Part 19
--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos trois enfants,--nous n'en avions que trois encore à cette époque.
«Ma soeur demeurait au second étage d'une belle maison neuve.
«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit, nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus riche et de plus magnifique.
«Ce n'était pas l'avis de Laurent.
«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du clinquant.
«Au bout de cinq minutes à peu près, ma soeur parut, vêtue d'un superbe peignoir de dentelles...
«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout coeur qu'elle se jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.
«Mes enfants surtout l'étonnaient.
«--Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais rien!...
«Nous n'étions pas chez ma soeur depuis cinq minutes, que déjà je regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos soeurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne, de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement.
«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère les miens.
«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint annoncer que le déjeuner était servi.
«--Ma foi! tant mieux! dit ma soeur. Comme cela nous ne parlerons plus de toutes ces vilaines gens...
«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon.
«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et de porcelaines.
«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon coeur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.
«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient inconnus.
«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée.
«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se forçait à rester calme.
«Et, pour comble, ma soeur ne cessait de remplir ses verres de vins de toutes les couleurs, tout en répétant:
«--Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon? Vous ne buvez pas...
«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus pâles.
«--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.
«Je perdais mes peines.
«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel mets sous une grosse cloche d'argent.
«--Comment! encore! s'écria mon mari.
«Puis examinant ma soeur:
«--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune, pour pouvoir vous permettre tant de dépense.
«--J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment.
«--On vous paye donc bien cher à votre théâtre?
«Elle partit d'un éclat de rire, et dit:
«--Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?...
«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser brusquement en jetant bas la table.
«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard furieux, tandis qu'il disait à ma soeur:
«--Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille adroite.
«J'aurais battu ma soeur.
«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y faisait.
«--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi! L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me faisait une peur affreuse.
«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait, voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance. Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me plaindre...
«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.
«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il n'eut pas paru plus exaspéré.
«--Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien, je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite...
«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.
«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien, mais regardant ma soeur d'un air mécontent:
«--Comment! pas encore habillée! fit-il.
«--Non.
«--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?
«--Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents.
«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.
«--Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller.
«--Plus tard.
«--Tout de suite. La voiture est en bas.
«--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre tyrannie...
«Mais il ne la laissa pas finir.
«--Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette fantaisie!...
«Et saisissant brutalement ma soeur par le haut de sa robe, il la souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans la pièce voisine.
«--Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi!
«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte...
«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent.
«--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.
«Je voulais parler, il m'interrompit:
«--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène les enfants!...
«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos et s'éloigner de moi pour toujours.
«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes craintes.
«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à grands pas, m'entraîna.
«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta.
«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face, il me dit ces seuls mots:
«--Eh bien!...
«Pour toute réponse, je fondis en larmes.
«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des larmes d'une pierre:
«--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme.
«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément:
«--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez ta soeur, de ne jamais chercher à la revoir.
«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:
«--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement, et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne...
La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair qu'elle était presque à bout de forces.
Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait Mme Delorge.
La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit d'un accent plus calme:
--Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma soeur viendrait me visiter.
«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.
«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille, essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...
«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors, renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures.
«--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.
«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas le courage.
«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était nécessaire. Il l'avait ensorcelée.
«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa vie si brillante en apparence, répétant toujours:
«--Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante, c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.
«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se révolter.
«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un accent douloureux:
«--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa place j'agirais comme lui...
«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me dire:
«--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta soeur à la porte de chez toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes...
«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage...
«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait que davantage.
«Assurément, Adèle,--je veux dire: Flora,--n'était pas, n'est pas une méchante fille. Elle a bon coeur, s'attendrit aisément, et son premier mouvement est toujours bon.
«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.
«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer tout à coup.
«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots couverts d'événements graves qu'elle attendait.
«--Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de politique.
«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître.
«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative.
«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait obtenu un bureau de tabac.
«--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma soeur, quand le moment sera venu.
«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée et que je finis par parler à mon mari de nos conversations.
«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête que ma soeur de croire à toutes ces sornettes et que, si par impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le coeur trop haut pour accepter une telle protection.
«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut exaspérée.
«--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor et qui cireraient ses bottes au besoin.
«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma soeur et moi.
«Peu à peu ses visites se firent rares.
«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue, lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que mon mari disparut.
«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma soeur sans Mme Delorge.
«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un seul et même personnage!...
«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...
«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance?
«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle me donna, je me présentai chez ma soeur.
«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue de Douai qu'elle demeure.
«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup plus vaste, au boulevard des Capucines.
«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en grande livrée qui vint m'ouvrir.
«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri:
«--C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner...
«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans doute me pousser dehors, lorsque ma soeur traversa le corridor.
«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier de ses domestiques:
«--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...
«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien, comme de juste, de souffler mot du général Delorge.
«Elle parut consternée.
«--C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu devenir, seule, avec tes cinq enfants?...
«Puis, tout à coup:
«--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on touche aux miens... Attends une minute ici...
«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer, puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion rapide.
«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante:
«--C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas...
«J'avais le paradis dans le coeur en me retirant, et c'est avec une impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des explications...
«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les autres.
«Lorsque je fus admise près de ma soeur, elle n'était plus la même. Elle me parut irritée, embarrassée.
«--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir, sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la police a fait tout au monde pour le retrouver.
«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de mon mari...
«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma soeur, je sortis, sentant bien que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que je le reverrai.
XV
Mme Cornevin avait à peine achevé son récit que Mme Delorge se leva.
Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray:
--Eh bien?... interrogea-t-elle.
L'avocat hocha la tête:
--Lors de la première visite de Mme Cornevin au boulevard des Capucines, répondit-il, M. de Combelaine et Flora n'étaient convenus de rien: de là leur surprise et leur réponse... Le lendemain ils s'étaient entendus. Et du résultat si différent des deux démarches résulte pour moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin...
--Telle a été mon opinion première, approuva Mme Delorge.
--S'il existe, son témoignage subsiste toujours. S'il est emprisonné quelque part, on peut le retrouver.
--Assurément.
M. Ducoudray se dressa.
--Eh bien! je le retrouverai, déclara-t-il, et c'est à cette tâche que désormais je voue ma vie. C'est un drôle de métier que je vais faire, m'allez-vous dire, un métier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si je réussis, je n'en rougirai pas si j'échoue. Servir une juste cause, sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que prétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnête bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel agent de la préfecture?
Mme Delorge ne pouvait être que bien reconnaissante à M. Ducoudray de ses généreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger Me Roberjot.
--Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?...
L'avocat eut un geste de découragement.
--Attendre, murmura-t-il; attendre, et espérer...
Cette réponse, Mme Delorge l'avait prévue.
--J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont parlé, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'après leurs projets, si je sais m'armer de patience...
L'avocat se retira fort troublé...
Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si décevantes un mariage avec Mme Delorge.
--Mais comment se faire aimer d'elle? répétait-il, véritablement désespéré.
Comment?... En vengeant son mari d'abord.
Cette idée, qui le ramenait à sa candidature, devait fatalement lui rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait confié son titre de rente, mais il ne s'étonnait pas trop de ce retard, pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment favorable.
Ce qui n'empêche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui, son domestique lui remit une lettre dont l'adresse était de l'écriture de l'architecte incompris. Ayant brisé le cachet, il lut:
«Ami Roberjot,
«Si, au reçu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat d'amener.
«Et je serai arrêté, jugé et condamné à cinq ans de réclusion, si je ne réussis pas à passer à l'étranger.
«Grâce à un faux, j'ai décidé ton agent de change à vendre le titre entier que tu m'avais confié, et je m'en suis approprié le montant, soit _cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs_.
«C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion se présentait, si belle, si sûre, si facile de gagner en quinze jours de trois à cinq cent mille francs, que je n'ai pas su résister à la tentation... Je te le dis, en vérité, l'occasion est sûre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent.
«Et si tu es assez généreux et assez sage pour ne rien dire, d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moitié de mon gain, c'est-à-dire une fortune...
VERDALE...»
Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.
--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!...
Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le tiers de ce que l'on possède.
Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les amertumes de la perte.
--Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer au bagne!...
Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui demandait:
--Monsieur rentrera-t-il dîner?
Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!
Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.
--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il, tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que la sienne!
Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.
Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et commencer soi-même une sorte d'enquête?
Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce pouvait être que ce faux dont il s'accusait?
Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.
Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement impatienté, eut le temps de réfléchir.
La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un parti.
Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:
«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.»
Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.
L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat.
--Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux, qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition.
Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit:
--Comme cela, ma détermination t'a surpris?
--Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre. Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes raisons...
L'avocat tressaillit.
--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.
--Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?
--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?...
--Parbleu! c'est une pièce de comptabilité.
--Voudrais-tu me la montrer?
Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.
Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:
--Pourquoi? demanda-t-il.
C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me Roberjot.
Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût souhaité.
Il répondit donc du ton le plus indifférent: