Part 24
«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse... Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.
Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris. Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.
Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.
Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui fatalement rapproche et associe les scélérats.
Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?
Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa aucun doute à cet égard.
--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...
La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.
--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.
--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.
--Quoi!... malgré cette lettre terrible.
--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à 500,000 francs.
L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.
--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.
--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite elle mande son architecte ordinaire qui accourt.
«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels endroits...
«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite, sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au million pour avoir son autographe.
Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque.
Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action.
Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue:
--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!...
Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette main que lui tendait la noble femme.
Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de l'aimer, non.
Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter, à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine façon.
Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.
Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu. L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.
Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin, deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.
Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.
Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.
Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.
Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa nièce.
Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put prendre sur elle de faire un testament.
--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je sentirai ma fin s'approcher.
Elle ne la sentit pas.
Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une attaque d'apoplexie.
Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage:
--Je suis morte! Élisabeth aura tout.
Presque tout, en effet.
Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.
Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles raisons la déterminaient.
--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir.
C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.
--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même pas ce qu'est devenu son corps.
Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme Delorge et de Mme Cornevin.
Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants.
Non; il n'en était plus ainsi.
Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches en tout cas pour payer des défenseurs.
Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être désormais un soutien.
Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces adversaires avec qui on compte...
L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme Delorge pouvaient devenir des réalités...
TROISIÈME PARTIE
RAYMOND
I
...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et contemplant leurs fils, elles purent se dire:
--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir, l'oeuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans relâche par des bras plus robustes que les nôtres...
Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles avaient fait des hommes...
Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de l'Élysée. On était à la fin de 1863.
Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique ensemble, venaient d'en sortir.
Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.
Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés là où leurs camarades n'en trouvaient pas.
Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs études n'avaient été qu'une longue suite de succès.
C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine et qui ont de la mémoire.
Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait tressaillir en eux de sinistres souvenirs.
--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on prétendit, par M. de Combelaine?...
Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.
Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.
Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir leurs espérances pour l'avenir.
Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents la dramatique histoire de leurs camarades...
Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.
Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs képis et criant à pleine gorge:
--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...
Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi blanc que sa cravate.
«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller continuer leurs études ailleurs.»
Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son mari.
Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...
M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du monde à dissimuler sa satisfaction.
--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.
Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.
Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin. Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes scandaleuses, le champ de bataille des partis.
Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.
--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix leur éternel sommeil.
Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue, peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...
Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux enfants encore.
Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur, qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3, Raymond avec le numéro 9.
Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.
Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le flegme d'un Anglais.
Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme imperturbable, froidement et méthodiquement.
Tout autre était Raymond.
Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante qui remue les foules.
Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement, au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.
Jean Cornevin l'avait bien défini.
--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et la sensibilité d'un enfant.
Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde, qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté.
Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean, le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.
Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en effet, il peignait et il dessinait...
Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'oeil pétillant d'esprit, Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes remarquables, une finesse extrême et une grande ambition.
Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...
Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des frères.
Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine.
Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.
Seulement, que tenter?
Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...
Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre, sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux hommes patients!...
Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait:
--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!...
C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises et une douzaine de condamnés à Lambessa.
Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une série de charges intitulées: le _Panthéon du second Empire_, «dont la méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait frémir d'indignation».
Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier le précoce conspirateur.
--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées...
--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à coup sûr la moindre préoccupation.
--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant atteint son apogée, ne peut plus que descendre.
Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque.
Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III, discernaient des symptômes de dissolution.
L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine.
Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières, les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or.
Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre, dont il ne savait comment se débarrasser.
Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui, en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires des grandes entreprises».
Dame! elle avait fait causer, cette lettre.
--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant.
N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire «à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...»
--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le désintéressement, s'il déserte l'armée!...
L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger.
Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la _Bourse_, au Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.
M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les _Manieurs d'argent_, reçut les mêmes félicitations.
Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales, contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation?
Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train de maison.
Le prix de tout allait croissant.
Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.
Le _Moniteur_ ne cessait de répéter que le nombre des maisons construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies...
Et c'était fort possible.
Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais, divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu.
Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner par n'importe quels moyens.
Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe la nuit et les cafés ne désemplissaient pas.
Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient impraticables aux honnêtes femmes.
Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un superbe défi à la population des faubourgs.
Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le _Times_:
--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux.
Les clairvoyants disaient:
--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est par là que nous périrons.
D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et guettaient avidement l'occasion d'une revanche.
Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers, les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la _Commune révolutionnaire_.
Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire:
--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de ces ennemis de la propriété et de la famille.
Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils Cornevin, s'irritait de cette prudence.
La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de l'enterrement de Lamennais.
Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère... Grand'mère, parlez-nous de lui!...»
Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie...
Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt arrêtés...
Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons, en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au poste, où il avait été consigné.
Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...
La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque inaperçue.
C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le désintéressement...
Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de Lamennais, de Marrast et de Béranger.
Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées.
Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne lui était pas habituel:
--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes témoins...
Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration.
--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié.