La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 7
«Mais j’ai lieu d’espérer que, même contre une éventualité de cette nature, les précautions sont prises. Elles sont du ressort de la marine américaine qui nous en réserve l’agréable surprise. Tout ce que je peux dire encore, c’est que, pendant la période nécessaire à l’opération, les Américains s’arrangeront pour assumer la plus grande partie du service de surveillance sur Mas-a-Tierra.
--Parfait! crie de la Rieth.
--Cependant, il y a une lacune, objecte Rittersdorf; où prendrons-nous le ravitaillement nécessaire à une navigation de quelque durée?
Unstett se détourna en riant:
--Pour cela, vous pouvez faire crédit aux Américains, qui sont au-dessus de semblables petitesses. Les drapeaux placés sur votre carte indiquent les points où croiseront, pendant notre expédition, des vapeurs pétroliers qui seront là, en réalité, pour nous approvisionner de tout le nécessaire.
--Colossal! s’extasie l’aîné des Walding.
--Bien américain! s’écrie en écho Paul... ta gueule!
--Je demande encore un instant d’attention, fait le capitaine de cavalerie.
--Je vous en prie, répond le comte Kammitz, en invitant d’un signe ses camarades au silence.
--Ainsi, selon toute vraisemblance, nous atteignons Juan-Fernandez, développe Unstett avec le même calme, et cela d’autant plus certainement que nous comptons dans nos rangs, pour cette longue croisière, un capitaine de sous-marin dont il est difficile de trouver l’égal.
Il n’a nommé personne, mais celui qu’il a désigné aussi clairement se penche davantage sur la carte et serre les poings, atteint comme d’un outrage par les éloges de l’homme qu’il hait, tandis que les camarades du marin tournent vers celui-ci des yeux qu’emplissent l’espérance et l’orgueil.
Le cavalier poursuivit:
--Mais à Mas-a-Tierra même, il faut compter avec l’ennemi. Cependant, de grandes chances nous sont ouvertes de réaliser nos vœux et d’amener le kaiser à notre bord.
«Il reste à savoir ce que l’on fera de lui; l’Amérique en a décidé ainsi.
--Oh! oh! gronde Rittersdorf, qu’est-ce que cela signifie?
--Je vous prie de ne pas interrompre ainsi, Rittersdorf, objurgue Kammitz.
L’interpellé se tait, mais il ronge son frein et ses traits s’altèrent, se couvrant davantage de rougeur à chaque nouvelle parole du capitaine de cavalerie.
--Les Yankees exigent que nous transformions le bannissement imposé au kaiser en un exil volontaire. Vous savez tous que l’île de Mas-a-Tierra, qui appartient au groupe des Juan-Fernandez, est à environ 360 milles de la côte du Chili.
«C’est sur un point de cette côte que nous devons atterrir, quitter le bâtiment qui sera remis aux Américains et débarquer le kaiser sur le sol de la république chilienne. La suite de l’aventure est aussi bien réglée que toutes les circonstances antérieures de l’évasion. A partir de Valparaiso, nous empruntons la voie ferrée qui, par delà les Cordillères, nous conduit dans l’Argentine. A la station Mercédès, nous abandonnons le chemin de fer; des chevaux et des guides nous attendent en ce point et, en trois ou quatre jours de chevauchée, nous atteignons une grande ferme que les Américains ont acheté et aménagée pour le kaiser.
«Là, il est en sûreté, car il est entendu que nous restons auprès de lui pour le défendre, et, d’autre part, le gouvernement des Etats-Unis aura pris toutes dispositions pour que l’Argentine n’extrade pas le proscrit et ne l’inquiète en rien, par ailleurs.
L’orateur a cessé de parler. Un tel silence accueille ces paroles que Thor peut entendre la respiration fortement rythmée du lieutenant de vaisseau Rittersdorf, qui est assis auprès de lui et semble en proie à une lutte intérieure.
--Mes amis, finit-il par crier, sur le verbe fougueux qui lui est ordinaire, je suis d’avis de rejeter, sans plus, les propositions américaines. En ce qui me concerne personnellement j’entends refuser mon concours à une entreprise qui aura pour résultat de faire du prisonnier de plusieurs peuples le prisonnier d’une seule nation.
--Bravo, Rittersdorf, éclate Sellenkamp, je pense absolument de même!
--Moi aussi, s’exclament d’une seule voix les deux Walding et de la Rieth.
Ils se sont levés, tous deux au paroxysme de l’émotion et semblent décidés à n’accepter aucune compromission.
Le comte Kammitz hausse les épaules et cherche à rencontrer les yeux de Tornten, dont il paraît espérer un secours. Mais le visage de ce dernier demeure obstinément baissé et ne témoigne en aucune façon de l’orientation de ses pensées. Il s’abstient de répondre au regard de son ami, s’absorbe dans l’examen de la carte et attend patiemment que l’agitation de ses camarades ait pris fin.
Quelques paroles prononcées par Unstett ont, d’ailleurs, ramené déjà un peu de calme.
--Mais, messieurs, a annoncé le capitaine de cavalerie qui est tranquillement resté assis, je partage entièrement vos sentiments et vos vues. Je n’ai fait que vous rapporter les propositions qui m’ont été soumises, sans me poser aucunement en avocat de ces projets. Ne nous querellons pas si nous voulons arriver à notre but.
--Notre but! mais c’est de ramener le kaiser en Allemagne, riposte Rittersdorf. Quiconque y est opposé n’aime pas sa patrie!
Thor observe Grotthauser qui se tait, pâle et frémissant, sans vouloir prendre parti dans ce déchaînement d’enthousiasme.
--Usons de l’aide américaine pour arriver à nos fins, suggère tout à coup Sellenkamp.
--C’est cela même, approuve Heinz de Walding; lorsque nous aurons délivré le kaiser, nous le conduirons où bon nous semblera.
--Où bon lui semblera, rectifie Grotthauser qui ajoute: et, d’ailleurs, il reste à savoir s’il n’est pas plus prudent de repousser tout de suite les avances américaines que de trahir ensuite nos associés.
--Comment l’entendez-vous, monsieur Grotthauser? s’informe Rittersdorf.
Mais déjà le calme qui émane des paroles de l’industriel a suffi pour faire rentrer les forcenés à leurs places. On se rassied autour de la table des délibérations et questions et réponses se croisent de part et d’autre, comme le cliquetis d’épées d’un assaut courtois.
--Je crois, monsieur le baron, que nous devons avoir en première ligne, devant les yeux, le bien du peuple allemand.
--Non, le bien du kaiser, aussi.
--Parfaitement! Nous devons donc rechercher la solution susceptible de concilier le bien du peuple allemand et les intérêts de l’ancien souverain de l’Allemagne.
--Eh! bien, le rétablissement de la monarchie!
--Je crains que vous ne fassiez fausse route, car seule une partie de la nation le désire.
--La masse est facile à mener et acclamera le retour du kaiser.
--Toute la masse n’est pas aussi malléable que vous voulez bien le dire. La guerre a éclairé la religion des couches profondes; elle a renseigné les foules sur les avantages et les inconvénients de chaque régime; elle a aboli, chez le plus grand nombre, cette souplesse de reins qui les faisait se prosterner aux pieds d’un trône et beaucoup refuseraient, aujourd’hui, de s’incliner devant une prétendue Majesté... quand bien même il s’agirait de Guillaume de Hohenzollern.
--Prétendue Majesté! bondit Rittersdorf. Je vous invite, monsieur Grotthauser, à laisser de côté tout ce qui peut être outrageant à l’égard du kaiser. Et, au surplus, je ne discute pas les moyens de rendre le peuple allemand plus heureux. Pour moi, le kaiser est toujours notre maître. Le ramener à sa place, tel est mon but.
Les paroles du baron emportent de nouveau une approbation presque unanime. Seul, Kammitz reste, après comme devant, calme et maître de soi, tandis que le regard clair d’Unstett se pose, non sans quelque insolence, sur les dissidents, Grotthauser et Thor de Tornten.
Car, si Grotthauser ne relève pas le dernier argument du lieutenant de vaisseau Rittersdorf, Thor prend sa place et, se levant de son siège, marque par là son intention d’intervenir.
--Le différend qui vous sépare, commence-t-il, dans le silence qui se rétablit, avec le sang-froid dont il est coutumier dans les plus graves circonstances, m’oblige à prendre nettement position dans notre entreprise. Je sais que le commandement du croiseur sous-marin doit m’être dévolu et que je suis appelé à jouer, de la sorte, un rôle de premier plan dans l’évasion du kaiser, un rôle sur lequel les temps futurs auront à prononcer leur verdict. Le comte Kammitz a fait de la question un exposé juridique auquel j’applaudis entièrement.
«Mais, puisque nous nous exposons au jugement de l’Histoire qui peut, nous disparus, jeter la honte et l’opprobre sur nos mémoires, ne perdons pas de vue qu’il serait aussi criminel de précipiter le pays dans de nouveaux embarras, dans de nouvelles luttes, dans la terreur et l’horreur d’une guerre civile, auprès de laquelle toutes les atrocités passées ne seraient rien et qui suivraient infailliblement le rétablissement du kaiser. Par contre, il serait infâme aussi de le laisser au pouvoir de ses ennemis.
«Si nous ramenons l’empereur sur le sol allemand, la désagrégation du Reich est inévitable, si même l’on admet que nos ennemis extérieurs n’interviennent pas immédiatement et énergiquement. Car, en ce cas, les alliés se trouveraient d’accord pour sévir contre nous de toute leur puissance, par la déclaration d’une nouvelle guerre économique, du blocus et de la famine, qui consacreront notre anéantissement politique et notre ruine définitive.
«Il est vraisemblable d’ailleurs qu’ils occuperont militairement certaines provinces, qu’ils en soulèveront d’autres contre le kaiser... l’Allemand combattra l’Allemand! Qui donc ose y penser, qui donc ose songer encore au retour du kaiser en présence de telles conséquences?
La voix de Thor résonne si nette, si vibrante qu’elle coupe court à toute riposte et condamne au silence Rittersdorf et ses partisans et, sans reprendre haleine, le marin continue:
--D’autre part, qui pourrait se dérober à la tâche qui vient de nous être tracée et qui, encore que les exigences des Américains puissent paraître intolérables, n’en a pas moins pour conséquence la réalisation du vaste projet qui occupe, aujourd’hui, nos pensées.
--Personne! s’écrie Grotthauser.
--Non, aucun de nous ne se dérobera, appuie le comte Kammitz.
Une courte pause suit, pendant laquelle Tornten se laisse retomber sur son siège; Rittersdorf ne trouve pas de réponse:
--Mais, affirme-t-il enfin, un peu contrit, je n’ai jamais songé sérieusement à me dérober.
--Je vous remercie de cette assurance, réplique Thor.
--Mais moi non plus! se hâte de corroborer Sellenkamp dont les Walding et Rieth suivent le mouvement.
--Dès lors, poursuit Tornten, nous sommes tous d’accord. Nous agissons comme les Yankees nous l’ont prescrit. Qui sait si quelque jour les circonstances ne se modifieront pas au point de nous permettre d’envisager à nouveau le retour du kaiser. Prenons l’exemple de l’éventualité d’une guerre entre Anglais et Américains. Pendant que les autres se trouveront occupés ailleurs, nous aurions les mains libres chez nous et la possibilité de nous donner un gouvernement de notre choix.
--Mais jamais contre la volonté du peuple, corrige Grotthauser.
--Jamais! acquiesce Thor.
Rittersdorf sourit d’un sourire dédaigneux qui se reproduit aussitôt sur les lèvres de ses amis et celles... du capitaine de cavalerie. Ce jeu de scène n’a pas échappé à Tornten.
Mais déjà Grotthauser tente, par des paroles conciliantes, de ramener la bonne intelligence parmi les conjurés.
--Messieurs, fait-il, s’adressant à Rittersdorf et aux autres officiers, pouvez-vous croire qu’il soit encore dans le goût et dans les intentions du kaiser de soutenir, pour son trône, une lutte formidable. Outre que cela dénoterait, de sa part, un manque de clairvoyance dont vous n’avez pas le droit de préjuger, il faut considérer qu’il est certainement affaibli par six années de combats autour de sa souveraineté et brisé par les événements qu’elles ont déchaînés. Songez qu’il n’est plus à l’âge de l’action et qu’il ne possède plus ce ressort de la jeunesse qui fait supporter les revers avec confiance en l’avenir.
--C’est bon, monsieur Grotthauser, répond fraîchement le baron Rittersdorf. Nous ne parlons pas la même langue. Laissez le temps arranger les choses.
--Comme vous voudrez, monsieur le baron.
--Messieurs, reprend Kammitz, en rompant brusquement le débat, je propose, maintenant, de choisir parmi nous un chef. Il nous en faut un et vous n’ignorez pas que toute entreprise est vouée à l’insuccès, qui ne possède pas une tête.
--Je vote pour le comte Kammitz, s’écrie Thor de Tornten.
De toutes parts, des acclamations accueillent ce vote et le comte accepte, avec calme le choix dont il est l’objet. Mais, de sa propre initiative, il tient à imposer une limite à ses attributions en ajoutant:
--Mais, aussitôt que nous aurons le pied sur le croiseur sous-marin, je remets tous mes pouvoirs aux mains de notre ami Tornten. Cela ne va-t-il pas de soi? il est parmi nous le seul capable de prendre la direction d’un tel navire.
Cette proposition est adoptée avec la même unanimité.
--Il s’agit, maintenant, de fixer le jour où nous nous retrouverons à Lisbonne, suggère Kammitz.
Unstett, après un coup d’œil à son calendrier de poche, opine:
--Je crois que le mieux serait de dire le 25 avril; cela nous laisse cinq semaines pour nos préparatifs.
--Quelqu’un a-t-il une objection contre cette date?
Personne ne proteste et le 25 avril est fixé comme point de départ de l’opération.
--Je me charge d’avertir les Américains, offre l’officier de cavalerie, mais je dois encore et, dès à présent, attirer votre attention sur la nécessité qu’il y a pour nous d’assurer, par nos propres moyens, tous les services à bord du croiseur, car aucun homme de l’équipage ne restera sur le navire.
--Il va sans dire que nous acceptons cette condition, s’exclame Rittersdorf. Pour mon compte, je consens à faire les besognes les plus serviles, si de cela doit dépendre le succès de notre entreprise.
--C’est noblement parler et aucun de nous ne restera au-dessous d’un pareil dévouement, affirme Kammitz. Nous nous plaçons sous les ordres de Tornten en tout état de cause.
--Serons-nous assez pour la manœuvre du sous-marin, demande Rieth?
Thor de Tornten réfléchit un instant:
--Cela peut aller, fait-il en matière de conclusion, à condition que nous fournissions un effort double. Nous pourrions nous adjoindre Kunst et quelques domestiques de confiance pour le voyage.
--Adopté, approuve Kammitz. Ces gens sont, après tout, des Allemands et nous les connaissons suffisamment... Mais pas plus de trois.
On est arrivé à la fin de la conférence. Le comte fait remarquer encore que chacun aura à se procurer de faux papiers et pourvoir, par lui-même, au voyage jusqu’à Lisbonne. C’est là seulement qu’entreront en vigueur les dispositions prises par les Américains.
Il ne reste plus qu’à se séparer. Grotthauser saisit le bras de Tornten, pour l’aider à descendre jusqu’à l’automobile qui,--a fait connaître le comte Kammitz,--est à la disposition du convalescent pour le reconduire.
--Je suis fatigué, dit Thor à son vieil ami, tandis qu’au bras l’un de l’autre, ils cheminent dans la rue, et je sens qu’il va me falloir faire appel à toutes mes forces, pour être à la hauteur de la tâche que j’ai assumée.
--Cependant, tu es marin et tu as été officier, riposte l’industriel. Que dirais-je, moi, pour qui ce voyage à bord d’un sous-marin offre des difficultés et des dangers inconnus.
--Ce qui ne t’empêche pas de te joindre à nous! J’avoue que cela ne m’a pas peu surpris de te rencontrer dans cette société.
Ils sont arrivés au carrefour où stationne l’auto et y montent aussitôt:
--Tu sais maintenant ce que j’y fais! explique Grotthauser lorsque assis côte à côte, dans la voiture, ils parcourent déjà, à vive allure, les rues du Berlin nocturne.
--Oui, pour modérer les idées de Rittersdorf.
--Parfaitement! Je me figure, par ma présence, être en mesure d’intervenir en temps opportun, lorsqu’on voudra faire aboutir à l’asservissement de notre pays, une entreprise que, jusque-là, je trouve juste et noble.
«Quand le comte Kammitz m’a parlé la première fois de faire évader le kaiser, je me suis récrié. Je me suis, par la suite, rangé à ses raisons, quand il a mis en lumière l’affront infligé à la patrie, mais j’ai pu, en même temps, me rendre compte que la présence d’un civil dans leur société était indispensable.
--Tu as vu, Jacob, que je me suis rallié à tes opinions.
--Et je t’en remercie, Tornten; donne-moi ta main d’ami que je la serre.
--Et que cela cimente notre entente, Jacob. Restons unis pour refréner la volonté des autres quand elle dépassera l’objectif que nous nous sommes fixé.
--Qu’il en soit ainsi.
Thor, qui n’a pas repris toute sa vigueur, se sent envahi par la fatigue. Il incline la tête sur l’épaule de son ami et s’endort d’un sommeil léger, d’abord, mais qui devient de plus en plus profond à mesure que la voiture poursuit sa route...
* * * * *
Autre tableau:
La gare par laquelle il est arrivé de Hanovre, avec son mouvement de voyageurs, de porteurs, d’employés, de marchands de journaux. A la droite de Tornten, Carry pleure silencieusement, à sa gauche se suspend le jeune Otto.
--Carry, console-t-il tendrement, sois forte, nous nous reverrons.
Mais, elle continue à sangloter et ne veut pas le laisser partir.
--Papa, dit le garçonnet de sa voix claire, sûrement, tu vas retrouver le kaiser.
Thor de Tornten le soulève de terre et le presse fortement contre son cœur:
--Oui, mon petit, lui murmure-t-il à l’oreille, je vais chez le kaiser.
Le porteur s’approche, avec les bagages; Thor sursaute car il reconnaît l’homme trapu et barbu qui a débarqué sa malle et l’a portée jusqu’à l’automobile, dans la fatale soirée.
--Deuxième classe pour Francfort-sur-le-Mein, lui crie-t-il.
Et l’homme s’éloigne en lui faisant signe de le suivre.
--Viens, Carry, fait le marin, tout bas à sa compagne.
L’enfant sur les bras, il marche derrière le porteur et, lentement, la jeune fille chemine à ses côtés. On arrive à la voiture où la place de Tornten est retenue et ils s’arrêtent devant le compartiment.
--Je t’en supplie, Carry, calme-toi, implore l’officier si tendrement que la jeune Anglaise sent se sécher ses larmes. Tu es bien au courant de tout?
--Tout, réplique-t-elle, sauf le plus important, le but de ton voyage.
--Cela, je n’ai pas le droit de te le dire. C’est un secret pour lequel j’ai engagé ma parole.
--C’est bien ce qui cause mes craintes. Tu tentes une aventure dans laquelle tu peux laisser ta vie.
--Qu’est la vie, Carry, auprès de la gloire et de l’honneur d’avoir entrepris de grandes choses. Sois donc brave! Aurais-tu pleuré de la sorte si je t’avais quittée pour partir à la guerre.
Elle fait oui de la tête:
--Certainement, de la même façon, car je t’aime, Thor, plus que ma vie.
--Ah! merci de ces paroles. J’en emporte où je vais la douce caresse, qui sera ma force dans les heures pénibles ou douloureuses que j’aurai à vivre.
--Et quand nous reverrons-nous, si le sort, là-bas, t’épargne?
--Je te l’ai déjà dit: tu recevras de mes nouvelles et mes instructions pour venir me rejoindre avec l’enfant.
--Où cela?
--Est-il un coin sur la terre où nous ne trouvions pas le bonheur, nous deux avec le petit? Et, autour de nous, nous aurons des amis, de bons, de chers amis, parmi lesquels il en est un que nous chérissons comme un père.
--Que tout cela serait beau.
--Mille fois plus beau que tu ne l’imagines. C’est à l’étranger, mais dans un pays merveilleusement riche et sain, une deuxième patrie. Nous y oublierons tout ce passé qui est une offense pour nos yeux et notre cœur et nous y vivrons, par le travail et dans l’amour, pour l’éducation de mon fils.
Il pose l’enfant à terre et met la main sur sa tête blonde.
--Tout ce que tu me dis me calme un peu et me console, fait miss Bolton à voix basse. Mais, je t’en supplie, ménage-toi, tu es à peine rétabli et chaque effort peut t’être fatal.
--Il y a des limites à tout, aussi bien à l’égard de soi-même qu’à l’égard des autres.
Des coups de sifflet stridents retentissent d’un bout à l’autre du hall. Les conducteurs pressent les voyageurs de monter en voiture.
Thor enveloppe, d’abord, le garçonnet d’une dernière caresse, ensuite il enlace Carry qui recommence à pleurer et il presse ses lèvres contre les siennes si fortement et si doucement à la fois qu’il sèche ses larmes et tarit ses plaintes. Puis, s’arrachant à cette étreinte, il saute dans le compartiment. Derrière lui, la porte se referme à la volée, il trouve à peine le temps de se pencher à la fenêtre et d’embrasser, encore une fois, du regard, les deux êtres aimés.
Un mouchoir clair s’agite aux mains de la svelte jeune femme qui se tient près de l’enfant, sur le quai. Tornten envoie encore un dernier baiser d’adieu, saisi soudain par cette pensée que, peut-être, il n’y aura pas de revoir, puis il s’affaisse sur sa banquette.
Il n’est pas seul. En face de lui, un homme cache sa tête derrière un journal et Thor remarque que c’est le _Vorwærts_.
Puis l’officier perd de nouveau la notion de ce qui l’environne. Les nuages sanglants l’enveloppent, encore ces brouillards à la hantise desquels il croyait avoir définitivement échappé, et il s’enfonce dans l’infini.
Il croit voir cependant que l’homme assis en face de lui a brusquement abaissé son journal, montrant les traits bien connus de Grotthauser. Mais ce doit être une erreur, car aussitôt après le voyageur, de clair vêtu, le visage bienveillant sous la barbe grise se penche sur lui et caresse ses tempes avec sollicitude; puis quelqu’un que Tornten n’a pas vu, murmure:
--Je crois qu’il s’éveille, docteur.
--Vous vous trompez, cher collègue, fait le vieillard en blouse claire, ce ne sont que de faibles réflexes de la connaissance.
V
--Voyez-vous quelque chose, Paul?
--Non, commandant, rien de plus que les nuits dernières; à bâbord, flambe toujours le projecteur d’une des unités de l’escadre de surveillance, devant nous, se dressent les rochers accores de Mas-a-Tierra et, à tribord, brille, dans la nuit, l’appareil optique du fort. Sinon, rien, absolument rien.
--Je ne vois rien, non plus, de ce que nous attendons, constate Thor qui abaisse sa lunette.
--Toujours pas de feu vert! confirme l’aspirant de marine, de sa voix jeune et bien timbrée.
--Patience, Paul, il se peut qu’aujourd’hui notre faction soit plus heureuse. Veillez surtout sur les navires qui croisent autour de nous. La nuit est si claire que s’ils arrivent trop près, nous risquons fort d’être aperçus.
--Ne vous inquiétez pas, commandant, j’ouvre l’œil.
Il fait frais et le vent qui, en ce mois de juin, début de l’hiver austral, souffle le long du littoral chilien,--vent que Tornten a déjà appris à connaître et à redouter, pendant sa croisière sur le navire-école,--transperce les deux hommes jusqu’aux moelles, s’engouffre sous leurs manteaux et rend pénible tout stationnement sur le pont du sous-marin.
Il lance les vagues à l’assaut de la membrure d’acier du navire qui, nonchalant et sans mouvement, comme un grand cadavre, se laisse bercer par les flots, tantôt soulevé, tantôt replongé dans l’élément liquide, avec une plainte qui sonne aux oreilles des deux marins comme une mélodie familière.
Thor de Tornten la connaît, cette vieille chanson des vagues, tant de fois entendue, en tant de nuits semblables, sur d’autres mouillages.
--Tout cela me rappelle mes raids sur les côtes d’Ecosse, fait-il après un moment de silence. L’ensemble du tableau évoque celui des mers où j’épiais les Britanniques dans leurs propres eaux. Comme ici, j’étais appuyé au kiosque de mon navire, comme ce soir, nous chassions doucement sur nos ancres, en vue, dans le lointain, des côtes rocheuses des Highlands; les puissants projecteurs des gardes-côtes balayaient l’horizon de leurs pinceaux et nous cherchions à déchiffrer les signaux d’un appareil optique. Oh! cette tension constante des nerfs, on ne l’oublie jamais.