Part 12
Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot.
C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture.
Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler, dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière.
Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne, infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit sinistre, une batterie d'artillerie.
M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés. Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.
Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière.
Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata.
Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes les directions...
Ce ne fut qu'un éclair...
Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse, enragée, brisant tout, renversant tout...
--C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants...
Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces de sa tête, lui coupa la parole...
Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le parquet.
Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre, défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant dans l'appartement une glace et une pendule...
Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant:
--Fermez les fenêtres!... fermez partout!...
Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et de feu...
Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.
Puis plus rien.
Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder.
Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux.
Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés.
Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs femmes, deux ou trois enfants.
Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt balles.
Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient...
Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien vite rentraient.
Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir reparaître successivement aux croisées de tous les étages.
--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille de son ami, ils vont venir ici...
L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse la porte d'entrée, puis des cris impérieux:
--Ouvrez, ou nous enfonçons!...
Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement, furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires, lançant des coups de baïonnette sous les lits.
Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.
--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous supposer...
Mais le soldat semblait exaspéré.
--On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il faut que ceux qui ont tiré se retrouvent...
M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence.
Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur.
--C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!... Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu, nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous, ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes... Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin, ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une terreur panique...
Il n'acheva pas.
Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il s'élança dehors...
M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face, consternés, silencieux...
Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de cette morne stupeur.
Il était fort pâle et avait un bras en écharpe.
Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il avait été blessé légèrement.
--Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se relèveront pas.
Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements:
Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de tapis.
Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et de sa fille.
Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre.
Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel de Castille.
L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.
Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.
Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé du peloton d'exécution plusieurs ouvriers.
Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M. Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'oeil droit, le second plus grièvement à la cuisse.
Il ajoutait certains détails caractéristiques.
En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en batterie en leur criant:
--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...
Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de nouvelles des autres quartiers de Paris.
Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe n'avait eu qu'à paraître pour vaincre.
Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute une armée!...
Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide.
--Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une persistance idiote.
Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.
--J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne craignais plus rien!
Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.
Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur la façade des maisons des ombres fantastiques.
Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.
Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du punch.
Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre.
Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues désertes:
--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins lorsqu'il y en a tant?...
Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez lui, de passer chez Mme Delorge.
Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.
--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant.
IX
L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois...
Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.
Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé, veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine, maisons et magasins demeuraient fermés.
Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule afflua de nouveau...
De distance en distance des groupes se formaient devant de larges couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la veille des mares de sang.
On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine.
Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les rassemblements étaient le plus compacts.
La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur, trente-cinq ou quarante cadavres.
C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard, n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux.
--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus douteux.
Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé.
Il n'hésita pas...
Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait une récompense, lui répondit par plus de sept millions de _oui_ contre moins de sept cent mille _non_.
Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges...
Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un oeil plus inquiet que M. Ducoudray...
C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme.
Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le dos, timide et l'oeil toujours aux aguets.
Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son existence d'un poids intolérable.
Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'oeuvre les commissions mixtes, ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se sentait glacé jusqu'à la moelle des os.
--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...
Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée.
Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la résignation.
--Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée, répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement...
Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre sa vengeance à des jours plus prospères.
Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à lui imposer silence.
A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien.
Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice.
--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour l'oublier.
Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en grippe.
Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au coeur!
--Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un entêtement aussi ridicule!...
Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.
Cependant, elle ne lui en voulait pas...
Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait pas d'arrêtés.
Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour déposer une plainte en règle au parquet.
Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement.
Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu, aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle.
Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la mort du général...
Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray était allé chez lui?...
Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour la prier de venir lui parler...
C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss porter sa lettre à Montmartre.
Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire.
M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours à pareille heure.
N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:
--Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame.
Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!...
--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...
Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas reparu.
Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et d'angoisses mortelles.
Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante de cette humble intérieur si brillant de propreté.
Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait s'être retiré de son visage.
Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues...
Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était tari, il n'avait plus que le souffle...
Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son visiteur.
--Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle.
Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous terre.
--Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...
La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin, et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse:
--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier...
--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.
Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les plus contradictoires.
Mais qu'importait à Mme Delorge!...
Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait asseoir près d'elle Mme Cornevin:
--Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans nouvelles de votre mari?...
--Toujours, madame...
--Avez-vous du moins essayé de vous en procurer?
--Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...
--Quoi?...
--Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue... rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine, côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son mari... Le mien n'y était pas...
Mme Delorge frissonnait.
--Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est mort?
--On me l'a dit.
--Qui?
--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...» me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies, j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée, on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en avait aucun du nom de Cornevin...
Mme Delorge se taisait, réfléchissant.
Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire que son mari avait succombé dans la lutte.
Aussi, après un moment:
--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?
--J'en suis presque sûre...
--Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique?
--C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec les autres dans des sociétés secrètes...
--Qui vous a dit cela?
--Un de ses chefs...
--Vous êtes donc allée à l'Élysée?
--Oui, madame, plusieurs fois.
A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte l'affirmation de ce chef.
Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude:
--Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers Mme Delorge.
Elle ne lui répondit pas.
Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc avec une visible émotion qu'elle poursuivit:
--A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt qu'à un de ses chefs.
--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui qui était son plus grand ami.
--Eh bien?...
--C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je déjeune avec lui...
--Et quelle est son opinion?...
--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser immédiatement si un supérieur s'était trouvé là...
M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'oeil, et en même temps:
--Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils.
--Grollet ne me les a pas répétés...
--Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge.
--D'un duel?...
--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme aurait été tué?...
--Non...
Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas possible.
Elle ne savait rien...
Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet unique et suprême espoir de connaître la vérité.
--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait chargé?
--Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là...
--Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi.
--Oh! je l'avais compris...
--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette commission si urgente!...
--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille que voici.
--Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre?
Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.
--Qui donc a été tué? interrogea-t-elle.
--Mon mari... le général Delorge.
--Ah! mon Dieu!...
Un profond silence suivit.
Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin.
--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?...
--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M. Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions.
Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur: