, qu'à moins de me voler, il ne saurait où les prendre...

«Là-dessus, le père Coutanceau se leva en sifflant, ce qui est un de ses tics, et allant s'adosser à la cheminée:

«--Eh bien! ma fille, me dit-il, je suis certain, moi, que votre Combelaine a un compte ouvert chez Verdale. Pas plus tard qu'avant-hier, j'ai vu le caissier lui verser trente-cinq mille francs sur un simple reçu.

«Jamais aussi énergiquement qu'en ce moment, Raymond n'avait fait appel à toutes les facultés de son intelligence.

«Il s'agissait de profiter de cette chance inespérée de salut qui semblait s'offrir à lui. Il s'agissait, parmi tous les fils de cette intrigue embrouillée, de choisir le bon, celui qui pouvait conduire à la vérité.

«Aussi perdait-il toute conscience du temps et de l'heure, et de la singularité de sa situation...

«Dieu sait pourtant si les allures et les mouvements du coupé étaient étranges.

«Mme Misri non plus ne remarquait rien.

«--De tout autre que du père Coutanceau, poursuivait-elle, je me serais défiée. Mais lui!... Je savais qu'il exécrait Combelaine, Maumussy, Verdale, la princesse d'Eljonsen, enfin toute la séquelle. Dame! vous savez, au moment du coup d'État, Coutanceau ne s'est pas fait tirer l'oreille pour avancer de l'argent. Tout ce qu'il possédait il l'a prêté. A ce point qu'on l'avait surnommé «l'usurier du 2 Décembre.» Eh bien! ce surnom était injuste. En fait d'intérêts, il n'avait stipulé ni cinquante, ni vingt, ni même dix du cent. Il n'avait rien demandé qu'une grande situation, en cas de succès, une de ces situations qui donnent des honneurs. On la lui avait promise. On lui avait juré qu'il serait député, gouverneur de la Banque, ministre, que sais-je!... Le moment de tenir venu, Coutanceau fut déclaré ridiculement prétentieux. On trouva qu'il était bien vieux, que son éducation était insuffisante, qu'il manquait de prestige, on eut l'air de découvrir qu'il avait eu des malheurs à la correctionnelle... Je me rappelle de quel ton il criait aux autres: «Vous dites que je suis véreux, eh bien! et vous, donc!...» Si bien qu'il n'eut pas la place, ce dont il enrage encore tellement que je lui ai entendu dire vingt fois que, pour démolir l'Empire, il donnerait le triple de ce qu'il a prêté pour aider à le fonder.

«Par là, monsieur Delorge, vous pouvez comprendre que j'étais bien sûre que du moment où il s'agissait de nuire à Combelaine, je pouvais compter absolument sur Coutanceau.

«Ayant donc réfléchi un moment:

«--Voyons, gros père, lui dis-je, assez de rébus comme ça, vous devez bien voir que je suis sur le gril.

«--Connu! ma petite, me répondit-il. Quand j'aurai mis le bout de votre joli doigt dans le pot au roses, vite vous irez le montrer à ce cher Victor, lequel viendra faire du tapage chez moi et me mettra aux trousses ce drôle de Verdale, qui ne m'a jamais pardonné la bêtise que j'ai faite de l'enrichir.

«--Moi, vous dénoncer à Combelaine? à un misérable, qui me vole et me bafoue, que je méprise, que je hais?...

«Il éclata de rire, le vieux malin, et me regardant:

«--En ce cas, fit-il, je regrette bien de ne rien savoir de positif.

«Furieuse, je crois que j'allais le battre, quand se reprenant:

«--Seulement, ajouta-t-il, à force de fureter, de regarder, d'écouter, de questionner l'un et l'autre, j'ai fini par apprendre une petite histoire. Attention.

«Il y avait une fois, il y a trois ou quatre mois, en Anjou, une jeune demoiselle bien naïve, bien honnête, bien sage, qui vivait toute seule, au fond d'un grand vieux château. Elle s'appelait Simone.

«Riche, cette demoiselle l'était autant que le défunt marquis de Carabas. Toute la contrée lui appartenait. Ses propriétés étaient évaluées huit ou dix millions, et elle les surveillait et les faisait valoir elle-même, ni plus ni moins qu'un bon vieux propriétaire.

«Ce n'était pas l'affaire de sa maman ni de monsieur son frère, lesquels, ayant depuis longtemps avalé leur saint-frusquin, grillaient de croquer celui de la pauvre demoiselle.

«Ils avaient bien essayé de tous les moyens pour la déposséder, mais elle avait tenu bon, et ils enrageaient, tirant le diable par la queue, quand une idée leur vint.

«C'était de marier Mlle Simone--de gré ou de force--à un homme qui s'engagerait à partager avec eux le gâteau, c'est-à-dire la dot.

«Pour ce, ils cherchaient un gaillard aimable et peu scrupuleux, lorsque Mme la duchesse de Maumussy leur offrit le comte de Combelaine...

«Ils étaient faits pour se comprendre.

«Sur un mot de la duchesse, votre Victor partit pour l'Anjou en compagnie de Maumussy et du baron Verdale.

«Il vit les Maillefert, on s'expliqua et en trois jours tout fut entendu, convenu, conclu. On échangea les paroles comme il convient entre gentilshommes. On prit aussi des sûretés et on se procura de l'argent, grâce à l'honorable M. Verdale, lequel, pour rentrer dans les fonds que lui doit Combelaine, s'est constitué le banquier de l'association. Restait à obtenir le consentement de la jeune fille. Ce n'était pas aisé. Elle avait un amoureux, et elle y tenait encore plus qu'à ses propriétés. Ce fut la duchesse de Maumussy qui imagina un expédient. J'ignore comment elle s'y prit, ce qu'elle dit ou fit; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à la fin de l'année, Mlle Simone quitta son vieux château et vint s'installer rue de Grenelle, chez sa mère. Si bien qu'aujourd'hui tout est arrangé, elle a donné son consentement...

Cent questions, d'une importance décisive, se pressaient sur les lèvres de Raymond. Mme Misri ne souffrit pas qu'il en formulât une seule.

--Ah! attendez que j'aie fini, interrompit-elle d'une voix rauque, attendez!...

C'est qu'à remuer tous ces souvenirs irritants, ses nerfs s'exaspéraient. La colère chassait à flots le sang à sa gorge.

--Le père Coutanceau, reprit-elle, avait vidé son sac du premier coup. Une heure durant, je le tournai et retournai comme un gant, je ne lui arrachai pas un détail de plus.

«Je lui fis jurer de veiller au grain et d'accourir dès qu'il apprendrait quelque chose de neuf, et je le congédiai.

«J'avais hâte d'être seule, pour ne me plus contraindre, pour rager à l'aise, pour trépigner, crier et casser tout ce que j'avais sous la main.

«C'est que, voyez-vous, si j'ai mon amour-propre tout comme une autre, je me connais, moi, et je ne me monte pas le coup. Moi, Flora Misri, née Cochard, ancienne figurante des Délass, âgée de trente-cinq ans, sans compter les mois de nourrice, pouvais-je lutter avec une jeune fille de vingt ans, sage, jolie, et noble comme une reine!...

«Si elle eût été dans la misère, seulement!... Mais elle était riche, si riche, que moi, avec mes deux millions, je me faisais l'effet d'une pauvresse. Donc, c'était clair comme le soleil en plein midi, j'étais une fois de plus trahie, filoutée, lâchée...

«--Oui, pensai-je, à moins d'un de ces coups qui relèvent une partie...

«Je reconnaissais que tout espoir était perdu, et perdu sans retour, du côté des Maillefert, et que je n'avais plus à compter que sur moi seule. Je sentais aussi que le temps pressait, et que, si je m'amusais aux bagatelles de la porte, je trouverais la pièce jouée, un beau matin.

«Montée comme je l'étais, je me décidai sur-le-champ à jouer mon va-tout et à attaquer directement Combelaine...

«Le soir même, il arriva chez moi, sur les dix heures, fumant son cigare, comme d'ordinaire, souriant et insolent comme toujours. J'avais préparé dans ma tête ce que je lui dirais, mais sa vue me fit oublier mes belles phrases; la colère m'emporta, et sans le laisser seulement me souhaiter le bonsoir, lui sautant à la gorge:

«--Lâche, m'écriai-je, misérable brigand! Ose donc me dire encore que tu ne te maries pas!...

«Si vous croyez qu'il fut décontenancé, qu'il essaya de nier, c'est que vous ne le connaissez guère. Il se dégagea, et froidement:

«--Justement, me dit-il, je venais t'annoncer mon mariage...

«Il me poussait à bout, j'éclatai.

«--Eh bien! m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu!

«--Parce que?...

«--Parce que moi, Flora, je ne le veux pas!...

«La voix de Mme Misri atteignit un tel diapason, que le cocher certainement l'entendait, et que par moments Raymond le voyait se pencher vers les glaces de devant, partagé qu'il était entre l'attention à donner à son cheval et la curiosité de savoir ce qui se passait dans le coupé.

«--Depuis vingt ans, poursuivit-elle, que notre existence est commune, nous n'en étions pas, Victor et moi, à notre première dispute. Et vous ne savez pas, monsieur Delorge, ce que peut être une dispute entre un homme tel que lui et une femme comme moi.

«Mais jamais la situation n'avait été tendue comme ce soir-là.

«--Ah! tu ne veux pas que j'épouse Mlle Simone, fit-il.

«--Non.

«--Et pourquoi, s'il te plaît?

«--Parce que, répondis-je, tu es à moi. Parce que j'ai payé de ma jeunesse le droit d'être ta femme. Parce que j'ai ta parole et que je t'ai donné des arrhes; que notre mariage est annoncé partout; que je suis lasse d'être dupe et que je ne veux pas être ridicule; enfin, parce que je ne supporterais pas de te voir à une autre...

«Monsieur ricanait.

«--Serais-tu donc jalouse? fit-il.

«--Pourquoi pas!...

«Là-dessus, son visage changea brusquement, et de dur et menaçant qu'il était, il devint doux et bon comme à nos meilleurs moments.