Part 27
Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...
A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés çà et là, on devinait son empressement à se vêtir.
Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en quête de pièces de conviction et de papiers compromettants.
--Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère, nous ne pourrons plus rien pour lui.
C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout d'abord.
Et en apprenant ce nouveau malheur:
--Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'oeuvre de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon:
--Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation insensée!...
Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison à Raymond.
--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous ferait pas tous arrêter et déporter!...
Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que, jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin l'arrestation de son fils.
Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la pauvre femme.
Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas!
Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait tout dit.
Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du délire.
Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter encore.
--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui répondant:
--Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne douterait-on pas de ta justice!...
Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en sanglots...
Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné.
Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle lettre de son maître.
«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en campagne...»
Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le demandèrent à toutes les geôles de Paris.
Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à puits, et plus discret qu'une porte de prison.
--Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...
--C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari, gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.
Son désespoir l'abusait.
Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé au cabinet noir...
Jean écrivait à sa mère:
«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.
«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté. Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.
«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment, je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de toute mon âme...»
Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin, mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.
Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.
Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de soldats, et embarqué furtivement.
Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.
--Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.
Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par leur présence qu'il n'était pas oublié...
Ils arrivèrent trop tard.
Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures...
Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la jetée.
Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle regardait obstinément l'horizon.
Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:
--C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire...
Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant.
Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de coeur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés politiques.
--Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir mon enfant?...
Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice, de tous les points de la France!
On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont l'existence était fort compromise, se taisaient.
Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets procédaient militairement...
Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain.
Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce silence effrayant à force d'être profond.
Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre.
Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne.
Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta.
Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique.
On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche, et cependant l'émotion fut grande.
Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.
On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes déployées, traversaient Paris.
Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles que jamais il ne devait plus en entendre.
Ce jour fut le jour de popularité de son règne...
--Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois...
Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à l'Adriatique.
Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général Espinasse fut tué:
Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:
Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait être signée.
Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies? Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi s'arrêter en si beau chemin?
Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il voyait se ranimer toutes les espérances.
Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale.
Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation.
Le retour ne ressemblait guère au départ.
--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.
Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue.
Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés faibles de notre organisation militaire.
La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la rapidité qu'on s'était promise.
Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils avaient une ou deux fois manqué de munitions.
On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur coeur le souci des rivalités d'ambition.
La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que, sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement terminée sur le terrain...
Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre d'Italie.
Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.
Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup trompé les espérances.
Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui allait être son incurable plaie.
Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait pas avouer sa déconvenue.
Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.
La loi de sûreté générale ne fut point abrogée--c'était une trop bonne arme pour qu'on y renonçât.
Mais, le 15 août 1859, un décret parut au _Moniteur_, où il était dit:
«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont été l'objet de mesures de sûreté générale.»
--Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...
C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas réalisées.
Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane. Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles.
Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été interné à l'île du Diable.
C'est la plus petite des îles du Salut;--elle n'a pas trois kilomètres de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres.
C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions impossibles.
«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer, sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et moitié prisons.»
Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément abattre.
«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.»
Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des disciplines.
Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat.
«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous engraissez!...--Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu, de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne suis parti.»
--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore...
Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement.
Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée, dispensé des appels et autorisé à habiter une case.
Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses souvenirs et exhaler ses espérances.
Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui le tourmentaient depuis plusieurs mois.
Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue exacte» de son habitation.
«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.»
Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient...
L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva.
Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.
Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et n'était pas d'un caractère à solliciter une protection.
C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave nouvelle.
--Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il.
--Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une colonie française et vous m'adressez une telle question!
--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...
Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci...
A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le port.
--Ma maison sera la vôtre, lui dit-il.
C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et sa confiance en l'avenir.
Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28 septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli faire évanouir Mme Cornevin...
--La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou de joie...
Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère...
--Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre femme.
Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.
Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond...
--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre père, Laurent Cornevin, n'est pas mort...
IV
Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il s'abusait.
C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge accueillaient son étrange affirmation.
Ils doutaient.
--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que tu nous dis là?...
De la tête, Jean répondit:
--Oui.
--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...
--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être remises ouvertes à un geôlier.
Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère et de Raymond:
--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre, je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.
«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.
«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.
«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.
«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet aussitôt qu'il l'aurait terminé.
«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.
«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.
«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle toutes sortes de souvenirs...
«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?
«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.
«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:
«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.
«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.
«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.
«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin. Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.
«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été détenus ensemble à l'île du Diable.
«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la France... Mais qu'était-il devenu?
«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.
«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir parlé.
L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.
Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient été victimes.
Mais déjà Jean continuait:
--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...
«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt fois pendant mon séjour à Cayenne.
«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il me disait et de le signer.
«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de faire légaliser sa signature...
«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la lire...
Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier, couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:
«_Sur la prière de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, détenu politique à la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant à Cayenne, j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de_ Laurent Cornevin, _faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la vérité et rien que la vérité_.
«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et conduit à la caserne la plus voisine.
«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait me conduire à Brest.