La dégringolade

Part 18

Chapter 183,895 wordsPublic domain

L'impatience de Me Roberjot était visible.

--Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le retires... Libre à toi...

--Eh non, entêté, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que précisément je cherche le moyen de t'être utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis rien de tes intentions ni du but où tu tends?

L'avocat ne put s'empêcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui traversa son esprit:

--Ce n'est pas mon secret, déclara-t-il.

L'autre parut stupéfait:

--Ah! il y a un secret! répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion! Et je reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, paraît être le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme d'Eljonsen. Je dis: paraît, parce qu'en réalité il en recueillit un autre, qui justifie toutes les légendes dont sa naissance a été le sujet. Je veux parler de la protection mystérieuse, bien que très apparente, qui s'étendit sur lui, dès son entrée dans le monde, et qui ne lui a jamais fait défaut. Et ce devait être une protection puissante, car elle l'a poussé jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps strictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, ni son mérite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Criblé de dettes, il avait à tout moment recours à des expédients qui frisaient l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du régiment tout autre que lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forcé de donner sa démission, après avoir fait semblant de se brûler la cervelle...

--En quelle année cela?

--Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en cherchant dans la collection de l'_Annuaire militaire_.

--C'est vrai... Continue.

L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il était de fait que l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine naïveté.

--C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine après sa sortie de l'armée est aussi impossible que de relever la piste d'un feu follet...

--Comment a-t-il vécu?...

--D'industrie, donc! Tous les métiers avouables et inavouables, il les a faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue à son secours deux ou trois fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par une femme dont il a été l'amant...

--Flora Misri?

--Précisément... Je vous demande un peu où le dévouement va se nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prêté d'assez grosses sommes, avec première hypothèque sur sa bonne étoile...

L'avocat réfléchissait.

--Et aujourd'hui, voilà cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est inimaginable!...

M. Verdale hochait la tête.

--Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne faudrait pas trop s'en étonner. As-tu jamais conspiré, Roberjot? Non. Eh bien! si tu conspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et dont tu ne te dépêtreras pas le jour du succès.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Rien!... sinon que le prince Louis, notre président aujourd'hui, empereur demain, a beaucoup de connaissances.

Il n'y avait pas à en douter, l'architecte incompris connaissait à fond le sujet qu'il traitait.

--Maintenant, poursuivit-il, le président voudrait peut-être bien n'avoir pas tant eu de «bons cousins». Mais on ne peut pas conspirer tout seul. Et, s'il perdait la mémoire, les petits camarades d'autrefois sauraient bien venir lui dire: «Pardon, j'en étais.» Or Maumussy en était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, et pareillement cette chère baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer près d'une intrigue sans s'en mêler.

Me Roberjot avait espéré mieux.

Il avait eu l'espérance insensée que là, tout à coup, son ami Verdale lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser immédiatement...

N'importe, il n'était pas homme à revenir sur une parole donnée.

--Passons dans mon cabinet, dit-il à l'architecte incompris, et je te remettrai ce que je t'ai promis.

M. Verdale était devenu tout pâle de joie.

--Ah! tu es un ami incomparable!... s'écria-t-il.

Me Roberjot était du mois un ami comme on en trouve peu, car c'était bien la vérité pure qu'il avait dite.

N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa fortune.

Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mérite de sa belle action, qu'il était depuis plusieurs jours décidé à vendre une portion de cette rente pour faire face aux dépenses indispensables de sa campagne électorale.

Cependant c'est de la meilleure grâce du monde qu'il tira de sa caisse et confia à son ami le précieux titre, en ayant soin d'y joindre une lettre où il donnait les ordres à son agent de change.

Me Roberjot étant fort occupé, c'était bien le moins que M. Verdale se chargeât des quelques courses que nécessitait l'opération.

Et certes, il ne songeait pas à s'en plaindre.

C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier qui représentait une fortune.

Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes, n'osant croire à son bonheur, ne pouvant se persuader que véritablement on allait lui prêter sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des millions.

Tandis que maintenant...

Il se jeta au cou de son ami, et le serrant à l'étouffer:

--Va, s'écria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras député... _Tu Marcellus erîs._

XIV

--Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être Combelaine...

Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse activité qu'il s'occupa de sa candidature.

Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant à Mme Delorge.

--Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger son mari...

Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy.

Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte, et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction d'un vieil homme à longue moustache grise.

Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner, lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et accourut vers lui en s'écriant:

--Ah! monsieur Roberjot.

C'était Raymond.

--Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui serrant la main.

L'enfant secoua la tête.

--Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il.

Puis, faisant signe à son jeune camarade:

--Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur.

Léon mit lestement pied à terre et approcha.

Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de gauche.

--C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé.

L'enfant s'inclina.

--Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé.

--Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés.

--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique ensemble.

--Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le général Delorge et mon père...

Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:

--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray.

--Je vous connais de nom, monsieur...

--Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection. Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit y avoir du nouveau...

Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.

Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me Roberjot le fils de Cornevin:

--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là?

--Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.

M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains.

--Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge. Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a une volonté de fer.

Le digne bourgeois soupira.

--Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas?

--Quel frère?...

--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en quelque sorte adopté...

Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.

--C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse! Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir. Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2 Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!...

Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot.

Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en une commune pensée.

Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme Delorge.

Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et tout en le guidant à travers la villa:

--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure. Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de pouvoir me révoltent.

--Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...

Il hocha la tête, et d'une voix sourde:

--Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute. Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de mouchards.

--Oh!...

--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et, nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...

Me Roberjot ne riait pas.

Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules. Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de dormir, était grotesque...

Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver. Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en héros.

--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général Delorge.

Ils arrivaient au premier étage de la villa.

--Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray, ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine de passer...

Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient à trier et à classer des lettres et des papiers.

A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui tendant la main:

--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que son malheur...

S'il est pour un homme de coeur et d'esprit un supplice, c'est de s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus.

--Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour mériter votre reconnaissance...

Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M. Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les remerciements adressés à un autre qu'à lui.

--Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous arrive du nouveau...

--Ah!

--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous avons la presque certitude que sa vie a été respectée.

C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant Me Roberjot ne s'en étonnait pas.

--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.

--Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge.

Et se retournant vers la pauvre femme:

--Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un conseil.

Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la nuque.

Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible; pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix émue:

--Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant, ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne! C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu... Pauvres soeurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.

«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.

«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison, un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de prison pour vol.

«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il me pousse le coude.

«--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la scène...

«Je regarde et je jette un cri.

«--C'est Adèle, lui dis-je.

«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme, et nous lisons:

«_La Fée des Eaux_,--Flora Misri.»

Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et Me Roberjot se l'expliquaient désormais.

Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment, poursuivait:

--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta.

«--Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta soeur...

«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait.

«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates, tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les cheveux.

«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite.

«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta.

«--Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il.

«--Je tâcherais de lui parler.

«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après:

«--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du théâtre.

«Ce qui fut dit fut fait.

«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait indiquée.

«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous disant:

«--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...

«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le laissa seulement pas achever.

«--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage, s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!

«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi, comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde.

«--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour arriver jusqu'à Mlle Misri.

«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui écrire un mot qui lui serait remis à l'instant.

«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa soeur Julie.

«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de l'insolence de la portière, moi bien peinée.

«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser.

«--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait un signe.

«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la main.

«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux soeurs se retrouver ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante, parée, applaudie, se donnant en spectacle!

«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin.

«Mon mari ayant répondu:--Oui.

«--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis chargée par une de nos dames artistes.

«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa disant:

«--Excusez, je vous remercie, je suis payée.

«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette attention de ma soeur.

«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre.

«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à onze heures, pour déjeuner.

«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain, et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux...

Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme Delorge des regards étonnés.

Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait: