Part 49
Elle rougit extrêmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme si tout à coup quelque soupçon étrange eût tressailli en elle:
--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?...
A son tour, Raymond était devenu pourpre.
Il frémissait à cette pensée que Mlle de Maillefert pût le croire capable lui aussi d'un honteux calcul.
--Si modestes que soient mes ressources, répondit-il, elles peuvent me suffire pour le présent, et avant qu'elles ne soient épuisées, la destinée se lassera peut-être. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiéter. Le jour où il le faudra, je retrouverai sans peine l'équivalent de ce que je perds.
Déjà le soupçon de la jeune fille s'était évanoui, cela se voyait à l'éclat de ses beaux yeux.
--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice...
Cette phrase, c'était la récompense de la décision de Raymond.
--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'écria-t-il. Il n'y a d'ailleurs plus à revenir sur ce qui est fait...
--Et c'est pour moi!... pour moi!...
--Il n'y avait pas à hésiter. Nos ennemis voulaient m'éloigner, rester était donc mon devoir...
Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se détachait de plus en plus rouge sur sa large face blême.
--Au moins, marchons, dit-elle.
--Soit, fit Mlle Simone.
Et tout en marchant:
--Ainsi, dit-elle à Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!...
Il secoua la tête.
--Je n'ai pas de projet arrêté, répondit-il avec un tremblement dans la voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volonté sera la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'éloignerai sans murmure. Mon séjour aux Rosiers peut être mal interprété...
--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia.
Mlle Simone l'arrêta court.
--Hélas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas fait déjà de ma réputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur touchée par la calomnie est flétrie à jamais...
Et brusquement, comme si elle se fût défiée de son émotion:
--Mais une détermination si grave ne saurait être prise sans réflexion, dit-elle... Je réfléchirai... A demain, monsieur Raymond, à la même heure, ici...
Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entraîna à travers bois dans la direction du château.
--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond.
La veille encore, avant d'avoir reçu l'avis de son changement, il se résignait sans trop de peine à suivre M. de Boursonne à son nouveau quartier général, près des Ponts-de-Cé...
Aujourd'hui, s'éloigner, ne fût-ce que d'une lieue, perdre de vue les girouettes du château de Maillefert, révoltait tout son être, comme la perspective d'un supplice pire que la mort...
C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fixé, il arpentait d'un pied fiévreux la route de Trèves, inventant mille plans, les remuant dans sa tête, les adoptant et les rejetant tour à tour...
Deux heures enfin sonnèrent à l'église de Trèves...
Mlle Simone parut, accompagnée, comme la veille, de miss Lydia Dodge.
En trois bonds Raymond fut près d'elle, et haletant d'anxiété, comme s'il eût attendu un arrêt de vie ou de mort:
--Eh bien! demanda-t-il.
Doucement, Mlle de Maillefert remua la tête, et avec un triste sourire:
--Je ne suis pas plus avancée qu'hier, répondit-elle. Je ne me reconnais plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hésite, je ne sais pas prendre une résolution...
--Ah! c'est que je ne dois pas m'éloigner, s'écria Raymond.
--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le moment au moins, je n'ai rien à redouter. Ma mère a emporté une somme très considérable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis être tranquille... Elle n'est pas méchante, ma mère, Philippe non plus n'est pas méchant... Ce n'est pas leur coeur qui est mauvais, c'est leur pauvre tête qui est folle...
Raymond s'étonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'était pour elle-même autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les circonstances atténuantes.
--Hélas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je crains... C'est de M. de Maumussy que je me défie, de M. de Combelaine et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?...
Il hésita une seconde, rougit légèrement et ajouta:
--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai lu dans ses yeux et vu monter à ses lèvres comme l'aveu de quelque abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et sûrement elle en est la complice...
Le calme de Mlle Simone ne se démentait pas.
--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle.
Et après une minute de réflexion:
--Cependant, ajouta-t-elle, si réellement vous le croyez utile... restez.
Mais miss Lydia Dodge avait réfléchi, elle aussi, et coupant court aux actions de grâce de Raymond:
--Peut-être, commença-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu de prudence ne gâte jamais rien. M. Delorge pourrait s'éloigner en apparence, et rester en réalité. Il s'établirait dans quelque ferme des environs, sous un nom supposé, et le soir, couvert de vêtements d'emprunt...
Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone.
--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma réputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et c'est à Raymond, seul, que je dois compte de ma réputation, car si je ne suis pas sa femme, je ne me marierai jamais.
Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la soudaine véhémence de Mlle de Maillefert.
Cette façon d'envisager la situation déroutait absolument ce qu'elle appelait fastueusement ses idées.
C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lèvres pincées sur de longues dents jaunes, son teint blême, son nez rouge et ses yeux ronds, cette brave et honnête gouvernante anglaise possédait, pour son malheur, une âme sensible et la plus romanesque des imaginations.
Septième fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres, aussi disgraciée par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait pas moins passé sa jeunesse à attendre,--comme les princesses des contes de fées--le héros jeune et beau qui devait réaliser ses rêves.
Il ne s'était pas présenté, ce héros.
Mais la misère était venue.
Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia d'accepter une place de gouvernante.
Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un sépulcre inviolable, ses riantes illusions.
Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise, battait toujours le coeur ardent de la fille du ministre.
Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe.
Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écoeurements de sa besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle, la sienne, chimérique et splendide.
Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions frelatées.
De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement, une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des issues aux situations les plus désespérées...
Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée à l'amour de Raymond et de Mlle Simone?
Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables, parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du coeur elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour arranger toute chose au gré de tout le monde.
Le pis, c'est que Raymond était absolument de l'avis de Mlle de Maillefert.
--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, déclara-t-il. Dissimuler notre amour serait le déshonorer.
--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se prolonger... Nous réfléchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je trouverai peut-être un moyen de fléchir ma mère, de concilier ses volontés avec mes devoirs...
Le jour baissait, cependant...
Pressés par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se séparèrent, mais non sans s'être promis de se retrouver à la même heure et au même endroit.
Et en effet, les jours suivants, quantité de gens les aperçurent, marchant à pas lents, le long de la route de Trèves.
Dame!... cela parut drôle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte, et quelques personnes déclarèrent que c'était par trop d'effronterie, que de s'afficher ainsi.
--On se cache, que diable! disaient les austères de l'hypocrisie.
D'autres disaient, et cela surtout dans la société qui avait été celle de la duchesse de Maillefert:
--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui, à sa place, aurais tôt fait d'enlever la jeune personne...
Tous ces propos, et bien d'autres encore, étaient fidèlement rapportés à Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gré mal gré, s'était constitué son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour recueillir les on-dit et former, à ce qu'il prétendait, l'opinion publique.
Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion, vraiment!...
Étourdis de ce répit soudain que leur accordait la destinée, ils se hâtaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de l'heure présente, les orages du passé et les nuages de l'avenir.
Insensiblement, ils en étaient déjà, au bout d'une semaine, à enfreindre les règles qu'ils s'étaient imposées.
Tout d'abord, ils se lassèrent de se promener sur le grand chemin de Trèves, en butte à l'indiscrète curiosité des passants.
Un jour que Mlle Simone avait à faire une course pressée, Raymond lui avait offert son bras, elle l'avait accepté et ils s'en étaient allés, suivis de miss Lydia, jusqu'à Saint-Maur, tantôt par la traverse qui suit les coteaux, tantôt le long du sentier qui côtoie la Loire...
Mais le lendemain, le temps était devenu si mauvais, que rester dehors n'était pas possible.
Et Raymond eut l'idée d'aller demander un abri aux ruines du vieux manoir de Maillefert.
--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au château neuf, objectait miss Lydia.
Mieux eût valu même. Seulement... seulement, ce n'était pas l'avis de Raymond ni de Mlle Simone.
Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumèrent à passer leur après-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chaussée, une immense salle voûtée, où on avait accumulé toutes sortes de débris, chapiteaux de colonnes et de pierres sculptées, et c'est là qu'ils se réfugiaient.
Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouillés, Raymond se mit en quête et réunit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans l'immense cheminée.
--Ah! que cette bonne flambée me réjouit! s'était écriée la jeune fille. Que n'en avons-nous toujours une semblable!
Pour Raymond c'était un ordre.
Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand brasier dans l'âtre: il en fut de même les jours suivants.
--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois.
Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un journal.
Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire hésitait entre un ministère libéral et un nouveau coup d'État... Mais que lui importait?
Ce qui l'occupait, c'était le projet qu'il avait formé de décider Mlle Simone à acheter le consentement de sa mère en lui abandonnant une portion de sa fortune.
Elle s'était d'abord révoltée lorsqu'il lui en avait parlé.
Mais peu à peu il lui avait exposé un plan grâce auquel il se faisait fort de reconstituer le capital sacrifié en moins de temps que ne mettraient à le dévorer la duchesse et son fils.
Et elle se laissait aller à discuter, tant, aux charmes nouveaux de cette douce existence, se détrempait sa volonté si ferme...
Ainsi, vers la fin de décembre, par une froide journée, ils étaient assis près du foyer, causant à voix basse, pendant que miss Lydia lisait, lorsque tout à coup un grand bruit se fit de pierres qui s'éboulaient, et des pas précipités retentirent dans les ruines.
--Qu'est cela? s'écria Raymond en se dressant d'un bond.
Mais avant qu'il eût le temps de s'élancer dehors, M. Bizet de Chenehutte, pâle, effaré, sans haleine apparut.
--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! prononça durement Raymond, pensant que la curiosité amenait M. Bizet.
Alors lui:
--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arrivé il y a une heure... Je l'ai épié... Il vient, il me suit...
Mlle Simone s'était levée.
--Mon frère!... balbutia-t-elle.
--Moi-même! répondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra, toujours le même, pâle, exténué, ricanant.
C'est le lorgnon à l'oeil, qu'il toisait tour à tour les acteurs de cette scène étrange, miss Lydia affaissée sur un fût de colonne, Mlle Simone appuyée contre l'immense cheminée, M. Bizet qu'agitait un frisson nerveux, et enfin Raymond, debout, la tête rejetée en arrière, le défi dans les yeux et la menace aux lèvres.
--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on possède un des plus beaux châteaux de l'Anjou!...
Puis, s'adressant à Mlle Simone:
--Car nous donnons des rendez-vous, chère soeur, ajouta-t-il. Nous, sans pitié pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites faiblesses.
--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible.
Machinalement, le jeune duc recula.
--Un duel!... fit-il.
D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de chêne.
--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi présent, ne manquera au respect dû à Mlle de Maillefert.
M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colère, Raymond était homme, à la moindre offense, à le tuer comme un chien.
--Vous vous méprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma soeur est en âge de savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le droit de me montrer sévère... Si je vous ai troublés, c'est que j'arrive de Paris pour parler à Simone, à l'instant même, d'une affaire qui intéresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la trouverais ici...
A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude, son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait.
--Voulez-vous rentrer au château, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un moment d'entretien?...
La jeune fille, sans mot dire, s'avança...
--Mademoiselle!... supplia Raymond.
Il la suivait. M. Philippe l'arrêta.
--Permettez!... dit-il. Vous n'êtes pas encore de la famille, et nous avons du linge sale à laver...
Et il entraîna Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trébuchait à chaque pas.
--Voilà un événement! répétait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine.
Puis vivement:
--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait des mouchards à vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler à personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez...
Mais Raymond ne l'écoutait pas.
--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amène? Quelle intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?...
Il perdait la tête et M. Bizet eut toutes les peines du monde à le ramener aux Rosiers...
Ce n'était pas un méchant garçon que M. Bizet. Ayant déclaré qu'il était incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'était installé près de Raymond, dans sa chambre du _Soleil levant_, lorsque tout à coup il poussa un cri.
Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la gare au grand trot.
Arrivé par l'express de midi, il repartait par le train de quatre heures...
--Je vais donc savoir ce qui s'est passé! s'écria Raymond.
Et, sans rien vouloir entendre, il s'élança comme un fou vers Maillefert...
Les portes étaient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler, personne ne lui répondit. La peur le gagnait: il monta...
Dans le petit salon bleu, éclairé par une seule bougie, Mlle Simone gisait sur un fauteuil, si pâle, si effroyablement changée, qu'il la crut morte.
Elle vivait, mais toute pensée semblait éteinte en elle, c'est d'un oeil hagard qu'elle le regardait, et, à ses ardentes questions, elle ne répondait rien, sinon:
--Par pitié! éloignez-vous, laissez-moi! Demain, à demain!...
C'est la mort dans l'âme qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient eu cette épouvantable intensité.
Cependant le lendemain à midi il était encore sans nouvelles, et il allait remonter à Maillefert, lorsque maître Béru lui apporta une lettre.
Le coeur serré d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et lut:
«Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitté Maillefert. L'honneur même est perdu. Si vous m'aimez, au nom de notre amour, ne cherchez jamais à me revoir. Je suis la plus malheureuse des créatures. Adieu, ô mon unique ami, adieu!...»
Raymond chancelait comme sous un coup de massue.
--Insensés, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres veillaient, eux!...
Puis, tout à coup, avec un effrayant éclat de colère:
--Voilà donc, s'écria-t-il, ce que complotaient Maumussy et Combelaine... Simone! ils m'ont volé Simone!... Ah! les misérables! C'est Dieu qui me punit d'avoir oublié que j'avais mon père à venger...
Le soir même, Raymond Delorge partait pour Paris.
CINQUIÈME PARTIE
LA COURSE AUX MILLIONS
I
C'est le 29 décembre 1869, un mercredi, que Raymond Delorge arriva à Paris...
Ce qu'il y venait faire, quelles étaient ses espérances positives, il eût été bien embarrassé de le dire. Mlle Simone de Maillefert y avait été attirée, Dieu sait par quels moyens, et il accourait, prêt à tout...
Mais le voyage, un voyage de dix heures, seul, dans un coupé, lui avait été comme une douche, et s'il n'avait pas recouvré sa liberté d'esprit, au moins avait-il repris une sorte de sang-froid relatif.
Neuf heures sonnaient, lorsqu'il frappa à la porte de sa mère, rue Blanche.
--Eh! mille tonnerres! c'est M. Raymond! s'écria le vieux Krauss qui était venu lui ouvrir.
Car le fidèle troupier était toujours au service de Mme Delorge, et les années semblaient n'avoir pas eu de prise sur son maigre corps musclé d'acier.
--Mon frère!... fit presque aussitôt une voix jeune et fraîche.
Et Mlle Pauline Delorge vint se jeter au cou de Raymond.
C'était, à vingt ans qu'elle allait avoir, une grande et belle jeune fille, aux cheveux châtains, aux yeux spirituels, à la bouche toujours souriante.
Après avoir fait sonner une douzaine de bons gros baisers sur les joues pâlies de son frère:
--Ah! tu tombes joliment bien, lui disait-elle. M. Ducoudray vient justement de nous envoyer des huîtres qu'il a reçues de Marennes...
Elle fut interrompue par Mme Delorge, qui, ayant reconnu la voix de son fils, se hâtait d'accourir.
--Que je suis heureuse de te revoir, mon Raymond! répétait-elle toute émue...
Et après l'avoir embrassé, elle l'attirait dans le salon, pour mieux le considérer au grand jour...
Tel Raymond l'avait quitté, ce petit salon, tel il le revoyait. Le portrait du général Delorge occupait toujours le grand panneau en face de la cheminée. Et en travers de la toile, gardant encore la trace des scellés du commissaire de police de Passy, pendait toujours l'épée que le général portait le jour de sa mort.
--Ainsi, reprit Mme Delorge, lorsqu'elle eut fait asseoir son fils près d'elle, bien près, ainsi tu as eu cette bonne pensée de venir passer les fêtes du premier de l'an avec ta mère et ta soeur...
--Ah! quel bonheur! s'écria Mlle Pauline.
Raymond se leva. Cet accueil, cette joie le gênaient.
--Je viens pour longtemps sans doute, répondit-il. J'ai donné ma démission...
Ce fut au tour de Mme Delorge de se dresser.
--Ta démission, interrompit-elle; pourquoi?
Raymond hésita. L'influence de sa réponse sur l'avenir devait être énorme, il le sentait. Pourquoi ne pas tout dire? Une mère est-elle donc si terrible! Mais le courage lui manqua. Il recula devant le chagrin qu'il causerait, il eut peur des larmes encore plus que des reproches.
--Je n'ai pas cru, répondit-il, devoir me soumettre à une mesure exceptionnellement injuste de l'administration...
L'oeil de Mme Delorge s'enflamma.
--Cela devait arriver, prononça-t-elle d'une voix sourde, je l'attendais. Souvent je m'étais étonnée de voir les assassins de ton père te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la carrière de Léon et qu'ils faisaient déporter Jean Cornevin...
Tout bas, Raymond se félicitait de cette facilité de sa mère à admettre, sans explication, sa parole. Facilité bien explicable d'ailleurs. Il était clair que sa démission, donnée dans les conditions qu'il disait, devait flatter cette haine qui était la vie même de Mme Delorge.
--Mais les misérables se sont lassés de nous laisser en repos, poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions!
Et étendant la main vers le portrait de son mari:
--Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle.
Certes, Raymond haïssait d'une haine mortelle les lâches meurtriers de son père, et pour les punir d'un châtiment proportionné au crime, il eût avec bonheur versé tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de Combelaine, il exécrait plus encore peut-être les infâmes qui s'étaient faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever Mlle Simone.
--Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de rage, et il faudra bien que les misérables expient tout ce que j'ai souffert.
Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu à son fils cet accent terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main:
--Bien! mon fils, prononça-t-elle, très bien!... Parfois, te croyant insoucieux et léger, préoccupé, à ce qu'il me semblait, d'intérêts étrangers, j'avais, je te l'avoue, douté, non de ton énergie, mais de ta ténacité, et j'avais tremblé de te voir détourner ta pensée de ce qui doit être le but unique de ta vie. Je m'étais trompée, et je t'en demande pardon.
Raymond baissait la tête.
La honte le prenait, de voir sa mère si aisément dupe, et de s'entendre prodiguer des éloges dont jamais, certes, il n'avait été moins digne.
--Te voilà libre, poursuivait la noble femme, eh bien! tant mieux. C'est au bon moment qu'on te rend la liberté de tes actes. Tu verras Me Roberjot aujourd'hui, et par lui mieux que par moi tu apprendras que l'heure va sonner bientôt de la revanche que nous attendons depuis tant d'années...
Elle s'interrompit.
La porte du salon venait de s'ouvrir, et M. Ducoudray apparaissait sur le seuil, venant partager avec Mme Delorge les huîtres qu'il lui avait envoyées la veille.
Le digne bourgeois n'était pas bien éloigné de ses quatre-vingts ans, mais à le voir droit comme un I, ingambe, l'oeil vif et la bouche bien meublée encore, jamais on ne lui eût donné son âge.