La dégringolade

Part 16

Chapter 163,814 wordsPublic domain

--Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours... J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de mon avenir...

Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son cabinet:

--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà de mes espérances...

Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation de l'avocat.

Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:

--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.

Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il eut le bon goût de le dissimuler.

--En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.

--Quoi?...

--Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter patiemment.

Mme Delorge eut un geste désolé.

--Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules, les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées, resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici, lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»

Mais Raymond bondit à ces mots.

--Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela, lorsque je serai un homme!...

L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:

--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!...

Puis revenant à Mme Delorge:

--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que jamais...

--Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...

--Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent. Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant, redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort s'écroule en quelques jours...

Mme Delorge soupira.

--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.

--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin...

Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse femme.

--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où? c'est à nous de le découvrir.

Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était assombri de nouveau.

--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi, je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes d'une revanche terrible.

--Et alors?...

--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour l'intéresser à mes espérances.

--Vous avez fait cela!...

--Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui...

Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta:

--N'était-ce donc pas un devoir sacré?

--Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne...

--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui supposais...

Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:

--Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame! s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et employer, pour lui venir en aide, une main étrangère.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?...

Et plus lentement:

--Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame, vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison...

Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement.

Qu'objecter à de telles raisons?...

L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray.

Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire oublier, patienter, attendre...

Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!...

--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après...

--Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame, et je ne sais si je dois... si je puis...

Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans ses phrases, il hésitait, il balbutiait.

Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives.

La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté le cadavre de son mari...

L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège...

Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à coup, prenant, comme on dit, son coeur à deux mains:

--Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant que je parlerai à votre maman?...

L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite tenir.

--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce que monsieur te demande...

Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris, positivement, pour le plus timide des hommes...

Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance...

Enfin, dès que Raymond fut sorti:

--Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge d'instruction a dû vous lire.

--Il ne me l'a pas lue, monsieur.

--Est-ce possible?...

--Je ne lui en ai pas laissé le temps...

L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété:

--Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge.

Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme Delorge.

--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à M. d'Avranchel communication du dossier...

Me Roberjot hocha la tête:

--C'est inutile, prononça-t-il.

--Cependant...

--Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre.

--Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?...

--Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question toute personnelle, toute privée...

--Quelle?

Positivement le futur tribun rougissait presque.

--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...

--Eh! monsieur, je puis tout entendre!

--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame...

Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de jalousie rétrospective, peut-être.

Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.

--C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement.

--Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot. Cependant...

--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.

Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible mépris:

--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...

--Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine...

--Je le croyais presque dans le besoin.

--En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.

Mme Delorge bondit sur son fauteuil.

--Flora Misri! s'écria-t-elle.

--Oui.

--Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine?

--Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat.

Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire, ne sachant plus ce qu'il disait surtout:

--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.

Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la question.

--Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle.

Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:

--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle est la soeur de la femme de Laurent Cornevin.

Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.

--Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.

--Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin d'être la soeur d'une telle femme.

L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette découverte.

--Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus... Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres pour les desserrer?...

Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.

--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa soeur, Mme Cornevin?...

--Se voient-elles encore?

--Je ne le crois pas...

--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il faudrait tant de précautions, tant d'adresse...

--Oh! la femme de Cornevin est très intelligente...

--Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont soeurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de ce côté...

Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis soudainement:

--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me renseignera...

--La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait rien.

--Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été, dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris...

Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y méprendre, l'expression sincère de sa pensée:

--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne. Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai. Seulement...

Il hésita, et non sans embarras:

--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente...

Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.

--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus, monsieur...

Elle se leva sur ces mots.

Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat...

--Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle.

Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...

--Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir.

Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et explora la rue d'un rapide regard.

C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.

Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand trot.

Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!

Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances extérieures.

Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot.

De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une cliente venue pour le consulter.

Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue:

--Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous, sauvez-moi...

Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée.

Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se reconnaissait plus lui-même.

--Serais-je donc amoureux? se demandait-il.

Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la pose.

Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!... Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui semblait alors nullement ridicule.

Et pourquoi pas?...

Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus élevée?...

Mais tout à coup, il tressaillit.

--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.

Et avec un inexprimable serrement de coeur, il se mit à examiner ses chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait.

On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!... Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines, divinisé par les regrets?

--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver au coeur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui lui livrera ses ennemis!...

Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le comte de Combelaine...

Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions.

Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique.

--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous a permis?...

--Monsieur, il y a là des clients...

--Ils reviendront demain.

--Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de monsieur...

--Qu'il aille au diable!...

Le domestique demeura béant de surprise.

Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.

--J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en affaires et pris pour toute la soirée...

--Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement, j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui parler, M. Verdale...

--Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre...

Mais il s'arrêta court, en se frappant le front.

Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et qui connaissait la baronne d'Eljonsen.

--Faites-le entrer, dit-il.

XIII

M. Verdale était un gros, grand et large homme, avec d'énormes mains velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait à ses yeux, ni d'esprit ni de finesse.

Architecte de son état, il avait obtenu au concours un grand prix qui lui avait valu un séjour de trois ans à Rome, aux frais de l'État.

Il en était revenu avec un portefeuille tout gonflé de plans et de devis, et la résolution bien arrêtée de faire fortune très vite et par n'importe quels moyens...

Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait usé ses bottes à courir après l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'étaient pas sortis de leur carton.

Et il était resté pauvre, et plus que jamais enragé de convoitises...

C'est au collège, à Saint-Louis, où ils étaient dans la même classe, que s'étaient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que cheminant dans la vie par des routes fort différentes, ils avaient toujours conservé des relations.

Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d'une fois M. Verdale, l'architecte incompris, comme il se nommait lui-même, avait eu besoin de son ancien copain, tantôt pour un prêt d'une couple de cent francs, lorsque la gêne était pressante, tantôt pour une consultation, lorsqu'il avait des difficultés avec les rares imprudents qui s'étaient adressés à lui.

Mais ni la misère, ni les procès, ni les déceptions n'avaient altéré sa bonne humeur. Car il était gai, d'une grosse gaîté impudente et vulgaire, et il s'était créé une sorte de langage à part, emprunté à ses souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au répertoire des théâtres à la mode.

Il entra chez son ami le chapeau sur la tête, en brandissant un rouleau de papier, et dès le seuil:

--Qu'est-ce? s'écria-t-il. Tu te fais céler, comme nous disons à la Comédie-Française!... Es-tu déjà ministre?

--Pas encore.

--Mais tu vas être représentant du peuple... si j'en crois la rumeur.

--Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne suis pas encore décidé...

L'architecte éclata de rire, puis d'un air de gravité:

--Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on fait à ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses obligations!... Mais l'hésitation serait un crime: il est grand, il est beau de se sacrifier au salut de la patrie!...

Accoutumé aux façons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il n'en eût peut-être pas bien envie.

--Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous les crapauds et toutes les vipères d'une candidature!... Tu vas essayer d'être nommé représentant.

--Oui.

--De l'opposition, naturellement?

--Tu l'as dit.

--Eh bien! c'est une faute.

--Et pourquoi, s'il te plaît!

--Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait.

L'avocat haussa les épaules.

--Eh bien! nous le déferons, dit-il.

M. Verdale ôta son chapeau.

--Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme.

Puis d'un ton de feinte humilité:

--Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre ce que je te dois...

--Tu penses donc que l'Empire t'enrichira?

--J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes à Paris cinquante mille gaillards qui nous berçons de cet espoir, l'Empire du-re-ra.

--Diable!

--Tous ne réussiront pas, c'est évident, mais moi, je réussirai. L'empereur... je veux dire le prince-président, a des projets grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris de marbre... je lui bâtirai une ville de palais. Il faudra des millions pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche...

Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le savait bien.

--Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire ta cour au président...

--Oh! pas encore; je n'en suis qu'à ses amis. Mais j'avance, j'avance, j'ai des protecteurs à qui rien ne sera refusé. Le président peut avoir tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit qu'on lui ait dit: «Dieu vous bénisse!» quand il éternuait en exil, pour qu'il vous juge des droits à sa reconnaissance...

--Mais ses amis auront-ils aussi bonne mémoire que lui, et ne te renieront-ils pas?...

--Jamais! Je sais où est le cadavre, s'écria vivement l'architecte.

Et tout aussitôt, visiblement embarrassé et contrarié de s'être laissé emporter:

--Quand je dis que je sais où est le cadavre, je veux dire que j'ai reçu assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il une preuve? C'est à moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction de l'hôtel qu'elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j'ai là le plan...