La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 15
--Le vois-tu, Tornten?
--Oui, c’est lui!
Thor pense à Carry; il revoit, dans les rues sombres de Berlin, les hommes jetés bas par la fusillade. La colère s’empare de lui.
Il pousse un cri et s’élance, mais son cri n’a pas de répercussion et son mouvement passe inaperçu. Il n’en bondit pas moins vers l’apparition; ses mains s’accrochent au col du proscrit. Elles n’ont saisi que le vide; ce sont bien les traits, la stature du souverain déchu,--il les connaît trop pour s’y tromper--mais il semble à Tornten que le banni, inconscient de sa présence, passe au travers de lui.
Et, par là, Thor reconnaît que pour celui-là aussi il n’est qu’une Idée; il comprend qu’il n’est qu’une Idée pour des centaines, des milliers d’êtres et qu’il n’a pas plus le pouvoir d’émouvoir celui-là que tous les autres.
Car le kaiser poursuit sa route, insoucieux; un sourire erre sur son visage, à l’ordinaire si grave et rien ne montre qu’il ait senti passer le souffle de haine qui s’est abattu sur lui, sans défense, pour s’évanouir aussitôt ensuite.
Derrière lui, Thor s’est écroulé; il sent, maintenant, l’étreinte du Néant qui, soudain, dépeuplé de songes, mais d’autant plus effroyable et irrésistible, s’abat sur lui. Il se débat en une résistance désespérée, mais la mort le tient de toute sa puissance.
Une fois encore, il croit voir le visage de Jacob Grotthauser, marqué des stigmates de la mort, se pencher sur lui; il sent l’ami qui l’a précédé dans la tombe, caresser doucement encore son front douloureux; puis, tout de suite, c’est Carry qui survient, qu’il appelle dans un désir passionné.
Puis, enfin, il sombre dans l’abîme d’où il n’est pas de retour et s’enfonce toujours plus loin... plus loin...
* * * * *
--Il est mort! s’écria le professeur qui, en se redressant, venait de laisser retomber le bras inerte de Tornten, dont il avait, tout à l’heure, tâté le pouls.
Et, comme Carry Bolton sanglotait et donnait libre cours à ses larmes réprimées à grand peine pendant la douloureuse agonie du blessé, le vieux médecin, plein de cordialité, continua:
--Vous pleurez, miss Bolton, comme si quelqu’un de très cher vous était enlevé.
--Je suis vivement affectée par cette mort, en effet, à cause de l’enfant qui tenait tant à son père, murmura-t-elle en rougissant beaucoup.
--Croiriez-vous, par hasard, miss Bolton, qu’il soit mauvais ou honteux d’aimer? Non, mon enfant, les belles natures seules éprouvent cet admirable sentiment dans toute sa sincérité. Et je puis en témoigner, moi qui vous ai observée durant ces cinq jours et ces cinq nuits, vous, vous n’êtes pas de celles qui ne voient dans l’amour que des droits, vous en préférez les devoirs.
«Il faut que je vous laisse, fit encore le docteur en jetant un dernier regard sur le lit où le mort reposait de son dernier sommeil, car j’ai à faire part du décès de leur ami à ces deux messieurs qui attendent des nouvelles, dans la pièce voisine.»
Il quitta la chambre spacieuse et riante où, à l’hôpital, Thor de Tornten avait passé les dernières heures de sa jeune existence. Et, si la curiosité n’avait pas été un sentiment inconnu pour lui, il aurait pu voir en se retournant, auprès du lit du trépassé, Carry Bolton à genoux, enfouir en ses mains son frais visage et continuer de pleurer celui qui n’était plus.
Le vieux médecin passa dans le salon d’attente où Jacob Grotthauser et le comte Kammitz s’entretenaient à voix basse, près d’une fenêtre. Ces deux hommes avaient appris à se connaître ici même, depuis peu de jours, au chevet de leur ami et s’étaient sentis unis dans leur commune sollicitude pour sa souffrance.
Ils observaient anxieusement le visage grave du professeur, et, avant même qu’il eût parlé, ils avaient compris.
--Messieurs, déclara le praticien avec émotion, le lieutenant de vaisseau Thor de Tornten a subi le sort dont aucune main humaine ne pouvait le préserver. Il vient de franchir, il y a quelques instant à peine, le seuil de l’éternité.
Jacob Grotthauser et le brillant officier qui était avec lui courbèrent la tête; le silence régna dans l’appartement, peu élégant, mais convenable toutefois, où ils se trouvaient réunis.
Le professeur reprit alors la parole:
--J’ai dû, lorsque votre ami me fut confié, cinq jours après le fatal accident du balcon de Dahlem, attirer votre attention sur la gravité de son cas. L’espoir de le guérir, par une intervention chirurgicale, cette fracture complexe de la boîte crânienne était tellement minime que j’ai préféré laisser à la nature le soin d’accomplir ce miracle. Malheureusement, il ne s’est pas produit. Le lieutenant de vaisseau Thor de Tornten a été pris d’une fièvre traumatique de la plus extrême violence et, tombé dans le coma, n’a plus, depuis, repris connaissance.
--C’est atroce! gémit Jacob Grotthauser. Quand je pense que, quelques heures avant l’accident--si l’on peut ainsi dire--nous devisions amicalement tous deux dans le train de Hanovre! Un homme si bien portant, si vigoureux!
--Un homme magnifique, approuva Kammitz en hochant la tête.
Le médecin haussa les épaules:
--Il a reçu un coup à déraciner un arbre.
Il y eut un long silence qu’interrompit enfin Grotthauser:
--Notre devoir, en qualité d’ami du défunt, est de vous remercier, monsieur le professeur, des bons soins que vous avez bien voulu lui prodiguer.
--Et, ajouta Kammitz, nous désirons vivement voir une fois encore la dépouille de notre ami.
--Le remerciement est superflu et votre désir par trop naturel, répliqua le médecin. Entrez dans la chambre mortuaire. Vous avez témoigné, au cours de cette journée, trop d’attachement à votre ami pour que ce ne me soit un devoir en même temps qu’un plaisir de pouvoir déférer à votre désir.
Il ouvrit la porte et laissa les deux hommes en franchir le seuil, tandis qu’il s’éloignait.
* * * * *
Le soir qui suivit l’enterrement de Thor de Tornten, les lieutenants de vaisseau que nous connaissons se trouvaient de nouveau réunis dans le cabinet du Schwanbach, comme le jour où leur ami défunt était venu les y rejoindre.
Mais il n’y régnait plus le même entrain; les esprits étaient émus et la conversation traînait péniblement entre les amis.
--Ainsi, le sort frappe les meilleurs et en fait le jouet de ses fantaisies! prononça le comte Kammitz, revenu profondément affecté de la tombe de son camarade. Qui aurait cru qu’un Thor de Tornten quitterait la vie d’aussi misérable façon?
--Ah! les femmes, répondit Rittersdorf. Quand elles s’en mêlent, le meilleur des hommes ne pèse pas un fétu avec elles.
--Laissez donc les femmes! objecta Arno de la Rieth. Il est loin d’être établi que celle de Tornten se trouvait chez le capitaine d’Unstett quand son mari est entré chez celui-ci.
Rittersdorf eut un sourire ironique.
--Croyez-vous que cela ait besoin d’être établi? Pensez-vous, Rieth, que notre pauvre Tornten se serait jeté par-dessus le balcon avec le capitaine d’Unstett par simple sport.
--Messieurs, intima le comte Kammitz, je vous prie de ne plus parler de ce scandale; il est bien assez pénible qu’il ait fait le tour de la société et que chaque jour donne naissance à de nouvelles versions de ce drame nocturne, qui n’eut pas de témoins.
«Tornten est mort; c’est pour nous le plus triste. Le reste ne nous regarde pas. Pour mon compte, je n’ai entrevu Mme de Tornten qu’une seule fois dans ma vie, et je ne saurais dire comment elle est.
--Une fort jolie femme, assura Rieth devenu rêveur.
--Tout de même, quel aveu de sa faute que de n’avoir pas trouvé bon de venir une seule fois au chevet de son mari mourant, ajouta l’aîné des Walding.
--C’est inimaginable! glapit le cadet du bout de la table.
--Je demande encore une fois qu’on fasse le silence sur cet incident, insista le comte. Pour nous il est clos.
--Je voudrais encore savoir quelque chose, interrogea Rittersdorf; qu’est devenu ce fameux capitaine de cavalerie d’Unstett, qui fut la deuxième victime du drame?
--Il semble avoir définitivement perdu l’usage de sa jambe gauche, affirma Kammitz; il aura donc conservé un souvenir inoubliable de cette affreuse nuit.
--Il aurait fallu que notre pauvre Tornten l’apprît!
--Il a eu une agonie si pénible! Comment sa vigoureuse constitution s’est-elle comportée en face de la mort?
--Ah! Kammitz, ce fut atroce. La première fois que j’ai été le voir, il se débattait dans le délire de la fièvre.
--Que n’a-t-il raconté à tort et à travers! rappela Sellenkamp. Il devait avoir sous les yeux d’effroyables hallucinations, car il poussait des cris atroces et c’est à peine si l’on parvenait à le maintenir sur son lit.
--Une fois que je me trouvais auprès de lui, raconta Kammitz, il nous a tous appelés par nos noms et il ne semble pas, dans son délire avoir eu pour nous des sentiments bien tendres! Une chose aussi que je ne m’explique pas, c’est de l’avoir entendu prononcer, à diverses reprises, le nom de Juan-Fernandez.
--Mon Dieu, le délire dénature tout, expliqua l’aîné des Walding. Il a bien parlé du kaiser, sans cacher des sentiments de haine pour lui!
--Je crois que dans la fièvre on peut rêver assez fortement pour avoir la sensation de se trouver au milieu des événements, fit entendre Sellenkamp après un moment de réflexion; c’est du moins ce qui m’est arrivé quand j’ai eu ma pneumonie. Des visions se suivaient l’une, l’autre, et, plus tard, je me suis rappelé certaines scènes avec une effrayante précision.
--Possible! approuva le comte Kammitz, et il n’est pas douteux que le délire de Tornten ait été inspiré par les derniers événements, si puissamment marqués, qui ont précédé sa blessure. Ses conversations avec ce M. Grotthauser--qui, à ses idées politiques près est un fort galant homme--ont pu déterminer, à l’égard du proscrit d’Amerongen, des sentiments dénués d’aménité.
--Grotthauser? C’est bien ce petit monsieur avec toute sa barbe que j’ai vu une fois dans la salle d’attente de l’hôpital? s’informa Rittersdorf.
--Lui-même.
--En voilà un auquel j’aurais aimé à dire ma façon de penser. Il est d’ailleurs, si je ne me trompe, membre du Conseil national?
--En effet, il y siège au centre gauche. Mais c’est, comme je vous l’ai dit, un homme aimable, cultivé, qui était intimement lié avec Tornten. Il s’est beaucoup préoccupé du blessé; tous les jours il est venu le voir.
--Et cette jeune fille qui a soigné Tornten et qui ne l’a pas quitté? questionna encore Heinz de Walding.
--Ah! en cela, j’envie le mort, s’écria Arno de la Rieth, dont la nature était romanesque, car cette jeune personne l’a bien aimé.
--Vous êtes dans le vrai, je crois, appuya Kammitz songeur. Je vous dirai, sous le sceau du secret, messieurs, que, lorsque je suis entré avant-hier dans la chambre mortuaire, j’ai vu cette jeune fille agenouillée au pied du lit et donner au défunt un long baiser d’amour.
--Oui, l’amour passe les bornes de la vie, affirma de la Rieth, mais le cas est d’autant plus curieux que la jeune Anglaise n’avait vu Tornten qu’une fois avant son accident. Ce dût être le coup de foudre.
--Cela arrive, déclara mélancoliquement Paul de Walding, dont les passions ont presque toujours été malheureuses.
On garda le silence autour de la table, tandis que le vin circulait.
La voix de Sellenkamp se fit entendre de nouveau:
--Est-il vrai que le kaiser reste en Hollande?
--Qui peut savoir ce qu’en ont décidé les sages de l’Entente?
--Les sages, railla Kammitz, se seraient mis d’accord pour laisser tomber le procès du kaiser; mais les cerveaux creux, qui veulent goûter, jusqu’à la lie, l’ivresse du triomphe, ne désarment pas.
--L’Amérique a déclaré qu’elle s’en désintéressait.
--Elle ne sera pas la seule. J’espère que cette honte nous sera épargnée. Mais qui peut prévoir les événements, dans cet univers si fertile en surprises?
--Tout est possible, prononça Sellenkamp, même l’éventualité d’un retour du kaiser.
Kammitz hocha la tête:
--Je crains, mon cher Sellenkamp, que notre défunt ami Tornten ait eu raison de dire que ce retour ne nous procurerait qu’un minimum de bonheur. On peut penser du kaiser ce que l’on voudra, mais, après toutes ces secousses, ce qu’il nous faut, c’est du repos, encore du repos et toujours du repos!
Et il eut un haussement d’épaules en remarquant que ses paroles soulevaient déjà autour de lui des controverses irritantes, au milieu d’une explosion de colère du fait de ses amis.
FIN
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Fautes corrigées:
pas bien bien d’aplomb=> pas bien d’aplomb {pg 51}
Thor se mordait le lèvres=> Thor se mordait le lèvres {pg 52}
oficiers de marine=> officiers de marine {pg 99}
avec son mouveemnt de voyageurs=> avec son mouvement de voyageurs {pg 120}
uen aventure=> une aventure {pg 121}
une végétaion exubérante=> une végétation exubérante {pg 135}
les événements qu’ils=> les événements qu’il {pg 149}
Thor, c’est nous qui aurons eu raison=> Thor, c’est nous qui aurons eu raison {pg 177}
Il la rpresse si fort contre lui=> Il la represse si fort contre lui {pg 189}
Vite, courez le cherchez=> Vite, courez le chercher {pg 229}
sollicitude pour sa souffranec=> sollicitude pour sa souffrance {pg 247}
quelques instant à peine=> quelques instants à peine {pg 248}
boître cranienne=> boîte crânienne {pg 248}