La débâcle impériale: Juan Fernandez

Part 4

Chapter 43,857 wordsPublic domain

Le premier mouvement de Thor avait été de prendre congé de ses camarades. Mais, se retrouver devant eux, leur présenter un visage calme et souriant... il sentit que c’était au-dessus de ses forces. Ses amis ne manqueraient pas d’observer l’altération de ses traits; finalement, il préféra éviter de revoir ses camarades.

Il appela donc le garçon qui, bâillant près d’un buffet, semblait attendre ses ordres:

--Dites à ces messieurs que je les prie de m’excuser, ordonna-t-il. Quelqu’un de malade chez moi; il faut que j’y coure toute affaire cessante.

Cette dernière formalité accomplie, il soupira profondément, puis se mit en devoir de rejoindre Kunst qui, déjà, parlementait avec un chauffeur.

--Tout est convenu; je viens de lui donner l’adresse, cria l’ordonnance comme Thor s’approchait du véhicule.

L’officier prit place dans la voiture, invita d’un signe Kunst à s’asseoir en face de lui et se laissa tomber, épuisé par les événements de ces dernières minutes, sur les coussins de la voiture qui, à toute vitesse, parcourait les rues de Berlin, pour conduire ses deux voyageurs au delà de la barrière, à Dahlem.

Pendant ce trajet, des sentiments divers s’agitaient en Tornten. Une rage farouche le fouaillait, tandis que le tenaillait l’angoisse d’avoir vécu jusque-là dans l’ignorance et la confiance.

En son cœur se déchaînait cet instinct de la race qui fait des rivaux parmi les hommes et les dresse l’un contre l’autre, pour le combat, comme il oppose le cerf au cerf, dans la montagne ou, dans les steppes de l’Argentine, le buffle au buffle.

Envahi, dominé par ce sentiment primitif, Thor de Tornten devait rester sourd à la voix de la raison.

Il avait beau ne plus éprouver d’amour pour la femme qui le trompait, un sentiment l’affolait, celui de la honte qui le diminuait à ses propres yeux comme à ceux d’autrui. Lui, le mâle orgueilleux, que convoitaient toutes les femmes qui l’approchaient, il n’avait pas su s’attacher la sienne et succombait, victime de sa faiblesse, comme le premier coquebin.

Le désarroi de sa passion l’emplissait encore de fureur quand, soudain, la voiture stoppa à l’angle d’une de ces rues qui, dans l’élégant faubourg bordent des jardins bien soignés.

Les deux hommes descendirent.

Thor s’approcha du chauffeur qui annonça le prix de la course. Le lieutenant de vaisseau ne le comprit même pas; il tendit, sans savoir ce qu’il faisait, un billet de banque et, sans attendre que l’homme lui rendît sa monnaie, il s’éloigna à la suite de Kunst qui, déjà, enfilait l’avenue.

L’ordonnance avait tout prévu et fait arrêter la voiture à quelque cent mètres de la maison du capitaine.

--C’est là, chuchota-t-il à l’oreille de Tornten, là où les fenêtres du premier sont éclairées.

Thor tressaillit et chercha instinctivement une arme dans sa poche vide. Il avait laissé son revolver dans le vêtement de voyage quitté tout à l’heure. Ses poings lui restaient, lui suffiraient.

Kunst ouvrit un portillon grillagé et fit entrer son compagnon dans le jardin de la villa. Ils furent aussitôt devant la porte de la maison que le rouquin ouvrit encore et que Tornten franchit devant lui.

Tous deux se trouvèrent alors dans un vestibule obscur, mais ni l’un ni l’autre ne pensa à donner de la lumière. Kunst saisit l’officier par la main et, suivi de lui, grimpa l’escalier dans le noir. C’était plus long, mais plus prudent, afin que la surprise fût complète.

Soudain, Thor de Tornten se trouva seul dans l’obscurité. Il entendit une porte s’ouvrir, puis quelqu’un le poussa en avant et il faillit trébucher.

--Et maintenant, pas de bruit, souffla l’ordonnance, sans quoi nous risquons de les trouver sur leurs gardes. Ils ont dû sortir, à ce que m’avait dit le capitaine et viennent seulement de rentrer, sans doute.

Une nouvelle porte tourna silencieusement sur ses gonds. Maintenant, les deux hommes glissaient sur d’épais tapis. Kunst tourna un commutateur et Thor, d’abord aveuglé par la soudaine clarté, se vit dans un salon élégamment meublé. Il ne le connaissait pas et ses souvenirs ne lui rappelaient pas un intérieur aussi confortable chez le lieutenant d’Unstett.

--Je ne vais pas plus loin, signifia Kunst. A côté, vous trouverez une salle à manger, puis la chambre de M. le capitaine...

«C’est là qu’ils doivent être.

--C’est bon, fit le lieutenant de vaisseau, d’une voix contenue mais frémissante.

--Et surtout, pas de scandale! recommanda encore le rouquin.

Mais déjà Thor ne l’écoutait plus.

Il avait ouvert la porte, la laissant béante derrière lui, afin d’y voir dans la pièce voisine. Un tapis étouffait le bruit de ses pas. Il parvint ainsi à une nouvelle porte devant laquelle il s’arrêta un court instant.

Tandis qu’il reprenait son souffle, il crut entendre un rire léger de l’autre côté de la cloison. Cela cingla sa haine. Une fureur se déchaîna en lui et sa main se porta sur le loquet.

Il hésita encore un quart de seconde, puis il ouvrit délibérément la porte.

Le hasard qui avait ménagé le drame avait bien fait les choses et amené à l’heure dite l’entrée du personnage.

En cet instant même, le capitaine embrassait tendrement sa maîtresse, une fort belle brune, et commençait de dégrafer son corsage.

Celle-ci n’opposait aucune résistance à ses galantes entreprises; bien mieux, elle lui rendait, sans retenue, ses caresses, car ses sens appelaient cet homme de tout leur désir et elle ne trouvait qu’auprès de lui la volupté que, dans la coquetterie ignorante de la jeunesse, elle avait précédemment cherchée près d’un autre.

Ce fut pour Tornten un de ces moments où, chez les hommes qui les vivent, le sang se fige dans les veines, le cœur cesse de battre, se déchaînant aussitôt après avec une violence nouvelle qui exaspère la rage.

Un cri de fureur sortit des lèvres de Thor. Il fonça en avant. Il voulait articuler des paroles, mais sa bouche ne proférait qu’un son rauque et guttural.

Il se dressa devant les coupables qui, affolés, s’écartèrent l’un de l’autre.

--Thor!... balbutia la jeune femme.

--Garce! grinça-t-il en la repoussant brutalement.

L’élégant et mince capitaine de cavalerie avait bondi de côté, esquivant le premier choc. Il vit son adversaire, rapide comme l’éclair, s’emparer d’une chaise qui se trouvait à portée de sa main et la brandir au-dessus de sa tête en s’élançant vers lui.

L’arme improvisée retomba lourdement. De son bras, Fritz d’Unstett avait paré le coup. Il pâlit, chancela, faillit s’écrouler, mais s’en tira sauf.

Il ne connaissait pas la peur, mais la honte lui vint du rôle qu’il jouait et la claire vision du mal qu’il avait fait et des suites effrayantes qu’il entraînait pour la jeune femme.

Il tenta, dès lors, de détourner sur lui la colère du mari et s’enfuit vers la porte grande ouverte du balcon.

--Lâche! rugit derrière lui le forcené.

Sans plus s’occuper de la femme qui, hagarde de peur, s’était réfugiée derrière le large lit, Tornten se rua à la poursuite de son adversaire. Ce dernier, arrêté dans son élan par la rampe de fer du balcon, fit tête et s’opposa au poursuivant, dans un mouvement de désespoir.

--Tornten!... arrêtez!... notre vieille amitié!

--Gredin!... tu as de l’audace!... Ton compte est bon, riposta l’autre.

Déjà l’assaillant ceinturait le capitaine. Mais ce dernier savait qu’il en allait de sa vie... Au-dessous des deux hommes s’étendait le jardin et, au droit du balcon, s’allongeaient les hautes lances de fer d’une grille.

Un saut dans l’espace, c’était la mort.

Thor était supérieur en force à son adversaire. Il l’avait soulevé de terre, comme il eût fait d’un enfant, et placé sur l’appui du balcon d’où il s’apprêtait à le balancer dans le vide. Mais le capitaine avait entouré de ses bras le col du furieux et s’y cramponnait solidement, sans desserrer son étreinte au moment où Thor, le poussant par-dessus la rampe, se penchait lui-même effroyablement.

En même temps, Unstett faisait des efforts surhumains mais inutiles pour faire lâcher prise à son ancien ami.

Cependant, le désespoir décuplait ses forces et, soudain, emporté par le poids de son avant-corps, Thor bascula, sentit ses pieds perdre leur appui et culbuta, suivant, la tête la première, dans sa chute, le corps du capitaine d’Unstett.

Deux cris d’effroi résonnèrent dans la nuit, par-dessus le jardin paisible qui s’étendait sur les derrières de la villa, puis l’on n’entendit plus rien... que les râles lugubres des deux hommes.

III

Maintenant les brouillards vagues et sanglants du délire roulent devant les yeux de Thor et ce n’est que de temps à autre qu’il éprouve la sensation de voir se déchirer le rideau qu’ils opposent à ses regards. Une douleur intense siège là dans sa tête, qui lui semble devoir éclater comme sous les mâchoires d’un étau.

Une soif ardente le tourmente; il voudrait la crier, demander de quoi l’étancher... puis il a la sensation qu’on lui verse une boisson rafraîchissante. Mais c’est en vain qu’il essaie d’ouvrir les yeux pour voir qui la lui tend. Une douce main passe avec une caresse sur ses traits endoloris et semble chasser le mal qui le torture. Presque aussitôt la vision fugitive disparaît et les nuages rouges recommencent à rouler, comme des cataractes de boue et de sang.

Cependant, des soins bienfaisants l’environnent. Il lui paraît avoir longtemps dormi, d’un sommeil entrecoupé de rares réveils, dont chacun ramène les anciennes douleurs avec une violence qui se double.

S’il tente de fixer ses pensées, ce qui lui est le plus souvent impossible, elles ne cessent d’évoluer autour d’un vœu unique: être délivré de la souffrance, fût-ce par la mort. Il l’appelle, mais il est incapable de donner une forme à ce désir.

Il est bien rare qu’il puisse concevoir où il est et percevoir ce qui se passe autour de lui.

Une chose est certaine: il repose, affaibli, sur une couche blanche, dans une chambre claire, ensoleillée, qui reçoit la lumière par deux fenêtres placées en face du lit; autour de lui s’agitent des formes également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en étaient détachées.

Ce qu’il advient de lui, il ne le sait pas, mais d’autres le savent.

Un jour c’est une barbe grise qui se penche sur lui et, près du lit, il lui semble percevoir une voix:

--Je crois qu’il s’éveille, docteur.

Mais la barbe grise s’agite et une voix laisse entendre:

--Vous vous trompez, cher confrère, ce ne sont que de faibles réflexes de la connaissance.

Puis c’est tout; Thor n’en peut percevoir davantage. Son Moi s’évanouit, les brouillards l’environnent et il s’enfonce dans le néant.

Plus fréquemment il croit voir auprès de lui un autre visage, un aimable visage de femme autour duquel se jouent des boucles blondes et qu’éclairent des yeux si doux et si compatissants.

Il reconnaît l’Anglaise Carry Bolton. Elle redresse ses oreillers, elle lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement, elle porte à ses lèvres la potion calmante, elle caresse souvent son front, avec une tendresse non dissimulée.

Thor éprouve, dans ces moments, la conscience réconfortante de pouvoir penser quelques secondes; il voudrait bien embrasser cette main fine et douce. Mais, à peine ouvre-t-il la bouche pour parler, que sa pensée s’évanouit et que se referme le rideau lui cachant la gracieuse apparition.

D’autres images paraissent auprès du lit du malade, comme des fantômes, dans les hallucinations de la fièvre. Parfois, c’est une ronde folle qui fait tournoyer autour de lui, dans son rêve, tous ceux qui l’ont approché pendant les heures qui ont précédé sa chute: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades de la marine, Anton Kunst, sa propre femme que, dans son délire, il continue à mépriser et à haïr, son fils et cet ami perfide qui l’a entraîné dans l’abîme. Ils apportent la douleur ou la joie, près de la couche du blessé, qui les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant lui.

Cependant, le bienveillant visage à la barbe grise renouvelle sa visite, ou bien c’est la main bienfaisante de Carry Bolton qui passe sur son front entouré de pansements.

Une fois même, il lui semble que la blonde Anglaise se soit inclinée plus bas et qu’elle ait appuyé fortement ses lèvres contre les siennes, si fortement qu’on eût dit qu’elle voulait lui insuffler sa jeune âme et échanger sa vie contre celle du blessé.

Il aurait souhaité lui rendre son baiser, mais ses forces l’ont abandonné et, de nouveau, les nuages, tour à tour rouges et livides, roulent devant ses yeux qui s’emplissent de nuit...

Jacob Grotthauser est assis au chevet de Tornten. L’officier le voit très distinctement, car les voiles sont de nouveau tombés et la silhouette de l’ami d’enfance se dessine clairement devant ses yeux.

La main du malade repose dans celle du visiteur et Grotthauser, se tournant vers la fenêtre, près de laquelle se tient une forme mince et radieuse, s’écrie:

--Il s’éveille, miss Bolton!

La jeune fille s’élance, examine les traits du blessé et confirme gaiement:

--Oui, il revient à lui; quel bonheur pour nous tous.

Thor la presserait volontiers sur son cœur pour cette parole de compassion. Il l’enveloppe de regards tendres et se sent envahir de reconnaissance pour celle qui le soigne. Maintenant, elle pose sa blanche main sur le front tout enveloppé de linges et il éprouve, à travers les bandages, la douceur de ce contact qui répand en lui une chaleur bienfaisante et réconfortante, comme d’un bain.

--Nous reconnaissez-vous, interroge-t-elle de sa voix harmonieuse.

--Oh! il y a longtemps que je vous ai vue et sentie auprès de moi, répond-il avec effort; j’ai souvent voulu vous appeler, hélas! mes lèvres s’y refusaient. Mais, aujourd’hui, cela va mieux; je sens que le plus dur est passé.

--Sûrement! c’est aussi l’avis du docteur, affirme Grotthauser. La blessure de ta tête est en voie de cicatrisation et la lourde commotion qui t’a secoué s’atténue.

Tornten ferme les paupières et semble, pendant quelque temps, retomber dans une nouvelle léthargie. Mais, en réalité, il essaie de reconstituer les événements qui l’ont jeté sur ce lit de douleur. Il parcourt ses souvenirs, sans pouvoir dépasser le moment où, soulevant Fritz d’Unstett, il l’a poussé sur la rampe du balcon, se préparant à le précipiter dans le vide... Au delà, plus rien, comme si les faits qui suivirent eussent été rayés de sa vie.

Alors, il rouvre les yeux en scrutant les deux visages qui s’inclinent sur sa couche, il essaie d’y lire ce qu’ils savent de sa honte. Hélas! ses soupçons se confirment: Carry Bolton, gracieuse comme le soir qu’il la vit pour la première fois, rougit et Jacob Grotthauser détourne la tête pour éviter l’interrogation humiliée que pose le regard de son ami.

Ainsi, ils savent tout... tout!...

Mais l’industriel a vite dominé son embarras:

--Comment te trouves-tu, Thor?

--Si bien que je me lèverais volontiers pour sortir d’ici.

--Voilà qui, d’un coup, anéantirait toute la besogne du docteur et la mienne s’écrie Carry avec sollicitude. Il faut vous ménager, monsieur le capitaine.

--Me ménager! riposte-t-il plein d’amertume, pourquoi? pour ce que vaut cette misérable existence!

--Vous n’avez pas le droit de parler ainsi. Il y a, sur cette terre de souffrances, des êtres bons et loyaux qui vous chérissent.

Et, tandis qu’elle parle, son visage de vierge s’empourpre d’une nouvelle rougeur; entraînée par son ardeur, elle craint d’avoir trahi sa pensée. Lui, souriant, la menace du doigt.

Grotthauser ajoute:

--Et puis, la vie nous offre parfois des devoirs auxquels on peut s’attacher et qui apportent souvent plus de joie et de consolation que les hommes auxquels nous avons pu consacrer notre existence.

--Comme tu as raison, gémit le malade.

--Dans ces jours sombres, notre Patrie a besoin de tous ses enfants, car tout bras qui sait et peut travailler est indispensable, continue Grotthauser.

--Combien il vaudrait mieux s’en servir pour frapper, grince Tornten.

--Oh! non, surtout pas cela, sans quoi il n’y aurait plus de paix possible pour notre pauvre Patrie tourmentée. Plutôt supporter la honte. Celui-là aussi est un héros qui sait porter sa croix sans faiblir.

--Combien c’est vrai! Aussi, nous dévorons l’affront de cette paix.

--Elle n’est pas notre seule épreuve! Il s’est passé, depuis, des choses pires encore. Sais-tu bien, Thor, depuis combien de temps tu es dans cet hôpital?

--Non, j’ai perdu la notion du temps.

Grotthauser jette sur Carry un regard d’interrogation. Elle porte les yeux sur le calendrier qui pend entre les deux fenêtres au-dessus d’une petite table de laque blanche et répond avec embarras:

--Plus de trois mois.

Thor s’effare:

--Trois mois! répète-t-il sourdement.

--Oui. L’hiver est descendu sur la terre et Noël est proche, reprend Grotthauser, d’une voix altérée. Tu as reçu une violente blessure à la tête et tu es resté tout ce temps sans connaissance. La science du médecin t’a sauvé, mais ce sont surtout les soins dévoués de miss Bolton qui t’ont ramené à la vie.

--Comment pourrai-je les reconnaître? remercie avec une tendresse contenue le jeune officier qui soulève la main pour la donner à la vaillante fille.

--Vous ne me devez aucun remerciement, monsieur le capitaine, se défend-elle, en même temps qu’elle laisse tomber sa main dans celle du malade, sans rien faire pour esquiver la douce pression qu’il prolonge.

--Où est mon fils, s’informe-t-il alors, saisi d’une crainte subite.

--A la maison, sous bonne garde, rassure Carry.

Il hésite un peu, mais, enfin, cette question vient à ses lèvres:

--Et ma femme?

Carry se détourne, laissant à Grotthauser le soin de répondre.

--Elle a quitté Berlin et doit être à Munich.

--Bon, fait Tornten, tu m’en reparleras plus tard.

--Maintenant, il vaut mieux que je te quitte, s’inquiète l’industriel en se relevant. J’ai assez bavardé pour une première visite après des mois de syncope.

--Non, reste, je t’en prie, reste, implore Tornten, et Grotthauser se rassied docilement.

--Si tu crois être assez fort, essayons!

--Tu as encore à répondre à une foule de questions.

--Pose-les!

Carry Bolton a repris sa place à la fenêtre et regarde au dehors le jour ensoleillé qui brille sur la terre et envoie son rayonnement dans la chambre du malade. Environnée de cette douce lumière d’hiver, elle apparaît à Tornten quelque chose de surnaturel et de bienfaisant vers quoi s’élance tout son cœur.

Cependant, le désir d’apprendre ce qui s’est accompli dans l’univers durant son sommeil le détourne de cette contemplation. D’abord, lui viennent aux lèvres les questions qui le préoccupent le plus.

--Que raconte-t-on des événements dont j’ai été la victime? Dis-moi franchement, Jacob, ce que l’on en sait?

--Les initiés se doutent de tout, sans rien savoir de précis; pour les autres, c’est une énigme explique le vieil ami; mais l’attitude de ta femme autorise tous les soupçons, car elle est partie pour Munich avec Unstett.

--Je m’en doutais! D’ailleurs, passons sur le triste drame dont je suis le héros. Qu’importe une publicité plus ou moins grande? Ah! Jacob, que je conserve seulement mon fils!

--Qui pourrait te l’enlever?

--Elle!

--Elle ne l’osera pas! Et, tant que tu le voudras, Carry Bolton sera pour l’enfant une vraie mère.

Thor sent qu’il perd contenance; mais il ne veut pas cacher à l’ami qui l’a connu tout enfant ses sentiments et ses espoirs.

--Peut-être, fait-il avec un sourire, l’avenir attachera-t-il par des liens plus étroits Carry à mon enfant.

Grotthauser se réjouit:

--Ce serait bien le mieux!

Une petite pause vient, puis le blessé reprend:

--Tu ne me dis rien de la politique, pendant ces trois mois?

--Une honte nouvelle, Thor!

Le malade dresse l’oreille:

--De quoi parles-tu?

--Du procès de l’empereur à Londres!

--Ils ont donc osé le mettre en jugement? s’exclame l’officier de marine avec tant de violence que Carry se retourne et le regarde en hochant la tête, tandis que Jacob Grotthauser, effrayé, déclare:

--Tu vois, cela te fait mal! Je te raconterai tout cela un jour.

--Non, Jacob, il faut que je sache! Dis-moi la vérité... balbutia le patient.

Grotthauser hausse les épaules:

--Tous les Allemands la connaissent, après tout, et la plupart l’endurent; pourquoi te la cacherais-je? Le monde entier a vu ce spectacle et personne n’en est mort. Pourquoi ferais-tu exception?... Oui, ils l’ont emmené en Angleterre, ils l’ont traîné devant un tribunal composé de ses ennemis; ils lui ont fait son procès, dont il ne pouvait sortir autrement que coupable.

--Mon Dieu! Et que disent les Allemands?

--Le plus grand nombre frémit de fureur; mais il y a des misérables pour se réjouir.

--C’est toi qui parles ainsi, toi, un socialiste!

--Je ne parle pas du kaiser, mais de l’Allemand Guillaume de Hohenzollern, qu’on a jugé, et dans la personne duquel nos ennemis ont condamné tout notre peuple aux yeux de l’univers sans que le pays ait pu rien faire, absolument rien pour le sauver de cet affront.

--Donne-moi des détails?

Grotthauser reprend avec un douloureux sourire:

--Tout s’est passé comme nous l’avions prévu. Te rappelles-tu notre conversation dans le train?

--Je crois bien, entre Hanovre et Berlin.

--Ce que nous avions, à cette époque, envisage comme une hypothèse est devenu une triste réalité. Aucune opposition n’a prévalu, ni de la Hollande contre l’extradition du kaiser, ni d’une partie des peuples de l’Entente contre la mise en scène de ce honteux spectacle. On a conduit le banni en Angleterre...

--Comment?

--Oh! peu importe... avec les honneurs dus à un ennemi vaincu auquel on témoigne de l’estime. On nous a bien joués en sa personne! Pendant tout le procès, il est resté l’hôte du roi d’Angleterre, dans un petit château voisin de Londres. Cela n’a pas empêché de mettre tous les leviers en œuvre pour établir sa culpabilité. Quels mensonges n’a-t-on pas débités pour l’inculper, lui et l’Allemagne!

«Ni les menées de la dernière heure d’un Iswolski, auquel la pusillanimité de son tsar a servi d’excuse, ni l’aspiration de la France vers la revanche, ni la haine jalouse de l’Angleterre, ni le rôle de provocateurs joué par nos anciens alliés d’Italie, ni la désagrégation morale des Etats balkaniques, éternel obstacle à la paix en Autriche, rien n’a compté, ou plutôt tout a été artistement truqué, travesti, retourné contre nous. Au contraire, chaque parole que l’ex-kaiser a pu prononcer en public a été enflée et imputée à grief contre lui. Des actes, qui auraient été à sa décharge, ont été passés sous silence, tandis que des écrits étaient produits, dont la fausseté aurait été facile à prouver pour peu que l’un des juges s’en fût avisé.

«Et comme, malgré tout, de ces interrogatoires, qui durèrent plusieurs semaines, il ressortait clairement que Guillaume de Hohenzollern avait pu être un esprit ardent, enflammé, mais en tous cas pas un incendiaire, alors les misérables, violant une fois de plus le droit qu’ils s’étaient arrogé de juger un homme ne relevant en aucun façon de leur prétoire, proclamèrent que l’ancien empereur d’Allemagne, aidé de ses ministres et de ses généraux, avait voulu et causé la guerre et qu’il fallait le mettre hors d’état de nuire. L’Allemagne était visée et il ne lui restait que l’impérieux devoir d’accomplir les obligations du traité, comme ils nomment ce «chiffon de papier».

Thor de Tornten contemple son ami, l’esprit ailleurs, et se tait. Jacob Grotthauser continue:

--C’est en vain que le gouvernement allemand s’est opposé au procès et au jugement, en vain qu’il a réclamé la révision par une cour des neutres. Il nous a fallu supporter la honte de voir un des nôtres (peu importe que ce soit celui à qui nous devons demander compte de nos désastres) estampillé «malfaiteur» aux yeux de l’univers entier.

--Et que pensent de lui les Allemands? demande le blessé.