La débâcle impériale: Juan Fernandez

Part 9

Chapter 93,797 wordsPublic domain

Sellenkamp s’empare de la sacoche; le prisonnier court encore à son bureau, y rassemble divers papiers et prie l’officier de serrer ces documents dans la pochette. Une fois cet ordre exécuté, il jette autour de la pièce un dernier regard scrutateur, comme s’il voulait graver dans sa mémoire l’image qui doit lui rappeler bien des tristesses.

--Allons, messieurs, fait-il ensuite.

Et de nouveau son visage exprime la décision qui fut toujours dans ses gestes comme dans ses actes.

Le valet de chambre précède la petite troupe en l’éclairant jusqu’à la porte fermée. Comme il s’arrête devant celle-ci, le kaiser le remercie; mais l’Américain s’incline et répond:

--Sire, j’ai servi ceux qui m’ont placé ici.

La lanterne sourde s’éteint. Tornten entr’ouvre avec précaution un des battants de la porte et jette un coup d’œil au dehors. Lorsqu’il s’est assuré de la sorte qu’il n’y a aucun danger de surprise, il franchit rapidement le seuil, immédiatement suivi par le fugitif de Mas-a-Tierra, et tout le monde traverse le jardin.

Aucun obstacle ne se présente pendant la marche, malgré le réseau de surveillance et de défense, et les conjurés s’engagent, sans avoir été inquiétés, dans le sentier sous bois.

Il fait un peu plus clair que pendant la première partie de l’expédition, si bien que Tornten à l’impression qu’à cette heure matinale--il est deux heures du matin--le jour commence à poindre. Il hâte le pas en conséquence, car il redoute par-dessus tout la lumière.

A cette crainte viennent s’ajouter l’impatience qui le ronge et le sentiment de la responsabilité qu’il a assumée des jours de l’homme qui marche sur ses traces.

Des minutes s’écoulent, un quart d’heure se passe sans qu’aucun mot soit échangé entre les conjurés. On n’entend que leur souffle un peu haletant. Un second quart d’heure se passe. Tornten estime que dans dix minutes on atteindra la plage.

Mais soudain il s’arrête et tend l’oreille. Derrière lui tous ses amis sont restés en suspens et l’ouïe exercée des marins perçoit à courte distance un murmure de voix, un cliquetis d’armes qui vont se rapprochant.

La patrouille française!

--Majesté, il faut nous réfugier dans le fourré, avise-t-il brièvement le kaiser.

--Marchez devant, répond tranquillement le fugitif.

Les autres ont compris et aussitôt suivi le mouvement de Thor, qui disparaît dans les fougères touffues dont la hauteur dépasse celle des hommes. En quelques secondes, le sentier est abandonné.

Des pas lourds viennent du côté de la mer, allant en approchant. Les voix deviennent plus distinctes, le cliquetis des armes plus fort. Bientôt, on entend des mots français.

Tornten et ses compagnons, blottis à quelques pas à peine de l’endroit où cheminent les soldats, sont cachés, à l’abri de la végétation luxuriante de Juan-Fernandez.

La patrouille passe; un falot brille aux mains d’un sous-officier, qui marche en tête, et la petite troupe s’éloigne sans avoir soupçonné qu’elle a frôlé de si près la retraite du kaiser.

Le sergent jure encore contre l’ennui de la corvée et l’étroitesse du chemin; puis les voix s’éloignent dans la solitude boisée, et le danger paraît conjuré.

--En avant! dit le kaiser, qui se relève le premier. Dieu nous a secourus jusqu’à présent; il nous assistera jusqu’au bout.

--J’espère que nous avons franchi le pire, encourage Thor de Tornten. Et si nous arrivons au croiseur, Votre Majesté peut compter que nous atteindrons la côte chilienne.

La marche à la file indienne reprend à travers l’obscurité, et déjà l’on approche de la lisière du bois.

A ce moment, venant de l’arrière, où Paul de Walding marche le dernier, un avertissement à voix basse parvient aux oreilles de Thor.

--Ils reviennent... dépêchons-nous... ils sont sur nos pas!

--Impossible, pense le lieutenant de vaisseau.

Mais aussitôt, plus de doute: il entend les cris des Français qu’un hasard a mis sur la trace des fugitifs. Ce sont d’abord des «Qui vive?» répétés qui deviennent de plus en plus rapprochés et menaçants.

Le premier mouvement des fuyards est de s’arrêter, comme figés par la peur. Ils ne conçoivent pas ce revirement de la chance, qui leur a été favorable jusqu’alors. Mais ils ont vite compris que le temps leur manque d’épiloguer sur la décision à prendre.

--Sauvons-nous! crient-ils.

Et ils s’élancent, dans l’espoir de gagner les poursuivants de vitesse et d’atteindre la petite anse.

Derrière eux, le bois s’anime. Les quatre hommes de la patrouille croisée tout à l’heure se sont-ils décuplés, ou bien a-t-on su, au pied de la Junque, l’évasion du kaiser et envoyé immédiatement des renforts qui ont rejoint le sergent et son escouade? Thor et les siens ne peuvent trouver la solution de ce mystère; les circonstances, d’ailleurs, ne leur en laissent pas le loisir.

Il s’agit, en ce moment, pour eux, d’échapper à tout prix à leurs adversaires. Précisément, le sentier commence à monter, et les cinq marins, soutenant, tirant leur souverain, escaladent, haletants, les rochers qui les séparent de la liberté.

A la sortie du bois, comme le kaiser et sa suite viennent d’atteindre le sommet de la montée, surgissent devant eux des silhouettes imprécises.

--Qui vive?

Cet appel, resté sans réponse, est appuyé de trois coups de fusil tirés à court intervalle. Dans l’ombre que la forêt étend sur la tête des fugitifs la gerbe de flamme éclate comme un éclair dans un ciel de tempête. Les balles sifflent dans les basses branches sans atteindre personne; ils tirent mal, là-bas.

--Allons, mes braves!... C’est l’empereur!... hurle une voix qu’amplifie l’émotion.

Le sous-officier soupçonne-t-il la gravité du moment ou sait-il effectivement que le kaiser a quitté le nid qu’il doit à la sollicitude de son cousin d’Angleterre?

Le bois craque de toutes part, des formes nouvelles couronnent les rochers, mais les Allemands ont franchi le plus dur de l’obstacle et dévalent maintenant, plus qu’ils ne descendent, sur la pente rapide qui les mène à la mer, à la liberté.

Sur leur passage, de grosses roches s’éboulent et roulent dans les flots; mais peu importe. Ils atteignent heureusement la crique, où leur embarcation se balance à l’endroit où ils l’ont amarrée.

--Je prie Votre Majesté d’embarquer, halète Tornten.

Derrière le kaiser, les autres sautent dans la baleinière; Unstett, l’aîné des Walding et Sellenkamp s’emparent des avirons, mais ils talonnent et leurs efforts sont vains pour se mettre à flot. L’aspirant est resté sur le rocher et a fait face à la direction par laquelle viennent les poursuivants.

--Paul, voyons, arrive! lui crie son frère.

Un autre appel, en langue française, retentit:

--Halte-là!... Vous êtes mes prisonniers!

C’est le sergent, qui a devancé de beaucoup ses hommes et qui arrive sur les talons du jeune marin, le fusil en joue, prêt à faire feu.

--Paul! crie encore une fois l’aîné des Walding.

Et Thor de Tornten voit se dérouler sous ses yeux un spectacle qui le comble à la fois d’espoir et d’horreur.

Sellenkamp a sauté dans l’eau, délestant la baleinière qu’il pousse dans le courant, sauvant ainsi le kaiser et ceux dont l’embarcation assure la fuite. Mais, d’autre part, Paul est perdu et risque sa vie et tout au moins sa liberté.

Il est toujours là-haut, debout, et a sorti son revolver qu’il oppose à l’arme menaçante du Français, dont quelques pas seulement le séparent.

Encore un appel incompréhensible dans la langue étrangère, immédiatement suivi de deux coups de feu et de deux cris, l’un de douleur et d’angoisse, l’autre de victoire et de joie.

--Vive le kaiser! a crié Paul de Walding en tombant tout près du sergent, qui, grièvement blessé, s’est encore avancé en rampant de quelques pas.

Le lieutenant de vaisseau croit percevoir encore les râles d’agonie du vaillant jeune homme, tandis que la baleinière flotte enfin et que les rameurs se dirigent à force d’avirons vers le large, luttant contre le courant, pour rentrer à bord...

Et, sur la plage, plus rien qu’un silence de mort.

VI

Mais il ne se prolonge que pendant quelques instants, ce silence angoissant qui s’est étendu tout autour de l’île de Robinson, sur la mer comme sur le rivage. Bientôt, de nouveaux bruits s’élèvent, qui plongent dans la terreur les passagers de la petite embarcation.

Des soldats apparaissent sur la plage. Ils ont dû trouver le cadavre du sergent auprès du jeune Allemand agonisant, car ils poussent des clameurs furieuses qui ricochent sur les vagues et viennent retentir de toute leur puissance aux oreilles des fugitifs.

Presque au même instant, un grondement sourd se fait entendre dans le lointain: un coup de canon, et, coup sur coup, deux nouvelles détonations ébranlent l’atmosphère et font connaître que l’alarme a été donnée à la garnison de Mas-a-Tierra.

--Tout est perdu, pense Tornten.

Encore tout secoué par les événements qu’il vient de vivre, il a pris machinalement la barre de l’embarcation, et la dirige, sans trop savoir ce qu’il fait, à travers les brisants, vers la haute mer.

Autour de lui, parmi les souffles cadencés des rameurs, il perçoit des sanglots et s’avise que deux hommes, auprès de lui, trouvent des pleurs pour Paul de Walding. L’un, le frère du jeune marin, a beau serrer les dents: il ne peut retenir les larmes qui coulent le long de ses joues; l’autre est le kaiser, qui sanglote en silence, le visage abîmé derrière l’écran de ses mains.

Peut-être ressent-il plus vivement cet avertissement du sort qui marque, par une mort d’homme, son premier pas vers la liberté. Thor a eu cette même pensée et ce mauvais présage l’a fait frémir.

Mais l’officier ne perd pas son temps en vaines réflexions. Les événements l’entraînent dans leur tourbillon. En ce moment, les Français et d’autres troupes venues à leur renfort ont ouvert le feu sur les fugitifs, mais sans dommage pour les passagers de la baleinière. Ceux-ci ont gagné le large et sont désormais invisibles aux tireurs, qui tiraillent au jugé. De temps à autre, une balle perdue ricoche et siffle près de l’embarcation; mais aucune n’a atteint ni le kaiser, ni ses libérateurs.

Pourtant, la nuit s’anime de toutes parts, trouée par les flammes des projecteurs qui couronnent les crêtes sombres de l’île et dont les faisceaux lumineux se mettent à fouiller l’étendue. Des feux s’allument aux flancs de tous les navires de la flottille de surveillance et glissent vers la mer.

Il n’y a plus de doute, la poursuite de l’évadé et de ses complices est menée activement.

D’autre part, Tornten concentre en vain ses regards anxieux pour retrouver sur les flots l’emplacement du submersible, dont il n’aperçoit pas encore le signal qui a été convenu, tandis que là-bas, à l’horizon, se tend déjà le voile d’imprécise clarté qui précède le jour. Jusqu’à présent, l’obscurité de la nuit, qui ne cède pas encore, protège leur fuite; mais déjà les premières lueurs du soleil levant commencent à baigner l’orient.

Les sauveteurs, se dirigeant sur le halo lumineux qui commence d’émerger, voguent sans échanger une parole, car le vent souffle en tempête et leur coupe presque la respiration. Ils jettent des regards désespérés sur les projecteurs et les navires des poursuivants, que chaque instant rapproche. Sur le littoral, tout est rentré dans le calme, car les soldats ont dû constater que les fugitifs échappent à leurs atteintes.

--Tornten, le feu rouge! crie Sellenkamp.

L’officier sent sa poitrine dégagée du poids qui l’oppressait; c’est le signal de Kammitz, le fanal rouge indique aux rameurs la direction à suivre. Au moins, maintenant est-on sûr d’arriver au croiseur... Mais ensuite?

En effet, à bâbord, où s’ouvre la baie de Cumberland, seul mouillage praticable de Juan-Fernandez, plusieurs navires font force vapeur, cherchant à couper la route aux fuyards, tandis que leurs projecteurs en activité incessante menacent à chaque instant de repérer le sous-marin. Une lutte s’engage entre l’équipage de la baleinière et les navires de poursuite à qui atteindra le premier son but.

Thor pense un moment à relever l’aîné des Walding, qui donne des signes de lassitude; mais il y renonce quand il s’est rendu compte qu’un changement de rameur en pleine course ne peut que compromettre la vitesse. Aussi le lieutenant de vaisseau se contente-il de gouverner droit sur le fanal rouge pour éviter à ses camarades toute dépense inutile de leurs forces.

Quelques minutes s’écoulent encore, puis un appel très proche, venant du pont du submersible, arrive aux oreilles de Tornten. C’est la voix du comte Kammitz.

--Activez, les amis, avant qu’il soit trop tard, crie-t-il par-dessus l’étendue d’eau qui les sépare.

--Nous arrivons!... Nous arrivons!... répond Tornten.

Les rameurs donnent leur dernier effort, mais déjà l’éclat de l’un des projecteurs tombe directement sur eux, illuminant la mer jusqu’en ses profondeurs. L’équipage de la barque en est tout aveuglé, mais le pilote sait qu’il n’y a pas encore de danger, qu’ils ne sont pas encore découverts. Il connaît trop les effets des recherches de nuit par projecteurs, les ayant éprouvés si souvent pour son propre compte, quand, au cours de ses croisières de représailles sur le littoral britannique, il était pourchassé par les gardes-côtes.

En revanche, la clarté soudaine a eu, pour Tornten et les siens, au moins un bon résultat en leur montrant, à la faveur de l’éclairage fourni par l’ennemi, l’étrave de leur croiseur dans leur voisinage immédiat. Encore quelques coups d’aviron et la baleinière se range le long de la muraille. Sellenkamp saute le premier à bord; le kaiser le suit et, derrière eux, grimpent tous les autres.

--A couler bas la baleinière! commande Tornten. Il ne faut pas qu’elle tombe aux mains des ennemis et il est trop tard pour la rentrer.

Chacun sait qu’il faut agir vite et résolument. Tandis que Sellenkamp et Unstett se mettent à démolir le fond de l’embarcation à coups de hache, Kammitz s’empresse auprès du kaiser. Il se présente sommairement; le fugitif de Juan-Fernandez lui tend la main et tous deux s’engagent dans l’escalier de la descente.

Le survivant des Walding sanglote, appuyé à la rambarde. Le deuil de son frère semble l’affecter plus douloureusement maintenant qu’il a rempli sa tâche. Mais Thor s’approche et par de bonnes paroles, tente de le consoler; il lui affirme que toute chance n’est pas perdue de retrouver ce frère vivant et le persuade de se mettre lui-même en sûreté.

--La baleinière est coulée, rend compte Sellenkamp, tandis que Heinz de Walding obéit aux objurgations de Tornten.

--En bas et en plongée! ordonne le lieutenant de vaisseau.

Sellenkamp et Unstett disparaissent dans la trappe, et Thor se dispose à les suivre. Il n’est que temps de mettre entre son navire et les poursuivants la protection des profondeurs marines. L’un des navires de surveillance, dont le projecteur balayait tout à l’heure la côte, est à peine éloigné de deux cents brasses et arrive très vite sur le croiseur sous-marin. L’officier perçoit déjà le travail des machines et les commandements du pont.

Mais au moment où Thor va atteindre l’écoutille, le pinceau lumineux que le projecteur promène sur la mer depuis l’île de Robinson jusqu’au large arrive droit sur le croiseur et, avant que l’officier ait pu s’en rendre compte, l’appareil s’immobilise précisément sur le point où se trouve le navire des fugitifs.

La lumière inonde la coque du sous-marin, le kiosque et l’homme isolé qui se tient sur le pont, paralysé par l’épouvante. Il lui semble que l’aveuglant faisceau le traverse de part en part et transperce également sa pauvre tête douloureuse. Il ferme les yeux et attend le malheur.

Un temps s’écoule. Les battements des machines deviennent plus distincts à mesure que la catastrophe approche; mais l’ordre de se rendre, que Thor redoute, ne se fait pas entendre. Et cependant un jet de vapeur siffle tout près du submersible.

L’ennemi est là.

Thor ouvre les yeux et contemple, surpris, le majestueux bâtiment qui passe. C’est un torpilleur de haute mer. Mais, déjà, son projecteur, abandonnant le large, balaie de nouveau le littoral comme si l’on voulait détourner du navire des fugitifs l’attention des autres poursuivants.

Puis l’étranger glisse, comme une ombre, devant Tornten et son submersible. Mais il n’est pas silencieux comme le vaisseau-fantôme. L’appel puissant d’un porte-voix rugit et apporte distinctement aux oreilles de Tornten ce salut:

--_Farewell_!

Ce sont les Américains!

Le commandant du sous-marin, rassuré et joyeux, s’élance par l’écoutille et boulonne soigneusement la trappe derrière lui.

* * * * *

Plusieurs heures se sont écoulées.

Depuis combien de temps Tornten est-il au périscope? Il ne peut s’en rendre compte lui-même. Peut-être s’est-il endormi dans le trop confortable fauteuil que les constructeurs américains du submersible ont placé à côté du tube périscopique. Thor ne le croit pas, et cependant il aurait pour excuse d’avoir assuré pendant de longues heures, et sans relève, un service sévère.

Il lui semble qu’un moulin tourne derrière son front. Les pensées qui tourbillonnent en son cerveau ne parviennent pas à se coordonner et parfois même il lui semble qu’il perde de nouveau entièrement connaissance.

A l’aide du périscope, il scrute la surface de l’océan qu’inondent à présent les rayons du soleil levant. Aussi loin que sa vue s’étende, rien ne se montre qui puisse lui causer une inquiétude.

Par intervalles, une voile paraît à l’horizon, pour disparaître presque aussitôt.

--Tous ces caboteurs se dirigent vers Valparaiso, pense Tornten, tandis que lui-même fait route droit à l’est afin de trouver, à la faveur de la nuit, un mouillage dans n’importe quelle crique du littoral.

De la sorte, il n’est pas sûr d’atteindre le point indiqué par les Américains; mais il a été convenu avec ces derniers qu’en pareil cas on laisserait le navire sous la garde de deux des domestiques et qu’on irait ensuite à Valparaiso renseigner le consul des Etats-Unis sur la position exacte du croiseur. L’objectif du voyage présente en effet un tout autre intérêt que ces détails d’exécution.

Mais que sont devenus les poursuivants? Cette question ne cesse de tourmenter l’officier, qui s’ingénie en vain à y trouver une solution satisfaisante. Aucune donnée sur la flottille de surveillance, qui a dû cependant faire tous ses efforts pour s’assurer du kaiser et de ses fidèles.

Peut-être les habiles associés des libérateurs ont-ils réussi à dérouter les alliés en les trompant sur la direction de la fuite. Il n’est pas d’autre explication plausible à ce miracle apparent. L’œil des Etats-Unis veille encore aujourd’hui sur Guillaume de Hohenzollern et ses officiers.

Tornten n’en sait pas plus long sur ce qui se passe au-dessous de lui, dans les flancs du navire. Il sent seulement que tous sont à leurs postes, car chacun de ses ordres est exécuté sans délai comme sans erreur. Tout marche à souhait et chaque brasse que la fine coque du sous-marin gagne vers la côte confirme le capitaine dans l’espoir d’atteindre sans encombres l’objectif visé.

Cependant l’officier a l’impression de n’avoir, depuis de longues heures, aperçu aucun de ses compagnons. Ils semblent disparus, abolis, et il peut se croire seul parmi l’immensité infinie dos flots.

Mais quelqu’un monte l’étroite échelle qui conduit de l’intérieur à la tourelle.

Thor prête l’oreille et croit entendre Rittersdorf et Kammitz qui s’entretiennent à voix basse. Puis la physionomie un peu troublée du baron apparaît dans l’étroite coupole, près du périscope, parmi les engrenages, les clefs et les leviers, tandis que les traits fins de Kammitz, qui a un rire un peu contraint, se haussent au niveau du commandant.

--Bonjour, Tornten, dit Kammitz, qui serre la main de son ami. Tout est en ordre?

Il est toujours revêtu de la combinaison bleue maculée d’huile. Rittersdorf n’est pas moins repoussant. Il salue aussi le colosse blond assis au périscope. L’un à droite, l’autre à gauche de Thor, ils l’encadrent et attendent sa réponse. Elle ne tarde pas:

--Cela va mieux que je n’aurais osé l’espérer. J’avoue même que cette mer déserte m’inquiète un peu. On dirait qu’on l’a balayée...

--Le balai américain, plaisante Kammitz.

--Oui, ils ont bien fait les choses, les Yankees! Et quoi de neuf?

--Rien du tout, s’empresse de répondre Rittersdorf avec une précipitation inaccoutumée.

--Où est le kaiser?

--En bas, dans la cabine. Les autres sont occupés.

--Pourquoi n’ai-je pas vu Grotthauser?

Les deux camarades se taisent. Enfin Rittersdorf répond avec vivacité:

--Je crois qu’il aide Sellenkamp aux moteurs.

Un instant de silence succède que Tornten met à profit pour donner un tour de périscope, toujours à la vaine recherche d’un danger possible. Lorsqu’il s’est assuré qu’aucun navire n’est visible dans le champ de son appareil, à perte de vue, il se tourne vers ses camarades et s’écrie:

--Si nous continuons comme cela, demain au petit jour nous serons en vue des côtes.

--Ou...i!... Ou...i!... fait Kammitz en traînant les syllabes. Si nous continuons comme cela!

--Qui peut nous en empêcher? continue Tornten qui commence à s’échauffer. Nous gouvernons droit sur notre but.

--...sur ton but, Tornten!

Le lieutenant de vaisseau, surpris, regarde son ami:

--Mon but? Eh! n’est-ce pas le vôtre?

Un temps d’arrêt précède la réponse, faite d’une voix tranchante par Rittersdorf:

--Non, ce n’est pas le nôtre.

--Que voulez-vous dire, Rittersdorf?

Et Thor regarde son camarade dans les yeux.

--Que nous venons de décider de modifier notre itinéraire, réplique le baron.

Un soupçon commence à germer dans le cerveau de Tornten et se transforme instantanément en une certitude. Il n’a eu qu’à porter les yeux sur le visage embarrassé du comte Kammitz pour savoir à quoi s’en tenir.

--Vous ne voulez-vous plus aller en Amérique du Sud?

--Non, répond son ami avec arrogance.

--Et vous voulez aller...

--En Allemagne!

--Ce n’est pas possible!

--Et pourquoi?

--Ce serait un manque de parole à l’égard des Américains et... une trahison envers Grotthauser et moi-même. Rappelez-vous vos promesses de jadis.

--A cette époque, nous agissions sous la contrainte, réplique Kammitz qui devient presque menaçant. Nous voulions obtenir ton concours... et nous le devions, car, sans toi, l’entreprise était impossible. Il ne nous restait pas d’autre alternative que de t’abuser sur nos projets. Mais, réfléchis, Tornten, et rends-toi à nos raisons. Ne nous oppose pas de résistance, car nous sommes résolus à la briser.

--Alors, toi aussi, tu me montres le poing? se fâcha le lieutenant de vaisseau.

Kammitz redevient plus doux et tente des paroles conciliantes auxquelles il donne le ton de la cordialité.

--Cède, Tornten! Ne te mets pas en travers d’une décision que tous, à bord, ont adoptée, à une exception près.

--Et cette exception?

--C’est ton ami Grotthauser.

--Vous l’avez donc entretenu de vos desseins?

--Nous l’avons mis au courant, comme nous le faisons pour toi, en l’invitant à se joindre à nous. Il n’a pas cédé.

--Cela ne pouvait être autrement. Un homme d’honneur ne cède pas aux erreurs d’autrui!

--Diable! Je n’accepterai pas plus longtemps ces façons de parler, laisse échapper Rittersdorf, qui a écouté en blêmissant la conversation des deux amis. Nous ne sommes ni des traîtres, ni des hommes de mauvaise foi. C’est nous qui sommes restés dans le droit chemin au lieu de nous laisser endoctriner par un ennemi politique de notre kaiser. Pensez-vous vraiment, Tornten, que nous avons tiré l’empereur de Juan-Fernandez, que nous avons donné la vie précieuse de l’un de nous et risqué les nôtres pour le jeter ensuite aux mains des Américains?

--Mais c’est une folie que vous imaginez-là, balbutie Tornten, ému de la violence du baron. Songez aux conséquences...

--Pas un mot de plus! gronde Rittersdorf.

--Pourtant... pourtant... fait Kammitz. J’ai le désir de gagner à notre cause le camarade Tornten. Il faut à tout prix qu’il soit avec nous.