La Defaite des Sauvages Armouchiquois par le Sagamos Membertou et ses alliez Sauvages, en la Nouvelle France, au mois de Juillet dernier, 1607

Part 2

Chapter 22,464 wordsPublic domain

Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu Ce peuple deffiant les a tot recogneu. Soudain les messagers volent par la campagne Pour le monde avertir, d'estre au guet, & veiller Avant que l'ennemi les vienne reveiller. Peuples de tous côtez à grand troupes s'amassent Tant qu'en nombre les flots de la mer ils surpassent. Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point Car il sçait le moyen de prendre bien à point. L'ennemy, qui tout fier, voyant son petit nombre, Se promet l'enlever si tot que la nuit sombre Dessus la terre aura etendu son rideau. Membertou cependant approche son vaisseau Du port de Choüacoet, où la troupe adversaire L'attendoit de pié-quoy, pour sçavoir quelle affaire Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé Ses gens derriere un roc, & s'estoit avancé, Afin de reconoitre & le port & la terre Qu'il vouloit ruiner par l'effort de la guerre. He, he, ce fut le cri duquel il appela Tout ce peuple attentif qui ferme attendoit là. Yo, yo, fut repondu. Puis apres il demande S'il pourroit seurement & sa petite bende Traiter avecques eux, & amiablement Vuider le different qui a si longuement L'un & l'autre troublé & reduit en ruine Tandis que l'appetit de vengeance les mine Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper Celuy qui plus fin qu'eux les venoit entrapper, Disent que librement de la rive il s'approche Et ses gens qu'il avoit laissé devers la roche: Qu'ils n'ont plus grand desir que de voir une paix Solidement entre eux établie à jamais, Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissance Leur facent part des biens dont il ont abondance, Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir, Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir. Membertou reçoit l'offre, & quant & quant otage, Envoyant un des siens par echange au rivage, Puis recule en arriere, & va ses gens revoir Qu'il trouve grandement desireux de sçavoir En quelle volonté ces peuples cy estoient, Et si à quelque paix encliner ils sembloient. Le Prince Souriquois ses suppots abordant D'un visage joyeux il les va regardant, Disant: Ils sont à nous: la farce s'en va faite; C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite; Et leur conte amplement ce qui s'estoit passé, Au surplus (ce dit il) pensons de les surprendre, Et en ce faict ici gardons de nous meprendre. Quand nous sommes partis le conseil a esté De leur faire present des biens qu'avons porté. Et avec eux troquer de nostre marchandise, Afin que l'homme feint soit pris en sa feintise. Nous irons donc par mer la moitié seulement; Le surplus en deux parts ira secretement Rengeant le long du bois en bonne sentinelle Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle: Lors ils viendront charger, & nous seconderont, Et tant que durera le jour ils frapperont Sans mercy, sans faveur, & sans misericorde, Afin qu'icy de nous long temps on se recorde. Outre nostre querele il y a du butin, Ils ont du bled, des noix, de la vigne, & du lin, Tous ces biens sont à nous si nous avons courage, Et si voulons avoir leurs femmes au pillage Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or, Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose) A prendre son quartier tout son peuple dispose, Et ceux-là qu'il cognoit à la course legers Il les fait essaier les terrestres dangers. Ainsi Memembourré dispos à la poursuite Est fait le general d'une troupe d'élite, Medagoet d'autre part hardi aux grands exploits Choisit de tout le camp les plus forts & adroits. Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere Attendit que l'Aurore eust epars sa lumiere En tout son horizon: & lors que le Soleil Eut esté reconduit en lieu de son reveil Il met la voile au vent, tirant droit à la place Où desja l'attendait cette grand'populace, Où estant arrivé, partie de ses gens A descendre apres lui se monstrent diligens. Il salüe les chefs de cette compagnie, Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie. Puis offre les presens dont j'ay fait mention, Lesquels furent receus en jubilation, C'estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises Mais quand il fallut voir les autres marchandises, Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas, Des trompes y avoit dont on ne sçavoit pas L'usage, ni la fin du mal qu'elle convoient. Les autres cependant dans le bois attendoient Soigneusement l'appel qui avoit esté dit, Quand Membertou voulant etaller son crédit, Il convoque ce peuple, puis embouche une trompe, Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe. Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes, Et se trouvant garni de masses, & poignars, D'arc, fleches, coutelas, de picques, & de dars, Il en saisit ses gens, & chacun d'eux commence Sur l'heure à chamailler sans grande resistence. Ils en font grand massacre & cependant du bois Arrive le surplus criant à haute voix He, he, Oukchegouïa, & parmi la melée Se voit incontinent cette troupe melée. L'Armouchiquois voyant que de luy c'estoit fait S'il ne remedioit promptement à son fait, A ce dernier besoin pense de se defendre Plustot qu'à la mercy de ceux ici se rendre. Ils estoient la pluspart ja de couteaux armez Que de porter au col ils sont accoutumez, Mais ces armes bien peu leur servirent à l'heure. Car Membertou muni d'une armure plus seure, D'un bouclier de bois dur, & d'un bon coutelas, Ainsi que le trenchant d'une faux met à bas L'honneur des beaux espics: son epée de mesme Moissonnoit l'ennemi d'une rigueur extreme. Les autres transportez de pareille fureur, Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur, Mais rendans des grands cris & voix epouvantables, Tuent comme fourmis ces pauvres miserables, Desquels lors c'estoit fait s'ils n'eussent eu recours Au bien qui vient parfois de tourner à rebours. Ce peuple de tout temps addonné au pillage Cuidant sur Membertou avoir tel avantage, Que d'armes pour cette heure il ne leur fust besoin, Neantmoins en tout cas ils avoient eu le soin D'en faire un magazin au fond d'une vallée, Où la troupe fuiarde en fin s'en est allée. Là chacun se fournir d'arc, fleches, & carquois, De picques, de boucliers, & de masses de bois. L'à de tourner visage, & d'une face irée Charger sur Membertou & sa gent enivrée Du sang Armouchiquois. A ce nouvel effort Fut Panoniagués au danger de la mort Blessé d'un javelot environ la poitrine. Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine Un coup qui l'atterra, & se vit en danger (L'ennemi gaignant pied) de jamais n'en bouger. Mais le fort Chkoudamech son frère, de sa masse Fendant la presse, fit bien-tot se faire place Pour le tirer de là; mais il y fut feru D'un coup que lui chargea de toute sa vertu Le cruel Olmechin. Mnesinou (dont la gloire Par toute cette cotte est en tous lieux notoire) Comme le plus hardi, s'efforce de son dard Transpercer Membertou de l'une à l'autre part. Mais le coup gauchissant par la subtile addresse Du Prince Souriquois, à son fils il s'addresse, Son fils Actandinech lequel il aime mieux Que toutes les beautez de la terre & des cieux. Ce coup donques perçans le destroit de sa manche Vite comme un éclair lui porta dans la hanche: Dequoy tout effrayé le Prince Membertou, Il se remet aux ïeux du monstrueux Gougou Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre Jadis son pere osa hazardeux entreprendre; Et redoublant sa force il estendit son bras, Et le fendit en deux de son fier coutelas. Et comme un chene haut abbatu de l'orage Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage, Ainsi Mnesinou mort, maint des siens alentour Alla voir de Pluton le tenebreux sejour. L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre, Aimant mieux là mourir que honteusement vivre S'il arrivoit jamais que Membertou vainqueur Leur laissat du combat l'eternel des-honneur. Ainsi se r'assemblans font des scares diverses Qui à leur ennemi donnent maintes traverses. Car jusques là encor n'avoient esté rangés. Occasion que mal ils s'estoient revengés. Bessabez & Marchin ont les pointes premieres, Qui venans attaquer avec leurs bendes fieres Le chef des Souriquois, une grele de dars En l'un & en l'autre ost tombe de toutes pars. La clarté du soleil en demeure obscurcie, Et le nombre des traits toujours se multiplie. A cette charge ici quelques uns sont blessés Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés Sont de l'autre coté; car de ceux ci les fleches A pointe d'os ne font de si mortelles breches Comme de ceux qui sont plus voisins des François Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois, Toutefois de nouveau voici nouvelle force Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force. Go, go, go, c'est leur cri; Abejou, Olmechin, Le fort Arbostembroet, & le fier Bertachin En sont les conducteurs, qui de premiere entrée Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée; Messamoet qui jadis humant l'air de la France Avoit de guerroyer recognu la science Parmis les domestics du Seigneur de Grand-mont, Apres mainte bricole avoit gaigné un mont D'où il pensoit avoir un facile avantage Pour mettre sans danger l'ennemy en dommage. Mais cetui ci rusé loin de là declina, Et le gros escadron des souriquois mena Poursuivant vivement jusques dessus la greve Où Neptune irrité à ses flots donne treve Là Neguisadetch mere du decedé Apres avoir long temps le combat regardé Voyant en desarroy de Membertou la troupe Elle se met à terre, & sort de sa chaloupe, Afin de donner coeur aux soldats etonnés Qui leur premiere assiette avoient abandonnés. Et comme des Persans les meres & les femmes Jadis voyans leurs fils & leurs marits infames S'enfuir du Medois qui les alloit suivant, Courageuses soudain allerent au devant, Sans honte leur monstrer de leurs corps la partie Par où l'homme reçoit l'entrée de la vie, Les unes s'écrians: Quoy donques voulez vous Vous sauver ci dedans pour eviter les coups De cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte Crians à leurs enfans: R'entrez, dedans la porte Du logis dans lequel vous avés esté nés, Ou contre l'ennemi promptement retournés. Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte, Un sang tout vergongneux à l'heure au front leur monte, Si bien que retournans leurs faces en arrière A l'Empire Medois mirent la fin derniere. Ainsi fit cette mere en voyant le danger Où alloit Membertou & les siens se plonger. Neguirouët son mari ores paralytique, Mais qui de bien combattre entendoit la practique, S'y estoit fait porter: & bien recognoissant Le desastre prochain qui les alloit pressant S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force, Se fait descendre à terre, & lui mesme s'efforce De marcher au combat afin de là mourir S'il ne pouvoit au moins ses amis secourir. Estant au milieu d'eux il leur donne courage Et les conjure tous de venger son outrage. Mes amis (ce dit il) vous ne combattez point Pour le fait seulement, hélas! qui trop me me point. Il y va de l'honneur, il y va de la vie. Ces deux ici perdus, la perte en est suivie Des soupirs & regrets des femmes & enfans De qui nos ennemis s'en iront triomphans Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage, Je le voy ja branler: c'est icy bon presage. A ces mots Membertou fait tirer les mousquets Qu'au partir les François lui avoient tenu prests, Chkoudun en fait autant (car il a eu de mesme Deux mousquets pour autant que le François il aime) Lesquels estoient parez pour la necessité Comme un dernier remede au corps debilité, Aux coups de ces batons en voilà dix par terre. Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre. Abejou, Chitagat, Olmechin, & Marchin Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire Du coup qu'il a receu ne veut point que la gloire En demeure au donneur, mais d'un traict donne-mort Il attaque, hardi, Arbostembroet le fort, Et presse le surplus d'une roideur si grande Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende. Membertouchis aussi l'aîné de Membertou A l'aile de son pere assisté de Kichkou, Se faisant faire jour, d'un coup trois en renverse Et ja alentour d'eux tout est à la renverse. A cinq cens pas de là se trouvant Ouzagat Et Anadabijou empechés au combat, Ils furent secourus par la troupe hardie de Panoniagués, qui bientost fut suivie D'Oagimech & les siens; si bien qu'en peu de temps L'ennemi fut fauché comme l'herbe des champs. Car tout ce qui restoit, quoy que puissant en nombre, Ne porta gueres loin le malheureux encombre Qui l'alloit talonnant: d'autant que Oagimont Avec Memembourré estant au pied du mont Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent, Et valeureusement poursuivans les battirent. Mais Oagimont s'estant éloigné de son parc, Trop prompt, y fut blessé grievement d'un trait d'arc. Memembourré aussi pré que en la mesme sorte L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte, Ce qui plusieurs en fit de leurs mains echapper. Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper. Car Etmeminaoet l'homme que de six femmes Peut, galant, appaiser les amoureuses flammes, Et Metembroebit, Medagoet, Chichcobech, Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech, Tous vaillants champions, soldats, & Capitaines, Acheverent du tout ces races inhumaines. Mais ce qui est icy digne d'étonnement, C'est que des souriquois n'est mort un seulement.

L'Armouchiquois eteint, ceste armée defaite, Membertou glorieux fit sonner la retraite. On trouve de blessés encores Pechkmeg, Oupakour, Ababich, Pitagan, Chiskmeg, Umanuet, & Kobech, dont les playes on pense, Tandis que du butin d'autre coté l'on pense, La cure est sommaire. Entre eux est un devin, Ignorant toutefois, qu'on appelle Aoutmoin. Cetui prognostiqueur de l'estat du malade Feint vers quelque demon pour luy faire ambassade, Et selon sa reponse, en cecy comme en tout, Il juge s'il sera bientot mort ou debout. Avec ce, de la playe il va sucçant le sang, Il la souffle, & soufflant il s'emeut tout le flanc; Ceci fait, il applique au dessus de la playe Du rognon de Castor: & par ainsi essaye (le bendage parfait) son malade guerir.

Le butin recueilli, avant que de partir Des chefs Armouchiquois ils enlevent les testes Pour en faire au retour maintes joieuses festes. Ja ils sont à la voile, & approchent du port Oú ils doivent donner à leurs femmes confort, Lesquelles aussitost que de leur arrivée Elles ont eu nouvelle, aussitot la huée Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir Quel avoit esté là de chacun le devoir. Et en ordre marchans qui en main une masse, Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face De couleurs bigarrée) elles s'attendoient bien Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien, Afin d'en faire tot cruelle boucherie, Mais sans cela convient faire leur tabagie Et apres le repas la danse s'ensuivit Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit Et toujours durera en s'escrians sans cesse Chantans de Membertou la valeur & prouesse Tant que leur estomac la voix leur fournira, Ou que quelque malheur reposer les fera.

Cherchant dessus Neptune un repos sans repos J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.

MARC LESCARBOT Vervinois.