La débâcle impériale: Juan Fernandez

Part 8

Chapter 83,812 wordsPublic domain

--Mais qu’était-ce, au prix de notre croisière d’aujourd’hui? répond fièrement l’aspirant. Ici, l’immensité nous sépare de la patrie et nous guettons, sur une île que gardent les Français, les Anglais et les Américains, l’instant de délivrer notre kaiser.

--Oui, c’est une grande chose. Enfin, patience! le résultat est au bout.

--Que Dieu me punisse, commandant, si je ne suis pas capable de veiller ainsi mille nuits pour mon empereur. Pour lui, je donnerais ma vie, sans hésiter.

--L’occasion n’en est peut-être pas si éloignée!

Le jeune homme se redresse énergique et farouche, il laisse, un instant, retomber sa longue-vue et, regardant Tornten en face, ferme et calme:

--Qu’est-ce que cela fait, commandant! ce ne serait pas la pire mort.

--Vivez plutôt, Paul, et laissez-nous la mort, à nous autres, vos aînés.

Ils se taisent ensuite, comme repris chacun par leurs propres pensées. Thor revoit la svelte image de Carry et celle de son fils, à ses côtés. Une souffrance aiguë le traverse et met une buée sur ses yeux; il pose sa jumelle et, dans le bavardage des lames, il croit entendre comme un doux murmure: «Je t’aime plus que ma vie!»

Derrière lui, quelqu’un monte, en soufflant un peu, l’échelle accédant au kiosque.

--Le quart, Paul! dit Grotthauser qui apparaît auprès des deux hommes: allez un peu vous réchauffer là-dedans.

--J’aimerais mieux rester, répond le jeune homme. Mais je vais essayer de dormir, sans quoi je n’aurais plus d’yeux quand reviendra mon tour.

Il tend sa longue-vue à l’industriel:

--Et vous, commandant, vous ne descendez pas avec moi?

--Non, Paul, je reste encore une petite demi-heure. Allez toujours.

--Bonne nuit!

--A vous de même!

Le corps mince de l’aspirant s’engouffre dans le trou d’homme et Thor de Tornten reste seul avec Grotthauser, sur l’immensité de l’Océan.

--Le feu vert n’apparaît toujours pas! renseigne, avec un soupir, le commandant du submersible.

--Je m’en doute, Thor; on aurait donné l’alarme, puisque c’est à ce signal des Américains que nous devons tenter notre débarquement dans Mas-a-Tierra. En attendant, l’embarcation qui doit nous y conduire est-elle parée?

--Elle peut être armée en quelques minutes. Mais il importe de ne pas la sortir d’avance, car elle pourrait être un obstacle à une plongée accélérée dans le cas où les veilleurs de l’île viendraient à nous signaler. C’est même miracle qu’ils ne nous aient pas encore repérés. Il est vrai que tout le jour nous restons immergés... il n’y a que les hydravions anglais, qui fouillent rageusement les profondeurs de la mer, comme s’ils avaient vent du moyen mis en œuvre pour sauver le kaiser.

--Ils sont aussi malins que nous, s’égaie Grotthauser, sans cesser de surveiller l’horizon avec sa longue-vue, et si nous n’avions pas les Américains pour nous, je crois pouvoir affirmer d’abord que nous ne serions pas arrivés ici, ensuite que, si nous y étions arrivés, nous serions pris depuis longtemps. As-tu remarqué, hier soir, le Yankee qui a passé près de nous, à nous frôler, précisément au moment où nous allions plonger?

--J’avais reconnu, dans le périscope, sa nationalité américaine et je l’ai laissé venir, croyant qu’il avait peut-être une communication à nous faire.

--Il n’avait rien?

--Rien; il est reparti sous petite vapeur. C’est donc qu’aucune modification n’est survenue dans les dispositions américaines.

--Chez nous, au contraire, il y a du nouveau, je crois.

--Qu’est-ce que tu veux dire? fait Tornten stupéfait.

--Tu n’es pas observateur.

--J’ai toujours pensé le contraire.

--Pourtant, les mystères que font Unstett, Rittersdorf, Rieth et les Walding n’auraient pas dû t’échapper.

Tornten hausse les épaules:

--La belle affaire! Ils parlent du kaiser.

--C’est un sujet de conversation qui n’est pas interdit à bord de ce navire... mais, s’il s’agissait de plans qui peuvent tout changer dans nos projets?

--Tu vois des fantômes partout!

Grotthauser replace, devant ses yeux, la lunette qu’il en a, un instant, éloignée:

--Je crains bien que les fantômes existent dans l’imagination de nos amis; ils veulent faire revenir ce qui est mort et détruit... Je te préviens, Thor.

--Non, non! ils n’oseront pas violer leurs engagements!

--Sur ce point, tu me permettras de ne pas du tout partager ta manière de voir.

Puis, le silence se fait. Les vagues reprennent, plus fort et plus accentué, maintenant qu’il n’est pas couvert par la conversation des deux amis, leur chant monotone de tout à l’heure.

Soudain, un cri s’échappe des lèvres de Grotthauser:

--Le feu!... la lumière verte!

Il indique sur la côte un point où les masses d’ombre de l’île, nettement découpées, s’élèvent au-dessus de l’Océan.

--Où? demande Thor, dont les nerfs vibrent.

--Au pied de la Junque.

Tornten a tôt fait de découvrir le signal. Il brille dans l’ombre profonde que projette la Sierra del Junque, qui silhouette, comme l’indique son nom, une formidable enclume sur le ciel nocturne. C’est à l’endroit même où les derniers contreforts mamelonnés de ce pic, qui domine Mas-a-Tierra, viennent mourir dans la mer que luit le feu vert, signal tant attendu.

--Avertis tout le monde! commande Tornten à son ami.

Grotthauser se précipite. De la profondeur de la tourelle montent d’abord des cris d’allégresse, puis le bruit de piétinement d’une foule; enfin, surgissent, dans la nuit fraîche, tous ceux que leur besogne retenait dans les flancs du navire. C’est d’abord le comte Kammitz revêtu, des pieds à la tête, d’un bleu tout maculé d’huile, puis, Sellenkamp, Rittersdorf et Heinz de Walding, dans des accoutrements analogues, puis encore l’élégant capitaine d’Unstett en bras de chemise, tel qu’il s’est mis à l’aise dans la chambre des moteurs, et enfin, Paul, tout ensommeillé, réveillé qu’il vient d’être en sursaut par la nouvelle que le signal, si ardemment guetté, s’est montré, et navré que ce soit précisément quand il vient de quitter le quart.

Thor de Tornten montre à ses camarades le feu des Américains.

Désormais, il n’y a plus besoin de commandements; la manœuvre qui doit être exécutée, à partir de ce moment, a été cent fois étudiée, décidée et, même, répétée. En quelques minutes, la baleinière est sortie et armée le long du bordage. Tornten y descend le premier, non sans avoir échangé quelques mots brefs avec Kammitz, qui prend, tant que durera l’absence du commandant, la responsabilité du navire. Derrière leur chef, Unstett, Sellenkamp et les deux Walding sautent dans l’embarcation. Ces cinq hommes vont tenter, par le pied de la Junque, où se trouve sa maison de campagne, l’évasion du kaiser, cette nuit même. Tous les autres sont retenus, par leur devoir, à bord du croiseur, qui, seul espoir des conjurés, doit être constamment tenu sous pression, maître de quitter le mouillage dès qu’il le faudra.

--Dieu vous garde et bon courage! leur crie le comte Kammitz au moment où la baleinière déborde.

--Au revoir, répond Tornten, et déjà l’ombre s’étend entre la légère embarcation et les flancs formidables du croiseur.

Pendant un instant encore, le pont du navire émerge, puis les cinq audacieux marins n’aperçoivent plus que la tourelle, dont la silhouette seule se découpe sur le ciel et finit par disparaître derrière la houle, comme si le croiseur et tous ceux qui le montent eussent plongé dans les flots.

Tornten et ses camarades sont seuls sur l’Océan, dans leur frêle esquif.

Unstett et Walding rament en silence, aidés par le courant qui porte l’embarcation vers la côte. Thor s’entretient à voix basse avec Sellenkamp. Le colosse blond a pris la barre et gouverne droit sur le signal qui demeure constamment visible.

--Faut-il que les Américains soient sûrs de leur affaire, observe le commandant du sous-marin, pour conserver si longtemps ce feu.

--Ce sont probablement leurs navires qui assurent la surveillance de cette partie du littoral, suppose Sellenkamp.

--Espérons-le.

Les hauteurs de Mas-a-Tierra grandissent à vue d’œil, pour les passagers de la baleinière, à mesure qu’elle arrive plus près de terre. Le courant devient de plus en plus violent et entraîne, comme une flèche, la légère embarcation. Soudain, elle flotte en eau calme et Tornten reconnaît qu’elle vient de s’engager dans le chenal, formé par deux promontoires rocheux qui s’avancent à quelque distance dans la mer. Le feu vert brille dans le fond de l’anse à laquelle conduit la passe.

Déjà le sable mou grince sous la quille. Les rameurs n’avancent plus et la baleinière va se mettre au plein, mais l’aspirant saute légèrement dans l’eau qui lui monte aux genoux et, tirant le bateau derrière lui à la chaîne, parvient à lui faire atteindre une roche qui surplombe verticalement, d’au moins deux mètres.

Hissé sur le rocher, Paul aide à son tour ses compagnons à s’y rétablir. Thor donne la lumière d’une lampe électrique de poche; aussitôt le feu vert est balancé, à deux ou trois reprises de haut en bas, pour aviser que la venue des libérateurs a été reconnue.

Les Allemands marchent lentement, à tâtons, se guidant sur la frange d’écume qui borde la plage. Lorsqu’ils ne sont plus qu’à quelques mètres du signal, ce dernier s’éteint, mais deux silhouettes noires s’avancent et l’un des guetteurs, qui s’exprime en anglais, demande:

--M. de Tornten?

--C’est moi, répond ce dernier.

--Je commençais à craindre que notre signal n’ait pas été aperçu. Il y a plus d’une heure que nous sommes là.

--Nous avons dû armer la baleinière et il y avait une bonne distance à couvrir à l’aviron.

--Je vous en prie, pas d’excuses. Ecoutez seulement et mettez-vous bien dans la tête ce que je vais vous communiquer.

--Je suis à votre disposition.

--Voici donc: de ce point où nous nous trouvons, part un étroit sentier qui mène dans l’intérieur de l’île, commence d’expliquer l’étranger, tandis que non seulement Thor, mais aussi tous ses camarades, écoutent, avec une religieuse attention. En le suivant constamment, vous ne pouvez pas vous tromper.

«Vous atteindrez, par ce chemin, au massif de la Junque où vous trouverez facilement, à travers les réseaux de barbelés qui entourent la villa du kaiser, l’accès qui vous y a été ménagé. Le portail est ouvert: le poste de garde dort auprès, d’un sommeil de plomb; vous n’avez donc pas à vous en inquiéter. Ne vous laissez pas retarder davantage par les cadavres des chiens; nous avons dû empoisonner ces gardiens, dont les aboiements auraient pu donner l’éveil aux sentinelles.

«A l’aller, vous n’avez aucune surprise à craindre, car la patrouille Nº 3 qui vient de sortir, avant minuit, était constituée par nos gens et ne vous causera aucune difficulté. Mais, au retour, veillez, car ce sont les Français qui fournissent la patrouille Nº 4, et il n’y aurait rien d’impossible, au moment où vous atteindrez de nouveau la plage, qu’elle se trouve dans votre voisinage.

«Pour le reste, vous saurez bien vous débrouiller, messieurs, ajouta l’Américain, de façon significative.

--Sans doute, répondit le lieutenant de vaisseau, mais il vaudrait certes mieux, à tous points de vue, que nous puissions rentrer à bord du sous-marin sans avoir rencontré d’obstacles.

--C’est aussi mon avis, fait l’Américain avec un geste d’indifférence. Mais... vous avez bien des armes?

--Oui. Il me reste encore une question à vous poser: le kaiser est-il au courant de ce que nous tentons pour son évasion.

--Non. Hier, il nous est survenu un petit accroc. Le major de Dymkow, aide de camp du kaiser, qui devait renseigner ce dernier, a voulu essayer de corrompre un poste anglais pour faire tenir, probablement en Allemagne, des correspondances ayant trait à ce qui se passe à Mas-a-Tierra et que les alliés ne laissent pas transpirer. A la suite de cet incident, le major a été relevé et embarqué, séance tenante, sur la canonnière britannique _Zoulou_ pour être rapatrié.

--Alors, le kaiser est seul?

--Le lieutenant-colonel Allingtown lui tient compagnie pendant la journée; la nuit, il couche aussi dans la villa, dans l’appartement précédemment réservé au major de Dymkow.

--Il va peut-être nous empêcher d’approcher le kaiser?

--J’espère qu’on a pu l’éloigner de la maison. On lui a fait tenir aujourd’hui une fausse dépêche qui le convoque à bord du _Gloire_.

--Il résulte de tout cela que le kaiser ne sait même pas combien sa délivrance est proche?

--On lui a seulement laissé entendre que, cette nuit, se dérouleraient des événements considérables. Du reste, j’attire votre attention sur la nécessité de faire vite. Vous avez, au plus, une heure pour aller jusque là-haut, une demi-heure pour y séjourner et une nouvelle heure pour en revenir.

--Vous ne nous accompagnez pas? L’Américain se met à rire:

--Non. En cas de malheur, nous ne devons pas être vus avec vous. Vous comprenez?

--Je comprends et vous remercie.

--Bonsoir et bonne chance!

--Bonne nuit!

A cette parole, l’étranger disparaît dans l’ombre ainsi que son camarade, qui n’a pas prononcé un mot. Les conjurés se serrent en silence autour de leur chef et, précédés de celui-ci s’engagent dans le sentier, où ils doivent marcher l’un derrière l’autre, car il est extrêmement étroit, bien que, par bonheur, assez aisé à suivre.

Malgré l’obscurité, ils savent qu’il y a peu de chances de se tromper. Mais, tout de suite, la piste commence à gravir des rochers et présente, en ses débuts, quelque difficulté, car sous les pas des hommes, des pierres se détachent et roulent dans le bas-fond. On les entend rebondir et tomber dans la mer. Aussi, comme il importe d’éviter le moindre bruit, les plus grandes précautions sont-elles recommandées.

Dès qu’on a franchi le premier contrefort, la lune apparaît entre les nuages et la nuit redevient aussi claire qu’à l’heure précédente, où les marins étaient encore à bord de leur navire.

Le sentier se déroule devant eux, conduisant vers l’autre penchant où il se perd dans la brousse et sous les arbres. A partir du moment où l’on entre sous bois, il devient, d’ailleurs, plus difficile de se diriger. La lumière affaiblie ne filtre que de place en place, à travers l’épaisse couronne de verdure. Entre les fûts énormes des grands arbres qui s’élancent vers le ciel, se presse toute une végétation exubérante de fougères, dont les feuilles affectent les formes les plus fantastiques et qui justifient bien le nom d’«île des fougères» donné par les Chiliens à l’île de Robinson.

Parfois, des clairières s’ouvrent, peuplées de rochers immenses, aux flancs desquels la nature et les érosions ont creusé des grottes profondes. Le pays est très accidenté et il est rare que les camarades de Tornten aient à marcher de suite plus d’une minute en palier.

La route se poursuit sans aucun incident, dans le plus grand silence que rompt seulement, par intervalles, le cri de la chouette ou de quelque autre oiseau de nuit. Souvent aussi, franchissant d’un bond le sentier, d’agiles rongeurs vont se perdre dans le fourré. Ce sont toutes les manifestations de la vie animale, dans cette solitude grandiose.

Une fois, cependant, les visiteurs nocturnes ont entendu, dans leur voisinage, un bruit de voix suspectes, aussitôt éteint. Sans doute, ont-ils croisé la patrouille américaine, qui, stylée par ses chefs, n’a pas été surprise par la rencontre nocturne de la petite troupe allemande.

Enfin, apparaît aux yeux de cette dernière le réseau de fils de fer qui coupe le chemin. Il est disposé sur plusieurs rangs et aurait certainement arrêté Tornten et ses amis, si l’existence d’un passage ne leur avait pas été révélée.

Les Allemands ont maintenant devant eux le massif imposant de la Junque; à vrai dire, ce n’est qu’une nappe d’ombre qui paraît escalader verticalement le ciel et barre tout l’horizon. Du large, la montagne ne donnait pas l’impression d’une si grande hauteur.

Ils entrent dans l’enclos et y trouvent la confirmation des renseignements fournis par l’Américain. Près de l’entrée, étendu tout de son long, dort un matelot français et, un peu plus loin, l’aspirant Paul bute contre le cadavre d’un chien.

Les Yankees ont fait de bonne besogne.

Encore quelques pas et la maison apparaît, que les soins d’un parent, ému de sollicitude fraternelle, ont élevée pour le proscrit, dans Mas-a-Tierra. Elle occupe une clairière de la forêt qui s’étend avec une pente légère sur le versant de la montagne. Un jardin entoure le bâtiment élevé d’un seul étage, derrière lequel on peut apercevoir le pavillon des domestiques et les écuries.

Il semble à Thor qu’il ait déjà vu cette habitation. Où? Ne ressemble-t-elle pas à l’aimable demeure, en arrière du front de France où le kaiser a si longtemps vécu?

Mais il n’a pas à perdre le temps de s’attarder à ces réflexions. Il a déjà ouvert la grille du jardin qui n’a pas résisté et, après l’avoir franchie, se trouve devant la porte, également ouverte de la villa. Les génies bienfaisants, qui assistent les Allemands dans leur entreprise, ont tout fait pour leur en aplanir les difficultés.

Thor et ses amis pénètrent, sans avoir été inquiétés, dans l’intérieur de la maison.

Une obscurité profonde les environne, ce qui ne les empêche pas de refermer sur eux la porte donnant accès au vestibule, afin de parer à toute surprise qui pourrait venir du dehors. Là-dessus, ils s’arrêtent, irrésolus, ne sachant où trouver le kaiser.

A ce moment, une lumière s’allume, dans la pièce qu’ils occupent; ils se croient découverts et, instinctivement, cherchent leurs armes.

--Laissez, je vous prie, les revolvers au repos, fait un individu qui devait être posté là pour les attendre, car ils n’ont entendu aucune porte tourner. Une de ces armes pourrait partir involontairement et il serait dommage de compromettre une opération qui est en si bonne voie.

--Qui êtes-vous? demande Thor à cet homme qui s’est aussi servi de la langue anglaise et dont il ne peut reconnaître les traits, car la lanterne sourde qu’il tient ne laisse filtrer qu’un mince filet de lumière et le plonge entièrement dans l’ombre.

--Je suis le valet de chambre du kaiser.

--Ce n’est pas vrai, je le connais.

--Moi, je suis Américain; celui que vous connaissez a été retiré au proscrit bien avant que ce dernier n’ait mis le pied sur l’île.

--Quelle humiliation! grogne l’aîné des Walding.

--Vous savez de quoi il s’agit?

--Je suis au courant de tout et c’est moi-même qui ai assuré une partie des dispositions.

--Accompagnerez-vous le kaiser?

--Non, c’est là une chose qui m’est interdite, se défend l’Américain... Oh! vous n’êtes pas encore dehors, quand bien même vous atteindriez la plage... Français et Anglais sont aussi zélés qu’implacables.

Thor ne prête ostensiblement aucune attention à l’avertissement.

--Le lieutenant-colonel Allingtown est-il dans la maison?

--Non, il est parti sur le _Gloire_.

--Quand peut-il revenir?

--Pas avant la pointe du jour. Mais dès qu’il va savoir qu’il a été joué, il va donner, en tous cas, l’alarme. Vous n’avez donc pas beaucoup de temps à perdre.

--Conduisez-nous vite alors près du kaiser.

Le domestique passe en tête; sur ses traces, les cinq braves gravissent un escalier, avancent de quelques pas dans un couloir et s’arrêtent devant une porte, à laquelle l’Américain gratte doucement.

--Qui est là? fait une voix que Thor connaît bien et au son de laquelle il tressaille, ainsi que tous ses compagnons.

--C’est moi! J’amène la visite dont j’ai parlé cet après-midi.

La porte s’ouvre alors et le kaiser apparaît sur le seuil.

Le respect et l’émotion figent les gestes et les voix des conjurés, en la présence de cet homme qui occupe uniquement toutes leurs pensées depuis de si longs jours et pour l’amour duquel ils ont exposé leurs vies, comme enjeu de sa liberté.

La silhouette impériale se détache sur le carré de lumière découpé par la porte, éclairée de dos par l’unique lampe d’un cabinet de travail simplement meublé, mais que reconnaissent bien tous ces hommes forcés de comprimer les battements de leurs cœurs.

Quant au proscrit, il ne peut, d’abord, en croire ses yeux.

Il hésite à prononcer le nom du marin de haute taille qu’il a devant lui et qu’il croit reconnaître.

--Tornten? interroge-t-il enfin, incrédule et cependant plein d’espoir.

--Majesté!... balbutie Thor, bégayant.

Puis il se tait, attendant que le kaiser l’invite à parler. Mais celui-ci s’efface et dit d’une voix basse:

--Entrez vite, messieurs. C’est certainement ma bonne étoile qui vous amène, celle que je n’ai pas vu luire depuis si longtemps.

L’Américain reste en deçà de la porte, qu’il referme sans bruit sur les Allemands. Il va sans doute faire le guet pendant que le kaiser s’entretient avec ses libérateurs.

Et maintenant ces cinq hommes intrépides sont rangés aux côtés de leur souverain comme si aucune solution de continuité n’avait interrompu le cours des événements, comme s’il n’était pas question de catastrophe, d’abdication, créant une séparation brutale du présent avec le passé.

Thor, qui est le dernier et le seul à l’avoir vu fréquemment dans l’intimité, trouve dans les traits du kaiser peu de changement depuis le jour où, lui serrant la main, l’empereur déchu lui avait dit en guise d’adieu: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» Tout au plus croit-il reconnaître que la barbe de Guillaume de Hohenzollern s’argente aujourd’hui de fils blancs plus nombreux qu’à Amerongen.

A peine revenu de sa surprise et de sa joie, le proscrit tend la main au lieutenant de vaisseau.

--Vous ici, Tornten, à Mas-a-Tierra! Comment m’expliquer votre présence et qui sont ces messieurs?

--Sire, répond Tornten, nous sommes venus vous apporter la liberté.

--La liberté?

--Je supplie Votre Majesté de m’écouter. Elle voudra bien me permettre d’abord de présenter mes compagnons.

Il les nomme et le kaiser serre toutes les mains en témoignant seulement sa surprise de voir que des officiers allemands aient pu venir jusqu’à lui avec Tornten.

Ce dernier expose ensuite brièvement la genèse, le plan et l’exécution de leur entreprise. Il rend au concours des Américains un hommage mérité, mais le kaiser ne s’y laisse pas tromper et comprend, de sa propre initiative, tout ce qu’il devra à ses libérateurs si leur audacieuse tentative aboutit. Aussi est-il visiblement ému en écoutant le discours de Thor, qui n’est pas sans remarquer aux lèvres de l’empereur un tremblement inaccoutumé.

--Ainsi, on ne m’a pas oublié! prononce-t-il d’une voix contenue et plus pour lui-même que pour les officiers présents.

--Majesté, s’écrie l’aîné des Walding, le peuple allemand n’oubliera jamais son kaiser.

Guillaume de Hohenzollern observe l’expressive physionomie du jeune lieutenant de vaisseau qu’un peu de rougeur a envahi.

--N’est-ce pas seulement votre opinion personnelle?

--Non, majesté. Ainsi pense la majorité du peuple allemand.

Thor se mord les lèvres, mais il trouve dans l’émotion du moment l’excuse de l’imprudent enthousiasme de son jeune compagnon. Toutefois, il coupe court à la manifestation en s’adressant au kaiser.

--Votre Majesté n’a pas de temps à perdre. Chaque seconde est précieuse et peut retourner la fortune contre nous.

--Vous avez raison, Tornten, hâtons-nous.

Le prisonnier de l’Entente n’a pas même eu un moment d’hésitation à l’idée des dangers qu’il peut courir. Il faut qu’il ait cruellement souffert dans les semaines qui se sont écoulées depuis son internement pour se décider avec autant de calme que d’insouciance à jouer son va-tout sur cette seule carte.

Thor se sent envahi de l’admiration que l’impérial vaincu n’a cessé de lui arracher, même aux heures les plus sombres de la débâcle.

--Je vais appeler mon domestique pour faire garnir une sacoche des quelques petits objets dont je pourrai avoir besoin dans la fuite, continue l’empereur en ouvrant la porte.

Mais l’Américain est déjà derrière, qui lui tend un petit sac de cuir noir.

--C’est prêt, sire, fait-il avec un sourire dans sa face glabre.