La dégringolade

Part 29

Chapter 293,907 wordsPublic domain

«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec l'extérieur...

«Il les fit, ces quinze jours...

«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:

«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat, il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...

«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...

«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit de me répondre...

«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.

«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.

«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.

«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:

«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt... Demain, j'essaie de m'évader.

«Je frémis.

«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous, courir à une mort certaine et affreuse.

«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation, sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...

«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les vagues... Pas un n'avait réussi.

«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.

«Mais lui, froidement:

«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la justice, me protégera...

«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.

«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie, parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui m'inquiétait.

«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait endurées.

«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.

«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.

«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de l'île du Diable.

«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute d'objections:

«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir. Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle je dois obéir.

«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse ressenties depuis mon arrestation.

«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.

«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer... Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi parlaient de leurs voix!...

«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des intentions de Laurent Cornevin.

«Non, cependant.

«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable des crimes.

«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.

«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens d'exécution.

«Il ne fit pas de difficultés.

«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui consentît à le recueillir.

«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa détermination était irrévocable.

«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.

«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.

«Il y avait lieu, en effet.

«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent, m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...

«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.

«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils, Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.

«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté, destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.

«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les avirons.

«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute mer!...

«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le gagnait.

«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus de conseils ni de remontrances.

«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et aveugle.

«Je me tus et je me mis à l'oeuvre.

«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.

«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.

«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.

«Quelle journée, que cette journée du lundi!...

«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un condamné à mort.

«Lui, était plus que calme, il était gai.

«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et l'avait suspendue à son cou.

«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre ne serait pas mouillée...

«Enfin, le soir arriva.

«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.

«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin, entendant relever les factionnaires:

«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...

«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous sortîmes...

«Quelques précautions étaient indispensables.

«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.

«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.

«Il pouvait être onze heures.

«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.

«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des arbres...

«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.

«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...

«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à l'eau...

«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.

«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix forte:

«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le dépôt qui m'était confié.

«L'émotion m'étouffait.

«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le rappeler!...

«Lui, s'était laissé tomber à genoux.

«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de votre justice, vous me sauverez!

«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le courant.

«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que je perdais...

«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...

«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent, et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais, comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...

«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après! quelle mort!...

«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon, j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de minute en minute devenait plus distinct...

«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...

«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.

«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment le nuage que j'avais aperçu.

«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.

«Cette assurance me donna comme un éblouissement.

«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé de croire.

«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la raison et écrasent l'orgueil de l'homme.

«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?

«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français employait au service de la colonie pénitentiaire...

«Je frissonnai à cette réflexion.

«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...

«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers, pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.

«Et ce n'était pas ma seule angoisse.

«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?

«Je cherchai de l'oeil le radeau.

«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour l'apprécier avec quelque certitude.

«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile d'un oiseau de mer.

«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...

«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des sentinelles et je gagnai ma case.

«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon rang.

«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin! Boutin!...

«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.

«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.

«--Où est votre camarade?

«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.

«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où j'avais suivi le départ de Laurent.

«Mais mon absence avait duré près de trois heures.

«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau avaient disparu.

«C'est le coeur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.

«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.

«C'est ce qui arriva, cependant.

«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du déchargement...

«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits, lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles du Salut.

«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent, avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de la Guyane anglaise.

«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.

«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses enfants...

«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.

«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait absolument me faire dire où il se cachait.

«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.

«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.

«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma case comme une bombe, et d'un ton furieux:

«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.

«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant l'étonnement:

«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.

«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant, et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions particulières Laurent avait toujours été l'objet.

«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.

«Et, comme je protestais que je l'ignorais.

«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.

«--Je ne sais rien, mon commandant.

«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...

«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à marcher devant nous...

«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me conduisit.

«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient découvert.

«A cette vue, je crus que le coeur allait me manquer... Mon pauvre camarade avait-il donc péri!...

«La réflexion m'eut bientôt rassuré.

«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier américain?...

«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau, nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez prise?

«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.

«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année suivante j'eus ma grâce et je me mariai...

«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:

«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...

«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut, avait recueilli un transporté français...

«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.

«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...

«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»

V

La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.

Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:

--Eh bien?...

Ils ne répondirent pas tout d'abord.

Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.

Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions. Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.

--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.

--Tout.

--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?

--Quel?

--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien, le nom du général Delorge...

--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...

--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...

--Il ne l'a pas dit...

--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu lui échapper...

--Jamais...

--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...

Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet, Jean Cornevin.

--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné dans la relation de Nantel...

Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:

--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi, Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de plus que ce qu'il a écrit et signé...

Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:

--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...

--Oh!

--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.

Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et de son frère:

--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en sommes.

«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.

«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.

«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.

«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien; c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le nom de Boutin.

«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.

«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement en possession de la lettre du général Delorge...

Pourtant le front de Léon restait sombre.

--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour moi la preuve de sa mort...

--Oh!...

--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt. Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...

--C'est vrai, mais...

--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il est possible qu'il vive...

Mais Jean n'était pas convaincu.

--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa justice!...

Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du scepticisme désolé de Léon?

C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères, n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.

Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en rien, pour le moment, les conditions de la lutte.

Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge et à Mme Cornevin.

--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent dans le secret. A quoi bon ouvrir le coeur de ces malheureuses femmes à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...

Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir de Léon.