La débâcle impériale: Juan Fernandez

Part 6

Chapter 63,764 wordsPublic domain

--C’est aussi mon avis, et, certainement, au point de vue juridique, nous aurons gain de cause. Mais cela va entraîner un procès long et fastidieux, jusqu’à la solution duquel il importe de veiller sur l’enfant. Mme de Tornten m’a honoré récemment de sa visite et ne m’a pas caché qu’elle était prête à n’importe quel acte pour s’emparer du garçonnet.

--Je sais encore cela; mais j’ai trouvé en miss Bolton une gardienne comme je ne saurais en souhaiter de meilleure.... Cette jeune fille est ma fiancée.

--Ah! très bien! s’écrie l’avocat. Laissez-moi vous féliciter de ce choix, monsieur de Tornten. Cette demoiselle vous a soigné avec un dévouement qui mérite bien ce bonheur.... Dois-je maintenant vous mettre au courant des procédures suivies jusqu’à ce jour?

Thor va répondre quand un nouveau coup est frappé à la porte avec une discrétion qui n’appartient qu’à Toman.

Le domestique apparaît sur le seuil.

--Monsieur le commandant, il y a là un homme qui désire vous entretenir. Il prétend avoir une grave communication du comte Kammitz à vous faire.

--Ne peut-il attendre, Toman?

--Il affirme que sa mission est particulièrement urgente.

Thor se tourne vers le docteur Bergmann; ce dernier se lève et, rangeant ses papiers:

--Je crois qu’un autre jour sera tout aussi favorable à mes explications, concilie-t-il. Il est tard d’ailleurs; je reviendrai demain, dans le courant de l’après-midi. Nous aurons le temps de causer.

--Vous êtes tout à fait aimable et j’accepte bien volontiers, s’écrie Thor satisfait.

L’avocat prend congé de l’officier, qui reste seul quelques instants; puis Toman introduit dans l’appartement un homme vêtu d’un long manteau et que Tornten ne peut reconnaître à première vue, tant ses traits restent plongés dans l’ombre.

--Laissez-nous, Toman, ordonne-t-il.

--Bonne nuit, monsieur de Tornten, prononce le visiteur, lorsque la porte s’est refermée derrière le domestique.

Thor dresse l’oreille. Où a-t-il entendu cette voix? Certainement dans des circonstances critiques et douloureuses, car, à l’entendre, les battements de son cœur se précipitent comme sous le coup de l’angoisse qui présage un malheur.

--Qui êtes-vous? crie-t-il.

--Ne me reconnaissez-vous plus, monsieur le commandant?

Et l’inconnu, s’avançant d’un pas, la lumière le frappe en plein visage.

--Kunst! fait Thor plein d’émoi.

Et plusieurs secondes durant, sans pouvoir proférer une parole, il fixe cet homme qui lui a ouvert les yeux sur son malheur conjugal.

Enfin il articule d’un ton sec:

--Que me voulez-vous?

--Je vous suis dépêché par M. le comte Kammitz, dont je suis aujourd’hui le domestique, et qui m’a donné une commission pour vous.

--Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

Kunst hausse les épaules.

--Je ne sais même pas pourquoi il m’envoie.

--Alors, qu’avez-vous à me dire?

--Monsieur le commandant, il faut me suivre. Kunst a prononcé cette dernière phrase à voix basse et non sans avoir regardé soupçonneusement autour de lui.

--Vous suivre? Où donc?

--Je n’en sais rien. Mais M. le comte a envoyé une automobile qui vous conduira là où vous êtes attendu.

--Je suis encore souffrant, je ne supporterais pas le voyage! Et puis, qui me dit que vous venez réellement de la part du comte Kammitz? Vous étiez, il n’y a pas longtemps, le domestique de confiance du capitaine d’Unstett, ajoute Thor sévèrement.

--Mon maître a prévu l’objection et m’a donné une lettre à vous remettre, répond l’homme en tendant une enveloppe fermée.

--Que ne me la remettiez-vous plus tôt?

--Parce que j’avais l’ordre de n’en faire usage que si vous refusiez de me croire.

De l’enveloppe qu’il vient d’ouvrir, Thor a retiré une feuille de papier, l’a déployée et n’y a trouvé, à son grand étonnement, que trois simples mots qui ont mis l’émoi dans son cœur et levé du même coup toute hésitation. Qu’importe si sa vie est l’enjeu de la partie! Le papier porte de l’écriture bien connue du comte cette phrase laconique:

«_Le kaiser appelle!_»

Trois mots qui font bondir Tornten comme s’il n’eût jamais éprouvé de blessure, qui l’électrisent et lui font répondre:

--Je viens!

Toman, immédiatement sonné, s’affaire, apporte chapeau, manteau, avise du départ précipité miss Bolton, qui accourt:

--Ne sors pas, implore-t-elle à mi-voix, avec une tendresse qu’elle veut dissimuler aux yeux de Toman et de Kunst. Tu vas prendre du mal.

--Laisse-moi, Carry. Je ne puis faire autrement. J’ai le devoir de suivre cet homme, répond-il aussi bas et non moins ému. Lis ce que Kammitz m’écrit.

Elle a lu et demeure prostrée. Tornten ordonne à son valet de chambre et à Kunst de sortir les premiers, et, après une dernière caresse, un dernier baiser sur les lèvres de Carry, il descend à son tour dans la rue.

C’est tout à fait comme ce soir où il est allé à Schwanbach. Une nuit tiède, comme l’autre, s’étend sur la grande ville; une automobile ronfle devant la maison, sur l’avenue du Grand-Electeur. Thor s’élance dans la voiture; Kunst l’y aide et, sur un signe de l’officier, prend place en face de ce dernier. Cette circonstance rappelle à Tornten un précédent voyage effectué dans la nuit et qui réveille en son cœur un si cuisant chagrin. Il s’enfonce dans les coussins de la voiture et s’efforce de reconstituer tous les incidents de ces heures douloureuses qui, tantôt obscurcissent ses yeux de larmes, tantôt les cernent de colère.

Sous l’empire de ces pensées, il ne se rend pas compte du chemin parcouru. Mais quand l’automobile s’arrête et qu’il met pied à terre, Tornten reste sur place, abasourdi, comme enraciné. Il regarde Kunst bien en face:

--Où sommes-nous? demande-t-il, la voix étranglée.

--Ne vous frappez pas, commandant, fait l’homme intimidé. Je puis maintenant vous dire que mon maître vous attend dans la maison du capitaine d’Unstett.

--Alors je ne fais pas un pas de plus, décide Thor résolument.

Du premier coup d’œil, en effet, il a reconnu le carrefour où, dans la nuit d’horreur, lui et Kunst ont quitté la voiture pour ne pas trahir leur arrivée aux oreilles de ceux qu’ils se proposaient de surprendre.

--Monsieur le commandant, fait le rouquin en guise de réponse, M. le comte a prévu votre répugnance et m’a ordonné, dans ce cas, de vous rappeler ce qu’il dit dans sa lettre.

Thor devint perplexe:

--Pourquoi est-ce précisément là que je dois rencontrer Kammitz?

--Ces messieurs se réunissent régulièrement chez le capitaine.

--Quels messieurs?

--Je l’ignore.

--Et lui... lui... en est-il?

Kunst, qui a compris, répond faiblement:

--Je ne sais pas, monsieur le commandant. Puis, d’une voix ferme, il ajoute:

--Il se fait tard. Venez, je vous en prie; il y a trop longtemps que nous nous faisons attendre.

Thor de Tornten pousse un profond soupir, évoque les paroles fatidiques de la lettre qu’il cache en son sein et s’élance à la suite de son guide.

Tout comme autrefois, dans l’heure d’angoisse, ils atteignent la villa, dont Thor revoit les fenêtres éclairées au premier étage. Les deux hommes traversent l’avant-cour, et Kunst ouvre la porte de la maison. Devant lui, le lieutenant de vaisseau pénètre dans le vestibule, avec cette différence que, cette fois, la pièce est éclairée; puis ils gravissent, sans tâtonnements et sans hésitation, les marches de l’escalier, recouvertes d’un tapis.

Le compagnon de Thor frappe à une porte du premier, qui leur livre passage. Un instant encore ils sont dans l’obscurité, mais aussitôt la chambre s’éclaire et Thor de Tornten se trouve seul avec Kunst, qui débarrasse l’officier de son manteau et de son chapeau et le prie d’entrer dans la pièce voisine où il devra attendre la venue du comte.

Thor est maintenant dans un élégant salon-fumoir, sans pouvoir se rappeler y être précédemment venu. Impatient, il piétine au milieu de l’appartement, quand la porte s’ouvre de nouveau, livrant passage au comte Kammitz.

--Sois le bienvenu, Tornten, s’écrie l’ami en le prenant dans ses bras. Je savais bien que je pouvais compter sur toi!

Thor répond à l’accueil de son ami avec une égale cordialité, mais il ajoute loyalement:

--Je ne serais pas venu sans l’appel contenu dans ta lettre.

--Je pensais bien, affirme Kammitz, que tu viendrais à contre-cœur dans cette maison. Ta rancune a failli être la plus forte, mais l’appel du devoir a triomphé.

--C’est vrai, Kammitz. Et maintenant, dis-moi vite ce que tu attends de moi, car il me tarde de quitter cette ambiance détestable qui me rappelle les plus durs moments de mon existence.

--Erreur, Tornten. Il y en a de pires que tu subis avec résignation.

--A cause de l’empereur?

De la tête, Kammitz approuve.

--Qu’est le malheur d’un homme auprès de la honte d’un peuple?

--Tu as touché le point sensible!

--Sûrement, Tornten. Ecoute-moi donc, car je ne suis pas seul: d’autres t’attendent et souhaitent te voir et t’entendre.

--Parle!

--Derrière cette porte--le comte indique celle par où lui-même est entré--huit Allemands se sont réunis, et je suis de ceux-là, qui veulent voir finir l’outrageante comédie qu’on joue au détriment de notre patrie. Ils te demandent si tu veux t’associer, toi, neuvième, à leurs projets.

Il croit comprendre et s’écrie dans une émotion vibrante:

--Je le veux, Kammitz, je le veux!

--J’ai encore quelque chose à te demander. Tu apprendras, tout à l’heure, tout ce que je ne puis te dire ici, parce que je suis lié, moi-même, par un serment. Mais il faut que tu saches que, parmi nous, il se trouve un homme que tu hais, dont la vue fera naître en toi l’horreur et la colère et dont, cependant, tu devras supporter la présence, pour l’amour de la grande idée.

--Unstett, prononce Tornten.

--Il est des nôtres.

Pendant quelques secondes, les deux hommes se taisent; enfin:

--Le kaiser appelle! dit lentement Kammitz avec intention.

--Bien.... Je saurai tout endurer, finit par dire l’officier d’un ton ferme. Pour le but que j’entrevois, il n’est pas de sacrifice qui me coûte.

--Viens donc!

Ils franchissent la porte que Kammitz a soin de refermer aussitôt derrière eux.

Le colosse blond semble d’abord pétrifié. Au milieu du salon qu’il reconnaît pour celui du capitaine de cavalerie, autour d’une table recouverte d’un tapis vert, il ne voit que visages connus: Jacob Grotthauser qui s’est vivement levé pour se porter à sa rencontre, Arno de la Rieth, le long Sellenkamp, Rittersdorf, fougueux et passionné, Heins de Walding et son frère, l’aspirant Paul, et, là-bas, comme vissé à son siège qu’il est le seul à n’avoir pas quitté, sans un geste de bienvenue à l’égard du survenant... Fritz d’Unstett.

Le lieutenant de vaisseau n’en peut croire ses yeux! Comment, Grotthauser, qui, devant le monde, n’a jamais fait secret de ses libres opinions, se trouve-t-il mêlé à cette assemblée de hobereaux déterminés et quelle apparence y-a-t-il que des relations se soient établies entre Unstett et les officiers de marine qui, autrefois, connaissaient à peine de nom le capitaine de cavalerie.

--Bonjour, Tornten! l’accueille un cri unanime, tant son arrivée paraît à tous un heureux événement.

--Voici ta place, indique ensuite Kammitz, lorsque tous, à l’exception d’Unstett, ont salué Tornten, qui, poussé vers le milieu de la table, se trouve faire vis-à-vis au comte.

Tandis que chacun regagne son siège, Thor jette un regard rapide vers Unstett, qui se trouve tout au bout de la grande table. Le capitaine de cavalerie se soulève blême et silencieux et s’incline en faisant un léger salut. Le marin semble ne pas voir ce geste.

Son attention est, d’ailleurs, sollicitée par une immense carte de l’Amérique du Sud, épinglée sur la table, devant sa place. De petits drapeaux, en grand nombre, y tracent, le long de la côte orientale du continent, une ligne irrégulière, qui finit au cap Horn. Tornten regarde curieusement Kammitz, qui se prend à sourire.

--Je réclame le silence, messieurs, fait-il de sa voix sonore.

Chacun se tait et le brouhaha de bienvenue prend fin, qui, à l’instant, accueillait Tornten.

--Messieurs, commence le comte qui, au surplus, semble s’adresser plus particulièrement à son vis-à-vis, ce m’est une joie de saluer parmi nous la présence de notre ami Tornten; elle est d’autant plus vive que je sais maintenant pouvoir compter sans réserves sur sa bravoure, ses connaissances et son dévouement pour l’exécution de notre plan. Mais, avant tout, il faut que j’obtienne de notre ami la promesse de ne pas dévoiler un mot de ce qu’il entendra ici.

Thor, étendant la main droite, s’empresse de jurer:

--J’observerai le plus scrupuleux silence à l’égard de qui que ce soit.

--C’est bien. Je n’ai donc plus de secrets pour toi, et suis assuré que tu es de cœur avec nous. Tu le sais, celui que nous aimons et vénérons tous, notre ancien seigneur et empereur, auquel même nos adversaires--et les yeux du comte se portent vers sa droite où siège Grotthauser--ne refusent pas l’hommage de l’estime la plus haute, Guillaume de Hohenzollern est condamné par ses ennemis à vivre ses derniers jours sur l’une des îles Juan-Fernandez. Tu n’ignore pas que sa condamnation viole toute justice et que sa détention, aujourd’hui, est le plus grand crime de l’histoire. Car--et c’est notre ami Grotthauser qui parle, lui dont les principes sont, cependant, loin de faire un suppôt du kaiser--s’il existait un droit d’élever une plainte contre le prisonnier de Juan-Fernandez, ce droit ne pouvait appartenir qu’au peuple allemand. En aucun cas, ses ennemis n’avaient qualité pour obliger la Hollande à leur livrer le kaiser, afin d’en faire le principal personnage de la triste comédie sur les organisateurs de laquelle l’histoire aura à se prononcer en dernier ressort.

--Bravo, fait entendre l’aspirant Paul de Walding, ce qui lui attire, de la part de son frère, un avertissement muet mais énergique.

Sans s’arrêter, le comte Kammitz continue:

--Tous les Allemands ont reçu de l’étranger, dans le traitement infligé au kaiser, un soufflet en plein visage. Que l’on voie en lui le représentant du droit divin en Allemagne, ou, seulement, un Germain comme les autres, c’est, en tous cas, un Allemand, et cet Allemand a subi de la part de l’étranger une injustice, sans que l’empire ait eu le moyen ou la force de s’y opposer. Tant que Guillaume de Hohenzollern languira en exil, nous aurons donc à baisser, devant l’étranger, un front humilié.

Thor approuve, si vigoureusement de la tête, cet exposé, que son assentiment éveille un écho aux lèvres de tous ses amis.

--Très juste! crie-t-on de toutes parts, et même Grotthauser s’associe à cette manifestation.

--Rien donc, depuis que le kaiser a pris le chemin de la déportation, reprend le comte, ne pouvait être plus important à nos yeux que de le délivrer. Seuls, nous étions trop faibles et les moyens nous manquaient d’organiser et de mener à bien une si lourde tâche.

«Que l’on y pense--et l’orateur indique la carte--Juan-Fernandez est, à vol d’oiseau, éloigné de plusieurs milliers de milles de la mère patrie et, par conséquent, impraticable pour une évasion à laquelle ne travailleraient que des particuliers. Ajoutez à cela la surveillance constante des alliés, dans laquelle se distinguent surtout les Français et les Anglais.

«Dès lors, toutes fois que j’étais amené à parler, dans le cercle de nos camarades, d’un projet d’évasion du kaiser, les obstacles surgissaient si nombreux qu’ils entravaient tout initiative... Les circonstances m’amenèrent, à cette époque, à connaître au chevet de notre ami Tornten, qui se débattait alors en proie aux affres du délire, M. Jacob Grotthauser; en dépit de ses opinions politiques qui le classent parmi les adversaires de ma caste, je ne devais pas tarder à voir en lui un vrai Allemand, pour lequel la honte de cette déchéance impériale...

--...Déchéance humaine, corrige intentionnellement Grotthauser.

--...De cette déchéance humaine, acquiesce Kammitz avec un léger sourire, était si pénible, qu’en lui aussi avait germé l’idée de préparer une fin violente; à cette grande misère du peuple allemand. De même que les forces coalisées de nos ennemis avaient fait de notre chef un détenu, de même nous pensions unir nos forces pour délivrer le kaiser.

«A maintes reprises, nous eûmes l’occasion de traiter à fond cette question, mais des obstacles sans nombre se dressaient devant nous.

«De notre gouvernement, aucun secours à attendre...

--La honte allemande, par-dessus la misère allemande!...

--Malheureusement, il en est ainsi. Laissés à notre propre initiative, nous pouvions bien forger des plans, mais faire un pas décisif, jamais.

«C’est à ce point qu’en étaient nos projets quand je reçus, il y a quinze jours, à Berlin, la visite de M. le capitaine de cavalerie d’Unstett, venu exprès de Munich pour me voir.»

Thor sent, à ces mots, le rouge de la colère lui monter au front. Il regarde fixement la carte et les petits drapeaux multicolores. Il n’ignore pas que le misérable vit à Munich, et ce souvenir lui est intolérable. Mais il se contraint, car il entend résonner dans son cœur l’appel par lequel Kammitz a eu raison de sa répugnance... et cet appel retentit par delà tous ses ressentiments.

--M. d’Unstett ne venait pas me trouver de son propre mouvement, reprend le comte; il paraissait comme porte-parole d’un personnage qui, de son côté, s’était mis en relations avec lui à Munich. Cet individu ne serait autre que l’agent d’une des grandes puissances auxquelles nous sommes redevables de l’exil du kaiser.

--Quelle est cette puissance? interrompit Rittersdorf, nous avons enfin le droit de le savoir.

Kammitz se tourne vers d’Unstett qui, après un moment d’hésitation, se lève et répond froidement:

--Ce sont les Etats-Unis d’Amérique.

L’étonnement le moins dissimulé se peint sur tous les visages.

--Quel intérêt l’Amérique peut-elle avoir à nous pousser dans une aventure qui doit compromettre son œuvre? doute Sellenkamp, en hochant la tête.

--Je donnerai à ce sujet des éclaircissements, répond le capitaine de cavalerie; en ce moment la parole est au comte Kammitz.

--Je vous remercie, répond ce dernier, car je désire aussi terminer avant tout mes explications. Donc, l’agent de cette grande puissance, que nous savons maintenant être l’Amérique, est venu en Allemagne, par ordre de son gouvernement, pour y trouver des hommes résolus, avec l’appui des Etats-Unis, à entreprendre la libération du kaiser.

«Il tomba, en M. d’Unstett, sur l’homme qu’il lui fallait. Tous deux s’entretinrent des voies et moyens d’une semblable opération et d’Unstett fut chargé de recruter les hommes nécessaires.

«Avant tout, il fallait d’anciens officiers de marine, car l’Amérique met au service de cette entreprise hardie, un de ses plus modernes submersibles.»

Thor de Tornten tressaille, regarde l’un après l’autre, tous ses camarades et observe que tous savent d’avance ce qui va se passer. Il se tait, en conséquence, et continue d’écouter les paroles du comte.

--Dans son entourage, M. d’Unstett entendit prononcer mon nom; c’est alors qu’il vint me trouver. L’accord ne fut pas long à conclure. Pour moi, il n’est pas de plus noble devoir que de mettre fin au bannissement du kaiser.

«J’ai donc groupé autour de moi tous ces hommes d’action, sur la résolution, l’esprit de sacrifice desquels je sais pouvoir compter. Je les ai convoqués pour discuter, d’abord les particularités de notre plan, et passer ensuite, le plus rapidement possible, à l’exécution de celui-ci.

«Maintenant, conclut le comte Kammitz, j’ai mis notre ami Tornten au fait de tout ce qui nous occupe et nous réunit ici. Je passe la parole à M. le capitaine d’Unstett afin qu’il puisse nous faire part des propositions de son mandant.

--Avant tout, s’écrie Thor de Tornten enthousiaste, je désire remercier l’assistance de m’avoir accordé sa confiance, de m’avoir appelé à cette réunion et, une fois encore, je jure et promets de tout tenter pour mener à bonne fin les résolutions qui seront prises.

Des signes d’encouragement et d’approbation accueillent ces paroles, tandis qu’au bout de la table d’Unstett tousse, pour attirer l’attention, et débute:

--Pour revenir, avant tout, à la question qui m’a été posée, au sujet des mobiles qui ont amené les Etats-Unis à envisager une évasion du kaiser, je dois rappeler tout d’abord que l’Union s’est, dès les débuts, montrée généralement hostile à la mise en jugement de notre souverain. Au moins y eut-il, de l’autre côté de l’Atlantique, un fort courant d’opinion contre la comédie jouée seulement pour le profit des adversaires de l’Allemagne en Europe, et au cours de laquelle tant de questions allaient être débattues qui étaient au rebours des intérêts américains.

«Je rappelle incidemment les prestations américaines en matériel de guerre qui affluèrent sur les champs de bataille de l’Entente, bien avant l’entrée en ligne des contingents yankees, et le rôle joué par Wilson comme prétendu médiateur, dans l’instant même où ceux-ci, venant grossir les rangs de nos ennemis, consommaient la ruine de notre pays.

«A cette opposition contre le procès du kaiser, il y a lieu d’associer l’attitude des Germano-Américains qui ont repris de la force depuis la fin des hostilités.

«Dans son propre pays, on fait reproche à Wilson et à son entourage d’avoir, par ce jugement, abaissé l’Allemagne davantage que ne l’avaient fait la guerre et la défaite elle-même.

«La période des élections présidentielles va s’ouvrir; si l’on veut calmer les Allemands, il faut faire quelque chose pour eux, au moins dans la coulisse.

«Puis, l’Angleterre et l’Amérique sont en désaccord sur le mandat de Shantung, pour lequel l’une soutient le Japon, l’autre prétend l’évincer; la France marche avec son alliée d’Europe.

«D’autre part, la présence sur la côte sud-américaine de l’escadre de surveillance, qui est un prétexte pour les Anglais à s’y consolider, est une épine au pied de l’Amérique.

«Les Etats-Unis ne veulent pas tolérer l’Angleterre dans le Pacifique, et la seule solution de ce dilemme leur apparaît dans cette conception toute simple: faire disparaître la cause en mettant fin à la détention du kaiser.

«Officiellement, l’Union ne peut évidemment pas agir. Dès lors, fidèle à sa politique traditionnelle, elle cherche à fomenter quelque chose qui paraisse en contradiction avec ses propres intérêts, tout en lui ménageant des profits des deux côtés.

«Mon correspondant est autorisé à mettre à notre disposition toutes sommes que la préparation du coup de main peut rendre nécessaires. Les Etats-Unis ont tout mis en œuvre pour nous faciliter la besogne; mais leur concours exclut la participation des marins de sa marine nationale. En nous attribuant cette part dans l’action, l’Amérique s’assure, en tout état de cause, contre les soupçons possibles des nations associées et se prépare, en cas de découverte, une justification facile de son attitude...

«Dans un jour du mois prochain que vous allez fixer aujourd’hui même, un yacht de l’Américain Towbridge, un des rois de la viande, nous attendra à Lisbonne, où nous aurons à nous rendre isolément et sous de faux noms. Il nous conduira à l’endroit où vous voyez sur la carte le premier des petits drapeaux verts.»

Chacun regarde le point désigné, à peu près à la hauteur de Rio-de-Janeiro. Thor lui-même a suivi avec intérêt les explications du capitaine de cavalerie.

--C’est là que commence, à vraiment parler, notre voyage de délivrance, continue Unstett, car nous y serons mis en possession d’un croiseur sous-marin, de la construction la plus récente, avec lequel on nous abandonnera à nos propres forces. Nous deviendrons les maîtres absolus du submersible jusqu’au moment où nous aurons débarqué le kaiser, là où il sera attendu. Découverts, nous avons le devoir de couler bas le navire plutôt que de le laisser tomber aux mains des ennemis.