Part 43
--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ouï de pareil! Ah! monsieur Delorge, vous êtes resté malgré moi!... Cela pourra vous coûter cher!...
Imperturbable, Mlle Simone poursuivait:
--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mère tendre et caressante des premiers jours reparut, déployant pour moi ses plus irrésistibles séductions. Être séparée de moi vous désolait, me disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence décousue, vous soupiriez après la douce et paisible vie de famille, et vous prétendiez que, si vous m'aviez à Paris, près de vous, tout changerait.
«Le piège était trop grossier pour m'échapper. Et cependant, je puis bien vous l'avouer à cette heure, j'hésitai longtemps à paraître y donner tête baissée.
«Je me disais qu'à Paris, en tenant votre maison et en réglant la dépense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon père n'a dépensé plus, et son train était celui d'un grand seigneur.
«Quelques mots, échappés à une des amies que vous aviez amenées pour vous seconder, m'éclairèrent à temps. Je vous déclarai donc que rien au monde ne me ferait quitter Maillefert.
«Votre déception dut être terrible, car votre masque tomba, et votre haine, dissimulée jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais, vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu'à tirer de moi pied ou aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce fût quelque chose, et par tous les moyens.
«Vous vous étiez mis à me piller effrontément. Vieux meubles, tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous semblait de bonne prise!--«A quoi cela te sert-il?» me disiez-vous; et vous emportiez.
«Jusqu'à ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer des portraits de nos ancêtres, sous ce prétexte qu'ils lui revenaient à lui, l'héritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre eux étant signés de noms illustres, il les vendrait...
Mme de Maillefert bondit.
--Vous en avez menti!... s'écria-t-elle.
--Pardonnez-moi, ma mère, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont là-haut, cachés...
Et plus vite:
--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits lorsque déjà vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tête de leurs prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour où vous avez accepté la mission que vous remplissez ici? Car votre tournée électorale est payée... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries étaient envahis par la Révolution, on y trouverait votre reçu!...
Livide, comme si tout son sang eût été changé en fiel, la duchesse de Maillefert s'était dressée d'un bloc:
--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte à moi d'en entendre davantage...
Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que l'immense intérêt qu'elle pensait avoir à ne pas laisser seuls ensemble Raymond et Mlle Simone.
Peut-être aussi avait-elle espéré, en restant, arrêter la vérité sur les lèvres de sa fille...
Reconnaissant qu'elle s'était trompée, que c'était inutilement qu'elle s'était condamnée aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond du plus haineux regard, et d'une voix sourde:
--Vous vous obstinez à demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgré moi... soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cède la place. C'est un homme qui vous demandera compte de ce que vous avez entendu...
Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre à coucher.
--Je n'ai pourtant parlé que du passé, prononça Mlle Simone.
Mme de Maillefert s'arrêta court.
--Que voulez-vous dire? fit-elle.
--Qu'il me reste à parler du présent, ma mère...
--Du présent?
--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant à Maillefert, de vos tentatives depuis six semaines...
--Simone!... s'écria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez pas encore!...
La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mère restait.
--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau:
«Le soir même de votre arrivée, m'ayant prise à part, vous me disiez en propres termes, car vous n'en étiez plus à dissimuler l'âpreté de vos convoitises: «Abandonne-nous la moitié de ce que tu as, et en échange nous te rendons le repos.»
«Et vous pensiez que j'aurais hésité, ma mère, sans le serment juré à mon père mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher au prix de toute cette fortune que je possède, pour mon malheur.
«Mais j'ai juré; je vous refusai.
«Il est vrai que vous obtîntes de moi la promesse de vous avancer cent mille francs pour vos débuts à la cour, cet hiver. Il est vrai que je vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fête qui faciliterait votre mission ici.
C'était monstrueux, déjà, ce que Raymond avait entendu, et cependant un secret pressentiment lui disait que ce n'était rien encore.
Il voyait, à la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succéder une inquiétude de plus en plus manifeste.
--Telle était la situation, ma mère, au lendemain de votre arrivée, disait la jeune fille, quand un événement survint qui devait décider, et qui décidera de ma vie...
Elle s'arrêta... Sa voix s'altérait, ses joues s'empourpraient, et ses yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir continuer...
--De grâce, mademoiselle, commença Raymond...
Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant d'une énergie nouvelle, et d'une voix plus forte:
--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait ébloui, qui longtemps m'avait obsédée, dans ses poursuites, de lettres et de déclarations ridicules, qui avait même fini par demander ma main, M. Bizet de Chenehutte m'ayant grossièrement outragée, un inconnu prit ma défense. Cette scène avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure après, elle était rapportée à votre amie Clélie, ma mère, à Mme de Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et que je sus que M. Bizet et mon défenseur devaient se battre eu duel le lendemain matin.
L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait à cette idée d'un jeune homme risquant généreusement sa vie pour l'honneur d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me répéter que rien n'était plus beau qu'un tel dévouement. Bien plus qu'elle, sans en rien laisser paraître, j'étais émue, touchée, reconnaissante. Il était donc un être au monde, une personne qui s'intéressait à la pauvre abandonnée, à la malheureuse Simone...
Rien d'étrange comme la physionomie de Mme de Maillefert.
--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tête!...
--Ce soir-là, continuait résolument la jeune fille, ma prière fut plus longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit. Levée avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux renseignements. A neuf heures, il était de retour. Caché derrière des buissons, il avait assisté au duel. M. Bizet, grâce à l'évidente générosité de son adversaire, n'avait été blessé que très légèrement. Quant à mon défenseur, c'était, me dit Saint-Jean, un des ingénieurs que je savais être depuis quelques semaines aux Rosiers...
Mme de Maillefert eut un éclat de rire nerveux.
--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre fortune!... Demandez-lui donc s'il se fût battu pour une fille sans dot?
Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte.
--Ainsi qu'il n'était que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais vivement connaître cet ami inconnu qui avait pris ma défense, et le remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une invitation.
D'un air révolté, Mme de Maillefert levait les bras au ciel.
--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que vous portez... arrêtez-vous!...
Tristement, la jeune fille hocha la tête:
--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mère, me réduit à cette extrémité douloureuse de défendre mon honneur au prix de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la première fois que mon regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intérieure me dit qu'il comprendrait, celui-là. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur lorsqu'on refusa à mon frère, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa parole... Mais M. Delorge vous avait déplu, et le dernier de vos invités n'était pas parti que vous me reprochiez amèrement de m'être compromise, donnée en spectacle, d'avoir accepté un quadrille après avoir d'abord refusé de danser... Peut-être aviez-vous raison. Je ne sais rien de la vie, j'ai désappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas feindre...
La duchesse de Maillefert trépignait d'impatience.
Il était clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait, qu'elle redoutait quelque chose.
--Après, disait-elle, après!... on m'attend; cette explication ne peut durer éternellement...
--Le lendemain, ma mère, toutes vos idées étaient changées, ou plutôt la nuit vous avait inspiré une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous avait déplu la veille, autant vous le trouviez à votre gré. A vos premières railleries succédaient des éloges qui ne tarissaient pas. Vous vouliez qu'il devînt l'hôte assidu de Maillefert. Vous parliez de l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe disait comme vous, et aussi tous vos hôtes, à l'exception--c'est une justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand déjà mon coeur m'entraînait, c'était une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour, ma mère, où me prenant à part, et m'arrachant mon secret à force de caresses, vous osâtes me dire:
--Eh bien! soit! épouse-le. Partage ce que tu as avec ton frère, et je te donne mon consentement...
Les situations excessives ont ceci d'étrange que ceux qui s'y débattent restent naturels dans l'exception, et gardent quand même un sang-froid relatif, qui est comme la lucidité du délire.
Jetés violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus discerner les conditions anormales où ils se trouvaient placés.
Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes:
--Ainsi, après avoir trafiqué de tout, vous en arriviez à spéculer sur mes plus intimes, sur mes plus chères affections... Pauvre folle que j'étais, je vous avais laissé lire en moi comme en un livre ouvert. Vous aviez surpris à ma stupide confiance le secret des espérances dont je me berçais. Je vous avais avoué qu'en Raymond Delorge il me semblait reconnaître cette âme dévouée dont m'avait parlé mon père mourant. Vous saviez que, songeant à lui, je me disais: «Celui-là, courageusement, acceptera la moitié d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-là, pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'énergie, tandis que je ne peux être que l'abnégation; celui-là nous sauvera tous.»
De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et ému d'une émotion inexprimable:
--Ah! vous m'avez jugé comme je dois l'être... murmurait-il.
Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard:
--Indignée, humiliée, révoltée, je rejetai bien loin jusqu'à l'idée de cette transaction honteuse, de cet abominable marché. Je vous jurai qu'à ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge.
«Vous ne vouliez pas me croire. L'énergie de mes protestations vous faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton dernier mot. Tu réfléchiras. Tu reconnaîtras que mon consentement t'est indispensable. Un jour viendra où tu me le demanderas à genoux, et prends garde que ce jour-là je ne veuille plus te le donner au même prix!...
--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!...
--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener à capituler, vous ne négligiez rien. Dans le temps où vous mettiez à votre consentement d'inacceptables conditions, vous preniez à tâche d'exalter les espérances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parlé, alors! Que n'ai-je su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mère, la montrer telle qu'elle est véritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien à ma soudaine froideur.
«Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'était pas fini. Je sentais que, si vous ne fermiez pas votre porte à M. de Boursonne et à M. Delorge, c'est que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir de triompher de mes résistances, c'est que vous méditiez quelque chose. Et si mes pressentiments ne m'eussent pas prévenue, votre amie, la duchesse de Maumussy, m'eût avertie...
Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrière, et troublée au delà de toute expression:
--Clélie vous a parlé!... interrompit-elle, Clélie vous a dit...
Mais elle s'arrêta court, comme effrayée de ce qu'elle allait dire.
--Quoi?... interrogea la jeune fille.
Et sa mère gardant le silence:
--Je ne sais donc pas tout! prononça-t-elle. Il y a donc quelque chose encore!...
Puis, plus vite, et d'une voix où vibraient toutes ses colères:
--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu'à révolter l'imagination... Qu'une mère bassement jalouse de sa fille l'abreuve d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un frère, follement prodigue, ruine sa soeur et lui arrache jusqu'à son dernier louis... cela se comprend. Qu'une mère et un frère, dévorés de convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer...
«Mais qu'un frère et une mère, lâchement, froidement, méthodiquement, avec une patiente préméditation, s'entendent pour flétrir aux yeux de tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour déshonorer publiquement leur soeur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et ne peut se concevoir!...
La duchesse de Maillefert essayait de répondre, de protester sans doute, mais les paroles expiraient dans sa gorge.
--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait, ma mère, Philippe et vous... Sûrs que je me laisserais briser le coeur plutôt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous n'avez plus songé qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge nécessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma réputation et le serment juré à mon père, je n'hésiterais pas, et que, pour racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre soeur, j'étais la maîtresse de M. Raymond Delorge, et que j'étais enceinte...
Secouée de la nuque aux talons par de véritables convulsions de rage, Mme de Maillefert arrachait à pleines mains les dentelles de son peignoir.
--C'est faux, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, c'est une abominable calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!...
--Vous l'avez dit, interrompit Raymond.
Et marchant sur la duchesse, l'oeil enflammé de colère et les poings crispés:
--Vous l'avez dit, insista-t-il, à Mme de Larchère, qui l'a répété...
--Mme de Larchère en a menti!...
D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence.
--On ne m'a rien rapporté, à moi, ma mère, prononça-t-elle lentement, je vous ai entendue.
--Et vous n'avez pas protesté!... ricana la duchesse.
La malheureuse jeune fille hocha la tête.
--A quoi bon!... répondit-elle. Fallait-il, ma mère, parce que je suis perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'eût-on écoutée, d'ailleurs! Qui jamais eût voulu croire qu'une mère calomniait ainsi sa fille! Je me suis tue. Et si j'ai parlé aujourd'hui, c'est que vous m'y avez forcée. C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connût, vous et moi, avant de nous séparer peut-être pour toujours...
Renonçant à discuter, à se défendre, la duchesse de Maillefert enveloppait d'un même regard atroce Raymond et Mlle Simone.
--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier mot?... Soit! Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui en adviendra...
Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue à la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux...
VI
--Ah! c'est maintenant que je suis perdue! balbutia Mlle Simone d'une voix éteinte, irrévocablement perdue!
Et, épuisée par les émotions de cette lutte inouïe, brisée par tant de violences, anéantie, défaillante, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, cachant entre ses mains son visage baigné de larmes.
--Perdue! répétait Raymond, comme s'il eût prononcé un mot vide de sens, perdue!...
La réalité l'écrasait, terrible, inexorable, et c'est à peine si le malheureux y pouvait croire.
--Quelle femme! murmurait-il, que cette duchesse de Maillefert, quelle femme!...
Le souvenir du dernier regard qu'elle lui avait adressé, en le faisant tressaillir, lui imprima la secousse qui devait lui rendre, avec son énergie, la faculté de penser et de réfléchir. Il comprit que ces quelques minutes qui lui étaient laissées de solitude avec Mlle Simone étaient peut-être le dernier répit de l'implacable destinée, et qu'il fallait en profiter.
S'approchant donc de la jeune fille:
--Mademoiselle! prononça-t-il d'une voix troublée, mademoiselle!...
Elle ne sembla pas l'entendre.
A la voir ainsi effondrée, on eût pu la croire évanouie, morte, sans les sanglots profonds qui, à intervalles inégaux, soulevaient sa poitrine, sans les frissons convulsifs qui, par instants, la secouaient à la briser.
Alors Raymond se penchant vers elle, s'enhardit jusqu'à lui prendre la main:
--Mademoiselle Simone!... dit-il doucement.
Elle le regarda d'un air égaré, comme si elle ne se fût pas expliqué sa présence.
--Vous avez entendu votre mère? poursuivit-il.
L'infortunée tressaillit. Elle revenait au sentiment affreux de la situation.
--J'ai entendu, oui, bégaya-t-elle.
--Mme de Maillefert, reprit Raymond, ne vous pardonnera jamais votre juste, votre légitime indignation... Elle ne me pardonnera jamais de vous avoir entendue, de savoir ce que je sais...
--Jamais!
--Elle voudra se venger...
--Elle se vengera certainement.
--Qui peut savoir à quelles effroyables extrémités la poussera sa haine!...
Tristement la jeune fille hocha la tête.
--Hélas!... murmura-t-elle, qu'ai-je à craindre de pis que ce qui est?...
Après un moment de silence:
--Il n'y a pas à hésiter, reprit Raymond, le temps presse, il faut prendre un parti...
--En est-il donc un à prendre?...
--Peut-être. Si vous aviez confiance en moi...
Elle le regardait d'un air de douloureuse stupeur, ses joues s'empourpraient.
--Mon Dieu! interrompit-elle, après ce qui s'est passé, après ce que j'ai osé dire, moi, devant vous, se peut-il que vous doutiez!... Suis-je donc libre maintenant d'avoir ou de n'avoir pas confiance!...
Raymond croyait entrevoir une lueur d'espérance, et le coeur battant à rompre:
--Alors, s'écria-t-il, au lieu de vous défendre par la seule force d'inertie, attaquez audacieusement. Mme de Maillefert prétend s'emparer de votre capital, refusez-lui jusqu'au revenu...
--Oh!...
--Elle met son consentement à un prix inacceptable, n'est-ce pas? Eh bien! vous, déclarez-lui fermement qu'elle n'aura pas un louis de vous tant qu'elle ne vous l'aura pas accordé.
D'un mouvement brusque, Mlle Simone dégagea sa main de celle de Raymond.
--Je ne ferai pas, je ne puis pas faire cela! prononça-t-elle.
--Ce serait le salut.
