Part 38
--Positivement, disait-il à Raymond qui l'avait suivi, je suis trop facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voilà que c'est moi, maintenant, qui suis à leurs ordres...
--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prêts si tôt...
--C'est-à-dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement, comme je suis le maître, il faudra m'obéir tout de même. Et, à partir de demain, tout le monde devra être ici à m'attendre dès huit heures du matin!...
De temps à autre, M. de Boursonne rendait comme cela des décrets terribles, bientôt abrogés par la très réelle bonté que dissimulait son caractère bourru.
Et il ruminait à l'adresse des délinquants une apostrophe comminatoire, lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allongé d'un magnifique cheval, un domestique à la livrée de Maillefert.
Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme.
--Gageons, dit-il à Raymond, que c'est à nous qu'en veut ce superbe gaillard à bottes à revers.
Il ne se trompait pas.
Arrivé à la porte du _Soleil levant_, le domestique arrêta court son cheval, et saluant maîtresse Béru:
--M. Delorge? demanda-t-il.
Raymond s'avança.
--C'est moi, dit-il.
Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied à terre, et tirant de sa ceinture un pli assez volumineux:
--Voilà, dit-il, ce que je suis chargé de remettre à monsieur...
Comme de raison, M. de Boursonne s'était approché.
--Y a-t-il une réponse? interrogea-t-il.
--Non, monsieur, répondit le domestique, déjà remis en selle, et qui ayant salué repartit au grand trot.
Raymond, lui, considérait d'un oeil hagard ce pli que scellait un large cachet de cire parfumée constellée de paillettes d'or. On eût dit qu'il avait peur.
Enfin, il se décida, il brisa l'enveloppe, et en même temps qu'une lettre des billets de banque s'en échappèrent.
--Ah! par exemple!... ne put s'empêcher de s'exclamer le vieil ingénieur.
La lettre, écrite d'une écriture menue, sur un épais papier armorié, Raymond la lut d'un coup d'oeil:
«Monsieur,
«Vous êtes parti hier soir si précipitamment, que nous n'avons pas réglé nos comptes. Nous étions associés, cependant. Après votre départ, j'ai continué de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre, selon mon habitude, j'ai été favorisée d'un bonheur insolent. Je _nous_ ai gagné deux mille huit cents francs et je vous envoie votre part.
«Vous voyez que notre association nous a porté bonheur.
«DUCHESSE DE MAUMUSSY.»
Raymond était devenu livide.
--Oh!... bégaya-t-il. Oh!...
Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispées l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacérer, quand une réflexion soudaine traversant son esprit:
--Maîtresse Béru!... fit-il d'une voix rauque.
--Monsieur?
--Votre curé est un brave homme, n'est-ce pas?
--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur, charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien à lui, se dépouillant pour les pauvres, donnant jusqu'à son linge, jusqu'à ses chemises...
--Eh bien! maîtresse Béru, portez-lui cela pour ses pauvres...
Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il rentra dans l'auberge...
Jamais ébahissement ne se vit plus immense que celui de la maîtresse du _Soleil levant_; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux que ceux qu'elle promenait des billets de banque à M. de Boursonne.
A la fin:
--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter.
Pour être moins évidente, la stupeur du vieil ingénieur n'était pas moins grande que celle de la brave femme.
--Je ne pense pas, répondit-il.
--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter à M. le curé.
--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais avant!... vous permettez, n'est-ce pas?
Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de maîtresse Béru.
--Ah! çà, morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais être obligé de retenir une cellule à Charenton pour mon étourneau? Qu'est-ce que cette histoire d'argent, à présent?...
La lettre qu'il tenait lui eût, pensait-il, tout expliqué, et certainement il eût donné bonne chose pour en connaître le contenu. Mais si ardente, si exaspérée que fût sa curiosité, l'idée ne lui vint même pas de la lire.
Courant, au contraire, après Raymond, il le trouva dans la salle à manger, affaissé sur une chaise, blême, et en train de vider une carafe d'eau.
--Mâtin! lui dit-il, vous êtes généreux, vous!...
--Monsieur, répondit le jeune homme, cet argent me brûlait les mains, je lui donne la seule destination qu'il puisse avoir.
Le bonhomme eut un geste équivoque.
--Soit! dit-il. Seulement, étourdi que vous êtes, en même temps que les billets de banque, vous aviez jeté la lettre à maîtresse Béru...
--Eh! qu'importe!...
--Il importe que c'était la jeter en pâture à l'impitoyable curiosité de tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise.
--Ce n'était en vérité pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait, tout le monde peut la lire...
M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.
Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.
--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées...
--Monsieur!...
--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres fois si pleins de flammes...
Raymond s'était dressé.
--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il.
--Oh!...
--Elle me fait horreur.
--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher...
--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale un jour!...
M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses impressions et de ses conjectures.
Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils attendaient.
--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à rattraper.
Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à son curé.
Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.
En conséquence, le dîner achevé:
--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il.
--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond.
--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares dans ce pays.
--Il me serait impossible de vous suivre...
--Remettons donc la partie à demain, mon cher...
Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait en finir tout de suite.
--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état de vous accompagner.
--Diable! c'est un parti pris, alors.
Le jeune homme garda un morne silence.
--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que pensera-t-on de vous!...
--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus glaciale indifférence, cela m'est bien égal.
Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers retranchements.
--Et Mlle Simone! insista-t-il.
Raymond pâlit.
--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi...
--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur.
Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.
--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi discrets que lui!...
Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes enjambées l'avenue du château.
Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour quarante-huit heures à Angers.
Mais la duchesse de Maumussy restait.
De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la causeuse qui faisait face à la porte.
Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'oeillets rouges, les derniers de l'année.
Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de passion.
Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait, comme le chef-d'oeuvre délicat d'un maître de génie près de l'oeuvre à effets violents d'un charlatan de talent...
Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne:
--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de parole!...
Puis, tout aussitôt:
--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement; qu'est devenu M. Delorge?
--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix plaintive, il est excessivement souffrant.
Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...
Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se retourner l'une vers l'autre.
--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice.
Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait déjà sa découverte.
Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme de Maillefert.
Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de 1869 qu'ils songeaient à se rallier.
Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une préfecture de première classe.
--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.
Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme de Maumussy.
Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:
--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera facilement.
Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de diplomatie.
Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond.
Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie tout entière.
M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine pruderie.
La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de Naples, où elle s'ennuyait fort.
Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français, qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle était duchesse de Maumussy.
Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées à son oreille...
Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir.
Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes.
Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy, le dernier paladin français, disait-on.
Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes sous les charmilles de son couvent.
Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était vieux.
Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable, qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence haletante...
Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance, poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions, qu'elle s'en sentait humiliée...
Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:
--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée! A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à Raymond? Singulière commission.
Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy.
Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de la causeuse.
La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes.
Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des éclairs...
--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...
En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon.
Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir.
En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à Raymond de ses découvertes et de ses conjectures.
Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi bien.
Raymond n'avait ni l'esprit ni le coeur aux confidences. Le malheureux pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner à Maillefert.
Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne pas étendre la main, c'est du courage, cela!...
Si encore il eût été loin!...
Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres, déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du château.
Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé, lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de Boursonne recevait ses paysans, il sortit.
Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de Mlle Simone.
Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez rouge au milieu.
Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux paroissiens.
Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond s'arrêta...
Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris...
Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint.
--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix troublée.
--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.
--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?
--Oui...
--Alors, nous vous reverrons au château?
Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:
--Je vous le demande!... insista-t-elle.
Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:
--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents francs aux pauvres des Rosiers?...
Raymond bondit.
--Vous savez cela!... s'écria-t-il.
--M. le curé l'a dit au prône...
--Quoi! il m'a nommé!
--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous reconnût pas.
Et comme miss Lydia la tirait par la manche:
--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!...
Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant d'un oeil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et glisser à travers les arbres.
Lorsqu'enfin elle disparut:
--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues.
Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au coeur, il eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.
--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il.
C'en était fait, il s'avouait sa défaite.
--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!...
L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait...
Et tandis qu'il regagnait à pas lents le _Soleil levant_:
--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...
Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était formellement interdit de penser au passé.
Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il plaisanta, il rit...
Et lorsque le café fut servi:
--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M. de Boursonne.
Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses yeux:
--Allons! prononça-t-il simplement.
Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus affectueux.
La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:
--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que nous étions ici dans une inquiétude mortelle!...
M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de son «cher Delorge».
--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez énormément.
En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait d'attention que pour Mlle Simone.
Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son teint brillaient d'un éclat extraordinaire.
On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit, étonne, éblouit...
--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou c'est une transfiguration...
Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.
Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la lecture d'un numéro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris.
--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici en nombre, de tailler un petit bac de santé...
La proposition n'était pas heureuse.
Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait pincer les lèvres.
Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence:
--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons plutôt une petite sauterie...
Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui, l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqué_.
--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion de vous rendre utile...
Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il se dirigea vers le piano...
--Jouez-nous un quadrille d'_Orphée aux Enfers_, lui demanda Mme de Maillefert...
Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile...
Mais elle se vit observée, elle accepta...
Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures, absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce qu'il disait...
Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec le jeune duc de Maillefert.
Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place: