La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 5
--Il a regagné une grande partie de l’amour qu’il avait perdu immédiatement après la guerre. On en a fait un martyr; c’était dangereux. Les religions se fondent sur les persécutions et la réaction, dans l’empire, n’a pas manqué de battre monnaie là-dessus.
--Exact! Et toi, Jacob, que penses-tu de lui?
--C’est un homme, Thor. Tu me l’as dit un jour et, depuis, je l’ai bien compris. Nous sommes tous des hommes exposés aux fautes et aux faiblesses, mais aussi doués du don le plus précieux que Dieu ait pu nous faire: la faculté d’agir. Il en a usé, celui qui fut jadis empereur de ce pays... et il a succombé.
«Honni soit tout Allemand qui pense autrement!
«Malheur à celui qui ne comprend pas que le plus grand affront fait à notre nation est dans l’impuissance où on l’a mise de défendre cet homme contre le jugement de ses ennemis!
«Mais aussi mille fois malheur à ceux qui peuvent songer à le rappeler en Allemagne en qualité d’empereur!
--Y a-t-il vraiment des Allemands qui y pensent?
--Oh! beaucoup! Tes pairs ont fait serment de le rétablir, Tornten.
--Non, plus mes pairs, Jacob, car je suis rallié à tes idées, proteste Tornten en tendant sa main largement ouverte, que Grotthauser serre d’une étreinte loyale.
--Et que va-t-on faire du condamné? reprend-il après un court répit.
--Ce n’est pas encore décidé. Il paraît que les alliés parlent de l’interner dans une île.
--Sainte-Hélène?
--Non, pas celle-là. Ils ont peur de faire naître des comparaisons entre l’empereur qui est mort sur ce rocher et celui qu’ils ont résolu de laisser périr aussi, loin de l’humanité.
--Comme ils calculent bien, gémit le blessé.
Et, soudain, il lui semble que tout recommence à tournoyer autour de lui, qu’un voile de nuages élève son brouillard entre lui et l’ami fidèle. Il peut encore jeter un dernier regard sur Carry Bolton, percevoir un appel que Grotthauser lance à la jeune fille et voir celle-ci accourir auprès de son lit.
Les derniers vestiges de sa connaissance ont sombré. Une seule image, heurtée, violente, persiste devant ses yeux, ou plutôt devant son imagination délirante: celle du kaiser, tel qu’il l’a vu en dernier lieu, à Amerongen, vieilli, la barbe longue et grise. Il lui semble que cet homme, auquel il tient par toutes les fibres de son âme, lui fasse amicalement un signe d’adieu, exactement comme lorsque, naguère, il avait pris congé de son souverain: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» perçoit-il, mais pendant un court instant seulement, comme un cri de douleur qui s’enfle ensuite en un mugissement démesuré, ininterrompu, comme si tous les torrents de la cataracte de sang s’écrasaient à ses yeux sur un lit de rochers... Puis ce n’est plus que la nuit et son néant...
* * * * *
--Alors, Tornten, te sens-tu assez fort pour entendre ce que j’ai à te dire? demande le comte Kammitz, qui tient aujourd’hui compagnie au blessé et l’examine avec un sourire amical.
--Crois-tu donc que je serai toujours inconscient? s’irrite le blessé, auquel il semble que Jacob Grotthauser vient de quitter la chambre pour laisser la place au comte.
--Il y a quinze jours que tu n’as repris connaissance.
Tornten regarde, tout décontenancé, le visage expressif de son ami:
--Ce n’est pas possible! fait-il.
--C’est malheureusement vrai. Demain, nous célébrons Noël.
--Déjà Noël!
--Oui, Tornten, et ce soir je pars chez ma mère, au château de Kammitz, près de Greifswald. Tu sais que je vais toujours passer cette fête auprès d’elle.
--Ta mère! s’écrie le blessé, effaré. Est-ce qu’elle vit encore?
--Rêves-tu, Tornten? Bien sûr que j’ai toujours ma mère!
--Je suis fou! Je croyais que tu l’avais perdue: j’ai probablement rêvé que tu étais allé à son enterrement.
Le comte a un sourire contenu.
--Ce sont, mon cher ami, les hallucinations du délire. Ma mère, grâce à Dieu, vit toujours et se réjouit autant de mon arrivée que moi de l’aller retrouver. C’est si beau chez nous!
--Oh! oui, que ce doit être beau! soupire le lieutenant de vaisseau.
Et sa pensée évoque le paysage mélancolique de son bien de famille, en Schleswig, le manoir paternel et le parc sous la neige, les fenêtres brillamment éclairées dans cette nuit de Noël, pour le réveillon traditionnel, autour du sapin illuminé et chargé de girandoles. Il revoit encore l’aimable figure poupine de sa tante Marie, à laquelle il doit la joie de tant de fêtes semblables. Des larmes emplissent ses yeux et il se détourne pour les cacher à Kammitz.
Mais, soudain, une angoisse l’étreint:
--Où est miss Bolton? s’enquiert-il, tandis que disparaît la précédente image devant la radieuse évocation de la jeune Anglaise, qui, de plus en plus, emplit son cœur.
--Elle est allée chez toi, pour les préparatifs de Noël. Ton fils va venir passer la soirée auprès de toi.
L’âme de Tornten s’emplit de joie; il rit comme un enfant en présence de quelque chose qui l’enchante et le surprend.
--Ah! si seulement je pouvais être bientôt sur pied! regrette-t-il ensuite.
--Cela ne saurait tarder. Un homme qui rit comme toi ne reste pas longtemps au lit, réplique le camarade. Le docteur pense que d’ici à quelques semaines tu seras rétabli. Ton malheureux crâne en a vu de cruelles, mais il est recollé maintenant.
--Donne-moi donc de tes nouvelles, de celles des amis, prie le malade.
Kammitz hausse les épaules:
--Ce sont des rois détrônés.
--Ne se consolent-ils pas?
--Est-il possible de se consoler? Chaque jour nous rappelle le passé. On reste officier de marine sous l’habit bourgeois. Hélas! ex-officier, faut-il dire. Si cela doit continuer, je me retire sur mes terres pour les faire valoir.
--Si cela doit continuer? Y a-t-il des chances que cela ne continue pas?
--Oui, il se trouvera des hommes déterminés pour fomenter un changement.
--De quoi et comment?
--De la situation actuelle! Crois-tu, par hasard, que le kaiser soit vidé, fini une fois pour toutes?
--Sûrement, mon cher. Ne nourris donc pas de vains espoirs qui ne te préparent que désillusions!
--Que tu penses, fait le comte en riant presque méchamment. Moi, je crois le contraire.
--Alors, le kaiser, que dit-on de lui?
--Il part de Liverpool ces jours-ci.
Thor tressaille:
--Il part, répète-t-il d’une voix sourde. Pour où?
--En captivité!
--On a donc pris une décision? Où vivra-t-il désormais?
--Vivre! s’écrie Kammitz.
Et son doux visage d’homme réfléchi se durcit jusqu’à devenir un masque de haine.
--Tu parles comme nos ennemis. Mais, moi, je dis que ce sera pour lui, cet exil, une mort de tous les instants.
--Où l’exilent-ils?
--A Juan-Fernandez.
--L’île de Robinson?
--Elle-même.
Pendant quelques minutes, on n’entendit, dans la chambre blanche, que la respiration un peu oppressée des deux hommes.
--Et quelles sont les considérations qui ont guidé ce choix? demande Tornten lorsque l’émotion lui permet de parler.
--La distance de notre patrie allemande, où des millions de partisans restent au proscrit; les facilités de surveillance qu’offre cette île, qui ne présente qu’un seul mouillage permettant d’atterrir, et enfin le désir manifesté par le roi d’Angleterre de voir adoucir l’exil de l’ex-kaiser. Le cousin d’outre-Manche a fait aménager pour l’impérial banni, dans l’île de Mas-a-Tierra, déjà défrichée par d’anciens colons, une habitation sur l’élégance et le confort de laquelle les journaux anglais sont intarissables, tandis qu’ils sont muets sur les conditions d’isolement.
--Comme il va souffrir là-bas! Comme il va regretter sa patrie! se lamente Tornten dans une sourde angoisse.
--Dieu veuille que cela ne dure pas longtemps! répond le comte Kammitz avec intention.
--Et qui pourrait le faire cesser? La mort!
--Ou la vie!
Le malade ne comprend plus les paroles de son ami. La douleur, de nouveau, la torture. Il sent qu’il atteint encore une fois les limites de ses forces.
--Ménage-toi, entend-il encore lui dire la voix de Kammitz. Chaque parole te fatigue.
--Non, je veux répondre... essaie de crier Thor.
Mais la faiblesse le terrasse. Il croit sentir que Kammitz a saisi sa main; mais, du même coup, l’image et les propos du visiteur ont disparu.
Et tout sombre dans la nuit...
* * * * *
--Souffres-tu encore, papa?
--Non, mon petit. De te savoir auprès de moi, je me sens fort et délivré de tout mal.
Le jeune Otto s’est blotti au bord de la couchette. Thor a passé son bras autour du corps de l’enfant et l’attire tout près de lui. Tous deux contemplent l’arbre de Noël autour duquel Carry s’empresse.
C’est le soir. Thor pense encore à sa maison, mais cette fois le point de vue est différent. Il est à l’intérieur, au chaud, tandis que dehors s’étend le manteau immaculé de neige et brille l’étoile du berger. Auprès de lui veillent son fils et cette jeune fille qui a pris une si grande place dans son cœur; car il ne peut plus y avoir de doute: il aime Carry Bolton. Un charme émane d’elle, auquel il ne peut et ne désire d’ailleurs se soustraire; c’est le charme qu’elle tient de sa grâce et de sa bonté.
--Où est maman? fait soudain le garçonnet, à voix presque basse, comme s’il eût compris qu’il ne fallait pas en parler tout haut.
C’est un coup de poignard au cœur de Tornten, qui presse plus fort contre lui le souple corps d’enfant.
--Ta mère est morte, mon fils, explique-t-il après une courte hésitation.
Le petit Otto se met à pleurer silencieusement. Thor cherche à le consoler, mais les larmes redoublent. Carry accourt, et, riant gaiement, saisit dans ses bras l’enfant et le soulève.
Les lumières de l’arbre de Noël scintillent et ont tôt fait de détourner l’attention de l’enfant et de lui faire oublier les paroles de son père. Les mains du petit se tendent vers l’étincelante parure d’argent du sapin symbolique, tandis que ses yeux et sa bouche rient d’une joie débordante.
Carry porte le jeune garçon jusqu’à la table, où se dresse l’arbre enchanté et l’y pose en lui montrant toutes les richesses que le bonhomme Noël a apportées: depuis le cheval à bascule jusqu’à la boîte de chocolats fondants.
Il prend chaque objet, le porte sur le lit de son père et le contraint d’admirer.
--Vois, papa, comme ce pantin gigote! Il ressemble à ces soldats de plomb de France que tu m’as rapportés de ta dernière visite au front! Vois donc, papa, miss Bolton qui traîne l’automobile dont elle m’a fait cadeau. Comme ça court sur le plancher.... On dirait une grande! L’année prochaine, tu m’en donneras une vraie, n’est-ce pas, petit papa!
--Tout ce que tu voudras, mon petit homme, acquiesce Thor en regardant son fils avec un sourire heureux.
--Le petit Jésus a aussi apporté quelque chose pour vous, monsieur le capitaine, fait Carry qui se tient près du lit, le visage empourpré, un petit paquet à la main.
Le jeune Otto court maintenant derrière le jouet qui roule par la chambre.
--Asseyez-vous donc près de moi, miss Bolton, invite Tornten ému, et montrez-moi ce que l’enfant Jésus me destine!
--Oh! bien peu de chose, répond l’Anglaise en s’exécutant.
Elle ouvre le paquet, qui laisse voir un coffret recouvert d’une soie grise sur laquelle se dessinent les armes de Tornten. Le couvercle cache, précieusement rangés, des cigares bagués d’or.
--Qui a fait cela? demande Tornten, content comme un collégien, en fermant la boîte et regardant l’écusson, cette image d’un fier coursier franchissant deux tours.
--C’est moi qui l’ai brodé pour vous.
--Où en avez-vous trouvé le loisir, Carry? Elle tressaille, car il l’a appelée par son prénom.
--Vous êtes resté si longtemps privé de toute connaissance, monsieur le capitaine! Que pouvais-je faire quand les heures succédaient aux heures et que je demeurais auprès de vous, inoccupée?
--Vous pensiez donc toujours que je me rétablirais?
--Oh! oui... toujours!
--Que fais-je ici? Je gis là, devant vous, les mains vides, sans rien pouvoir vous offrir en reconnaissance de tout le bien que vous nous faites à moi et à mon fils.
--Il suffit à mon bonheur de ne pas quitter le petit.
--Et moi, vous me quitteriez volontiers? s’offense-t-il.
Carry baisse les yeux.
--Oh! pas volontiers!
--Alors, je sais ce que le petit Noël a apporté pour vous, miss Bolton.
Elle le regarde en face, sans comprendre où il veut en venir.
--Ne souhaitez-vous pas, miss Bolton, un mari qui serait tout à vous et auquel vous appartiendriez entièrement?
--Je... je ne comprends pas, défaille la jeune fille, dont l’embarras est extrême.
Il saisit sa main, l’attire à soi, de sorte que son visage domine le sien, et la regarde au fond de ses yeux bleus:
--Carry, murmure-t-il tendrement, dites un mot et vous serez ma femme, la seconde mère de mon Otto.
--Mon Dieu! balbutie-t-elle au comble de l’émoi.
Mais dans ses yeux clairs brille une flamme qui trahit sa joie et ne laisse aucun doute à Tornten sur son bonheur. Et, soudain, la douce tête s’abaisse et leurs lèvres s’unissent en un premier baiser d’amour.
--Je t’aime tant! dit-il, défaillant d’émotion.
--Je t’aime, répond-elle, depuis le jour où je t’ai vu pour la première fois.
Ils se séparent à regret, car voici Otto qui s’approche du lit:
--Mademoiselle, tirez-moi mon automobile, exige-t-il.
--D’abord, donne à miss Bolton un bon baiser pour la remercier, s’écrie le père.
Carry, toute joyeuse, se penche sur l’enfant, lui passe son bras autour du corps et l’élève jusqu’à elle pour l’embrasser dans un élan passionné; puis elle se prend à pleurer, car ce qu’elle vient de vivre dépasse ses forces.
Cependant, l’enfant toujours sur les bras, elle s’approche de l’arbre embrasé et se met à souffler les bougies.
--Pourquoi nous prives-tu de la joie des lumières? s’étonne le blessé.
--Il est tard pour votre fils, monsieur le capitaine.
--Dis-moi «tu».
--Je veux bien, puisque cela te plaît. Il faut que je reconduise le petit à la maison. Après, je reviendrai te tenir compagnie jusqu’à ce que le sommeil ferme tes yeux.
--Comme ce sera triste pour moi d’être si souvent seul!
--Dois-je envoyer la garde qui me supplée à l’ordinaire?
--Non, pas cela, pas d’étrangers! Dans de pareils moments, il faut rester entre soi.
Elle le menace encore du doigt et sourit sous ses larmes, puis elle s’approche du lit, portant toujours Otto qui se refuse à quitter son père. Mais ce dernier signifie à la jeune Anglaise qu’il est vraiment trop tard pour faire veiller l’enfant plus longtemps. Avant de quitter la pièce, Carry embrasse encore une fois tendrement le malade, au grand étonnement du petit. Cela fait rire l’officier, et la jeune fille fait écho dans une joie qui sèche ses dernières larmes.
Enfin Carry et l’enfant se sont éloignés. Thor de Tornten demeure livré à ses pensées. Il regarde vers la fenêtre, dont les rideaux sont soigneusement tirés; mais il semble qu’une double vue lui dévoile, par delà les lourdes tentures, le paysage d’hiver qui se déroule dans la rue. Il aspire vers l’action; ce long alitement est une souffrance pour son esprit indépendant, amoureux de la nature et du grand air et qui ne prise rien au-dessus de la mer, libre en son immensité.
Ses pensées appellent des visions plus lointaines aussi. Il a sous les yeux le kaiser et l’imagine comme un père dont la souffrance s’étend à ses enfants. La joie conçue dans cette heure que Thor vient de vivre semble comme effacée par cette nouvelle tristesse. Car il aperçoit dans l’ambiance du moment présent l’homme qu’il chérit et pour lequel il tremble: la petite couchette à bord du navire qui le conduit en exil! Célèbre-t-on seulement la fête, traditionnelle et joyeuse, de Noël, sur ce bâtiment? Et comment pourrait-elle être joyeuse pour l’âme pieuse de Guillaume de Hohenzollern, qui, certainement, en cette nuit, oublieux de son propre destin, appelle sur la patrie qui s’éloigne la bénédiction céleste.
Au cours de ces pensées qu’évoquent en son âme de junker l’atavisme et l’éducation, Thor est soudain troublé par le bruit d’une porte qui tourne doucement sur ses gonds, tandis que ses yeux lui montrent l’image d’une femme de haute taille qu’ils sont impuissants à reconnaître sous les voiles épais qui la couvrent.
Mais la femme a rabattu les crêpes qui cachent son visage et les lèvres de Tornten profèrent un cri d’horreur qu’il n’a pu retenir.
--Toi! Tu as osé!...
En effet, c’est Ilse qui s’approche lentement du lit où son mari est allongé, le bras étendu pour repousser l’apparition détestée.
Elle est pâle comme la mort. Dans ses yeux vacille la même terreur canine que Thor y a lue, naguère, lorsqu’il l’avait jetée de côté pour s’élancer sur son amant, le capitaine de cavalerie d’Unstett. Elle reste un moment irrésolue devant la fureur que lui oppose l’accueil de l’époux outragé.
--Thor, pardonne-moi! implore-t-elle en se laissant tomber à genoux à quelques pas du lit, les mains jointes comme dans la ferveur d’une prière.
--Moi! te pardonner! hurle Thor, qui se soulève péniblement. Non... non... Tu as irrévocablement détruit tout ce que j’éprouvais pour toi. Tu as repoussé de toi ton fils et ton mari! Pour nous deux, tu es morte... morte!
Il ne peut plus parler et s’effondre de nouveau.
La femme, alors, se lève et, courant à la couche, se jette aux pieds de son mari, embrasse sa main.
--Thor! ce ne peut être ton dernier mot! Tu m’as aimée, tu me l’as dit! Est-ce que tout cela peut ne plus exister?
--Morte!... répète-t-il seulement.
Mais il est impuissant à dégager sa main et à se libérer de cette présence qui exaspère sa rancune.
--Alors, au lieu de l’amour, la haine?
--La haine! geint-il.
Aussitôt la voix de la femme s’altère. Elle abandonne la main qu’elle pressait et son regard se fait cruel:
--Eh bien, soit, la haine! J’aime mieux cela!
--Tu ne m’apprends rien après ce que tu as fait!
--Oui, je te hais et je te maudis. Quant à mon fils, il est à moi seule...
--Non, il m’appartient.
--Tu es trop faible pour le défendre contre moi. Je te préviens, rien ne me coûtera pour te l’arracher.
--A moi, peut-être pourrais-tu le voler, réplique aussitôt l’officier dans un désir de vengeance; mais pas à l’autre, sa seconde mère...
--Qui cela?
--Celle que j’aime!
--Qui?... Je la connais?
--Tu la connais. Tu lui as parlé tous les jours quand tu étais encore la mère de mon fils.
--L’Anglaise?
--Elle-même, Carry Bolton, qui sera ma femme dès que notre divorce sera prononcé.
--Je vous hais tous les deux et vous anéantirai, grince la jeune femme dans l’échevellement de ses boucles brunes, tandis qu’elle se redresse et s’éloigne du lit de Tornten. Quant à l’enfant, il m’appartient; je le tuerai plutôt que de vous le laisser.
--Infâme! rugit le malade en arrachant le drap qui couvre son corps affaibli et se dressant soudain, mû par l’horreur et par la crainte.
Il voudrait défendre les deux êtres qui lui sont chers, mais ses forces le trahissent; l’élan qui l’a précipité contre sa femme se brise; ses jambes fléchissent sous lui; il s’abat à la renverse et, dans sa chute, sa tête frappe lourdement le plancher...
Il ne sent plus rien... ne voit plus rien...
IV
Thor de Tornten est chez lui à présent.
Il ne s’explique pas de quelle façon il y est parvenu, car c’est subitement qu’il se voit assis dans son fauteuil, à sa table de travail.
Il ne ressent plus de sa blessure qu’une sourde compression aux tempes. Il est habillé et a la sensation de pouvoir se mouvoir, ce qu’il fait d’ailleurs sans difficulté. Il va vers le coffret, où il range ses cigares, en choisit un avec soin, l’allume avec béatitude--il en a été si longtemps privé--se sent envahir d’un renouveau de bien-être et retourne à sa place.
C’est le soir, et, sur le bureau, brille une lampe électrique. Tout autour de lui règne le plus profond silence, un silence bienfaisant, exquis. Tout à coup, Thor s’aperçoit qu’une des fenêtres qui donnent sur le jardin est ouverte. Il se relève et s’en approche; l’air tiède d’un soir de printemps le caresse, il fait plus chaud dehors qu’ici.
Il retourne à son bureau et sonne Toman. Le valet de chambre apparaît sans bruit:
--Monsieur le commandant désire?
Thor a une hésitation. Il réprime la question qui lui vient aux lèvres et murmure à la place:
--Miss Bolton est-elle à la maison?
Car il lui coûte de s’informer auprès de son domestique des événements qui l’ont ramené chez lui.
--Oui, mademoiselle est là-haut dans la lingerie, avec la couturière, répond Toman.
Thor observe la nuance de respect marquée par le domestique en parlant de la jeune fille. Carry a donc pris dans sa maison une place prépondérante.
--Priez mademoiselle Bolton de descendre, Toman.
Le valet de chambre s’éclipse. Thor se rassied, car il est encore faible et la fatigue le gagne. Il est involontairement tenté de faire une comparaison entre la soirée où il a vu Carry pour la première fois et ce soir, où il l’attend, anxieux, comme un adolescent à son premier rendez-vous.
La porte s’ouvre et Carry paraît.
Lorsqu’elle voit qu’il se soulève pour la recevoir, elle s’élance vers lui, les deux bras ouverts et se presse contre lui dans un geste gracieux de reconnaissance et d’amour.
Répondant ensuite à l’étonnement qu’il éprouve de se retrouver ici sans transition, elle s’empresse de le renseigner: après une nouvelle syncope, survenue à la suite d’un accident qu’elle n’a pas connu, il s’est maintenant rétabli et chaque jour hâte sa guérison définitive.
Soudain, la visite d’Ilse lui revient en mémoire:
--Sais-tu quelle est la dernière personne que j’ai vue à l’hôpital? fait-il en se rasseyant et en attirant un siège où il invite Carry à prendre place tout auprès de lui.
--Non, s’étonne-t-elle sans rien soupçonner. Qui est-ce?
--Après tout, ce n’était peut-être qu’un rêve, continue-t-il sourdement. Mais, je t’en supplie, Carry, garde-toi bien et veille sur le petit. Sois prudente; ne te fie à personne et ne t’éloigne jamais de moi si tu veux que je sois rassuré sur votre compte à tous deux.
Il l’entretient encore de ses craintes; elle lui parle de l’enfant, qui dort à présent, mais à l’ordinaire emplit toute la maison de sa bruyante joie de vivre; et cependant ils sont tendrement enlacés, échangeant des caresses qu’interrompt un coup discret frappé à la porte. C’est Toman, qui, sur l’invitation de son maître, entre dans le bureau.
--Monsieur l’avocat Bergman désire parler à monsieur le commandant, informe le domestique.
--Priez-le d’entrer, dit Thor, car l’avocat est son conseil juridique et ne se dérange certainement pas sans de sérieux motifs.
«Tu restes! s’adresse-t-il ensuite à Carry, qui s’apprête à sortir.
--Non, répond-elle, en rougissant. Je préfère te laisser seul avec lui. Il s’agit sans doute de ton divorce et ma présence....
Elle s’enfuit et, derrière elle, pénètre l’avocat, calme et maître de soi, comme Thor l’a toujours connu, la serviette sous le bras droit. Sur son visage fin et régulier, des cicatrices rappellent les coups de sabre reçus pendant les années d’université et, sur ses lèvres, flotte un aimable sourire.
--Alors, Dieu merci, vous voilà rétabli, monsieur de Tornten, s’adresse-t-il gaiement à Thor qui se soulève et lui tend la main. Vous nous avez causé de graves inquiétudes, mais maintenant la santé revient rapidement.
--Espérons-le, cher maître. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi ce qui me procure le plaisir de vous voir?
--Miss Bolton ne vous en a-t-elle rien dit? s’étonne l’avocat en s’asseyant au bureau, en face de Tornten. Pendant que vous étiez au lit, une action en divorce a été introduite contre vous. Votre femme, qui vit actuellement à Munich, réclame la dissolution absolue de votre communauté.
--Je m’en doute et ne m’y oppose en rien, fait Thor froidement, sans éprouver le moindre regret de ce geste définitif qui annule le passé et répudie la mère de son enfant.
--Je n’en attendais pas moins de vous après les événements que j’ai connus et ceux que je soupçonne, approuve l’homme de loi. Mais il reste une question litigieuse: il s’agit de la garde de votre fils.
--Mon fils m’appartient!