La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 14
Doucement, il la dépose sur le sol, en lui soutenant seulement la tête sur son bras. A la lueur de l’incendie, qui couvre le ciel de sa pourpre inquiétante, il constate avec douleur que la jeune fille a fermé les yeux et semble souffrir énormément. Il découvre aussi la blessure et un cri d’horreur s’échappe de ses lèvres lorsqu’il aperçoit le petit trou noir qu’a laissé la balle un peu au-dessous de l’épaule gauche.
--Elle se meurt, crie-t-il d’une voix retentissante.
Il cache sa figure entre ses mains, et c’est maintenant Grotthauser qui soutient de son bras la jeune fille agonisante. Thor peut voir son ami qui caresse doucement, avec pitié, le visage de la petite blessée.
Thor obéit. Son poing s’abat lourdement sur le chêne massif; mais le hasard veut que, dans ce mouvement, il rencontre involontairement le loquet... et la porte s’ouvre.
Grotthauser soulève le corps de Carry Bolton et s’empresse vers l’intérieur de la maison. Une fois là, Thor de Tornten referme soigneusement la porte derrière lui.
--Sauvés! dit l’industriel, qui tâtonne dans l’obscurité.
--Non, perdus, car la vie de Carry est menacée, répond Tornten brisé de douleur et de crainte pour sa bien-aimée.
--Donne de la lumière!
Le lieutenant de vaisseau fait jaillir la flamme de son briquet, à la lueur duquel les deux amis se voient dans un vestibule luxueux, d’où, à droite et à gauche, des escaliers accèdent aux étages de l’immeuble.
--Je vais chercher le portier, propose Grotthauser, qui tient toujours entre ses bras le corps de la jeune Anglaise.
--Inutile, on vient.
Une porte s’ouvre, en effet, vers la gauche, et un homme s’avance, portant à la main une lampe. Il est vêtu comme en plein jour; le vacarme de cette nuit de terreur l’a tenu éveillé.
--Qui êtes-vous et comment êtes-vous entrés dans la maison? crie-t-il aux deux amis.
--La porte n’était pas fermée, répond le lieutenant de vaisseau. Sans être aucunement acteurs de ce drame, nous nous sommes trouvés pris sous le feu d’une mitrailleuse; cette dame est blessée. Aidez-nous à la coucher et à faire venir un médecin.
Le concierge a examiné l’aspect des deux personnages; il devient plus poli.
--Suivez-moi, je vous prie, fait-il.
Ils pénètrent dans la loge qui se trouve à gauche de la porte d’entrée. La femme du concierge paraît et s’empresse auprès de la blessée. On transporte celle-ci dans la chambre à coucher du couple. La bonne dame défait la jaquette et la blouse de Carry et s’écrie, apitoyée:
--La pauvre! Elle est grièvement blessée!
Thor, dont toutes les pensées se concentrent sur Carry, se tient auprès d’elle et contemple les mains diligentes de la concierge.
--Où y a-t-il un médecin?
--Il y en a un dans la maison.
--Vite, courez le chercher... Vite, je vous prie! implore le lieutenant de vaisseau, qui pousse presque le portier dehors.
L’homme s’empresse. Des minutes tombent; Grotthauser s’est affaissé dans un siège près du lit où Carry repose sans connaissance. Tornten tient dans les siennes la main exsangue de la bien-aimée; la femme étanche doucement le sang qui coule de l’épaule blessée.
Dans la pièce simplement meublée, on n’entend que la respiration sifflante de Carry ou un sanglot qui s’échappe de la poitrine du colosse blond, à ses côtés.
Le concierge reparaît. Il est accompagné d’un vieillard à barbe grise, le médecin, qui a en toute hâte endossé une blouse blanche et pris à tout hasard sa trousse de chirurgien.
Sans perdre de temps en salutations oiseuses, il court vers le lit où l’on a déposé Carry, se penche sur celle-ci et examine attentivement sa blessure.
Thor de Tornten scrute la physionomie du vieux docteur. Sans pouvoir préciser dans quelles circonstances, il a l’impression de l’avoir déjà rencontrée, de l’avoir eue à diverses reprises devant les yeux. Mais, en ce moment, l’anxiété de connaître le sort de Carry annihile toutes ses facultés.
Le médecin se redresse en esquissant un geste d’impuissance.
--Je crains que toute science humaine soit inutile.
Un cri sort des lèvres de Thor, qui tombe sur ses genoux, près du lit. Il sanglote éperdument en appelant Carry avec des accents si déchirants qu’il semble vouloir, par le son de sa voix, rappeler à la vie l’agonisante.
--Une opération n’est-elle pas possible? entend-il Grotthauser demander au médecin, près de lui.
--Elle est en tous cas inutile, car le projectile a pénétré par la région dorsale pour ressortir entre la troisième et la quatrième côte, sans déterminer aucun lésion apparente. Il faut croire qu’il s’est produit une hémorrhagie interne. Cependant, je vais appliquer un pansement, conclut le docteur.
Tandis qu’il s’occupe de Carry, la douleur de Tornten fait place à un sentiment de colère et de haine contre ceux qu’il accuse d’être les auteurs des atrocités et des malheurs qui ensanglantent cette nuit d’automne.
Si elle doit mourir, la douce fille qu’il chérit, il se promet de tirer de sa mort une vengeance qui soit digne d’elle... D’ailleurs, elle ne peut pas mourir, songe-t-il soudain, tout en contemplant anxieusement son pâle visage comme pour tenter de déchiffrer le sens des tressaillements qui le parcourent et des convulsions qu’y produit la souffrance.
Mais elle s’éveille sans qu’aucune intervention ait déterminé ce retour à la vie suspendue; elle lève les yeux et son regard rencontre celui de Tornten, agenouillé à ses côtés.
--Carry! s’écrie-t-il dans un mouvement de joie et de crainte à la fois.
--Où suis-je? demande-t-elle.
Mais elle parle si bas que le son de sa voix ne parvient à l’oreille de l’homme agenouillé que comme un souffle léger.
--Tu es à l’abri, Carry. Mais, dis-moi, comment te sens-tu?
--Si libre... si légère... si...
Elle se tait et, dans l’angoisse qui l’étreint, Tornten plonge son regard dans ses yeux. Il la voit s’en aller, il la voit mourir aussi distinctement que s’il mourait lui-même avec elle. Aucun son ne vient à ses lèvres, aucun pleur ne monte à ses yeux. Muet, il assiste au départ pour l’éternité de tout ce qui lui reste sur la terre; muet, il se jette sur la morte et couvre son corps de baisers...
Quand il veut se relever, ses jambes se refusent à le soutenir, et il retombe lourdement, sans voix, sur le sol...
* * * * *
Maintenant, c’est comme s’il était revenu au point de départ de tous ces événements étranges, de tous ces spectacles d’épouvante et de souffrance.
Les nuages sanglants de la fièvre déferlent de nouveau sous les yeux de Thor, une douleur intense siège dans son cerveau et il demande à boire, car la soif le torture.
Il sent qu’on s’occupe de lui, mais il ne peut apercevoir la main charitable qui l’entoure de ses soins. C’est en vain qu’il cherche à ouvrir les yeux.
Une chose est certaine; il est étendu, de nouveau, sur une couche blanche, dans une pièce claire, ensoleillée, et, autour de lui, se meuvent des formes également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en étaient partie intégrante.
Aussitôt qu’il peut former une pensée, il appelle la mort, car le souvenir de la mort de Carry le hante et emplit son cœur du désir de la fin.
Cependant l’ombre de la jeune fille l’environne comme si elle ne s’était pas endormie dans l’éternité. Autour de lui, elle s’empresse, redresse les oreillers, lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement. Mieux encore, elle s’incline très bas sur lui et presse tendrement contre les siennes ses lèvres de vierge. Et il reçoit d’elle l’impression non pas du froid de la mort, mais de la chaleur réconfortante d’une jeune vie ininterrompue.
Puis d’autres images paraissent, comme des fantômes dans le délire de la fièvre. C’est une ronde infernale qui fait tournoyer autour de son lit tous ceux qui ont si souvent occupé, torturé son esprit: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades du cabaret de Schwanbach, sa femme Ilse, son fils, Anton Kunst et cet ami perfide dont la vue, chaque fois, l’emplit de rage. Et ils voltigent autour de lui en apportant la douleur ou la joie, car il les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant ses yeux...
A un moment, parmi ces hallucinations fébriles, une image se détache des autres et vient s’asseoir tout près, au bord de son lit, saisit sa main et lui parle.
Et il perçoit nettement la voix de Jacob Grotthauser:
--Me comprends-tu, Thor?
--Je te comprends.
--Tu es resté longtemps sans connaissance. Entre temps, nous avons enterré Carry Bolton et le tertre humide bombe encore sur sa frêle dépouille.
--Dieu, que je suis malheureux!
--Tu peux l’être, car tu as beaucoup perdu en la perdant. Mais tu peux en tirer vengeance, Thor.
--Ne me tente pas, Jacob. Il faudrait quelque chose d’effroyable pour venger Carry.
--Tu le dois... et du même coup tu délivreras le pays du joug de l’oppresseur.
--Pourquoi précisément moi? Je l’ai vénéré et il fut mon ami.
--Insensé! Tant qu’il a pu se servir de toi, il t’a trouvé assez bon pour lui. Maintenant, tu ne comptes plus.
--Il croit bien faire pourtant en imposant sa volonté à la masse. Il commet peut-être une erreur, mais pas un crime.
--Songe que par sa volonté des milliers d’hommes ont été anéantis.
--Je ne pense qu’à celle-là seule qui signifiait pour moi la vie et le bonheur.
--Tu es lâche, Thor.
--Ne dis pas cela, Jacob, car je suis prêt à tout ce qui demande du courage et de la résolution. Je sens en moi des forces que je puis employer à ma vengeance.
--Eh bien, emploie-les.
--Aide-moi!
--Je t’aiderai. Patience! Bientôt je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.
* * * * *
Thor s’est relevé et erre par les pièces de son appartement.
Il est seul comme s’il n’existait plus en dehors de lui un seul homme sur la terre. C’est en vain qu’il tourne autour du petit lit vide de son enfant et en contemple les coussins restés intacts, en vain qu’il cherche Carry Bolton. Son valet de chambre lui-même est devenu invisible.
Dans la maison, le silence est absolu et à travers les fenêtres aucun bruit ne monte de la rue, généralement remplie de toute l’animation de la capitale.
Lui-même, Tornten semble circuler dans sa demeure sans aucun autre but que d’y chercher vainement les deux êtres chéris.
Soudain, il tressaille. Il a perçu un bruit de pas; il est précisément dans son cabinet de travail, et, derechef, il entend quelqu’un marcher de droite et de gauche dans une pièce voisine.
Il ouvre la porte et aperçoit un homme de haute taille, revêtu de l’uniforme de la marine allemande et qui, à sa venue, s’arrête et se tourne vers lui.
--Kammitz! s’écrie Tornten, à la fois surpris et ému.
--C’est bien moi, Tornten, répond le comte, aussi calme que si sa visite dans la demeure de son ancien ami n’avait rien que de très ordinaire.
--Qu’est-ce qui t’amène chez moi? demande l’officier blond après un court silence.
--Le désir de te parler et de t’apporter d’importantes nouvelles.
--Comment es-tu entré dans mon appartement?
--C’est ton valet de chambre qui m’a introduit il y a quelques minutes.
Thor ne peut s’expliquer pourquoi il n’a pas vu Toman, mais la présence du comte Kammitz le dispense de plus amples réflexions.
--Prends un siège, fait-il en fermant derrière lui la porte au verrou.
--Merci, Tornten. J’ai peu de choses à te dire et il vaut mieux que nous nous parlions debout et face à face, d’homme à homme.
--Viens-tu me raconter que vous êtes victorieux?
--Ici, au moins, nous sommes restés vainqueurs, répond le comte. La capitale est à nous et, dans toute la région du Nord, il n’y a pas une force adverse pour nous inquiéter. Pour le Sud, nous en viendrons facilement à bout.
«Ensuite viendra la danse avec l’ennemi extérieur, qui se terminera à notre avantage, car alors tout l’empire allemand sera soumis au kaiser.
--Tu veux dire opprimé par le kaiser, dit Thor amèrement.
Le comte le regarde presque douloureusement.
--As-tu donc toujours de nous et de nos entreprises une opinion aussi fausse? Ne vois-tu pas clairement, Tornten, que nous faisons le bien du peuple en le forçant à reconnaître notre maître?
--Qu’est-il?... Un homme, après tout!... Où prend-il le droit de régenter d’autres hommes?
--Il est le pouvoir! s’écrie Kammitz d’une voix forte, et aucun peuple ne peut grandir sans un pouvoir qui le dirige.
--Et les autres nations qui n’ont pas de kaiser? Qui gouverne, en France; qui, aux Etats-Unis?
--Le roi Franc et l’empereur Dollar. Heureux le peuple qui n’a pas à s’incliner devant une semblable autorité!
--Tu ne saurais me convaincre, Kammitz. Je conserve l’opinion que je dois à un autre ami, animé de sentiments plus nobles que les tiens.
--Tu parles de Grotthauser?
--De lui-même.
--Ignores-tu son sort?
--Je l’ignore.
--Je suis venu pour te l’apprendre... Il est entre nos mains. Hier, il a été arrêté; aujourd’hui, la cour martiale prononce son arrêt, et, demain, la sentence...
Thor voit une nuée d’étoiles scintiller et s’interposer entre lui et son interlocuteur; il veut crier, mais aucun son ne sort; il reste figé devant son camarade; ce dernier grandit, grandit jusqu’à atteindre la taille d’un géant et sa silhouette familière s’érige, maintenant, menaçante, comme un mur de rochers.
--...Et la sentence? gémit le délirant.
--La sentence: douze balles dans la peau!... Est-il répondu dans un grondement de tonnerre, tandis que le scintillement des étoiles se noie et se perd dans la fumée et dans le sang...
IX
Dehors, l’aube blanchit. Dans la lucarne carrée de l’étroite cellule, les premières lueurs d’un jour indécis flottent et se glissent à travers les barreaux de fer. Le froid filtre par les crevasses, par les fentes des moellons mal assemblés; l’air, empuanti, sent la pourriture et donne la nausée. Du plafond suinte une humidité abondante qui inonde le sol d’une boue visqueuse.
Où donc Tornten est-il?
Il se le demande, car il éprouve et vit ce spectacle; ses yeux reflètent, son esprit embrasse le triste spectacle de misère et d’horreur sans qu’il ait lui-même l’impression de froid et d’humidité, sans que l’odeur de charogne pénètre ses sens.
Ce n’est pas lui qui est dans le cachot lugubre, assis sur le tabouret devant la misérable fenêtre ou étendu sur le lit de camp, où repose pourtant un corps.
A-t-il la faculté de planer au-dessus de toutes ces laideurs ou bien les contemple-t-il simplement par une ouverture du réduit? Mais non, il peut s’y déplacer, s’approcher de l’étroite lucarne et regarder en bas, dans la cour de la forteresse. Rien ne l’empêche de se pencher sur l’hôte silencieux du lit de camp, où il reconnaît Grotthauser qui dort là d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars et de visions d’horreur. Dans ce moment même, en effet, il a de grands gestes de bras comme pour repousser une apparition terrifiante.
Il s’éveille.
--Jacob! a crié Tornten.
Le dormeur s’est redressé, s’est assis sur le bord de sa couchette, a caché sa tête dans ses mains, mais n’a pas paru l’entendre.
--Jacob! a répété Tornten, en essayant d’enfler la voix.
Mais elle retentit si sombre et si creuse que lui-même en est saisi d’angoisse.
De son côté, Grotthauser n’a pas un mouvement vers son ami; rien n’indique qu’il ait perçu son appel. Thor pose la main sur l’épaule du prisonnier et le secoue, mais il ne s’éveille pas de sa rêverie et n’a pas l’air d’avoir senti le contact; il soupire profondément et persiste dans son indifférence.
...Et Thor de Tornten découvre ainsi qu’il n’est lui-même qu’une Idée.
* * * * *
Le jour naissant, d’un gris de plomb, monte à travers les barreaux de la cellule et Thor distingue de plus en plus nettement Jacob Grotthauser et son ambiance.
Derrière l’huis se fait entendre un bruit de voix et de pas. Une clef grince dans la serrure et la porte s’ouvre. Dehors, dans un couloir qui flaire le salpêtre et la vermine, des soldats s’alignent à la lueur d’une lanterne.
Un officier entre, suivi de deux gardiens. Il s’adresse à l’homme taciturne, toujours assis sur le rebord du lit de camp:
--Jacob Grotthauser, prononce-t-il.
Celui-ci se redresse en s’écriant:
--Est-ce donc déjà l’heure?
--Elle est proche... Ne me rendez pas ma tâche difficile.
Parmi les soldats, devant l’entrée du cachot, apparaît un civil qui pénètre dans la cellule. C’est le prêtre qui va assister le condamné dans son dernier voyage. Il place son bras sous celui de Grotthauser et entraîne doucement le petit homme barbu au dehors.
Thor de Tornten veut crier, car il sait maintenant ce qui va se passer, mais il sent que sa voix ne rend aucun son. Il suit, par les couloirs étroits et moisis, les soldats qui escortent et encadrent Grotthauser; il entend les paroles consolatrices du pasteur; lui-même voudrait parler à son ami, la douleur l’étreint; mais ses efforts restent vains, il flotte comme une Idée derrière le cliquetis des armes et assiste, impondérable et impuissant, à toute la cruauté du spectacle.
Ils arrivent dans la cour qui semble plus sombre encore en ce moment même où toute la lumière du matin l’emplit. Entre les pavés pousse une herbe d’automne d’un vert grisâtre; gris sont les murs, gris est le ciel qui éclaire cette minute, gris semblent à Thor de Tornten les visages des nommes casqués, et gris encore les traits du condamné et du pasteur qui l’assiste.
L’officier lit la sentence. Thor l’entend mot pour mot, mais les mots n’ont pas de sens pour lui; quelques-uns, seulement, isolés, accrochent son esprit et sa mémoire.
...Haute trahison... Participation à la révolte... Conseil de guerre... Cour martiale... Mort!...
Mort! ce dernier mot l’a frappé comme un coup de massue.
Atterré, il s’élance vers Jacob Grotthauser qui n’a pas entendu la voix monotone du greffier, mais il constate à ce moment qu’il n’est visible pour personne, ni pour le condamné, ni pour ses bourreaux, et, cependant, lui-même il perçoit les exhortations du pasteur et la réponse de Grotthauser:
--C’est bon, mon révérend, je crois à tout ce qui, dans ce monde, est, a été ou sera bon et grand; et nul ne l’a été plus que Jésus-Christ, soit comme fils de Dieu, soit comme fils de l’homme.
Ensuite il s’écarte et parlemente avec l’officier:
--Non, je ne veux pas de bandeau!
--A votre aise!
Jacob Grotthauser marche seul jusqu’au mur où il va recevoir la mort. Personne ne le conduit, seul Thor est à son côté. Mais il sait qu’il flotte invisible autour de l’ami d’enfance.
Le condamné se redresse devant le peloton. Il semble à Tornten que lui-même ait passé son bras autour de la taille de Grotthauser. Les larmes sont à ses yeux, des sanglots le secouent, mais aucun des hommes qui sont en face, alignés, ne voit ses pleurs.
--Jacob, je suis près de toi, dit-il de tout son cœur.
Mais celui qui va mourir ne l’entend pas.
Les soldats manœuvrent leurs armes qui vibrent en un cliquetis sec; les bouches sombres des canons ouvrent, en face du condamné, leurs trous noirs. Thor les voit comme lui; un silence inhumain règne alentour:
--Feu!
Dans la détonation des fusils, dans l’éclair qui lance la mort, Thor de Tornten hurle de douleur, comme une bête blessée.
* * * * *
Thor est seul auprès du mort. Un silence profond pèse sur lui. Les hommes ont quitté le lieu du supplice.
La dépouille de Jacob Grotthauser gît le long du mur, à l’endroit même où le condamné s’est affaissé. Tornten croit avoir été, lui aussi, atteint par les coups de feu.
Une atroce sensation de brûlure lui a traversé le crâne, comme si une balle l’y avait frappé. Il lui semble, maintenant, qu’un feu d’enfer flambe dans sa tête et sa douleur croît, d’instant en instant, jusqu’à devenir d’une violence inouïe. Il pense être accroupi devant le corps de son ami, mais encore une fois il sent qu’il flotte autour de lui.
Il le voit de la sorte, allongé dans l’immobilité d’une dernière convulsion, comme grandi par la mort. Les trous béants des blessures lui apparaissent comme des bestioles hideuses, sanglantes, au visage, à la poitrine, au ventre. La bouche est restée entr’ouverte et, dans la fente des lèvres barbues, brille l’émail des dents. Au bout des bras, qu’a déjà envahis la rigidité de la mort, les poings se sont crispés et Thor croit lire une malédiction dans les yeux ouverts, inhumains et troubles de son ami mort.
Il se penche et l’embrasse au front. Mais, horreur! à ce contact, il lui semble que la tête a remué. Il recule et regarde les traits du cadavre qui, subitement ont repris l’animation de la vie.
Ne se trompe-t-il pas?
Les yeux du mort ont maintenant retrouvé leur ancienne expression. Jacob Grotthauser lui rit, de son sourire cordial et familier, il parle même:
--Es-tu venu, ami, me rappeler ma promesse?
--Quelle promesse?
--Je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.
--Tu es mort! s’écrie Thor horrifié, mais, quand il veut se relever, la main du mort qui l’a saisi au poignet l’immobilise.
--Reste, ne te sauve pas, murmure la voix de Grotthauser, et suis-moi, car le même esprit nous guide et tous deux nous sommes également morts.
«Viens, la route est longue que nous avons à parcourir avant que le soleil ait atteint la moitié de sa course.
La résistance de Thor cesse; il se relève, en même temps que le mort et laisse Grotthauser, qui continue à tenir sa main, le diriger comme il ferait d’un aveugle.
Ils traversent ainsi la cour pavée, parviennent au porche fermé qui s’ouvre devant eux, et sortent dans la campagne. Sous leurs yeux, une route s’allonge à l’infini, si loin, si loin, qu’à l’autre bout ce n’est plus qu’un point à peine perceptible. A droite et à gauche s’alignent des rangées d’arbres entre lesquelles la chaussée s’étend, nue et déserte.
Et ils cheminent, ils cheminent interminablement et sans répit. Le compagnon de Thor ne lâche pas sa main hésitante. Chaque fois que l’ex-officier veut s’arrêter, et il lui semble, à chaque instant, qu’il lui faille interrompre sa marche, l’autre resserre son étreinte et l’entraîne. Parfois, aussi, il dit d’une voix sourde:
--Viens, la vengeance t’attend!
Combien de temps ont-ils marché? Un temps prodigieux, à coup sûr, mais Thor ne peut l’apprécier. Il se sent las, endolori, lorsqu’il voit enfin la longue route aboutir à un but. Elle pénètre dans une ville. Des alignements de maisons remplacent, de part et d’autre, les longues files d’arbres. Mais elles sont vieilles, tortues, bancales et branlantes. Les fenêtres semblent des yeux d’aveugles; derrière leurs persiennes closes, nul visage humain ne paraît.
Mais cette vision ne dure pas longtemps. Maintenant ce sont, parmi des jardins riants, des palais somptueux et toute la féerie de la richesse accompagne les pas des deux voyageurs. Derrière les grilles, Thor voit des pelouses bien tenues, d’un gazon vert et dru, au milieu desquelles scintille l’eau des étangs peuplés de cygnes, enjambés par de légers ponceaux.
Mais d’hommes, toujours point. Le décor prestigieux n’est habité que par la solitude et le silence.
Enfin, les voyageurs parviennent à un portail fermé. Jacob Grotthauser le heurte du poing et il s’ouvre. Un parc, avec de vieux et beaux arbres s’étend d’autre part et accueille Thor et son guide.
Tornten reste interdit. Il croit reconnaître le paysage.
--Qu’as-tu? Pourquoi hésites-tu? lui demande son ami mort.
--Je crois que nous sommes à Amerongen.
--Qu’importe où nous sommes, si nous y trouvons ce que nous cherchons.
Tornten essaie de s’arracher à l’étreinte de son camarade, mais déjà une apparition qui surgit dans la verdure du parc s’est emparée de son attention.
C’est un homme qui marche lentement, là-bas, au long d’une allée. Il porte une canne à béquille et s’en sert pour décapiter distraitement quelques tiges de plantes qui poussent en bordure de la pelouse.
Thor de Tornten n’a pas de peine à identifier l’image, car il l’a vue, maintes fois, sous les ombrages du parc d’Amerongen. Il lui semble revenir aux jours de paix qu’il a vécus alors, en ce même endroit, hors les frontières de son pays.
Jacob Grotthauser s’arrête et retient son ami d’une main de fer.