La Defaite des Sauvages Armouchiquois par le Sagamos Membertou et ses alliez Sauvages, en la Nouvelle France, au mois de Juillet dernier, 1607

Part 1

Chapter 12,076 wordsPublic domain

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======================================================================= Note du transcripteur: Pour faciliter la lecture, on a restitué aux lettres u-v, i-j leur valeurs d'aujourd'hui. Par contre, l'orthographe la ponctuation et l'accentuation n'ont pas été modernisées. =======================================================================

LA DEFAITE DES SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS PAR LE SAGAMOS Membertou & ses alliez Sauvages, en la Nouvelle France, au mois de Juillet dernier, 1607.

_Où se peuvent recognoistre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes funebres, les noms de plusieurs d'entre eux, & la maniere de guerir leurs blessez._

A PARIS, Chez JEREMIE PERIER, tenant sa boutique sur les petits degrez de la grand'Salle du Palais. ________________________________________ AVEC PERMISSION.

AU LECTEUR

Ami Lecteur, estant sollicité & prié de plusieurs gens d'honneur, de faire sçavoir aux François les particularitez du dernier voyage fait sous la charge du Sieur de Poutrincourt en la Nouvelle France, je t'ay baillé cet échantillon tel que les flots de la mer m'ont permis de le tracer, afin que si cela t'aggrée tu m'occasionnes de te fournir d'autres choses concernantes iceluy voyage, & les beautez de ladite province, sur laquelle il a pleu à Dieu estendre abondamment ses benedictions cette année, & inviter les François à la cultiver, & par ce moyen amener à la bergerie de Jesus Christ tant de peuples qui restent encore au monde sans police ny religion, la perte desquels accuse devant Dieu nostre tardiveté.

PREFACE

Il y a quatre ans que Monsieur de Monts Lieutenant general pour le Roy en la Nouvelle France, estant allé en ladite province pour recognoistre les côtes & les peuples qui y sont, & trouver lieu propre pour l'habitation des François, il pacifia deux ou trois nations que de tout temps se sont fait la guerre, sçavoir les Armouchiquois, & les Souriquois, avec les Etechemins alliez d'iceux Souriquois, leur declarant que quiconque commenceroit la guerre, ou en donneroit occasion, il luy seroit ennemy. Apres avoir passé là environ quinze mois, & tenu ces peuples en crainte, il fut contraint de s'en revenir en France, y laissant le sieur de Pont-Gravé pour son Lieutenant. Mais comme le mauvais serviteur cesse de mal faire tant qu'il voit son maistre, pour la crainte qu'il a du chastiment; & s'il luy voit tourner le dos, il retourne à son naturel: Ainsi firent les Armouchiquois, lesquels pensans que les François se fussent du tout retirez de la province, pource qu'ils avoient quitté la demeure de Saincte Croix pour venir au Port Royal, à la première occasion tuerent un Sauvage Souriquois fort amy des François, nommé Panoniac, lequel alloit troquer avec eux plusieurs marchandises qu'il avoit receu desdits François. C'est ce qui est descrit en cette histoire Martiale, outre laquelle s'y recognoit la façon de pleurer & ensevelir leurs morts, de guerroyer, guerir les playes, & triumpher entre lesdits Sauvages; mesme les noms d'iceux, dont plusieurs pourront estre curieux. Mais surtout est subtil le stratageme duquel usa Membertou pour surprendre & decevoir les Armouchiquois, lors qu'il arriva au port du Choüacoet. Car il ne monstra point tout le peuple qu'il avoit & parla à eux en simplicité avec peu de gens. Les Armouchiquois pretendoient bien l'attraper. Et se presenterent sans armes, ayans laissée leurs arcs, carquois, masses & pavois en un lieu à l'escart. Mais Membertou usa d'une contre-finesse, se doutant bien de leurs ruses. Car souz couleur de leur faire des presens (comme il fit depuis) & de troquer avec eux (car ils n'ont point l'usage de l'argent) des hardes qu'il avoit prins des François; apres avoir traicté de paix il se presenta sans armes, & les siens de mesme. Mais il avoit envoyé la moitié de ses gens par terre environ la minuit, lesquels estaient au guet attendans le signal qui leur avoit esté donné; c'est de prendre la course & venir donner furieusement sur les Armouchiquois si tost qu'ils oiroient le son d'une trompe qu'il devoit emboucher. Or les marchandises principales qu'il avoit porté estoient des armes, desquelles il luy estoit facile user si tost qu'il les auroit déployées. Ainsi prenant une trompe entre plusieurs qui estoient parmi lesdites marchandises, & leur voulant monstrer l'usage d'icelles, en ce faisant, par mesme moyen il appelle ses gens, lesquels comme il ouït venir, il feignit estre une trahison faites par les Armouchiquois, & soudain luy & ses gens se saisissent des armes qu'il avoit estallées, & donnent dessus. Les Armouchiquois environnez de toutes parts, après une grande perte, reculans en arriere parviennent au lieu où ils avoient laissé leurs armes. Là le combat fut grand, la fortune diverse & Membertou en danger de se voir deffait ayant esté repoussé jusques sur la greve. Enfin toutefois la mere de Panoniac decedé, pour lequel tout cecy se faisoit, se presentant à la façon des anciennes Persanes, leur remit le coeur au ventre, & semblablement le pere dudit decedé, lequel impuissant de ses membres s'y estoit fait porter. En quoy se recognoit combien ce peuple est aspre à la vengeance & d'un coeur vrayment noble, de ne pouvoir souffrir une injure impunie. Membertou desiroit fort d'estre assisté de quelque nombre de François en ceste guerre, & en pria plusieurs fois le Sieur de Poutrincourt, mais il n'y eut moyen de satisfaire à son desir, pour ce que nous estions pressez de reprendre la route de France. Neantmoins si firent ils bonne diligence. Car ils furent de retour le 9 d'Aoust deux jours auparavant le départ dudit Sieur de Poutrincourt, lequel dans une chaloupe vint lui neufieme au long de la côte trouver le navire qui nous attendoit au port de Canceau, distant du Port Royal (où nous avons hiverné) de cent cinquante lieües.

LA DEFAITE DES SAUVAGES Armouchiquois par le Sagamos Membertou, & ses alliez Sauvages, en la Nouvelle France, au mois de juillet dernier, 1607

Je ne chante l'orgueil du geant Briarée, Ni du fier Rodomont la fureur enivrée Du sang dont il a teint presque tout l'univers Ni comme il a forcé les pivots des enfers.

Je chante MEMBERTOU & l'heureuse victoire Qui luy acquit naguere une immortelle gloire Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois Pour la cause venger du peuple Souriquois.

Entre ces peuples cy une antique discorde Fait que bien rarement l'un à l'autre s'accorde, Et si par fois entre eux se traicte quelque paix, Cette paix se peut dire un attrape-niais.

Car oncques le renart ne changea sa nature, Et de garder la foy l'homme double n'eut cure. Cecy n'a pu long temps je cogneut par effect Au depens de celuy qui me donne sujet De dire qui a meu Membertou & sa suite De faire pour sa mort si sanglante poursuite. Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom) Sauvage entre les siens jadis de grand renom. Cestuy cuidant avoir fait bonne alliance Avecque ces mechans, alloit sans deffiance Parmi eux conversant; mesme il les aidoit Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit. Mais pour cela la gent à mal faire addonnée Sa mauvaise façon n'a point abandonnée. Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois Les estant allé voir (pour la derniere fois) Portant en ses vaisseaux marchandises diverses Pour en accommoder ces nations perverses, Eux qui sont de tout temps avides de butin, Sans aucune mercy assomment leur voisin, Pillent ce qu'il avoit & en font le partage. Les compagnons du mort se sauvans à la nage Se cachent pour un temps à l'ombre d'un rocher, N'osans de ces mâtins à la chaude approcher. Car, pour en dire vray, la meurtriere cohorte Estoit contre ceux-cy & trop grande & trop forte. Mais comme de Phoebus les chevaux harassez Se furent retirez sous les eaux tout lassez, Ces enragés en fin abandonnans la place Laisserent là le corps tué à coups de masse, Lequel à la faveur de la sombreuse nuit Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit, Et mis, non comme nous, en depost à la terre, N'en un coffre de bois, ny au creux d'une pierre, Ains il fut embaumé à la forme des Rois Que l'Egypte pieuse embaumoit autrefois.

Le peuple Etechemin de cette mort cruelle Receut tout le premier la mauvaise nouvelle, D'où s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs Que le haut Firmament en ouït les clameurs. (Car lors que cette gent la mort des siens lamente Le voisinage ensemble à grand cris se tourmente) Mais ce ne fut icy le brayment principal, Car quand ce pauvre corps fut dans le Port-Royal Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes, De cris, de hurlements, de funebres complaintes. Le ciel en gemissoit, & le prochains cotaux Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux; Les epesses forets, & la riviere mesme Temoignoient en avoir une douleur extreme. Huit jours tant seulement se passerent ainsi Pour respect du François qui se rit de cecy. Les services rendus à l'ombre vagabonde (Qui du lac Stygieux a des-ja passé l'onde) Et au corps là present, le Prince Souriquois Commence à s'écrier d'une effroyable voix: Quoy donques, Membertou (dit-il en son langage) L'aura-il impuni un si vilain outrage? Quoy donques Membertou aura-il point raison De l'excés fait aux siens & mesme à sa maison? Verrai-je point jamais esteinte cette race Qui de moy & des miens la ruine pourchasse? Non, non, il ne faut point cette injure souffrir. Enfans, c'est à ce coup qu'il nous convient mourir, Ou bien par nostres bras envoyer dix mille ames De cette gent maudite aux éternelles flammes. Nous avons pres de nous des François le support A qui ces chiens icy ont fait un mesme tort. Cela est resolu, il faut que la campagne Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne. A Etaudin mon cher fils, & ton frere puisné Qui n'avez vostre pere onques abandonné, Il faut ores s'armer de force & de courage. Sus, allez vitement l'un suivant le rivage D'icy au Cap-Breton, l'autres à travers les bois Vers les Canadiens, & les Gaspeïquois, Et les Etechemins annoncer cette injure, Et dire à nos amis que tous je les conjure D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment, Et pour l'effet de ce qu'ils s'arment promptement Et me viennent trouver pres de cette riviere, Là où ils scavent qu'est plantée ma banniere.

Membertou n'eut plustot à ses gens commandé, Que chacun prent sa route où il estoit mandé, et fit en peu de temps si bonne diligence, Qu'il sembla devancer un postillon de France, Si bien qu'au renouveau voicy de toutes parts Venir à Membertou jeunes & vieux soudars Tous à cecy poussez d'esperances non vaines Souz l'asseuré guidon des braves Capitaines Chkoudun, & Oagimont, Memembourré, Kichkou, Messamoet, Ouzagat, & Anadabijou, Medagoet, Oagimech, & avec eux encore Celuy qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre, C'est Panoniagués, qui a occasion De procurer mal-heur à cette nation Pour le dur souvenir de la mort de son frere. Quand tout fut arrivé, de ceste mort amere Il fallut de nouveau recommencer le dueil, Et le corps decedé mettre dans le cercueil. Le barbu Membertou lors prenant la parole: Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole, Le motif qui vous a conduit jusques icy, C'est ce corps que voyés massacré sans mercy, De qui le sang versé vous demande vengeance. Sans que par long discours je vous en face instance. Et comme és siecles vieux quand au peuple Romain Fut monstré de Cesar le massacre inhumain, Tout à l'instant emeu d'une ardente colere Il voulut reparer ce cruel vitupere Contre les assassins (ainsi que j'ay appris Qu'il est mentionné és anciens escrits) Ainsi vous devez tous à ce spectacle etrange Estre emeus du desir de garder la louange. Que nos antecesseurs nous ont mis en depos, Et par laquelle ils sont maintenant en repos, N'ayans point estimé estre dignes de vivre. Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.

A ces mots un chacun au combat animé Sent un feu de vengeance en son coeur allumé, Et eussent volontiers contre cette canaille, (S'il y eust eu moyen) lors donné la bataille, Mais il falloit premier le corps ensevelir, Et du dernier devoir les oeuvres accomplir. Ceste grand' troupe donc de douleur affollée A conduit le corps mort dedans son Mausolée, En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens Masse, arc, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens Matachiaz aussi, & la pelleterie Que d'épargne il avoit quand il perdit la vie. Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir Lui fit, devotieux, l'accoutumé devoir. Qui donne des Castors, qui des couteaux, des roses, Armes, matachiaz, & maintes autres choses. Puis ferment le sepulcre, & laissent reposer Celui duquel ils vont la querele epouser. Le ciel, que bien souvent les malheurs nous presage, Avoit auparavant par un triste presage Temoigné les effects de cette guerre ici Car ayant un long temps refrongné son sourci, Il fit voir mainte fois des torches allumées, Des lances, des dragons, des flambantes armées. Ainsi s'en va la flotte avec intention De vaincre, ou de mourir à cette occasion, Laissans de leurs enfans & femmes la tutele A nous qui avons rendu conte fidele.