La dégringolade

Part 42

Chapter 423,784 wordsPublic domain

Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.

Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et cependant prendre sur soi de garder le silence:

--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite. Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de Maillefert.

La duchesse riait toujours de son rire ironique.

--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre frère...

--Je fais plus.

--Bah!

--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes revenus...

--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.

--Mes dispositions ne changeront pas.

--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement, vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...

Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier d'une chaise écoutait...

--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune fille, je vous les ai offerts...

--Lesquels!...

--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à vous le revenu de mes propriétés...

--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!

--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la nue-propriété.

La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.

--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.

--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...

A chaque parole, grandissait dans le coeur de Raymond son admiration pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.

Et ne pouvoir intervenir, cependant!...

--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se laisserait briser avant de ployer...

--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la jeune fille...

Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:

--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone, voulez-vous partager avec votre frère...

--Le capital? Je ne le puis.

--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive, irrévocable, d'un mariage qui vous tient au coeur.

Raymond se sentait chanceler.

--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous l'accorder...

--Défendu!

--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le Christ, entre les mains d'un mourant...

Mme de Maillefert haussait les épaules.

--Toujours les mêmes réponses, dit-elle.

--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...

Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut ébloui comme d'une transfiguration:

--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me souviens...

--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...

Mais elle ne se laissa pas interrompre.

--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite, habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»

«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste, quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le pavé du quai.

«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous, ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et l'autre par tout Paris.

«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.

«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...

«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.

Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût craint de ne pouvoir achever:

«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes, compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes aïeux m'ont légué pur et sans tache...

Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle Simone.

--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.

--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune fille...

Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle poursuivit:

--Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:

«--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse. Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir. Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée, harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur, ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt sacré...

«Sa voix faiblissait.

«--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.

«--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine...

«Je jurai.

«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:

«--Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus... Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert...

Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.

Et suffoquant de rage, l'oeil enflammé, la face pourpre, les veines du cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son fauteuil.

Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:

--Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre conduite.

--Immuable.

--Les propos incohérents d'un mourant.

Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en frissonna.

--Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent que trop l'avenir.

Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir, Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.

--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières, tout est inutile.

--Inutile.

--Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime obstination.

--Je n'espère plus rien.

Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil, d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était perdue. Sa voix rauque semblait un râle.

--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?

--Oui.

Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:

--Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais répondez donc, monsieur!

Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond dominait encore son indignation:

--C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.

C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées sur une chance unique, et elle avait perdu.

Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.

--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de vos admirations.

Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par Mlle Simone.

--Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.

Et marchant sur sa mère:

--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit...

Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un cordon de sonnette.

--Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant. Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même, haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!...

Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.

Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?

Raymond admirait.

--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante, parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.

«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres appréhensions.

«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous avait laissée, il ne restait plus que des débris.

«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?

«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne l'auriez pas pu.

«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez dépensé.

«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur. Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on lui refusait crédit dans le quartier...

--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...

La jeune fille poursuivait.

--Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige. Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient pressants...

«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur valeur les meilleures terres de l'Anjou.

«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses pertes dépassait dix mille louis...

«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire porter vos diamants au Mont-de-Piété.

«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais recueilli que du ridicule ou de la honte...

--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...

--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.

«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché, plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.

«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode, qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe, dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation.

«Si bien que je me demandais quelle mère vous étiez, pour souffrir la conduite de votre fils, et quel fils était Philippe, pour tolérer la conduite de sa mère!...

Épouvanté du choc de ces deux colères, l'une indigne, l'autre, trop légitime, hélas! Raymond était presque tenté d'essayer d'arrêter Mlle Simone...

Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!...

--Ah! je me vengerai! râlait la duchesse, vous me payerez cher cette humiliation!...

Mais loin de paraître s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert redressait plus haut la tête, toujours plus haut, provoquant sa mère d'un regard de défi.

Elle l'avait dit, elle se révoltait, et pareille à l'esclave qui vient de briser sa chaîne, elle semblait incapable de garder aucune mesure.

--Enfin, reprit-elle, après avoir respiré fortement, enfin le jour vint, ma mère, où votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous étiez ruinés, mon frère et vous. Lambeau par lambeau, vos propriétés avaient été mises à l'encan, ce qui vous restait était écrasé d'hypothèques, les usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient crédit, les huissiers assiégeaient votre hôtel.

«Et étourdis de cette ruine, éperdus, en détresse, vous vous débattiez, Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de créanciers.

«C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez pas répondu à une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un matin...

«C'était en hiver, à cette époque, à peu près, et je me rappelle votre surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me disiez:--Comme tu es changée, ma pauvre enfant!...

De sa place, accoudé à la cheminée, Raymond ne perdait pas un tressaillement de la physionomie bouleversée de Mme de Maillefert, et il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente.

--J'étais, en effet, bien changée, poursuivait plus doucement Mlle Simone. Trois mois après la mort de mon père, pénétrée de ses dernières volontés, j'étais venue m'établir dans ce grand château désert, avec ma gouvernante, miss Lydia Dodge, et maître Tardif, le vieil homme d'affaires de notre famille.

«Je n'étais qu'une enfant, j'ignorais jusqu'à la valeur précise de l'argent. J'avais à apprendre le maniement d'une grande fortune territoriale.

«Vous pensez, peut-être, ma mère, que cet exil ne me coûtait pas. Détrompez-vous. Mes goûts étaient alors ceux des jeunes filles de mon âge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les travaux de l'esprit, les récréations délicates et intelligentes, les voyages... Mais j'avais un grand devoir à remplir. J'avais à devenir capable d'être l'intendant des Maillefert.

