Part 47
«Je me demandais jusqu'où il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra brusquement chez moi, plus pâle que la mort et la face convulsée.
«Épouvanté:
«--Que t'arrive-t-il? m'écriai-je.
«Un horrible malheur!
«Je crus à une de ces catastrophes qui frappent parfois les propriétaires de «run», à une peste, à une inondation, que sais-je!...
«--Tu es ruiné! dis-je...
«--Si ce n'était que cela!... fit-il d'une voix rauque.
«Étalant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table en craqua.
«--J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'être arrêté.
«--Arrêté, ton fils!...
«--Oui. Ils l'ont jeté en prison, puis conduit à Brest, puis embarqué pour la Guyane, pour Cayenne...
«--Ils?... Qui?
«--Qui? Les misérables qui, après avoir lâchement assassiné le général Delorge, pensent s'être débarrassés de moi, le témoin de leur crime!...
«Si jamais je voyais à un ennemi à moi des regards pareils à ceux de Laurent, je ne me croirais plus en sûreté de ma vie.
«--Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les misérables vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à mes fils!...
«J'essayais de le calmer, de le raisonner.
«--Que vas-tu faire? lui demandai-je.
«--Partir.
«--Je ne vois pas de navire en partance.
«Laurent sourit de pitié.
«--Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le _Duncan_...
«--Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours.
--Tu te trompes, ami Pécheira; il achève en ce moment de prendre son charbon, et à six heures il sera sous pression; à minuit, il sera en mer...
«Je le regardais stupéfié.
«--Tu as affrété ce steamer? dis-je.
«--Oui, et si le capitaine eût refusé de le louer, je l'achetais. Et si celui-là n'eût pas été à vendre, je m'en serais procuré un autre; il n'en manque pas en rade.
«--Il va t'en coûter une somme énorme.
«Dédaigneusement, il haussait les épaules.
«--Qu'importe! répondit-il. Je sais ce qu'on souffre à l'île du Diable, je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche?
«Il était très riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le savais.
«Au commencement de cette dernière année, il avait reçu en payement un tiers au moins des actions du puits de la Misère, qui ne rapportait rien alors, qu'on avait presque abandonné, et qui tout à coup s'est mis à donner un produit net de deux cent mille francs par jour.
«--Et ton «run», lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton immense matériel, les troupeaux, plus d'un million...
«Je l'impatientais.
«--Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'écria-t-il.
«Puis, me montrant le précepteur qui l'avait accompagné comme toujours:
«--Monsieur que voici connaît mon exploitation, il la surveillera, et, pour l'indemniser, je lui abandonne la moitié du revenu, qui dépassera, cette année, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous allons rédiger un contrat...
«Sa colère m'épouvantait.
«--A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets.
«--Je n'en ai pas, me répondit-il. Je réfléchirai en route. Je prendrai conseil des circonstances.
«Rien ne put le retenir.
«Le moment de nous séparer venu, il me remit un pli cacheté.
«--Il faut tout prévoir, me dit-il. Si tu étais un an sans recevoir de mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes dernières instructions.
«Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai: Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en mouvement.
«C'était un samedi soir, neuf heures sonnaient...»
* * * * *
Raymond se frappait le front.
--Voilà donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystérieuse qui a arraché Jean aux souffrances de l'île du Diable!...
--C'est précisément la réflexion que fait le digne garçon, dit M. de Boursonne.
Et mécontent d'être interrompu:
--Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il.
* * * * *
«Et moi, écrivait Jean, moi naïf, qui attribuais à mon seul mérite l'accueil si bienveillant de ce digne négociant de Cayenne, qui m'ouvrait sa maison et sa bourse.
«C'est à mon père que j'avais dû ces protecteurs empressés, ces amateurs qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, était la main de mon père.
«Mais comment ne s'était-il pas révélé à moi?
«Comment avait-il eu cet étonnant courage, me voyant si malheureux et si abandonné, désespéré en dépit des vaillantises des lettres que je vous écrivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton père, je t'aime et je viens à ton aide!
«--Expliquez-moi cela, disais-je à M. Pécheira.
«Baste!... Rien n'était capable d'émouvoir le flegme de ce diable d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glacée d'un Américain.
«--Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi suivre l'ordre chronologique des faits...
«Voilà donc Laurent parti et votre serviteur très inquiet.
«Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, où l'homme, dépossédé de son libre arbitre, ne raisonne plus.
«Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confié me tourmentait.
«Je tremblais qu'en dépit de ses dénégations, il ne roulât dans sa tête quelque projet de vengeance insensée.
«Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser.
«Elle m'arriva cinq mois après le départ de Laurent.
«Il m'écrivait que ses ennemis, bien que déjà déchus, étaient encore tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait, à coup sûr, renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas être brisé, il se résignait à attendre. Il différait sa vengeance pour la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien à Dieu que de lui conserver ses ennemis vivants.
«Il allait donc, pour le moment, se borner à vous secourir, mon cher monsieur Jean, disait-il, et assez secrètement pour ne vous point laisser soupçonner, si vaguement que ce pût être, son existence.
«Il ajoutait que déjà depuis longtemps il aurait quitté la France lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas à le revoir...
«Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, datée de Cayenne, il me disait seulement:
«--Fin courant, je serai à Melbourne...
«Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon moment de joyeuse émotion en lui donnant une rude poignée de main.
«Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure que déjà il avait lu la curiosité qui me tourmentait. Alors il me dit:
«--Ne m'interroge pas, ami Pécheira, je n'oserais peut-être pas ne point te répondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi. Fie-toi à moi pour te dire tout ce que je puis dire.
«Je dois, en toute humilité, confesser que ce ne fut pas grand'chose.
«Pourtant, il me donna quelques détails de son voyage.
«A son arrivée à Paris, il avait été extrêmement frappé et effrayé d'un fait que lui racontèrent ses amis politiques.
«Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi comme lui par une inimitié puissante, avait été, lui assura-t-on, empoigné un beau soir et séquestré dans une maison de santé.
«--Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison, et tant que j'ai été en France, j'ai craint une aventure pareille. Je suis persuadé que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe peut-être... Peut-être ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon évasion.
«Si invraisemblable que cela parût, c'était possible, après tout...
«Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean, et comment, après vous avoir tiré de l'île du Diable, il avait pu vous placer à Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils.
«C'était tout ce qu'il avait pu faire secrètement. Mais il était rassuré, ayant constaté que votre santé n'avait pas souffert du climat.
«--Et maintenant, me déclarait-il, la première partie de ma tâche est achevée. Je me suis fait une éducation et j'ai conquis une grande fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux assassins du général Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protégé, m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il faut que justice soit faite. Les misérables verseront des larmes de sang sur leur crime avant de mourir. Je vais donc réaliser ma fortune et aller m'établir en France. L'heure est propice. Le gouvernement impérial n'est plus ce qu'il paraît être. A n'examiner que la surface, rien ne s'est modifié. Au fond tout est changé. L'édifice est toujours debout, imposant, superbe, mais il a été sourdement ébranlé, ruiné. Vienne une secousse, et il s'écroule, et il dégringole, et je veux y aider de mon coup d'épaule. Non que je haïsse le régime. Celui-là ou un autre, que m'importe! Mais ce régime protège mes ennemis, et je le jette bas, sûr qu'ils seront écrasés sous les décombres!...
«...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci:
«Réaliser sa fortune.
«Toujours délicate partout, cette opération est particulièrement difficile dans les pays nouveaux, où il n'y a que très peu de capitaux inactifs.
«Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il s'était lancé dans un certain nombre d'entreprises aléatoires, toutes excellentes en elles-mêmes, toutes prospères, mais dont les résultats devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois.
«Et lui, ne voulait pas attendre.
«Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant.
«--Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possède puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entièrement à ma disposition.
«Dans de telles conditions, il devait s'attendre à des sacrifices importants. Il les fit sans sourciller.
«Il avait sur son «run» environ huit mille bêtes à cornes, lui revenant en moyenne à cinquante francs, c'est-à-dire à quatre cent mille francs.
«Il eût pu, en prenant son temps, s'en défaire aisément à raison de cent soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre cent mille francs.
«Il les céda en bloc moyennant neuf cent mille francs.
«Ses moutons, qui valaient quinze francs la pièce comme un sou, ne furent vendus que huit francs et ne lui rapportèrent que trois cent cinquante mille francs.
«Enfin, pour ses droits à son «run», pour les bâtiments, les barrières, pour la _monture_, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup de peine.
«Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas mot deux millions.
«J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si laborieusement gagnée, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme de la trempe de Laurent, fût devenue une des plus importantes de l'Australie.
«Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jérémiades.
«--Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais rêvé! disait-il.
«Et là-dessus, il consentait de nouvelles concessions.
«Il vendait à perte tout ce qu'il possédait d'actions et de valeurs industrielles.
«Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers dans la propriété du puits de la «Misère», dont le rendement avait terriblement diminué, c'est vrai, depuis quelques mois, mais où on pouvait, où on devait même trouver un nouveau filon aussi abondant que le premier.
«--Et malgré tout, me répétait Laurent, que de temps perdu!...
«Il y avait, en effet, près de dix mois qu'il était de retour, quand, un soir, après la Bourse, venant me demander à dîner:
«--C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est vendu, je ne possède plus rien en Australie.
«Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu'à la rigueur on pouvait porter sur soi:
«--Là, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et de Paris.
«--Et tu pars?
«--Lundi prochain, dans quatre jours.
«Cette séparation que je sentais devoir être éternelle, cette fois, m'attristait étrangement, et sa joie, car il était joyeux, ajoutait à l'amertume de mon chagrin.
«Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et je tremblais qu'il n'en sortît pas vainqueur.
«Il devina ce qui se passait en moi, car il me prit la main, et vibrant de cette résolution qui inspire le courage aux plus craintifs:
«--Rassure-toi, mon vieil ami, me dit-il. Voici bientôt un an que tout ce que j'ai d'intelligence, je l'applique à prévoir, pour les éviter, les périls que je puis courir. J'ai évalué toutes les probabilités fâcheuses, et je sais comment parer à toutes...
«--Tes ennemis sont puissants...
«--Je le sais, mais qu'ai-je à craindre d'eux? Tu me répéteras ce que je t'ai dit, que peut-être ils ont pénétré le secret de mon existence, et me font suivre et surveiller. C'est improbable, car en ce cas leur haine se fût trahie par quelque attentat, mais enfin c'est possible. Eh bien! je vais leur faire perdre ma piste. Ce n'est pas avec la malle que je pars. Je prends passage sur un clipper qui se rend à Liverpool, mais qui doit relâcher plusieurs fois en route. A la première relâche, je me déclare mourant et je me fais déposer à terre. Et mon bâtiment parti, j'en cherche un autre. Après cela, qu'on me retrouve si on peut. J'ai tout disposé pour me créer une personnalité nouvelle, sûre et impénétrable. C'est sous le nom de Boutin, que les misérables m'avaient imposé, que je quitte ostensiblement l'Australie. Jamais ce Boutin-là n'abordera en France ni en Angleterre...
«Il frappait gaîment sur son portefeuille.
«--Là sont mes armes, disait-il. Rien n'est impossible à qui peut jeter l'or à pleines mains!
«Et, certes, il le pouvait.
«Je ne lui ai jamais demandé le chiffre exact de sa fortune, il n'a jamais eu l'occasion de me le dire, mais je sais pertinemment qu'il emportait de quatre à cinq millions.
«Les exemples de fortunes pareilles et si rapidement acquises sont rares, même sur cette terre de l'or, mais cependant on pourrait en citer une vingtaine, à Melbourne seulement.
«Les Barclay, les Tidal, les Colt, les Latour et les Davidren se sont trouvés six et sept fois millionnaires en bien moins d'années que Laurent Cornevin.
«Lui, du moins, ne se laissa pas enivrer par la prospérité.
«Jamais il n'oublia qu'il me devait d'avoir pu quitter Talcahuana. Il se souvint toujours que je lui avais prêté les vingt mille francs qui ont été la source de ses richesses.
«Brave et excellent Laurent! Combien de fois, voyant mes affaires moins prospères que les siennes, n'est-il pas venu me dire:
«--Voyons, sacrebleu! associons-nous!
«C'est à une petite propriété que j'ai sur les bords du Murray, que nous passâmes ensemble les quatre dernières journées de son séjour en Australie.
«Il nous était doux, au moment de nous séparer, de repasser les événements de notre vie, et de nous jurer que, de façon ou d'autre, nous nous reverrions...
«Puis l'heure du départ arriva.
«Il me promit que j'aurais de ses nouvelles, il m'indiqua le moyen de lui donner des miennes... Et une dernière fois, sur le pont du clipper, le coeur gros, et des larmes plein les yeux, nous nous embrassâmes..
«C'était le 10 janvier 1869.»
* * * * *
--Et voilà bientôt un an de cela, murmura Raymond, et depuis des mois déjà, Laurent Cornevin devrait avoir entamé la lutte.
Mais M. de Boursonne lui coupa la parole.
--Ah! laissez-moi achever, dit-il.
Et précipitant son débit, il se remit à lire:
* * * * *
«Vous seuls, chers amis, poursuivait Jean, vous seuls pouvez imaginer à quel point m'avait bouleversé le récit de M. Pécheira.
«--Ainsi, me disais-je, au moment où je m'embarquais avec l'espoir de retrouver ses traces à Talcahuana mon père quittait l'Australie... Peut-être nous sommes-nous croisés en route. Peut-être, sans le connaître, l'ai-je aperçu sur la dunette d'un des vaisseaux qui passaient à pleines voiles près du mien!...
«Et qu'est-il devenu? Où est-il à cette heure?...
«Interrogé par moi, et Dieu sait avec quelle anxiété:
«--Tout ce que je puis vous dire, me répondit M. Pécheira, c'est que Laurent Cornevin est arrivé heureusement en Europe.
«--Vous avez eu de ses nouvelles?
«--Oui, une fois. Cinq mois après son départ, c'est-à-dire à la fin de mai, j'ai reçu de lui une lettre datée de Bruxelles. Son voyage avait été très rapide, me disait-il, sa santé était excellente, sa piste devait être perdue, et il avait bon espoir...
«--Il ne vous disait que cela?...
«--Cela seulement. Je vous montrerai sa lettre.
«--Et depuis?...
«--Depuis, rien, plus un mot... Seulement, à votre place, c'est à Paris et non loin de la chaussée d'Antin que je chercherais Laurent.
«Vous l'entendez, mes chers amis. Ici finit ma tâche, et commence la vôtre.
«A vous de poursuivre et d'achever mon oeuvre. A vous d'imaginer quelque système d'investigation qui nous conduise jusqu'à mon cher père.
«Seulement, ô mes amis, soyez circonspects.
«Si nous connaissons le but de mon père, nous ignorons par quels cheminements il espère l'atteindre.
«Efforcez-vous de le rejoindre, mais souvenez-vous que la moindre démarche inconsidérée peut donner l'éveil à ses ennemis, révéler son existence, ruiner toutes ses combinaisons, stériliser ses espérances et peut-être enfin le mettre en péril. Voici qui aidera vos recherches:
«1º D'après les instructions de mon père, M. Pécheira lui adresse ses lettres à Londres, bureau restant, à sir F. T.
«2º M. Pécheira possède une très bonne photographie de notre père; je vais la confier aujourd'hui même à un photographe, et dès qu'il m'en aura tiré quelques épreuves, je vous les adresserai par une voie sûre.
«Maintenant devons-nous communiquer à ma mère et à Mme Delorge le résultat de mes recherches?
«Je ne le crois pas.
«A quoi bon troubler leur vie paisible et leur infliger le supplice de nos anxiétés?
«Puis, il faut tout prévoir. Si nous nous abusions? Si nos ennemis, pendant que nous nous berçons d'illusions décevantes, avaient réussi à supprimer, et cette fois sans retour, mon malheureux père?
«Ne serait-ce pas affreux d'avoir ravivé des blessures presque cicatrisées!...
«Il ne me reste plus qu'une minute, si je veux que cette lettre profite de la malle qui part aujourd'hui, et je l'emploie, mes chers amis, à vous serrer les mains et à vous embrasser de toute la force de ma fraternelle amitié.
«Espoir et courage,
«JEAN CORNEVIN.
«_P.-S._ Ma prochaine lettre vous fixera sur mes intentions.»
* * * * *
--Et c'est tout, fit M. de. Boursonne, comme s'il eût espéré quelque chose encore, et que son attente eût été trompée. C'est tout!...
Puis, après un moment de silence, et soudainement éclairé par une inspiration:
--Ah!... s'écria-t-il, je m'explique peut-être l'attitude de M. de Maumussy, son humilité, ses offres de conciliation.
--Oh!...
--Et pourquoi non? Qui vous dit que M. de Maumussy et M. de Combelaine n'avaient pas pénétré le secret de l'existence de Laurent Cornevin? Tant qu'ils ont pu le faire surveiller, ils ont été tranquilles. Maintenant qu'il a réussi à leur faire perdre sa piste, qu'ils ne savent plus ce qu'il est devenu, ils ont peur. L'Empire chancelle, le pouvoir leur échappe, et c'est à ce moment précisément qu'ils devinent quelque mystérieux danger.... On aurait peur à moins.
Mais à la lettre de Jean était joint un billet de Me Roberjot.
--Voyons ce qu'il pense, dit Raymond.
Et il lut à son tour:
«Après avoir pris connaissance de la lettre de Jean, mon cher Raymond, vous devez être, comme nous, plein d'espoir.
«Oui, assurément, certainement, Cornevin est à Paris, près de nous...
«Mais essayer d'arriver jusqu'à lui serait une insigne folie et une mauvaise action.
«Nous n'avons pas le droit de violenter sa volonté. Si cet homme, qui aime sa famille plus que tout au monde, se prive d'embrasser sa femme et ses enfants, c'est qu'il a pour cela de puissantes raisons.
«Dans mon opinion, qui est celle de tous les gens sensés, la débâcle n'est pas loin.
«Sachons attendre...»
IX
Attendre!...
C'est à cet intolérable supplice que depuis des années Raymond était condamné.
Que toutes les passions tour à tour déchirassent son âme, qu'il haït jusqu'à la fureur ou qu'il aimât jusqu'au délire, qu'il fût écrasé sous le plus sombre désespoir ou enivré des plus merveilleuses espérances, toujours la même obligation fatale lui avait lié les mains.
--Mais cette perpétuelle expectative me tue! s'écriait-il. Heureux ou malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se défendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien! rien!...
C'est d'un air de commisération sincère que le vieil ingénieur considérait son jeune ami.
--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il.
--Eh!... Le sais-je!...
--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas?
--Peut-être.
--C'est-à-dire vous exposer à compromettre cet homme si grand et si bon, cet héroïque confident des volontés de votre père! C'est-à-dire risquer de lui faire perdre en une minute le fruit de dix années de travail et de patience...
--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son oeuvre?
--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en Australie, à six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le dénouement est proche.
Raymond s'était levé et se promenait par la chambre, en proie à la plus violente agitation.
--Le dénouement, disait-il, le dénouement.... Voici des années qu'on me le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je reste à l'affût d'une vengeance qui ne vient jamais.
Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait.
--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le désir de punir les meurtriers de votre père, qui vous presse de retrouver Laurent Cornevin?
--Oui.
--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert était pour quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore que votre hâte d'en finir avec le passé n'est que l'espoir de voir dénouée par Laurent Cornevin une situation qui vous paraît insoluble.
Raymond était devenu fort rouge.
--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il.
Assurément il n'avait pas eu les pensées que semblait soupçonner M. de Boursonne, mais l'intérêt de son amour l'égarait.
Ne se voyait-il pas séparé, pour toujours peut-être, de Mlle Simone? Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misérables qui avaient assassiné le général Delorge!...
Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler à lui-même.
--Je vous livre ma volonté, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez; j'obéirai.
Le vieil ingénieur souriait à demi.
--Peut-être allez-vous encore vous fâcher, répondit-il, car je ne puis que vous répéter ce qui vous a été dit tant de fois: votre devoir est de prendre patience...
--Hélas! le péril de Mlle Simone est pressant!...
--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir. En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone, vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essayé de la flétrir.
--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a déjà trouvée, quelque nouvelle combinaison.
--C'est probable.
--Eh bien!...
--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connaître des cartes de nos adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de Maumussy dans votre jeu!...
Cette idée, lorsqu'elle lui était venue, Raymond l'avait repoussée avec horreur.
--Était-ce possible?... fit-il.