La dégringolade

Part 13

Chapter 133,810 wordsPublic domain

--La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques paroles, c'est lui qui les a recueillies...

Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant d'avant, étincelaient.

--Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de son témoignage...

Et d'un ton de menace véritablement effrayant:

--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!...

Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.

--Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que vous... Notre malheur est semblable...

--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie, vous...

Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:

--Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi. Mais j'ai des enfants...

--J'ai des enfants aussi...

--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en aurais pas le courage!...

De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme Delorge.

Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures indicibles de cette infortunée?...

Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:

--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien. Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié pour les vôtres.

Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une tristesse navrante:

--Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop bonne...

Il était clair qu'elle ne croyait pas.

Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.

Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:

--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et comme le mien...

Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la situation.

--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à l'oeil... Comptez sur moi...

La malheureuse ne doutait plus.

Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant les mains:

--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de bontés.

--Qui sait? fit Mme Delorge.

Et d'un ton pensif:

--Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et le vôtre!...

D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'oeil enflammé de haine et toute vibrante d'énergie.

--Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice soit faite...

Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se jurait.

M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à l'heure.

--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître de moi!...

C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois encore Mme Delorge de ne rien tenter.

Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des Saussayes, chez le docteur Buiron.

Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut.

--Madame Delorge!... s'écria-t-il.

Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale.

Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément:

--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été assassiné.

Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement:

--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...

Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.

Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait pressentir quelque chose de semblable.

--Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges...

Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était rouge et animé.

--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous. Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures. Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...

Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible d'ironie et de mépris de Mme Delorge.

--Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du 2 décembre n'eût pas réussi?...

--Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!...

Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds joints dans la boue:

--Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis? Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés...

Mme Delorge s'était levée.

--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.

--Oui, madame.

--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin que je laisse à votre conscience.

Et elle sortit... Son coeur se soulevait de dégoût.

--Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...

Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée, et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait autrefois plaidé une affaire pour le général.

Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien posé dans le monde, assez riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée naissante.

Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui jusqu'alors l'avait bien servi.

Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard de l'opposition.

Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté, il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.

C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle lui eut exposé la situation:

--Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge...

Elle le regardait d'un air de stupeur.

--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez donc déjà entendu parler, monsieur?

A plusieurs reprises il baissa la tête:

--Oui.

Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison d'espérer.

--On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore.

--On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire...

--Vous le devez, monsieur.

Il parut se recueillir, et lentement:

--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé...

--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!

--Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres... très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé son épée au travers du corps...

Mme Delorge s'était levée.

--Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu inventer et répandre une telle infamie?

--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque jour circulent dans Paris!

--Quelles sont les autres versions, monsieur?...

--D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel, dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait, disait-on, disparu du cabinet du président de la République.

Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme Delorge.

--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant. Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux...

Me Sosthènes Roberjot hochait la tête.

--Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui consente à insérer votre lettre.

Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une haine implacable tous les nouveaux gouvernements.

C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais il avait aussi des actionnaires.

Bref, il ne pouvait rien.

--Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...

Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet.

X

Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacité_;

Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue;

Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du jour et l'heure du dépôt;

Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête.

Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile.

Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du général Delorge.

Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.

Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition.

Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à la justice.

Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.

Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle.

--Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la figure bouleversée.

--Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice...

Mme Delorge rougit légèrement.

Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche.

--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et je priais un huissier de m'annoncer...

Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait de sa personne le pivot de tous les événements...

Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de l'interrompre.

--On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup: «Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais, répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...»

Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin.

Elle doutait presque du témoignage de ses sens.

--Vous avez répondu cela!... fit-elle.

--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi, je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de peur de m'y être fourré...

M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur son compte.

Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge:

--Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi, pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance, répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement: «Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,» ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce que je disais était aussitôt couché sur le papier.

Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du juge...

Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon.

--Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis froidement: «--Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots: «--Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «--Il suffit, déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «--Ce qui m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait le sourcil. «--Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «--Commencée, répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied: «--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.--Rien, répondis-je, toujours goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure qu'il est...»

Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...

Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de son corps d'un air désolé:

--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton menaçant: «--Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «--Monsieur Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais coupable!...» En moi-même, je pensais: «--Farceur!... ça se dit, ces choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace me fit frémir, et quand je l'eus signée: «--Vous pouvez vous retirer, me dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que nous avons l'oeil sur vous...» Je saluai... et me voilà.

Mme Delorge s'était levée.

Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:

--Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal jugé...

Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:

--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'oeil sur moi... Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...

Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux, jusqu'à ce que tout à coup:

--Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2 décembre...

Il se faisait tard, cependant...

Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa obstinément.

--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à Montmartre.

S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...

Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine.

Vite il courut la porter à Mme Delorge.

--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre?

Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni remords...

--Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la vérité, selon que vous inspirera votre conscience...

--Madame peut être tranquille.

--Surtout, ne vous laissez pas intimider.

--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon général soit puni.

Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il partit pour le Palais de Justice.

Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et abattu.

--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui attendait son retour avec une anxiété fébrile.

--Presque rien...

--Avez-vous parlé de l'épée?