--Je n'en sais rien; mais je sais que ce serait répondre à des manoeuvres infâmes par une combinaison honteuse et indigne de nous.
--Avons-nous donc le choix?...
--Non, mais moi, je ne suis pas libre... Mes revenus ne sont qu'un dépôt sacré; ils appartiennent, en réalité, à mon frère et à ma mère; je n'ai pas le droit de les en priver...
Cette lueur que Raymond avait entrevue s'évanouissait.
--Vous n'auriez pas à les en priver, mademoiselle, insista-t-il. Si Mme de Maillefert pouvait croire une minute seulement à la réalité de vos menaces, elle céderait immédiatement...
--Peut-être... Vous ne connaissez pas ma mère...
--Je sais qu'il lui faut de l'argent à tout prix...
--C'est vrai, mais son orgueil et son obstination dominent encore ses convoitises.
--Elle céderait!... murmura Raymond.
Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Simone.
--Et d'ailleurs, reprit-elle, jamais je ne saurais prendre sur moi de proposer à ma mère un tel marché... Vous me croyez plus brave que je ne le suis réellement... Jamais je n'ai opposé à ma mère qu'une résistance passive... J'en suis à cette heure à me demander comment j'ai eu le courage de dire tout ce que j'ai dit...
--Ainsi, reprit Raymond, vous allez rester ici?...
--Hélas!...
--Au pouvoir d'une femme qui vous hait, que nulle considération humaine ne peut arrêter...
--Où voulez-vous que j'aille?...
Une inspiration soudaine, et qu'il crut envoyée par le ciel même, illumina Raymond.
--Écoutez-moi, s'écria-t-il. Cette fortune maudite, cause de tous nos malheurs, vous allez l'abandonner à un homme d'affaires, qui l'administrera et qui en servira les intérêts à Mme de Maillefert...
--Et moi?...
--Vous!... répéta Raymond, vous!...
Et se laissant glisser aux genoux de Mlle Simone, et lui prenant les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour:
--Vous, poursuivit-il, vous prendrez mon bras, et sur l'heure, à la face de tous, nous allons sortir du château...
--Sortir!...
--Oui! Et malheur à qui tenterait de s'y opposer! Je vous conduirai à Paris, près de ma mère, qui est une sainte femme et une femme héroïque, près de ma soeur qui est la meilleure et la plus chaste des jeunes filles, et entre ces deux affections tendres et dévouées, vous attendrez l'heure où vous serez libre de disposer de votre main sans le consentement de votre mère...
Il oubliait tout, le malheureux!
Il oubliait que la veille encore il ne songeait pas sans effroi à ce que dirait sa mère, quand elle apprendrait son amour et ses projets de mariage...
--Cela non plus n'est pas possible! murmura Mlle Simone.
--Pourquoi, grand Dieu?...
--Parce que ce serait donner en apparence raison à ma mère... Parce que les calomnies dont on me déshonore ici me poursuivraient dans votre maison... Parce que Mme Delorge, qui donnerait peut-être asile à la fiancée de son fils, refuserait sa porte à une femme qui passe pour être sa maîtresse...
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'interrompit.
Raymond se dressa d'un bond.
Sur le seuil, une femme de chambre de Mme de Maillefert se tenait debout, qui souriant d'un sourire intraduisible, disait:
--Ah!... pardon! si j'avais su...
--Que voulez-vous? demanda durement Raymond.
--C'est M. le baron de Boursonne qui m'envoie demander à monsieur si monsieur a oublié qu'il l'attend...
D'un geste impérieux, Raymond cloua cette fille sur le seuil.
--Répondez à M. de Boursonne, dit-il, que je descends le rejoindre.
--Cependant, monsieur...
--Sortez!...
Elle sortit après forces révérences. Mais son regard impudent et son sourire équivoque étaient entrés dans l'esprit de Raymond comme des traits empoisonnés.
--Dieu sait ce que va dire cette méchante créature! murmura-t-il.
--C'est ma mère, certainement, qui l'a envoyée, répondit Mlle Simone.
Et laissant tomber ses bras d'un air d'indifférence désespérée: