La dégringolade

Part 36

Chapter 363,761 wordsPublic domain

Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres, échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.

Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de fumée que de lumière.

--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...

Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il l'examina attentivement.

--Parbleu!... fit-il.

--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.

Mais, au lieu de répondre:

--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.

Raymond chercha.

--Oui, répondit-il.

--Quelles?

--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de visite.

--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.

Et s'arrêtant court:

--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?

--Oh! monsieur...

--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par moi le père Boursonne...

--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...

--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain, déclara le vieil ingénieur.

Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:

--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre signalement...

Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en douter.

--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas toutes deux?

M. de Boursonne hocha la tête.

--Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été polie, cette chère duchesse...

--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!...

--Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone... Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser avec d'autres...

--Ah! monsieur!...

--Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur.

Et, redevenu grave tout à coup:

--Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître les douceurs du chat à neuf queues...

Puis plus bas:

--Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille telle que Mlle Simone...

--Eh bien?...

--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie...

Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de Raymond:

--Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle serait ma femme!...

QUATRIÈME PARTIE

LES MAILLEFERT

I

Il était tard lorsque Raymond Delorge se réveilla.

C'était un dimanche, et il avait défendu à maître Béru, le bon hôtelier du _Soleil levant_, d'entrer dans sa chambre, même pour lui annoncer le déjeuner.

Le temps était splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin, si beaux dans la vallée de la Loire, dissipait les dernières brumes et dorait à l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres...

Raymond ouvrit sa fenêtre, et l'air pur, à grands flots, s'engouffra dans sa chambre...

La grande rue des Rosiers était bruyante et animée. La grand'messe venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline.

Cependant, au lieu de se hâter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du _Soleil levant_ avait fait venir de Saumur à son intention.

Les dernières paroles de M. de Boursonne: «Elle serait ma femme», retentissaient encore à son oreille, remplissaient sa pensée et vibraient dans son âme.

--Oui, se répétait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle soit ma femme.

C'est qu'il n'en était plus à batailler avec lui-même, à essayer de s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert.

Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'être entier, qui s'empare despotiquement de toutes les facultés, qui remplit l'existence, et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il possède le plus fortuné ou le plus misérable des mortels.

Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?...

Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait été présenté, ses rougeurs soudaines, ses regards surpris, et comment, tout à coup, sans jamais s'être parlé, ils s'étaient entendus:

--Non, je ne lui suis pas indifférent, se disait-il, tressaillant d'espérance.

Mais presque aussitôt les observations de M. de Boursonne lui revenaient à la mémoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait dû savoir qu'il avait pris sa défense, qu'il s'était battu pour elle avec M. Bizet de Chenehutte, et alors:

--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intérêt sérieux ce qui n'est que l'expression banale, à force d'être naturelle, de la reconnaissance.

Pourtant, comme il se sentait prêt à tout pour conquérir Mlle de Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de Boursonne, à aplanir des montagnes et à combler des abîmes, il s'efforçait d'évaluer froidement ses chances de succès.

Hélas!... elles lui paraissaient autant dire nulles.

Même en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimât, en était-il plus avancé?

Il en savait précisément assez de l'existence des Maillefert pour être persuadé que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir et de toute leur énergie au mariage de Mlle Simone, non précisément avec lui mais avec n'importe qui.

Un mariage n'aurait-il pas ce résultat de les priver des revenus de la malheureuse enfant, qui étaient désormais leur unique ressource?

D'un autre côté, ignorait-il à quelle tâche écrasante Mlle Simone avait voué sa vie? Et il l'estimait assez héroïque pour briser son coeur plutôt que de renoncer à cette oeuvre de veiller sur la maison de Maillefert et de préserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse compromis par les folles prodigalités de la duchesse et par les insanités de M. Philippe...

Et qui était-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer à la main de cette jeune fille si belle, si noble et si riche?...

Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingénieur des ponts et chaussées, sans autre avoir que les maigres émoluments de sa place.

Et ce n'était pas tout.

N'avait-il pas, de même que Mlle Simone, une tâche à remplir, et bien autrement impérieuse et sacrée? Sa vie n'était-elle pas vouée à une oeuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifiée?...

Que dirait sa mère, si elle venait à apprendre son amour, ses espérances, ses projets?

Il lui semblait la voir se dresser en pied, austère comme le devoir, rude comme la vérité, terrible comme le remords.

--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre père assassiné!... Honte sur vous, dont le lâche coeur peut espérer le bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et Combelaine sont encore impunis!...

Et, comme pour exaspérer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable ténacité.

Sa mère, d'abord, Mme Cornevin, qui, après avoir eu cette énergie d'élever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une éducation à la hauteur de ses espérances. Et Léon Cornevin, dont on avait brisé la carrière, mais non l'indomptable volonté. Et Jean encore, qui, en ce moment même, ayant tout abandonné, patrie, amis, famille, s'obstinait à la recherche de son père, à la poursuite de cette lettre décisive que le général Delorge mourant avait dû confier à l'unique témoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin.

Il n'était pas jusqu'à Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme Ducoudray dont la conduite ne fût pour Raymond un cruel reproche.

--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma volonté m'échappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je l'aime!...

Mais l'excès même de son exaltation devait le ramener vite à une plus saine appréciation de la réalité. Comprenant que, s'il restait plus longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se hâta de s'habiller et de descendre.

Dans la grande salle du _Soleil levant_, le vieil ingénieur--pour employer encore une de ses expressions--tenait ses assises hebdomadaires.

C'était sa coutume, depuis qu'il avait établi son quartier général aux Rosiers.

Tous les dimanches, à l'issue de la grand'messe, il envoyait maître Béru lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'Église de paysans des environs.

Et il passait son après-midi à les questionner, avec un art et une patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction.

Il était en train d'écouter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel avait eu ses meilleures terres ensablées, c'est-à-dire stérilisées pour des années, à l'inondation de 1866, lorsqu'il aperçut Raymond qui traversait le vestibule pour se rendre à la salle à manger.

Aussitôt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui l'entouraient, et s'élançant après son jeune ami:

--Vous voilà donc, maître paresseux! s'écria-t-il... Savez-vous qu'il y a plus d'une heure que j'ai déjeuné?...

Mais si mauvaise que fût sa vue, il distingua l'altération des traits de Raymond, et surpris et changeant de ton:

--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?...

--Rien, monsieur; je suis un peu fatigué.

--Vous!... pour une pauvre nuit passée au bal, pour un innocent quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!...

Raymond ne répondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se méprendre à la façon dont il hocha la tête. Aussi, se frappant le front:

--J'y suis! s'écria-t-il. Mlle de Maillefert...

L'entrée de maîtresse Béru, qui apportait à Raymond des oeufs à la coque dénichés de sa main le matin même, coupa la parole au bonhomme; mais dès qu'elle se fut retirée:

--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner à un amoureux cette mine funèbre.

--Hélas!... soupira Raymond.

--Vous avez découvert des obstacles?...

--Insurmontables, oui, monsieur.

Le vieil ingénieur haussa les épaules.

--Voilà bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre époque, héros aimables à qui il faut des sentiers fleuris, sablés de poudre d'or, et qui s'assoient découragés à la première taupinière qu'ils rencontrent.

--Monsieur...

--Taisez-vous! Peut-être m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes réputées inaccessibles. On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas d'avoir escaladé les buttes Montmartre. L'impossible, voilà le but qui me tenterait, si j'avais votre âge. Tel que vous me voyez, je crois aux miracles, j'en ai vu... et la sorcière qui les faisait est aux ordres de tout le monde, elle s'appelle: la Volonté.

Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expérimenté ses théories. Pourtant le visage de Raymond restait morne.

--Que peut la plus indomptable volonté, murmura-t-il, quand on a tout contre soi! Si vous saviez, monsieur....

Il était dans une de ces dispositions d'esprit où les plus chers secrets montent de l'âme bouleversée jusqu'aux lèvres, et si le vieil ingénieur l'eût voulu, il ne tenait qu'à lui de surprendre ce mystère qu'il avait deviné dans le passé de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors qu'à étudier le côté pratique--il disait le côté politique--des projets de Raymond...

--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous dansiez avec la fille, j'ai cédé à la tentation, stupide, je le reconnais, de tourmenter la mère, et que je l'ai tant agacée et persiflée qu'elle doit m'en vouloir à la mort. Conclusion: ni vous ni moi ne serons plus invités au château de Maillefert, et vous voilà séparé de Mlle Simone.

Il tira sept ou huit énormes bouffées de sa pipe, et du sein de l'épais nuage de fumée dont il s'était enveloppé:

--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voilà le problème. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre côté, cherchez...

Point n'était besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit à la torture.

Resté seul, il finit de déjeuner en quelques bouchées, alluma un cigare et sortit.

C'était, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour être libre, seul et plus maître de ses pensées.

Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le conduisit de l'autre côté de la Loire, et lui fit prendre un petit sentier qui le mena justement sur une hauteur d'où il dominait les jardins de Maillefert et une partie du parc.

De là, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les hôtes du château, les amis que la duchesse avait amenés de Paris.

Ils étaient une douzaine, hommes et femmes, et d'après leurs gestes, on pouvait aisément imaginer qu'ils n'engendraient pas la mélancolie.

Pour la première fois, Raymond sentit au coeur l'aiguillon de l'envie.

Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme de Maillefert ne les haïssait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du château lui était peut-être à tout jamais fermée. Il avait droit à une visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il se présenterait, quelque laquais insolent lui répondrait que madame la duchesse n'était pas visible, il remettrait sa carte cornée, et tout serait dit.

Ce qui le consolait un peu, c'était l'absence de Mlle Simone. Il ne la voyait pas dans le jardin. Où pouvait-elle être?

Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement à courir se poster sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il eût besoin de questionner, il fut renseigné par deux paysans qui se croisèrent à dix pas de lui, sur le chemin.

Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait le dos au château de Maillefert, semblait un peu gris.

Apercevant l'autre:

--Ohé! cria l'homme qui avait bu, te voilà, Bruneau!

--Oui.

--Où donc vas-tu, comme ça?

--Au château.

--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle.

--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au monde, à ses fermiers et à ses métayers afin de ne les point déranger de leurs travaux.

--Et qu'y vas-tu faire, au château?

--Porter de l'argent.

L'homme gris ouvrit de grands yeux.

--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu'à Noël.

--C'est vrai aussi.

--Alors?

--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui avancer la moitié du fermage...

--Tiens! tiens!... Et tu consens à cela, toi?

--Je fais mieux. Au lieu de la moitié que demandait la demoiselle, je lui porte le tout.

--Oh! oh!

--C'est comme ça. Et si au lieu d'une année d'avance elle avait besoin de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de même.

--Et que dit de ça maîtresse Bruneau?

--Maîtresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire emprunter pour prêter à la demoiselle, on irait. Maîtresse Bruneau se souvient qu'une nuit qu'elle était malade à ne pouvoir remuer ni bras ni jambes, et que notre petite étouffait d'une angine, et que moi je perdais la tête, la demoiselle est montée à cheval par une pluie battante et est allée à Saumur chercher de la glace que le médecin avait ordonnée.

L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau.

--Tu es une bonne pâte d'homme, toi, dit-il.

--Je m'en vante.

Et ils se séparèrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire.

--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert en soit réduite à demander des avances à ses fermiers? Quelle folie de la duchesse a-t-elle à réparer? quelle nouvelle frasque de M. Philippe?...

Et il se représentait la malheureuse aux prises avec ces incurables prodigues, harcelée, tiraillée, tour à tour suppliée et menacée, condamnée à une lutte de tous les instants.

Certes, il lui avait fallu une énergie de fer pour résister si longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas où, brisée de cet atroce combat, excédée, désespérée, vaincue, elle dirait à ce frère insensé et à cette mère absurde:

--Vous le voulez, soit! prenez tout, dépensez, dilapidez, jetez au vent, et périsse après l'honneur de Maillefert...

C'est avec des tressaillements d'une joie égoïste que Raymond songeait à cette ruine possible de Mlle Simone. Ruinée, il la voyait plus près de lui, et il pouvait avouer son amour sans être soupçonné d'une honteuse spéculation.

Telles étaient ses réflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand, arrivé au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna et se trouva nez à nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel glorieusement portait le bras en écharpe.

