La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 2
Thor l’avait engagé peu après son mariage et Toman s’était toujours montré le même. Il faisait son travail mais rien de plus.
--M. Otto est-il encore debout, demanda Thor en s’approchant au coffret à cigares qu’il ouvrit. Je voudrais bien le voir.
--Dois-je prévenir Mlle Bulton?
--Si c’est possible, je voudrais bien aussi voir mademoiselle.
Toman s’empressa. Thor choisit un cigare dans le coffret et l’alluma.
Puis, se laissant tomber dans le confortable fauteuil de cuir installé près de son bureau, il se prit à songer, tout en chassant devant lui un nuage de fumée.
Comme il l’avait rêvé différent, ce retour au foyer! Sot qu’il était! Arrive-t-il jamais rien dans l’existence tel qu’on l’a espéré?
Mais ce qu’il ne comprenait pas, c’était le motif qui avait pu déterminer Ilse à quitter ainsi Berlin précisément le jour fixé par son mari pour rentrer après une si longue absence. Elle avait dû recevoir la dépêche; donc elle était au courant de sa venue.
Thor de Tornten se sentit retomber dans cette mauvaise humeur qui l’avait pris à la gare et qu’il avait eu tant de peine à secouer.
Ne trouverait-il jamais dans son ménage ce calme reposant qu’il souhaitait si ardemment en épousant Ilse?
Ne rencontrerait-il auprès de cette femme, rien autre, comme pendant les années de guerre, que de tièdes sentiments en surface, sans véritable affection?
Certes, il n’était pas mari heureux et avait conscience qu’Ilse n’était pas heureuse non plus.
La guerre, pensait-il, avait détruit l’harmonie de son ménage. Pendant toute cette longue période, il n’était venu que cinq fois chez lui, toujours pour de courtes apparitions, avec l’angoissante certitude que rien n’en pouvait prolonger la durée.
Cette hantise et la perspective plus cruelle encore de ne jamais se revoir avaient empêché la tendresse de s’installer entre les deux époux.
Le peu d’amour qui avait survécu aux premières années de leur existence commune s’était promptement consumé dans cette fièvre.
Et si de son côté le mari faisait de louables efforts pour reprendre auprès de sa femme dont il avait chéri la grâce exquise, la place qu’il avait conquise naguère, Ilse se montrait récalcitrante. Elle demeurait ironique et froide.
Parfois, des accès de colère prenaient au jeune officier lorsqu’au cours de ses permissions, il l’entendait parler, la voyait agir, si indifférente auprès de lui, si changée de ce qu’elle était.
Il alla jusqu’à se demander si, au moins, elle était bonne mère pour leur enfant.
Qu’elle ne l’aimât plus lui-même, qu’elle eût réussi à refroidir son propre amour, il n’en doutait plus; mais ce lien restait entre eux, cet enfant que la nature leur avait donné.
Ilse était une femme du monde qui ne voyait rien au delà de ses désirs et de ses soucis.
Jadis, à Ostende, elle avait accueilli la cour de Tornten parce qu’il lui plaisait de s’attacher ce prestigieux marin dont toutes les femmes raffolaient, où qu’il parût.
Mais elle avait bien vite senti combien il était différent d’elle.
Dès le début, il aurait aimé se retirer dans la solitude de son domaine, y vivre en paysan, loin du monde. Elle, au contraire, n’existait que pour ce monde, n’aspirait qu’à lui.
De même que leurs goûts, leurs sentiments s’étaient heurtés. La guerre faisant le reste avait complètement désuni leurs cœurs.
Thor en était là de ses tristes pensées lorsqu’une porte s’ouvrit laissant passer une mince silhouette de jeune femme.
L’officier se leva et s’inclina pour un léger salut qui lui fut aussitôt rendu.
--Miss Bolton?
--Oui, monsieur le capitaine.
La blonde gouvernante plaça doucement sa main dans celle que lui tendait le géant. Près de lui, sans être petite, elle paraissait une enfant. Thor observa que l’embarras avait fait monter le rouge là son gracieux visage.
--Asseyez-vous, je vous prie, miss Bolton, insista-t-il poliment.
Mais elle resta debout, attendant pour s’asseoir que lui-même eût pris un siège. Puis, les mains croisées sur les genoux comme une écolière, elle attendit discrètement qu’il lui adressât la parole.
Cependant, l’officier ne se pressait pas de parler et l’examinait longuement.
La lumière inondait sa figure et Thor remarqua, pour la première fois, combien son visage était attrayant.
Il sut immédiatement gré de sa beauté à la jeune Anglaise, la trouvant ravissante et ne pouvant s’empêcher de l’admirer.
Carry Bolton, elle, avait tourné ses regards vers le sol, mais non sans avoir dévisagé attentivement, et avec quelque surprise, le maître de la maison et, dans cette attitude modeste, elle attendait qu’il commençât à lui parler.
--Ma femme vous a confié notre fils, débuta enfin le lieutenant de vaisseau, et vous devez penser, miss Bolton, tout ce que cela peut signifier pour moi.
«Un jeune enfant conserve toute sa vie l’empreinte des premières mains qui ont la charge de le modeler. C’est pourquoi je dois vous prier de me dire d’abord qui vous êtes et quel hasard vous a amenée à Berlin, précisément en ce moment, après la guerre.
--Je ne suis, à vraiment dire, pas une pure Anglaise, répliqua-t-elle en souriant.
«Je suis Allemande. Mon père était, au commencement de la guerre, employé à Hoppegarten. Ma mère, qui est morte depuis plusieurs années, était gouvernante allemande. Père vient de quitter Ruhleben, où il est resté si longtemps interné et est allé en Angleterre chercher une place.
«Moi, je ne l’ai pas suivi, parce que... parce que je ne voulais pas lui être à charge.
--C’est triste, miss Bolton, d’être obligé de quitter ceux qu’on aime. Au moins, êtes-vous satisfaite de votre emploi dans ma maison?
--Certes, monsieur le capitaine, je ne pouvais trouver mieux. Et puis... j’aime tellement votre fils que je ne pourrais plus me séparer de cet enfant.
--Cela me fait plaisir de vous entendre parler ainsi. Et le petit vous rend-il cette affection?
--C’est ce dont vous pourriez vous assurer immédiatement, monsieur le capitaine. Otto est encore éveillé. C’est un enfant joueur et vivace, qui n’aime pas le lit et s’endort difficilement.
Elle voulut se lever, mais Thor lui fit signe de rester.
--Voulez-vous me répondre encore à une question? demanda-t-il.
--Comme vous voudrez, monsieur le capitaine, fit-elle modestement.
Tornten hésitait. C’était pour lui une indicible souffrance de parler à Carry Bolton de choses qui lui poignaient le cœur. Il ne pouvait oublier qu’elle n’était pour lui qu’une inconnue peu de minutes avant cet instant. Cependant, elle était plus à son niveau que Toman.
--Savez-vous si ma femme avait reçu, avant son départ, la dépêche annonçant mon arrivée, miss Bolton? s’informa-t-il en cherchant à prendre un ton dégagé.
La blonde Anglaise réfléchit un instant.
--Un facteur est certainement venu ce matin apporter un télégramme. Ce qu’il y avait dans la dépêche, je ne l’ai pas su. Madame ne m’en ayant pas parlé. Mais elle avait déjà projeté hier son voyage à Kolberg et est partie d’ici exactement à quatre heures.
Thor se mordit les lèvres. Ainsi, Ilse savait qu’il rentrait et cependant elle n’avait pas hésité à quitter sa maison pour aller aux bains de mer rejoindre quelque amie! Les courtes apparitions à Berlin du jeune officier l’avaient accoutumé à bien des mécomptes, mais cette fois, vraiment, l’indifférence de sa femme passait les bornes.
Cela semblait être une offensive voulue.
Et devant la petite institutrice, il se sentit gagner par un mouvement d’humiliation, car elle avait dû, comme Toman sans doute, remarquer de quelle manière on traitait son maître.
Tout de suite il se leva:
--Voulez-vous me conduire auprès de l’enfant, miss Bolton?
--Avec plaisir!
Carry le précéda dans la chambrette où le garçonnet commençait maintenant à s’assoupir. Mais à l’approche de l’institutrice, le petit s’éveilla, se souleva derrière le rideau de son petit lit et l’appela.
Dans ce mouvement, il reconnut son père et lui fit fête.
Thor s’empressa, tira le rideau de la couchette et, passant le bras autour de ce tendre corps d’enfant, il s’assit sur le bord du lit pour mieux embrasser le petit homme qui tenait tant de place en son cœur.
Discrètement, miss Bolton était allée à l’une des fenêtres, laissant le père et le fils aux joies de leurs épanchements. Il y avait cependant, dans l’attitude de la jeune Anglaise, tant de grâce aimable et de charme élégant que Thor ne put longtemps se détourner d’elle. Après quelques minutes consacrées à son fils, dont la tendresse et les caresses lui faisaient tant de bien et le consolaient de l’absence, insolite à ce moment, de celle qui était sa femme, il reprit:
--Il est superbe, miss Bolton!
La jeune fille se détourna de la fenêtre et approcha:
--Mais aussi, c’est que nous avons été passer deux mois dans le Riesengebirg, explique-t-elle, souriante d’orgueil aux compliments de Thor.
--Papa, s’écria le petit, viens-tu de chez le kaiser? Mlle Bolton m’a dit que tu habitais avec le kaiser!
Thor posa la main sur la frêle tête aux cheveux blonds, contempla, pensif, le frais visage qui reflétait si exactement ses propres traits:
--J’ai vécu auprès de celui qui fut notre kaiser, mon petit, mais il ne l’est plus.
--Cela peut-il donc arriver qu’un kaiser ne soit plus un kaiser?
L’enfant ravivait la blessure encore béante de Thor, qui ne savait comment répondre. Mais Otto continuait son babillage.
--Maman m’a raconté un jour l’histoire d’un kaiser qui avait été déchu. Mais le nôtre était né sur le trône.
--Ne pense pas à cela, fit Thor en se relevant doucement et en câlinant encore une fois la chevelure courte et drue de son fils.
«Qui sait ce que les peuples penseront à ce sujet quand tu seras devenu plus vieux... si vieux que tu pourras répondre toi-même à de semblables questions?
«Et maintenant, bonsoir, Otto.»
Il embrassa le petit un peu déçu et tendit la main à Carry Bolton.
--Je suppose que votre présence est encore indispensable ici pour un moment, miss Bolton?
--Il faut que je reste auprès d’Otto, répliqua-t-elle, jusqu’à ce qu’il soit endormi.
--Je vous remercie donc encore une fois de tout ce que vous faites pour mon enfant et vous souhaite une bonne nuit.
--Bonsoir, monsieur le capitaine.
Dans le couloir qui conduisait aux appartements antérieurs, Toman accourait au-devant de son maître.
--Monsieur le commandant, s’écria-t-il on vous demande au téléphone.
--A cette heure de la nuit? Qui donc cela peut-il être?
--J’ai oublié de dire à mon commandant qu’on a déjà demandé aujourd’hui trois fois après lui, ajouta Toman tandis que Thor se hâtait vers son cabinet de travail.
Au téléphone, il eut tout de suite l’explication. Son ami Rittersdorf lui souhaitait la bienvenue à Berlin. Thor reconnut la voix de son camarade dès qu’il porta le récepteur à son oreille.
--Bonsoir, Tornten, transmit l’appareil. Quelle joie de vous saluer de nouveau parmi nous!
--Merci, Rittersdorf. Vous avez donc reçu mon télégramme?
--Avant midi. J’ai déjà cherché plusieurs fois à obtenir la communication avec vous, car je ne savais pas exactement par quel train vous arriviez. Je ne voulais d’ailleurs pas aller troubler à la gare les embrassements qui doivent rester le privilège de votre femme et de votre fils.
Thor garda le silence, laissant son camarade continuer.
--Avez-vous fait bon voyage, Tornten?
--Merci, excellent! Depuis Hanovre, j’ai eu la compagnie d’un ami d’enfance.
--Un officier de marine?
--Non, un civil, tout ce qu’il y a de plus civil, et un rouge encore!
--Ah! fit-on à l’autre bout du fil. Vous me raconterez cela. Dommage que vous ne soyez pas arrivé vingt-quatre heures plus tôt.
--Pourquoi?
--Je vous téléphone du restaurant de Schwanbach. Nous sommes réunis ici six camarades de notre arme, qui méditons sur les jours passés et sur des jours meilleurs.
Thor tressaillit. Un désir lui venait.
--Qui y a-t-il avec vous? demanda-t-il en jetant un rapide coup d’œil à sa montre.
--Kammitz, Rieth, Sellenkamp et les deux Walding, sans parler de votre serviteur. Nous avons décidé de nous rencontrer le premier dimanche de chaque mois, au Schwanbach, chaque fois que nous nous trouverons à Berlin. Nous échangeons des souvenirs, Tornten, et nous voyons aussi comment chacun se comporte sous la pression des événements. Ah! c’est vraiment triste!
Pendant un instant le lieutenant de vaisseau hésita; mais le besoin lui venait de faire cesser, ne fût-ce que pendant quelques heures passées au milieu de ses camarades, l’isolement qui lui pesait.
--Ecoutez, Rittersdorf. Je n’ai pas prévenu ma femme de mon retour et, par suite, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Voilà ce que c’est que de vouloir faire des surprises. Il n’est qu’onze heures. Si je trouve encore une auto je cours vous rejoindre au Schwanbach.
--Parfait! Voilà qui serait chic!
--Et maintenant, allez, je me sauve. Annoncez-moi aux camarades. Dans quelques minutes, j’arrive.
--Avec les dernières nouvelles d’Amerongen?
--Autant qu’il y ait là-bas quelque chose de nouveau... La suite de vive voix!...
--Au revoir, Tornten!
--A tout à l’heure.
Thor reposa le récepteur sur l’appareil et, pendant une minute, resta pensif devant son bureau. Il s’en écarta soudain, appela Toman et lui commanda de courir dans la rue arrêter la première auto qui passerait.
Resté seul, le lieutenant de vaisseau se rendit dans sa chambre, échangea rapidement son costume de voyage contre un smoking.
Toman rentrait à ce moment. Tout de suite, suivant les instructions de son maître, il avait trouvé un chauffeur qui consentait à mener Thor à Schwanbach.
II
En quittant le téléphone, le baron de Rittersdorf faillit renverser un garçon qui, un plat au bout du poing, sortait des cuisines. Mais, en dépit de son exubérance joyeuse, l’officier eut assez de présence d’esprit pour esquiver le choc, et l’incident se borna à un peu de sauce répandue.
L’officier se hâta de rentrer dans le cabinet particulier, où, devant les camarades assemblés, Sellenkamp se livrait précisément à l’incontrôlable fantaisie de ses histoires de guerre.
Celle du moment relatait le cas extraordinaire d’un torpilleur qu’il avait coulé corps et biens après avoir réussi à l’approcher sous les apparences d’une baleine. La pompe à feu du bord et un camouflage habile avaient servi au succès de l’entreprise.
La plupart des assistants entendaient au moins pour la dixième fois le récit de cette aventure. Ils souriaient et haussaient légèrement les épaules; mais comme le plus jeune des Walding se permettait de tousser et hasardait une timide objection en demandant ce qu’il était advenu, pendant la manœuvre, de la superstructure du navire, le narrateur l’arrêtait d’un regard dédaigneux et d’un bref:
--Paul... ta gueule!
C’est à ce moment que Rittersdorf annonça, dans l’atmosphère embuée d’un épais nuage de fumée bleuâtre:
--Messieurs, notre cercle va s’augmenter d’un ami!
Tous les regards s’étaient tournés vers lui; même Arno de la Rieth, qui rêvait, suivant sa coutume, les yeux plongés dans son verre, avait levé la tête.
--Qui cela peut-il bien être? s’informa Kammitz, dont le fin visage d’intellectuel commençait à s’enflammer quelque peu des vapeurs d’un Moselle capiteux.
--C’est Tornten qui vient se joindre à nous, exulta Rittersdorf, en écartant de la table un siège à haut dossier gothique pour reprendre sa place parmi les convives. Je viens vous apporter la surprise de son arrivée à Berlin aujourd’hui même.
--Tornten! d’Amerongen? s’écrièrent quelques voix.
Pour tous ces commandants de sous-marins, c’était comme si on leur eût donné la nouvelle d’une ambassade d’un autre monde. Un silence de mort se fit autour de la table et les esprits, comme les regards, se tendirent vers le svelte baron de Rittersdorf, qui possédait des précisions.
Celui-ci commença par vider sa coupe, puis il expliqua comment il avait reçu le matin même une dépêche de Tornten et comment il avait réussi, après plusieurs tentatives, à obtenir la communication téléphonique avec leur camarade:
--Il sera ici dans quelques instants, ajouta-t-il en guise de péroraison.
Ce fut alors, autour de la table, un hourvari de questions, de réponses, d’hypothèses.
Tornten passait, auprès de ses camarades, pour un être d’exception et jouissait à la fois de leur estime et de leur affection à tous. En outre, à l’heure présente, son rappel auprès du kaiser, son départ en compagnie du fugitif pour la terre d’exil, son séjour auprès de celui pour lequel chacun des hommes réunis dans le petit salon du cabaret aurait donné sa vie sans compter, tout cela l’auréolait, à leurs yeux, d’un prestige renouvelé, encore accru par le désir d’apprendre de sa bouche ce qui se passait à Amerongen.
C’était, de tous, le comte Kammitz qui devait éprouver, à l’idée de le revoir, la joie la plus pure. Il était lié à l’arrivant d’une amitié ancienne et intime qu’avaient contribué à renforcer les souvenirs des années de service accomplies côte à côte dans l’arme sous-marine. Et le philosophe qui sommeillait en l’officier de torpilleur, dans son affection et son admiration pour le camarade à haute stature, le plaçait au rang d’un surhomme.
Il en était presque de même pour de la Rieth, qui se montrait tout particulièrement attaché à Tornten parce que nul n’avait, au même degré que ce dernier, la patience d’écouter ses interminables histoires d’amour finissant toujours à sa confusion et l’art d’y paraître attacher de l’intérêt ou de la compassion. Nul ne savait dispenser d’aussi bonne grâce ni avec autant d’opportune sincérité ses consolations ou ses condoléances au trop amoureux capitaine.
Quant à Sellenkamp, il n’aurait pas souffert, d’un autre que Tornten, l’ombre d’une contradiction au récit de ses invraisemblables croisières, et cela tenait précisément à ce que jamais il n’avait surpris sur les lèvres de Tornten le sourire moqueur que tant d’autres dissimulaient mal quand il commençait une histoire. Non seulement Thor appliquait son intelligence à s’intéresser à l’aventure, mais il semblait même y ajouter foi, et c’est ce que le «fantaisiste lieutenant de vaisseau», comme l’avait un jour appelé Kammitz, prisait le plus dans leur ami.
Ce «chapeau bas devant Tornten!» était aussi la formule favorite des autres officiers. Rittersdorf ne se tenait plus de joie à la pensée de le revoir et les yeux des deux Walding luisaient de plaisir et de fièvre dans l’attente de ce moment.
L’aîné, Heinz, le plus jeune des commandants de sous-marins, ouvrait la bouche d’une oreille à l’autre, ce qui, dans sa physionomie quelque peu ingrate, était la plus pure manifestation du rire, et «Paul... ta gueule!», ainsi qu’il avait été baptisé une fois pour toutes parce que, toléré seulement dans le cercle de ses vaillants précurseurs, il ne savait pas retenir son caquet, se trouvant, en sa qualité d’aspirant, hautement flatté de connaître une personnalité aussi retentissante.
Cependant, le chauffeur qui avait consenti à mener Thor précipitait les événements, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées depuis le retour de Rittersdorf parmi ses camarades que la porte s’ouvrait et, devant le garçon qui s’effaçait respectueusement, l’ami annoncé passait le seuil à son tour.
--Bonsoir, messieurs!
Chacun s’élança de sa place au-devant du colosse qui dépassait les plus grands de la tête. Il serra toutes les mains en commençant par celles de Kammitz, qui l’embrassa comme il eût fait d’un frère; puis Rieth, Rittersdorf, Sellenkamp, Heinz de Walding eurent leur tour, jusqu’à Paul lui-même, dont il accueillit d’un sourire cordial le protocolaire: «Hautement honoré, monsieur le commandant!»
--Tu as fort belle mine, Thor, s’écria le comte Kammitz, tandis que chacun regagnait sa place. Il paraît qu’on mange mieux chez les neutres que chez nous!
--Je vais assez bien, en effet, physiquement parlant; mais, pour le moral, c’est différent.
--Je comprends!
A ce moment, la petite assemblée se tut d’un commun accord, car le garçon prenait les ordres du nouvel arrivé et l’on garda le silence jusqu’à ce que, Thor servi, le valet eût quitté la salle.
Tornten embrassa du regard toute la tablée:
--A vos santés, chers amis et vieux camarades, à la vôtre aussi, jeune homme! commença-t-il.
Et sa voix résonnait d’une cordialité chaude et joyeuse.
--Du diable si j’aurais cru, lorsqu’en rentrant à la maison je n’y ai pas trouvé ma femme, partie pour les bains de mer, que je finirais si agréablement la soirée.
«Là-bas, d’où je viens, ajouta-t-il d’un ton plus grave, on a désappris le rire.
--Racontez, Tornten, sollicita Sellenkamp.
--Oui, faites-nous une relation fidèle, ajouta Rittersdorf.
--Une relation, non... car je n’en ai ni le droit ni le désir, répondit Thor. En quoi, d’ailleurs, cela peut-il vous intéresser d’apprendre comment on vit là-bas? N’est-ce pas déjà assez triste qu’on soit obligé d’y vivre?
Ils se récrièrent tous et prêtèrent une oreille attentive au récit que le camarade complaisant se mit à leur faire de l’existence du kaiser. Il ne leur racontait que ce que les journaux avaient déjà révélé, mais cela ne diminuait pas leur gratitude à son égard. Ils étaient littéralement suspendus à ses lèvres; ils se recueillaient, comme s’il se fût agi de quelque légende sacrée, pour ne rien perdre des faits et gestes de celui que, depuis leur enfance, ils avaient appris à entourer de leur respect et de leur vénération.
--Maudits soient ceux qui l’ont laissé arriver là! formula Rittersdorf dans le silence qui se fit lorsque Thor cessa de parler.
--Du calme, Rittersdorf; conseilla Kammitz, qui jeta sur la porte un regard inquiet.
--Du calme! Comment! s’irrita le baron. Faudra-t-il donc toujours se taire et la parole restera-t-elle à ceux qui ont trahi le kaiser et, avec lui, la patrie, pour s’emparer du pouvoir?
--Tout à fait mon avis, approuva Sellenkamp.
--Voilà parler selon mon cœur, appuya à son tour l’aîné des Walding, tandis que le cadet laissait entendre un gloussement qui, vraisemblablement, devait notifier son parfait acquiescement aux paroles de l’aîné.
--Et qui donc a causé notre défaite? reprit Rittersdorf, sans se laisser troubler ni par les regards du comte qui semblait craindre l’indiscrétion possible d’un garçon aux écoutes, ni par le sourire désabusé qui flottait sur les lèvres de Tornten. Ce ne sont, certes, ni le kaiser ni ses conseillers. Cela, c’est une fable que l’on débite au peuple pour lui faire encaisser les plans des démagogues. Ce n’est pas non plus l’ennemi qui nous a vaincus; c’est l’arrière!
--Fameux, l’arrière! glapit l’aspirant.
--Paul... ta gueule! chuchota son frère, qui observait que le débat n’était pas du goût de Kammitz.
--Et qu’ont-ils fait de notre pauvre Allemagne? Une non-valeur, une invalide! Un jour, nos neveux nous maudiront. Mais on verra plus clair alors que ne le fait la génération actuelle. L’histoire nous donnera raison; elle réhabilitera ceux-là qu’aujourd’hui tous les folliculaires de la presse abreuvent de leurs injures.
«Combien grand le Reich n’était-il pas devenu sous notre kaiser! Comme ce souverain avait su consolider notre puissance, non seulement dans les armes, mais aussi dans l’industrie et dans le commerce!
«Partout où nos couleurs paraissaient sur les mers lointaines, elles étaient saluées avec enthousiasme par nos amis et par nos ennemis avec les marques d’une déférence hargneuse. Et maintenant?... Maintenant, le dernier des novices anglais conspue notre drapeau.
--Vous allez un peu fort! s’interposa le comte Kammitz, arrêtant cette explosion de frénésie. On peut parler plus tranquillement de ces choses quand on n’a pas l’esprit de choisir un autre sujet de conversation.
Rittersdorf se prit la tête entre les mains et se mit à fourrager sa belle chevelure blonde et touffue, haletant d’indignation contenue.
Thor de Tornten songeait, non sans compassion, à l’objet lointain du débat. Il savait ce que signifiait la défaillance de cet homme autour duquel, dans les jours de trouble de l’automne dernier, s’était écroulé tout ce monde qui jusqu’alors se pressait autour de son trône.