«Sans arrière-pensée, sinon sans regrets, je rompis avec le passé, et sous la direction de maître Tardif, je commençai à m'initier aux détails sans nombre d'une exploitation agricole.

«Levée avec le jour, vêtue de vêtements grossiers, de toile l'été, de laine l'hiver, je parcourais mes propriétés, visitant les fermiers, comptant avec les métayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux travaux du dehors ou à la réparation des bâtiments. J'apprenais à estimer la valeur des terres, à juger le bétail d'un coup d'oeil, à évaluer le rendement d'un champ, à distinguer les qualités des grains, des vins, des foins, à discuter un bail, à débattre un marché... Si bien que, lorsque maître Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'étais presque un fermier passable...

Arrivée à ce point extrême où la colère ne se peut plus traduire que par d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel.

--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, décidément, est un ange!...

C'était bien l'avis de Raymond, ému jusqu'aux larmes de ce dévouement obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone.

--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma conscience seule j'attendais ma récompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas à me louer des gens de ce pays. Étonnés d'abord de mon genre de vie, et ne pouvant le comprendre, ils essayèrent de l'expliquer par des motifs absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules. Si les uns voyaient en moi l'héroïne de quelque roman mystérieux, les autres me déclaraient un phénomène d'avarice.

--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait Mme de Maillefert...

Mlle Simone haussa le ton:

--C'est vrai, ma mère, poursuivit-elle, j'étais avare, je me refusais sévèrement toute dépense inutile, j'économisais, je thésaurisais... Je vous attendais.

«Vous vîntes, et il doit vous souvenir de ce jour où nous nous revîmes.

«Vous étiez humble, ce jour-là, vous veniez en solliciteuse, et, tremblant d'être refusée, vous m'accabliez de cajoleries.

«Vous ne me parliez pas de ruine complète, mais seulement de gêne momentanée que vous expliquiez par des opérations de Bourse de Philippe, qui avaient tourné mal. Moi, qui savais la vérité, je vous écoutais, silencieuse et triste. Je vous suppliais de réformer, au moins pour un temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que des débris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme on tire une chaloupe des épaves d'un vaisseau.

«Alors, vous m'approuviez de tout coeur, vous me promettiez une réforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient à tout. C'était une somme énorme, le montant de mes économies de deux ans, et ma raison me disait que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos prodigalités. Mais vous étiez ma mère, vous pleuriez en me serrant contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille francs, un soir, en quatre mandats que j'étais allée chercher à Angers...

--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse.

A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir.

Des larmes brillaient dans ses yeux.

--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altérée, ayant été obligée de sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais à vendre, je ne voulus pas vous éveiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une fête de vous trouver un visage riant, on me dit que vous étiez partie... Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets pour votre installation à Maillefert, et vous deviez écrire à Philippe de venir nous rejoindre. C'était vrai, pourtant, vous étiez partie.

«A dix heures, vous vous étiez fait conduire au chemin de fer, me laissant pour tout adieu quatre lignes où vous me disiez qu'une dépêche vous mandait à Paris pour un grand bal de bienfaisance.

«A quinze jours de là, mon frère m'écrivait de lui envoyer vingt mille francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur... J'envoyai les vingt mille francs.

«Le mois suivant, c'était à vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents louis pour donner un acompte à votre couturière...

«Puis, de semaine en semaine, les lettres se succédèrent, tantôt de vous, tantôt de mon frère, dont les prétextes variaient, mais toutes également pressantes, et répétant invariablement: De l'argent! de l'argent! de l'argent!

Obsédée du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par lui tourner le dos, et les jambes croisées, les mains jointes sur le genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvisé qu'elle chantonnait entre les dents.

--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La correspondance ne suffisant plus, vous cherchâtes autre chose, et les lettres de change commencèrent à pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garçons de recette venaient de Saumur et d'Angers, qui me présentaient vos traites d'un air goguenard en me demandant: «Faites-vous honneur?» Je n'osais pas répondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas à reconnaître ma duperie, et que ma fortune entière s'en irait ainsi, petit à petit. Je vous prévins que je ne ferais plus «honneur à votre signature», comme disaient les garçons. Que vous importait! Vous persistâtes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assiégée par les huissiers et accablée de papier timbré...

«Jusqu'à cette époque, du moins, ma mère, Philippe et vous gardiez encore quelques ménagements. Les aigres récriminations, les reproches amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si humble, ma mère, et suppliante, la première fois, je vous vis arriver un matin, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. Vous ne disiez plus: «Je t'en prie,» mais: «Je veux, il faut!...»

«Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'étais laissé arracher les revenus de trois années, j'avais été forcée d'emprunter, j'avais mesuré le danger de nouvelles faiblesses.

«Alors, aux menaces, les ruses succédèrent, plus dangereuses pour moi. Je me vis tout à coup entourée de pièges, circonvenue, étourdie...

«Vous avez su gagner à vos vues des gens de ce pays, dont je ne me défiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils. J'étais une enfant, prétendaient-ils, de conserver tant de propriétés rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour acheter de la rente, je doublais, je triplais même mon revenu. Il me fallut un coup d'autorité pour me débarrasser d'eux.

«Et cependant, fidèle à la promesse que je vous avais faite, tous les mois, régulièrement, je vous faisais remettre dix mille francs...

Mme de Maillefert, évidemment, eût voulu paraître ne pas écouter sa fille, mais à tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot.