Part 52
--Je n'insisterai pas, ajouta sérieusement la jeune fille. Et cependant, j'aurais peut-être des confidences à échanger contre les tiennes.
A tout autre moment, Raymond eût voulu avoir l'explication de cette phrase au moins singulière. L'égoïsme de la passion retint les questions sur ses lèvres.
Il se dit en lui-même:
--Oh! oh! il paraît que Mlle Pauline Delorge aime quelqu'un, et c'est là ce qui la rend si clairvoyante.
Puis il n'y pensa plus du reste de la soirée, qu'il passa entre sa mère et sa soeur. Et lorsqu'il eut regagné sa chambre, il ne songeait qu'à une chose, c'est que le lendemain était le premier jour de l'An, et que très probablement il n'aurait pas deux heures à lui pour courir jusqu'à la rue de Grenelle-Saint-Germain.
Il ne se trompait pas. C'était chez Mme Delorge que, depuis des années, venaient déjeuner, le premier janvier, les rares amis qui lui étaient restés fidèles.
Dès neuf heures, arrivaient Mme Cornevin et ses filles, puis l'excellent M. Ducoudray, l'oeil plus brillant que les pierres d'une paire de boucles d'oreilles qu'il apportait à Mlle Pauline.
Me Roberjot ne tarda pas à apparaître, les bras chargés de sacs de bonbons; et dès son entrée:
--Eh bien! s'écria-t-il, le voici donc venu, le premier jour de cette fameuse année de 1870 qui doit donner à la France le bonheur et la liberté!...
--_Amen!_ fit M. Ducoudray. Et en attendant, nous sommes toujours sans ministère.
--Toujours, répondit Me Roberjot, de ce ton de bonne humeur qui avait résisté à tous les tracas et à toutes les déceptions de sa vie. Ah! l'enfantement est laborieux. Mais soyez sans inquiétude, demain l'_Officiel_ parlera, et nous connaîtrons enfin le ministère Ollivier.
Raymond s'était rapproché.
--Et pensez-vous toujours, demanda-t-il, qu'il doit être l'avant-dernier ministère du second Empire!
--Je le pense plus que jamais... s'écria l'avocat.
Et sans soupçonner, certes, quels effroyables malheurs allaient fondre sur la France, en cette sinistre année de 1870:
--Dans un an, ajouta-t-il, à pareil jour, je vous donne rendez-vous. Alors, vous me direz ce que sont devenus tous ceux qui jouissent de leur reste, le comte de Combelaine et le duc de Maumussy, et cette chère princesse d'Eljonsen, et mon excellent ami Verdale!...
Le lendemain, ainsi qu'il l'avait annoncé, le _Journal officiel_ publiait le nom des hommes choisis par Émile Ollivier, et qui allaient constituer avec lui ce ministère fameux qui portera dans l'histoire le nom de ministère du 2 janvier.
Et la vérité vraie, incontestable, sinon incontestée, est que la France eut, ce jour-là, comme un éblouissement d'espérance et de liberté.
En lisant le nom des hommes qui allaient prendre la direction des affaires, on crut que la ruine prochaine, dont les symptômes se multipliaient de plus en plus alarmants depuis quelques mois, allait être conjurée.
On crut qu'une transaction pacifique éviterait les horreurs d'une lutte sanglante sur des décombres.
--On va donc respirer! disait-on. La sécurité va donc renaître! Les affaires vont donc reprendre!...
Que devenaient dans de telles circonstances les théories de Mme Delorge, qui avait toujours attendu, qui attendait encore avec une imperturbable confiance quelque dégringolade effroyable, soudaine, foudroyante, qui livrerait à sa vengeance les assassins, dix-huit ans impunis, de son mari!...
Et Raymond lui-même ne s'était-il pas parfois, dans le secret de son coeur, bercé de ce décevant espoir, que quelque grande commotion politique détacherait Mme de Maillefert de ses amitiés nouvelles et sauverait Mlle Simone?
--Chimères!... se disait-il maintenant. Illusions vaines!... C'est sur soi, sur soi seul, qu'un homme doit compter!...
Ce qui n'était pas une illusion, c'est que, de plus en plus, la situation de Mlle Simone était menacée.
La veille même, une lettre qu'il avait reçue de M. de Boursonne était venue confirmer ses craintes et l'avertir de se hâter.
«Il court ici de singuliers bruits, écrivait le vieil ingénieur, et avec une persistance qui me les fait prendre au sérieux, malgré leur invraisemblance.
«On assure que Mlle Simone, ne devant plus revenir à Maillefert, se décide à vendre toutes ses propriétés, et même le château. D'après M. Bizet de Chenehutte, qui est décidément un brave garçon, la vente aurait lieu dans les premiers jours du mois prochain. Ce qui désole les gens du pays, c'est qu'on annonce que tout est d'avance acheté en bloc par un gros capitaliste de Paris.
«Comme de raison, je vous fais grâce des commentaires.
«Vous, là-bas, vous devez savoir la vérité. Mandez-la-moi donc, s'il vous plaît, pour que je conserve ma réputation d'homme bien informé. Et par la même occasion, dites-moi un peu ce que vous devenez.»
Hélas!... Raymond n'en savait pas plus que son vieil ami.
Aussi, est-ce avec la résolution plus que jamais arrêtée de parvenir, coûte que coûte, jusqu'à Mlle Simone, qu'il arriva vers deux heures à son appartement de la rue de Grenelle-Saint-Germain.
Une surprise immense l'y attendait.
Lorsqu'il entra dans la loge pour prendre sa clef:
--On est venu vous demander ce matin, monsieur, lui dit la concierge.
Sa première idée fut que la vieille femme, dans une intention qui lui échappait, plaisantait.
Qui donc savait qu'il avait loué cet appartement? Personne.
Et l'eût-on su, comment eût-on pu venir l'y demander, puisqu'au lieu de son nom, il avait donné celui de la famille de sa mère?
--Quand donc est-on venu? interrogea-t-il.
--Ce matin.
--Qui?
--Un monsieur, vêtu dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus comme il faut. J'étais en train de balayer mes escaliers: il appelle, moi je me penche sur la rampe, et je lui crie:
--Qu'est-ce que vous voulez?
Il lève la tête:
--Je voudrais savoir, répond-il, si mon ami est chez lui.
--Quel ami?
--Eh! celui qui a emménagé au troisième avant-hier.
--M. de Lespéran, alors?
--Précisément.
Là-dessus, je lui ai dit que vous étiez absent, et il a paru très contrarié. Il m'a cependant remerciée très poliment, et il est parti en disant qu'il repasserait...
Raymond réfléchissait, et à son premier étonnement l'inquiétude succédait.
Ce mystérieux visiteur ne s'était pas présenté en demandant M. de Lespéran. Il s'était arrangé de telle sorte que c'était la portière qui lui avait appris sous quel nom s'était établi rue de Grenelle son nouveau locataire.
Mais il semblait à Raymond très important que la concierge ne soupçonnât rien.
--Ce doit être, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laissé son nom?...
--Ma foi, non!...
--Et vous ne le lui avez pas demandé? Non. C'est vraiment bien fâcheux. Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons, comment était-il, jeune, vieux?...
--Ni l'un ni l'autre.
--Grand ou petit? Mince ou gros?...
--Entre les deux.
--Brun ou blond?
--Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent, s'entend.
--Avait-il un accent?
--Je n'ai pas remarqué.
Tout espoir d'être renseigné s'évanouissait. Raymond comprit qu'insister serait inutile.
--Une autre fois, dit-il à la portière, il faudra, je vous prie, demander le nom des gens qui viendront en mon absence.
Mais cette insouciance qu'il affectait, elle était bien loin de son âme.
De ce fait résultait pour lui la certitude qu'il était suivi, épié. Par qui? dans quel but?
Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le repoussa.
--Si Laurent, se dit-il, avait à me parler, il viendrait me trouver chez ma mère ou m'écrirait pour me donner un rendez-vous...
N'importe, c'était un souci nouveau ajouté à tous ceux de Raymond; souci cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes.
Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un pas, désormais, sans être tourmenté de cette idée qu'il traînait à ses talons quelque mouchard immonde, qu'il était incessamment épié, que chacune de ses démarches avait un témoin invisible, tapi dans l'ombre et dressant un rapport...
Une telle infamie était bien digne de M. Philippe, conseillé par M. de Combelaine.
Cette journée, du reste, qui commençait si mal, ne lui devait pas être favorable.
C'est en vain que, jusqu'à la nuit, il demeura l'oeil cloué à l'ouverture qu'il avait pratiquée à la persienne, il n'aperçut ni Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge.
Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que littéralement il ne bougeât plus de son observatoire; si bien qu'à la fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer.
Miss Dodge l'avait-elle donc trompé? N'avait-elle paru céder à ses instances que pour se débarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu sa promesse et avait-elle été impitoyablement renvoyée?
Le désespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit apparaître sur le perron Mlle Simone.
Elle était habillée; elle allait sortir; elle sortait.
Mais ce n'était pas comme d'ordinaire la fidèle Lydia Dodge qui l'accompagnait. C'était une femme de chambre que Raymond ne connaissait pas, qui devait être une des femmes de la duchesse, et qui portait un livre d'heures...
Il n'en descendit pas moins en toute hâte et assez vite pour que Mlle Simone n'eût pas disparu quand il arriva dans la rue.
Mais elle était loin, déjà; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Périer... Il était clair qu'elle se rendait à Sainte-Clotilde.
Raymond, alors, la devança et se retourna. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle tressaillit et baissa la tête, mais elle ne s'arrêta pas et entra dans l'église...
--Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir est-il donc perdu?...
Ce qui le préoccupait, c'était de savoir par où Mlle Simone sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage.
Bientôt il n'eut plus de doute.
La messe terminée, elle resta agenouillée quelques instants encore, puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte qui donne sur le square.
Il sortit alors par une des portes latérales, et tournant l'église au pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone les descendait.
Il hésitait à l'aborder, pourtant, à cause de cette femme de chambre étrangère... Mais elle n'hésita pas, elle. Venant droit à lui:
--Ce que vous faites là est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle.
Lui était saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si pâle et si amaigrie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.
Ce qui n'empêche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant fixement, qu'elle ajouta:
--N'avez-vous donc pas reçu ma dernière lettre?
--Pardonnez-moi.
--Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?...
Raymond hochait la tête.
--Dans cette dernière lettre, répondit-il, vous me disiez: «Je suis la plus misérable des créatures.» Alors moi je viens vous dire: «Mon âme, mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre nous, joie ou malheur, ne doit pas être commun?» Qu'arrive-t-il? J'ai le droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je vous voie, que je vous parle...
Elle devenait indécise, mais la femme de chambre se rapprochait:
--Eh bien!... soit, dit-elle vivement; à quatre heures, demain, ici...
Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans son accent ni dans ses regards qui pût encourager les espérances de Raymond...
Mais le pire malheur n'était-il pas préférable à ses horribles perplexités?...
Aussi le lendemain, bien avant l'heure indiquée, il était devant Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square.
Le ciel était gris, le temps froid, le sol détrempé. Le jardin était désert. Personne ne passait le long des grilles...
Mais la nuit venait, avancée par le brouillard. Quatre heures sonnèrent. L'instant d'après, deux femmes apparurent au coin de la rue Casimir-Périer: miss Lydia et Mlle Simone...
La pauvre gouvernante n'avait donc pas été renvoyée!
Vivement Raymond s'avança... Mais Mlle Simone l'avait aperçu, et venant à lui:
--Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brève, et marchons...
Il obéit; et tout aussitôt:
--Car vous en êtes venu à vos fins, poursuivit durement la jeune fille. Vous l'exigiez, me voici...
--Je l'exigeais!...
--Assurément, et à ce point que c'était comme une persécution. Mon frère ne vous a-t-il pas rencontré déjà, près de notre hôtel, et n'est-ce pas sa modération seule qui a évité une altercation?...
Un geste de colère, de regret peut-être, échappa à Raymond.
--C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a même pas frappé.
--Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous l'avez décidée à enfreindre mes ordres et à violenter ma volonté!...
Était-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... Était-ce possible!... Était-ce vraisemblable!...
--Je voulais vous voir, commença Raymond, je voulais...
--A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre à vous répéter ce que je vous ai écrit? Soit, je vous le répète: Nous sommes à tout jamais séparés, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux...
Elle parlait très haut, sans aucune réserve, comme si elle eut été hors d'elle-même... Si bien qu'il était fort heureux que le square fût désert, et que d'ailleurs miss Dodge veillât.
--Eh bien! s'écria Raymond, c'est de cette séparation que j'ai à vous demander compte...
--A moi! prononça la jeune fille, d'un ton que n'eût pas désavoué sa mère. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et maîtresse de mes actions? Ce que je fais, il me plaît de le faire...
Heureusement, il est de ces exagérations qui, dépassant le but, le découvrent.
A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrêta court, et plongeant dans les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vérité au plus profond de l'âme:
--Ah! ce que vous faites est sublime!... s'écria-t-il.
--Monsieur, balbutia-t-elle, décontenancée. Raymond...
Mais lui, sans se laisser interrompre:
--Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne puisse vous comprendre?... Détrompez-vous. Croyant que je dois vous perdre, vous essayez d'atténuer mon désespoir. Quand une abominable intrigue vous arrache à mon amour, vous voulez paraître me renier volontairement. Vous élevant pour moi jusqu'à l'héroïsme du sacrifice, vous tâchez de vous perdre dans mon coeur, avec cette pensée que, si je pouvais vous mépriser, je vous regretterais moins et me consolerais...
Sous la flamme de cette parole, elle se débattait, elle essayait de protester.
--Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons juré!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie, ensemble que nous devons périr ou être sauvés...
Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compté sur ses forces: elle faiblissait.
--Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi...
--Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vérité...
--Eh bien! donc... commença l'infortunée.
Mais elle s'arrêta aussitôt, avec un mouvement d'horreur, et violemment:
--Jamais!... s'écria-t-elle, jamais, c'est impossible...
Raymond sentait la victoire lui échapper.
--Faudra-t-il donc, s'écria-t-il, que je vous sauve malgré vous!...
Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'énergie:
--Qui vous dit que je veux être sauvée? prononça-t-elle. Je ne dois pas l'être, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu'à rendre peut-être inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais dû ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'espérance que le souvenir de la pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas, c'est la dernière fois que nous nous revoyons...
--Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi.
Déjà elle avait repris le bras de miss Lydia.
--N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai besoin... Adieu!
Lorsque Raymond revint à lui, après avoir erré toute la soirée par les rues de Paris, il était sur le boulevard, devant un groupe où un homme disait:
--Victor Noir a été tué par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sûr, j'arrive d'Auteuil...
IV
Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait le long des boulevards et se répandait par tout Paris.
Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne maison du philosophe Helvétius.
Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia, l'_Avenir_.
Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces messieurs avaient été reçus...
Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la maison.
Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue, trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le coeur.
Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort.
Celui-là était Victor Noir.
L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à la main, qui criait:
--N'entrez pas! On assassine ici!
Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle.
Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche.
Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir. Visiblement les opinions étaient arrêtées.
A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité.
A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison.
Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des attentats.
Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la voix.
--Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous prononcer?...
Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre.
Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers excentriques.
Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était informée de l'événement, et extraordinairement émue.
--Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines, n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de ralliement d'une révolution?
Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était commencée.
Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon.
--A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette sinistre affaire?
Puis hochant la tête d'un air sombre:
--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous verrez, vous verrez...
Ce que Raymond vit, ce fut que la _Marseillaise_ parut encadrée de noir, ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés.
Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages populaires.
Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs.
Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly, où on avait transporté le corps de Victor Noir.
L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.
On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait avoir lieu à Neuilly.
--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.
Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale.
«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion.
Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps.
Bien avant le jour, l'armée était sur pied.
On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot.
Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où tous les âges et toutes les conditions se confondaient.
Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils vendaient la _Marseillaise_ et l_'Éclipse_, qui représentaient Victor Noir mort, et ils criaient:
--A deux sous, le cadavre, à deux sous!...
Il était une heure alors. L'instant critique approchait.
Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de Neuilly?
Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main, marcher sur Paris?...
Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient.
Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible.
Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement, tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on attendait des ordres ou un signal.
C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé.
Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient.
Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant:
--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.
Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la tendant à Rochefort:
--C'est du rhum, dit-il, buvez.
--Merci, je n'en prends jamais.
Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les épaules:
--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous l'êtes.
Et s'adressant à Raymond:
--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...
Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant:
--Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?...
Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait...
Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang...
Un homme qui entra, maigre, l'oeil ardent, les cheveux hérissés, crut qu'il allait le décider.
--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.
--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.
--Le peuple dont vous êtes le représentant.
--Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.
--Tant pis!
Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la foule qui s'était entassée dans l'atelier.