Part 22
Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.
Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les marques.
Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle encore d'émotion, se tenait debout près de lui.
--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute changée...
Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable échappée aux mains de l'architecte.
--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.
Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.
--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.
--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse, cette fois...
--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.
Et souriant:
--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...
Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.
--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit être à cette heure dans une terrible inquiétude.
Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.
--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...
--Moi!...
--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable, mais il se repentait...
--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins, d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un coquin au profit de la justice...
Mme Delorge hochait la tête.
--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet homme sa lettre...
--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?... acheva l'avocat.
Et plus vivement:
--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet. C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin. Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale, ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de quel bourbier sort son immense fortune...
C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.
--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...
Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée, interrompant l'avocat.
--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.
Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en disant:
--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire urgente.
Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:
«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville de Paris.»
--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...
--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité: le voilà déjà président d'une commission...
Puis s'adressant à son domestique:
--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.
Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de communication...
De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa raideur et son importance.
Il salua gravement et d'un ton froid:
--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.
Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah!
--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...
--Et qui contient une assez forte somme.
--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au porteur et en billets de banque.
Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:
--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en dessaisir sans un titre qui m'en décharge.
--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.
Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le contenu et eu libella une quittance fort en règle...
--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme Delorge, après le départ du docteur.
Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards et au tremblement de sa voix...
C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.
Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet outrage.
--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.
Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me Roberjot.
--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est un homme de coeur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce n'est que trop certain... Il m'aime!...
XVIII
Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.
L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au dévouement du Me Roberjot, elle se disait:
--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en sera pas moins vengé.
C'était là l'unique pensée qui la soutenait.
Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à l'être le plus faible le ressort d'un géant.
--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.
--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.
Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à la villa de la rue Sainte-Claire.
C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir de salon, qu'elle l'avait reconstitué.
Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée, on eût cru que le général venait de sortir.
Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.
En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée, celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le commissaire de police de Passy.
Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son père...
Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de son mari.
A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général était mis.
Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait l'appétit.
--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait l'effet d'une fosse ouverte...
A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de confidences.
A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son histoire.
Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui ne savait rien du passé.
Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.
Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.
Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la maison et les vêtements des enfants.
Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs livres.
Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.
Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin, n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il faisait beau, il les conduisait à la campagne.
Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.
Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...
Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.
Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.
Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui, où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce et plus facile.
Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille francs.
Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre deux visites par jour.
Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de son coeur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.
Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être pénible.
Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État, exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.
Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient devenues plus rares.
Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était donc Mme Cornevin.
Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.
Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.
C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.
Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez une couturière en renom.
Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait certains détails du métier qu'elle ignorait.
--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge, vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières. Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.
M. Ducoudray approuvait.
--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un riche établissement.
C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet unique témoin de la mort du général Delorge.
Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.
Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des polices européennes.
Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de Jérusalem?...
C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.
Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:
Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.
Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus affreuse misère.
Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une lettre, un billet, un mot...
Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.
--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray son agent principal.
Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui «mouchardent» pour le compte des particuliers.
Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de cent francs uniquement pour s'entendre dire:
--Nous sommes sur la trace!...
Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.
En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.
Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus pénibles déceptions!...
Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son pouvoir, avait agi.
Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir sa soeur et avait tout mis en oeuvre pour l'intéresser à son malheur et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.
Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une grande colère.
--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous, toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?... Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...
Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à réfléchir.
--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations, dit-elle à M. Ducoudray.
--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à âme qui vive.
Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me Roberjot.
--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M. de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez cette vérité...
L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.
--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.
Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces maladroites tentatives de M. Ducoudray.
Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien autres chances de succès.
Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.
En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir de plus en plus.
Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait jusqu'au prince-président.
Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène, avait été une longue ovation.
Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent: _Ave, Cæsar_.
Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un plébiscite avait consacré l'empire.
Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...
M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M. de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M. Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un des médecins de la cour...
--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.
Mais Mme Delorge restait calme et confiante.
--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera terrible... Dieu est juste... Patience!
Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère» par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie, Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer à fonder une dynastie.
Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.
--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces superbes, l'empereur se marie.
C'était vrai.
A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:
«Je me rends au voeu si souvent manifesté par le pays en venant vous annoncer mon mariage...»
--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.
--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba.
Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.
Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient, presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté malgré la petitesse de ses yeux.
Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.
Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.
Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.
L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux représentations de l'Opéra.
Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître, croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et l'empereur.
L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.
Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.
Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse, avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances, mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.
Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé une princesse de Hohenzollern.
--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le droit d'épouser la femme qui lui plaît.
Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui des parents de l'empereur.
On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage avec Mlle de Montijo.