--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh bien! vous étiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincères! On ne parle que de vos succès. Vous avez paru et vous avez triomphé. Miracle! La statue s'est animée, ses beaux yeux se sont abaissés tendrement sur vous, elle a parlé, elle a dansé, elle a souri... Oh! je suis bien informé! La duchesse, à ce qu'il paraît, faisait un nez d'une aune.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond.

Et du coin de l'oeil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur de l'eau. Il lui fallait se tenir à quatre, pour ne pas saisir le sieur Bizet et le lancer par-dessus le parapet.

--Allons donc, poursuivait l'intéressant jeune homme, est-ce avec un ami qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se sont coupé la gorge sont liés pour la vie. Voyons, à quand le mariage? Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une déclaration... Elle ne peut plus se dédire... Ah! mon gaillard...

--Salut!... interrompit brutalement Raymond.

Et plantant là M. Bizet stupéfait et mécontent, il s'éloigna à grands pas, comprenant que la colère allait l'emporter.

Pourtant elles ne manquaient pas de vérité, les observations de M. Bizet de Chenehutte.

Dans les petits pays, où tout le monde se connaît, où chacun épie le voisin avec la subtile et patiente curiosité du désoeuvrement, il fait bon mesurer ses démarches, peser ses paroles et surveiller jusqu'à ses regards.

Plus que toute autre, à la fête de Maillefert, Mlle Simone avait été l'objet de l'attention tracassière des invités.

On avait remarqué et noté qu'après avoir résisté aux instances de plusieurs danseurs, elle avait accepté presque sans se faire prier l'invitation de Raymond. On avait étudié le jeu de sa physionomie, guetté l'expression de ses yeux. Enfin, le mécontentement de la duchesse n'avait échappé à personne. Et de tous ces indices, soigneusement recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon qu'ils étaient des amis ou des ennemis des Maillefert.

Encore bien que Raymond ne reconnût guère l'esprit du pays, il avait comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il se disait que tous ces commérages seraient pour la duchesse une raison de lui fermer plus sévèrement sa porte.

C'était aussi l'avis de M. de Boursonne.

--Très certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de nouvelles.

Les poings de Raymond se crispaient.

--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon épée... je le clouerais contre un arbre.

Le vieil ingénieur fronçait ses sourcils.

--Et vous auriez tort, prononça-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorité, il ne faut pas songer à les exterminer. Occupons-nous plutôt de trouver un expédient pour faire notre paix avec le château.

Mais ils n'en trouvèrent aucun, de toute la soirée qu'ils passèrent à fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillère divine, ne leur envoya aucune inspiration.

Raymond était donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs opérations.

Ils exécutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux, à un endroit où la Loire se rapproche du coteau jusqu'à ne plus laisser entre son cours et les carrières qu'une étroite prairie qu'inonde la moindre crue, et un chemin défoncé par le passage continuel de charrettes chargées.

Leur matinée passa vite à commander et à suivre les manoeuvres de leur personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers.

Et, vers les trois heures de l'après-midi, assis sur le revers du profond fossé qui sépare la prairie du chemin, ils se reposaient un moment après leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs s'écria:

--Ah!... voilà Mme de Maillefert et sa société!

Un même mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne.

Ils regardèrent.

A cent mètres d'eux, à un endroit où le chemin tourne d'énormes blocs de pierres moussues, sept ou huit personnes à cheval, jeunes femmes et jeunes hommes, s'avançaient au petit pas.

En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de Maillefert, la taille serrée dans une amazone de drap bleu, ayant sur la tête un chapeau d'homme d'où s'échappaient, dans un savant désordre, les flots de ses cheveux roux.

Arrivée à cinq pas de Raymond et du vieil ingénieur, la duchesse arrêta son cheval, s'inclina légèrement, et de son air le plus gracieux:

--Je vous salue, messieurs, dit-elle.

Puis, s'adressant à M. de Boursonne:

--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron, ajouta-t-elle.

En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil ingénieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intérêts de son «jeune ami», il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gaîment:

--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, répondit-il.

--Et notre belle vallée vous devra une éternelle reconnaissance, baron, si vous parvenez à la mettre à l'abri des ravages de la Loire.

--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade Delorge et moi.