Part 14
--Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi, naturellement, je lui ai prouvé le contraire...
Mme Delorge eut un tressaillement.
--Et alors, qu'a-t-il dit?
--Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main...
--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de se servir du bras droit?
--Il m'a dit que c'était une question réservée...
Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M. Ducoudray lui avait dit de ce juge:
--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...
C'est que sa conviction était absolue, inébranlable.
--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes, répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.
--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon! C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant pis pour nous...
En quoi il s'abusait.
Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise... Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils.
Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre son père?
Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves, démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été commis.
Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas un conseil.
Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot.
Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des messieurs, des journalistes et d'anciens représentants.
--N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai.
Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle d'attente.
Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre ce qui se passait de l'autre côté.
On y discutait fort chaudement.
Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de «résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la liberté, des droits imprescriptibles du peuple...»
Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines et posait les bases de sa candidature...
Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques, et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de l'avoir fait attendre...
A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui en huit jours s'était opérée en lui.
A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie, satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique succédait.
Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il n'avait pas trop mal réussi.
Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son visage d'accord avec ses opinions.
Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité...
De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition!
Il n'y avait que son oeil dont il n'avait pu corriger l'expression, qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses phrases qui sortaient de la bouche...
Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet, et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la parcourir...
Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent.
--Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire...
Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître.
--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Je ne sais, répondit Me Roberjot...
Et après un moment de réflexion:
--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste. Il doit être furieux du coup d'État.
--En ce cas, monsieur, il me semble...
--Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe pour un homme d'une probité antique...
--Que puis-je souhaiter de mieux?...
L'avocat branlait la tête.
--Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns comme cela dans la magistrature...
Mme Delorge sentait son coeur se serrer.
De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme inintelligent, entêté d'opinions préconçues...
--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré d'un enfant...
--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.
Et examinant le jeune garçon, dont l'oeil brillait d'intelligence:
--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M. d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon...
Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son fauteuil:
--Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.
--Je ne suis pas peureux, monsieur.
--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer que les gens qui ont quelque chose à cacher.
Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère, encore plus que pour le fils, qu'il parlait.
--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face. Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement, faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si, ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout, évitez les controverses et les discussions...
C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son fils arrivèrent au Palais de Justice.
Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée:
--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban d'Avranchel vous attend.
Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur... Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés aussi, on a des ménagements particuliers...
Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge d'instruction.
La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau. En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite table où écrivait le greffier.
Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban d'Avranchel...
Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot?
Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une minute, ses yeux mornes et sans expression.
Enfin:
--Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la pauvre femme.
--Oui, monsieur.
--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants, et la date de leur naissance.
Puis se retournant vers son greffier:
--Écrivez, Urbain, lui dit-il.
M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une syllabe.
Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications:
--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi.
Et le jeune garçon ayant obéi:
--Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?
Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se retourna vers elle... mais le juge le rappela:
--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez entendu: parlez.
--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.
--Comment le savez-vous?
--Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche.
--N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher lui-même?...
--Non, monsieur, j'en suis sûr.
--Et pourquoi?...
Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de Me Roberjot.
--J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas, ça me fait trop de mal!»
--Très bien!... Se mettre en garde et manoeuvrer le fleuret du bras droit lui était une cruelle souffrance.
--C'est cela.
Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:
--Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer...
Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.
--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que j'interroge et non vous.
Et revenant à Raymond:
--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en servir...
La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se révoltant:
--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.
--Ah!...
--Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui n'est pas la même chose.
M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers placés sur son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge:
--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives, selon les saisons.
--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire.
--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main droite.
Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette question était, comme on dit au palais, le noeud de l'affaire, et que de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du magistrat.
Se hâtant donc d'intervenir:
--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage, porté à l'ordre du jour de l'armée.
--Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:
«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.»
Mme Delorge eut un geste indigné.
--Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule, descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...
Mais le juge lui imposa silence.
--Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté... Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur.
A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme Delorge.
--Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné, entendez-vous, et je connais l'assassin...
M. Barban d'Avranchel avait froncé les sourcils:
--Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est d'accuser un innocent. La justice n'a rien négligé pour arriver à la vérité, elle la sait, et je puis vous la dire...
S'étant levé sur ces mots, il alla s'adosser à la cheminée, et de sa voix monotone:
--Votre plainte, madame, poursuivit-il, était superflue, il est bon que vous le sachiez. C'est le 1er décembre que le commissaire de police de Passy s'est présenté chez vous...
--Mandé par moi, monsieur...
--Ceci importe peu... Ce commissaire et le médecin qui l'accompagnait ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, la justice était saisie et ordonnait une enquête. Cela paraît vous surprendre. C'est que la justice ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troublés, et tandis que les passions humaines se déchaînent autour d'elle, la justice veille, la main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la tempête...
M. Barban d'Avranchel était tout entier dans cette période prétentieuse.
--En conséquence, madame, dès le 5 je commençais l'instruction de cette mystérieuse affaire, et aujourd'hui, après six semaines d'investigations laborieuses, j'ai soulevé le voile qui la recouvrait.
Il dit, et se retournant vers son greffier:
--Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rédigé pour moi, et que je vous ai donné à recopier avant-hier.
Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et après avoir recommandé sévèrement à Mme Delorge de ne le point interrompre, il lut:
XI
AFFAIRE PIERRE DELORGE
«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations.
«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien représentant.
«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir, le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2 décembre.
«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au palais de l'Élysée.
«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette visite, lui avait paru extrêmement agité.
«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement.
«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures et demie.
«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du général, a été entendu au cours de l'instruction.
«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion.
«Le prince-président ne s'y trouvait pas.
«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en approcha pour les saluer.
«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on lui demanda s'il n'était pas indisposé.
«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses yeux avaient une expression étrange.
«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:--Est-ce que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine n'est pas encore arrivé?...
«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître calme, les plus violents efforts.
«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se mit à parier.
«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux ne quittaient pas la porte du salon.
«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner de la table de jeu.
«On venait d'annoncer le comte de Combelaine.
«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en fût surpris.
«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient on ne pût saisir que des lambeaux de phrases.
«--Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut que nous soyons seuls, face à face.
«A quoi M. de Combelaine répondait:
«--Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va venir.
«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre.
«--Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...
«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne.
«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de Maumussy les y rejoignit...
«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose de la scène.
«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait:
«--Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons!
«M. de Combelaine répondait:
«--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.
«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer, s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre...
«Le général avait comme perdu la tête.
«--Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...
«--Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc, puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...
«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...»
--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est l'assassin!...
Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever l'interruption.
Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:
«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte de Combelaine quittèrent précipitamment le salon.
«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.
«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy.
«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits.
«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi.
«--Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je vais arranger cela.
«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est décisif, insista pour descendre.
«--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins...
«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils descendirent ensemble...
«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M. de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite.
«--Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le grand vestibule.
«--Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin.
«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant à la main son épée nue.
«--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!...
«--Quoi?...
«--Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et il est tombé sans pousser un cri...
«--Où?...
«--Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière.
«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.
«--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un homme plus désespéré.
«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être.
«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il venait de rendre le derni er soupir...»
* * * * *
Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait.