Part 37
La réponse était calculée pour fournir à Raymond l'occasion de se mêler à la conversation. Il ne songea pas à en profiter. Il ne remarquait, il ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'était pas parmi les personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui, à son exemple, s'étaient arrêtées.
Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vêtu d'une jaquette gris clair, portant une chemise de couleur à grand col rabattu, coiffé d'un de ces petits chapeaux de feutre à ruban bleu, que l'empereur venait de mettre à la mode. Même, autour de son chapeau, s'enroulait et palpitait à la brise un voile de gaze verte.
Il s'approcha à son tour, et ricanant, selon sa coutume:
--Ainsi, demanda-t-il à Raymond, c'est pour empêcher les inondations, ce que vous faites là?
--C'est du moins un travail préparatoire...
--Très curieux! s'écria M. Philippe, excessivement curieux!
Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le fossé et se trouva dans la prairie aux côtés de Raymond.
A cheval, le jeune duc était encore plus disgracieux qu'à pied. Sa poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bombé. Mais, ainsi que l'avait dit maître Béru, c'était un écuyer consommé, bien qu'il dût surtout à ses chutes sa renommée de sportsman. Il semblait s'être fait une spécialité de tomber, et se vantait d'avoir mesuré de son échine toutes les pistes de France et de l'étranger.
Il manoeuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon à l'oeil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux, les jalons, les chaînes, les piquets, les sondes, demandant des explications à Raymond, s'étonnant de tout, comme l'eût pu faire un sauvage, et répétant toujours:
--Très curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux!
Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entourée de ses hôtes, tenait M. de Boursonne.
--Vos travaux coûteront sans doute très cher, baron? disait-elle.
--Beaucoup de millions, madame.
Elle se tourna vers une jeune femme, très brune et très belle, qui l'accompagnait, et d'un accent attendri:
--Comment, prononça-t-elle, comment un pays ne chérirait-il pas un gouvernement qui dépense tant d'argent pour assurer sa prospérité!...
Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le fossé, lui épargna la fin de la phrase.
--Parole d'honneur, ma mère, disait le jeune duc, il faudra revenir à pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole d'honneur, on n'a pas idée de ça.
--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espère bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs à Maillefert...
C'est à M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est à Raymond qu'elle adressait le plus provocant de ses sourires.
--Tous les soirs, nous faisons un petit _bac_ de famille, ajouta M. Philippe...
La duchesse rassemblait son cheval.
--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce soir...
Et craignant peut-être un refus, elle rendit la main à son cheval qui partit au galop, entraînant tous les autres.
--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir...
Ils étaient loin déjà, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore en face l'un de l'autre, étourdis de surprise et se demandant la signification de ce revirement si brusque.
Était-il possible de l'attribuer au hasard, à un de ces caprices comme il en passe dix par jour à travers les cerveaux fêlés, tels que celui de la duchesse de Maillefert?
Évidemment, non.
Les moindres détails de cette scène rapide annonçaient la préméditation, de même que les conduites pareilles de la mère et du fils trahissaient un plan concerté.
Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine intimité.
Mais pourquoi? dans quel but?
--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond.
Le vieil ingénieur esquissa un geste ironique.
--C'est-à-dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles châtelains compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agréments de notre conversation leurs interminables soirées?...
Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond:
--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien. Maintenant, savez-vous l'idée qui me vient? C'est que Mme de Maillefert songe à vous faire épouser sa fille.
Tout le sang de Raymond afflua à son visage.
--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il.
--Je ne raille, sacrebleu, pas!
--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie.
--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins. Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est à examiner, à creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons l'invitation, n'est-ce pas?
Raymond secoua la tête.
--Je ne sais trop... répondit-il.
M. de Boursonne éclata de rire, et frappant sur l'épaule de son jeune camarade:
--Hypocrite, va! dit-il.
Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hésitait. Pareil à ces chasseurs impressionnables qui vont se mettre à l'affût, et qui, au moment où le gibier arrive sur eux, sont pris d'un éblouissement et ne tirent pas, Raymond était de ces tempéraments nerveux à l'excès qui passent leur vie à invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se décider à la saisir si elle se présente.
Pourtant, au dernier moment, après le dîner, sur les huit heures, quand M. de Boursonne lui demanda:
--Partons-nous?
--Partons, répondit-il en se levant.
C'est dans un salon du premier étage que se tenaient Mme de Maillefert et ses hôtes. C'est là qu'un valet de pied conduisit M. de Boursonne et Raymond dès qu'ils se présentèrent.
A leur entrée, la duchesse se souleva à demi avec une exclamation de plaisir et en battant des mains...
--Vous voilà donc, déserteurs!...
M. Philippe, lui, s'était élancé au-devant d'eux et leur serrait les mains avec effusion, comme à deux amis qu'on revoit après une longue absence.
--C'est, sacrebleu, étrange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que cette mauvaise comédie?...
Raymond, lui, ne pensait à rien.
Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise près de cette jeune dame, si brune et si remarquablement belle, qu'il avait déjà vue, le tantôt, à cheval aux côtés de la duchesse de Maillefert.
Mais il sentit, en même temps, son coeur se serrer, en voyant de quel air de stupeur immense le considérait Mlle Simone.
Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si beaux et son charmant visage étaient comme un livre ouvert où se lisaient ses impressions et ses pensées.
--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mère, se disait tristement Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir...
Cependant, à l'exemple de M. de Boursonne, après avoir présenté ses respects à la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels causaient et riaient près de la cheminée, sur laquelle était posée une cave à liqueurs ouverte.
Au piano, un jeune homme était assis et jouait,--un de ces pianistes qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peignés et fleurent bon la pommade, et qui tout l'été promènent de château en château leur doigté supérieur et leurs airs inspirés, à la recherche de la grande dame qui doit s'éprendre de leur génie et les enlever...
Mais la musique n'était pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi, profitant bien vite de l'entrée de Raymond et de M. de Boursonne:
--Très jolie, cette petite mélodie, dit-il au jeune pianiste; oui, ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en resterons là pour ce soir, hein! n'est-ce pas?...
Sans mot dire, avec la résignation douloureuse et fière du génie méconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette.
--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive des «pontes», nous allons, si le coeur vous en dit, tailler un petit _bac_, un _bac_ de famille, à la papa, pour n'en pas perdre l'habitude...
--Oh! pas de _bac_, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La roulette, plutôt, comme l'autre soir...
--Oui, la roulette, approuva une jeune femme.
--C'est-à-dire que vous espérez encore me dépouiller, ricana M. Philippe, mais n'importe!...
Et sonnant:
--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut.
Jamais idée ne sembla plus lumineuse à Raymond.
Il lui semblait sentir tous les regards arrêtés sur lui avec une expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle Simone, tremblant que son visage ne trahît ce qui se passait en lui.
Le jeu allait être une planche de salut.
Déjà les domestiques avaient apporté la roulette, c'est-à-dire ce cylindre creux qui ressemble à un cadran, et où on fait mouvoir la bille qui décide des coups, puis un grand tapis où étaient dessinés des casiers et des chiffres.
Les préparatifs terminés:
--En place, en place! s'écria M. Philippe; nous gaspillons un temps précieux, comme disait ce pauvre baron Trigault.
Tout le monde avait pris place autour de la table, à l'exception du seul M. de Boursonne.
--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne jouez pas?
--Jamais, madame.
--Très curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...
--Parce que j'ai peur de perdre.
L'aveu parut cynique.
--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse.
--Dame!... oui, répondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la force de sa plaisanterie.
M. Philippe, qui avait déclaré qu'il tiendrait la banque jusqu'à son dernier louis, alignait devant sa place des piles de pièces de vingt et de dix francs.
--Ces discours ne sont pas sérieux, dit-il.
Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue étude, la voix monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin:
--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!...
Le hasard, aidé, à ce qu'il parut à M. de Boursonne, par Mme de Maillefert, avait placé Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune qui avait de si beaux yeux.
Le vieil ingénieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit place à la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires significatifs.
Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre idée du jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de ses conseils...
--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?...
Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement.
--Vous n'avez donc jamais joué à la roulette, monsieur? demanda la dame brune à Raymond.
--Jamais, madame.
La bille s'arrêta.
--Sept, rouge, impair, manque!...
Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu.
--Vous êtes une détestable conseillère, duchesse, dit M. Philippe à la dame brune.
Ainsi, cette dame si jolie, près de qui se trouvait Raymond, était une duchesse. Mais que lui importait! Toute sa préoccupation était d'adresser la parole à Mlle Simone. Il le voulait de toute la force de sa volonté, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une banalité? Il se fût coupé la langue plutôt. Mais alors quoi? Son supplice du bal recommençait.
Et pour comble, il croyait reconnaître que Mlle Simone souhaitait lui parler, qu'elle avait quelque chose à lui dire. A plusieurs reprises, se retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrèrent, et une même rougeur empourpra leurs joues.
--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe.
Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment!
Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en coeur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il eût donné un an de sa vie pour en pouvoir dire autant.
--Mon voisinage ne vous porte décidément pas bonheur, monsieur, murmura la jolie dame brune.
Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien à répondre, rien de rien...
--Je suis donc un être absolument stupide, pensait-il avec une rage concentrée, un idiot, un goîtreux!...
--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui était en veine, échauffons-nous un peu, s'il vous plaît...
La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis.
--Décidément, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez vous décaver, et il va falloir écrire à M. de Maumussy qu'il vous envoie de l'argent...
A ce nom, éclatant là, tout à coup, comme un obus, Raymond eut un éblouissement... Était-ce possible!
Cette femme, près de lui, était-elle vraiment la duchesse de Maumussy!...
--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de l'argent, lui!...
Ainsi, plus de doute.
--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus...
Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait de son cerveau, et c'est mû par un pur instinct machinal qu'il lançait ses mises au hasard...
--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?...
--Nous associer!... s'écria le malheureux avec un mouvement d'horreur...
Et se maîtrisant tant bien que mal:
--Assurément, ajouta-t-il d'une voix défaillante, avec plaisir, avec bonheur...
Il n'avait plus qu'une idée, fuir, fuir... Ah! s'il eût su comment se retirer sans scandale!...
Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le monde, sans doute, aperçu son trouble affreux.
Et lorsqu'à dix heures on servit du thé et des rafraîchissements:
--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingénieur, il faut nous retirer...
La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prétexta un travail urgent, promit de revenir et enfin sortit, entraînant Raymond.
Puis, une fois dehors:
--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras tremble sur le mien...
--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie...
Jusqu'au _Soleil levant_, ils n'échangèrent plus une parole.
Maître Béru les attendait, et apercevant Raymond:
--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apporté pour vous deux lettres de Paris... Les voici.
C'est à peine si d'une voix défaillante il eut la force de balbutier:--Merci!...
Après quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans même songer à saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier.
Maître Béru lui-même fut frappé de ces circonstances.
--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingénieur, qui allumait sa pipe au feu mourant de la cuisine.
--Rien, absolument, répondit le digne homme.
Mais en lui-même et tout en montant à sa chambre:
--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il passé entre mon étourneau et Mlle de Maillefert?...
Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jeté Raymond dans un tel désordre.
--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux... Et lui, à un moment lui a répondu d'une façon étrange!...
Sa pipe était finie, et il en secouait les cendres en frappant le fourneau contre son ongle.
--Peut-être n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacré Delorge est nerveux comme une petite maîtresse. Peut-être dort-il déjà...
II
Non, Raymond ne dormait pas...
A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il s'efforçait de recueillir ses idées.
--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!...
Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un prisonnier sa chaîne.
Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste que soit cette idée.
Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître.
Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il estimait être un devoir sacré.
--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable aventurier!
Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres qu'il venait de recevoir.
Il avait reconnu l'écriture des adresses.
L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot.
Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher.
--Pourtant, il le faut!... fit-il.
Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il lut:
«Cher Raymond,
«L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot, le croient.
«Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié notre existence, sont venus me rendre visite.
«Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme.
«On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a été sur le point d'épouser l'indigne soeur de Mme Cornevin, Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué pour des raisons honteuses.
«Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal.
«Ta soeur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme...
«ÉLISABETH DELORGE.»
--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!...
Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.
«Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition, juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une lettre que je reçois de notre ami Jean.
«Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.»
Jean écrivait:
«Mes chers amis,
«Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en Australie.
«C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la capitale du pays de l'or.
«Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de Talcahuana.
«Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son retour.
«Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un Français nommé Boutin.
«Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain.
«Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque chose me dit que je touche au but.
«Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une oeuvre difficile, s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence, qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort...
«Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt
JEAN CORNEVIN.»
C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa échapper cette lettre.
--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque courage, je ne retournerai plus au château de Maillefert.
Il était, hélas! de ces infortunés que leur imagination cruelle cloue sur des calvaires chimériques, dont la pensée devance les événements, et qui souffrent plus affreusement peut-être des catastrophes qu'ils prévoient que des malheurs réels.
Au matin d'une nuit passée tout entière à se débattre dans les angoisses de la passion, sa résolution était prise.
--Je ne chercherai pas à revoir Mlle Simone, dussé-je en mourir!...
Aussi, lorsqu'il descendit pour déjeuner, soutenu par l'exaltation du sacrifice et par cette amère satisfaction qu'on éprouve à dompter une souffrance atroce, s'était-il composé une contenance dégagée et un visage souriant.
Il s'attendait à mille et mille questions, à de vives attaques, à des plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea pas.
Son attitude, qu'il croyait impénétrable, était démentie par l'égarement de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes.
Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait éclairé.
--Il est évident, s'était dit cet observateur si perspicace, qu'il ne s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose de grave se passe.
Mais c'est précisément parce que telle était sa conviction qu'il se garda bien de revenir sur les événements de la veille.
D'y revenir directement, du moins.
Car il sentait bien chez Raymond une ferme résolution de garder ses secrets.
Seulement, il n'était pas une de ses phrases qui ne fût combinée de façon à amener son «jeune ami» à se découvrir.
Et lorsque, par exemple, il se mit à parler de l'achèvement prochain de ses études entre Tours et les Ponts-de-Cé, c'était pour arriver à dire qu'il faudrait bientôt quitter les Rosiers et aller planter plus loin, dans quelque village de la Loire-Inférieure, le quartier général.
Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait à voir assombrir le visage de Raymond, à cette perspective d'un départ prochain, il n'y lut que de la joie.
--Ah! que ne partons-nous demain! s'écria le pauvre garçon, d'un accent dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité.
Et c'était bien le cri de son âme. Entre Mlle Simone et lui, il eût voulu des obstacles matériels, l'Océan, de ces distances qu'on ne saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse.
--C'est, sacrebleu! à n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne.
Ce n'était pas, il faut le dire, une curiosité banale qui inspirait au vieil ingénieur ce grand désir de pénétrer le secret de Raymond.
Il le connaissait si inexpérimenté de la vie, si loyal et pour cela si disposé à croire à la loyauté des autres, qu'il voyait en lui une de ces dupes privilégiées de tous les intrigants, un de ces naïfs qui tombent dans tous les pièges qu'on tend à leur candide honnêteté.
--Tandis que s'il se confiait à moi, pensait le bonhomme, s'il se laissait guider par mon expérience comme un aveugle par son chien, il se tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!... Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire à son vieux chef.
Cette idée l'agaçait si fort qu'il déjeuna en moins de rien, qu'il se brûla le palais en avalant son café, et qu'il se trouva prêt avant l'arrivée de ses piqueurs.
C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant allumé sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui décoraient la façade du _Soleil levant_, à côté de maîtresse Béru, laquelle, les mains croisées sur son large abdomen, humait la brise tiède d'un des derniers beaux jours.