La dégringolade

Part 20

Chapter 203,798 wordsPublic domain

--Pour rien.

C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.

Cependant il ne se permit pas une objection.

Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit à l'avocat en lui disant simplement:

--Voilà!...

L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins.

Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale.

Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la confiance.

--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.

L'avocat fit un effort.

--Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes un service...

--Parle...

--Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre de rente... Elle est sans prix, pour moi...

--Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse particulière avec mes valeurs...

Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit, Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu.

Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être important.

Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu domicile depuis plusieurs années.

Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions répondit:

--M. Verdale est en voyage.

L'avocat ne sourcilla pas.

Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre.

--Depuis quand? demanda-t-il.

--Il est parti ce tantôt vers deux heures.

--Pour longtemps?

C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait Me Roberjot.

--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup.

--Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien cher.

L'hôtelier branlait son chef chauve:

--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander d'un air furieux...

Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher de sourire de cette étrange prévoyance.

--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma parole que je ne suis pas content du tout.

Le gros homme s'inclina.

--Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger, d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui en quinze je serai de retour...

Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat, obstinément rivés sur les siens.

Et voilant son embarras sous un sourire niais:

--Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il.

C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me Roberjot.

Et sans quitter de l'oeil l'hôtelier:

--Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que vous me trompez...

--Oh!

--Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.

Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son serment, et d'un accent solennel:

--M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires déménagent à la cloche de bois si je mens...

--Oh! ne jurez pas...

--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma femme a fait enlever les draps du lit.

Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:

--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le billet de mille francs que voici est à vous...

Un éclair de convoitise brilla dans l'oeil de l'hôtelier.

Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque.

Mais il demeura inébranlable.

--J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr.

Insister eût été inutile.

Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se cachait dans cet hôtel borgne.

Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait immédiatement ordonnée.

Seulement, serait-ce bien prudent?

--Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse manoeuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de recouvrer mes cent vingt mille francs.

Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...

Il n'était plus si accablé.

La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale lui donnait quelque espoir.

--S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat. Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon argent!...

Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se réservait la seule et unique chance qui lui restât.

--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi, je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera à ses trousses...

XVI

A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait à voir clair dans la sienne.

C'était une femme de coeur, mais c'était aussi une femme de tête.

Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact.

Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître combien elle s'abusait.

Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.

Elle n'avait pas désespéré pour cela.

Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle le président et son entourage.

Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard Montmartre.

Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir, Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de l'atteindre.

Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli renversent les plus beaux projets.

Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les dix mille francs qu'il touchait chaque année.

Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions considérables.

Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze cents francs.

Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin, éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année.

Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des maîtres.

Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au coeur. Déjà il avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son travail, les revenus de la maison.

Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait toujours quelque chose.

Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations?

Onze mille livres de rentes, pensait-elle.

Mais elle s'abusait.

M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus de neuf mille francs.

Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de n'y pas songer.

C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray agitaient ces graves questions.

Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme Delorge.

D'une voix très émue donc, car, en vérité, le coeur lui battait plus qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie, destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher ami.

Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses calculs!...

N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration d'une famille.

Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment, expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur si profonde, qu'il en était épouvanté.

--Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez? fit-elle.

Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre.

--Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant...

L'excellent M. Ducoudray était cramoisi.

--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais parler de moi!...

Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des desseins qu'elle poursuivait.

Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...

Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en Espagne que s'était bâtis son vieux voisin.

Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires, elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan de conduite qu'elle devait adopter.

Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue Sainte-Claire?

Non, malheureusement.

Cette habitation lui tenait au coeur, toute palpitante qu'elle était encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.

--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge, que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?...

Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages.

Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine réputation, et dont le prix est relativement peu élevé.

Mais ce n'était là qu'une des faces de la question.

Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas, s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à surveiller M. de Combelaine?

--Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon devoir.

Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.

Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait, calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle.

Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une larme.

Son coeur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était devenue son culte.

Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel coeur et avec quelle joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait. Hélas! ce n'était pas possible.

De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement, et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche, qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement espérer pour neuf cents francs par an.

Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave et d'une chambre de domestique au sixième.

Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il était libre, elle l'arrêta immédiatement.

Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré, qu'elle crut à quelque grand malheur...

--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle.

C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler.

--Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas, dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa carte...

Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut:

VICOMTE DE MAUMUSSY

Elle aussi elle pâlit, comme si elle allait s'évanouir. Que pouvait lui vouloir cet homme?...

Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix étouffée:

--Qu'il monte, dit-elle à Krauss; qu'il monte: je l'attends...

Le vieux soldat était à peine sorti pour exécuter ses ordres, que Mme Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui travaillaient dans la pièce voisine.

Ils accoururent, et rapidement:

--Restez là, près de moi, leur dit-elle, et écoutez.

Ils n'eurent pas le temps de l'interroger.

M. de Maumussy entrait, annoncé par Krauss.

C'était bien lui, correctement vêtu, comme toujours, à la dernière mode, ganté très juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant de la main droite avec une canne légère, et affectant un aristocratique milieu entre la raideur britannique et la légèreté française.

Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des années, la barbe soignée, ses cheveux rares savamment éparpillés sur son large front, la physionomie insolemment bienveillante, l'oeil spirituel et la lèvre moqueuse.

L'attitude spectrale de Mme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles de veuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eût peut-être déconcerté un autre homme que M. de Maumussy.

Mais ce n'était pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine et une autre personne encore l'avaient surnommé «l'imperturbable».

Il s'inclina dès le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui était, disaient ses admiratrices, une de ses grâces:

--Ma visite vous étonne, madame, commença-t-il...

--Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge.

Il salua plus profondément que la première fois; mais, continuant d'avancer jusqu'au milieu du salon:

--Vous l'excuserez du moins, je l'espère, poursuivit-il, lorsque j'aurai eu l'honneur de vous en exposer les motifs.

--Parlez, monsieur.

L'oeil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas à m'asseoir?

Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre:

--C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il.

--Oh! vous saurez abréger, monsieur.

Son premier mouvement, à cette réponse, fut de prendre bravement le siège qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste.

Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutôt qu'il craignit quelque mot terrible qui le forcerait de se retirer.

Il resta donc debout et toujours impassible.

--Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui vous a frappée, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute intelligence et la noblesse de son coeur...

--Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?...

Le vicomte ne sourcilla pas.

--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il, le général a succombé en duel après un combat loyal...

--Personne plus que vous, monsieur, n'a intérêt à le soutenir.

M. de Maumussy hocha la tête.

--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du manche...

--Mon mari était un honnête homme, monsieur...

--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux, aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas, comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une indiscrétion de M. de Combelaine...

Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement, qu'il s'arrêta.

Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une immobilité de glace, il se décida à poursuivre:

--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi, l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée.

«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait sauver le pays.

«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine eut achevé:

«--Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous dénoncer!...

«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis arrêtés, le prince-président livré au bourreau.

«Assurément, on eût perdu la tête à moins.

«Se précipitant donc sur le général:

«--Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas vivant d'ici!

Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge.

--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix sourde...

--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy. Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit salon. D'un coup d'oeil je compris la situation, et je fus épouvanté, moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent, lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait pas consentir.

«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas, ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un lâche assassinat...

--Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine.

--Je vous ai dit l'exacte vérité, madame...

--Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes enfants.

Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique, elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis.

Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de Maumussy l'arrêta.

--Un mot encore, madame.

Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni explications ni discussion, et dit seulement:

--Faites vite, monsieur.

Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.

Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a réussi.

Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus bienveillant:

--Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas survécu...

--Ah!

--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous laisse donc aucune fortune.

--Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache...

Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.

L'impatience le gagnait.

--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.

Puis tout haut:

--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les pénibles nécessités de l'existence...

--Que vous importe, monsieur!...

--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une pension de six mille francs...