La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 13
--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, confesse à son tour Unstett, sachez que l’enfant est en bonnes mains. Je trouvais inutile de vous en faire part, mais Mme de Tornten est d’un avis différent. Forte de ses droits, elle n’a pas à se défendre de son action généreuse.
--C’est un rapt odieux et lâche, hurle Thor, et digne d’une misérable sans honneur et d’un individu qui sacrifie à ses propres intérêts l’intérêt et l’existence de sa patrie.
Unstett va s’élancer sur lui, mais aussitôt il se domine et reprend, avec sang-froid, le ton de persiflage qu’il n’a pas quitté.
--Nous n’allons pas choisir précisément cette nuit pour épiloguer sur des questions de politique qui seront si bien résolues d’ici la venue du jour. A l’aube prochaine, Berlin sera de nouveau aux mains de son kaiser. Notez cela, messieurs. Et, pour votre tranquillité, apprenez que votre fils est sous bonne garde, parmi les troupes fidèles au kaiser. Il se trouve donc au milieu de ceux qui vont rétablir l’ordre en Allemagne.
--Ou l’esclavage, laisse entendre Grotthauser.
Unstett hausse les épaules:
--Il y a autant d’opinions que d’intelligences, et les unes, comme les autres, ne sont jamais exactement définies.
«Mais, je pense, ajoute-t-il, que l’objet qui vous attirait ici a cessé d’exister; vous savez où vous auriez, le cas échéant, à chercher le jeune Otto de Tornten et vous pourriez aller vous consulter ailleurs qu’entre mes quatre murs.
--Oui, nous partons, dit Tornten.
Et, tandis qu’il s’éloigne, avec Grotthauser et Carry, qui a suivi, dans une muette angoisse, l’explication entre les deux hommes et Ilse, il entend encore Unstett lui donner ce conseil ironique:
--Je veux encore vous mettre en garde, messieurs, contre l’idée qui pourrait vous venir de diriger vos recherches du côté de Pankow ou de Tégel. Il n’y fera pas bon d’ici peu et c’est une chose avérée que les balles frappent sans prévenir. Il serait, d’autre part, tout à fait incorrect qu’un ancien officier de la marine allemande se trouvât pris avec les chefs de l’insurrection qui combat son souverain.
--Taisez-vous! ordonne Grotthauser.
Puis, il pose, dans un geste d’apaisement, sa main sur le bras de Thor, qui va se jeter encore une fois sur son irritant adversaire, et le marin, accompagné de son ami dévoué, sort en courbant le front de la maison de celui qui lui a ravi sa femme, son fils et sa foi dans les hommes.
VIII
Dans l’escalier, Carry se presse de toutes ses forces contre la poitrine de Tornten, elle saisit sa main et la porte à ses lèvres en pleurant silencieusement. Tandis que l’infortuné père met son courage à dominer sa douleur, elle s’y abandonne toute et son cœur généreux frémit de compassion pour les souffrances de l’homme aimé.
--Tout s’arrangera, murmure-t-elle, dans un sanglot.
Il l’entoure de ses bras et répond doucement:
--Tant que tu me resteras, je ne désespérerai pas.
Grotthauser chemine lestement en avant et ils le suivent aussi vite, car il leur tarde de quitter cette maison où leur bonheur s’est effondré.
Arrivés dans la rue, il s’est passé tant de nouveau que cela suffit à les détourner entièrement des pensées qui leur torturent le cerveau et leur font battre le cœur depuis leur entretien avec Unstett.
La plus grande obscurité s’est répandue dans les rues, alors que Tornten se rappelle parfaitement qu’à son arrivée, les réverbères brillaient tout le long de l’avenue. Cette circonstance ne fait qu’accentuer la lueur qui emplit le ciel, au Nord, et qui est passée, maintenant, au rouge vif.
La fusillade crépite toujours, comme un martèlement léger dans le lointain, mais, par intervalles, une voix plus grave gronde, dont le tonnerre se rapproche de façon terrifiante. Des feux d’artillerie se déchaînent par-dessus la ville, si durement éprouvée déjà.
Le vacarme semble celui d’une grande bataille qui se déroulerait là-bas, autour du foyer d’incendie et qui menace de détruire tout ce que la civilisation et le génie de la race sont parvenus à rassembler ou à construire.
Et pour quelle cause cette nuit de terreur! pense Tornten, qui reste comme figé, debout, devant, la porte de la villa.
Cependant, une lumière brille dans l’obscurité, le phare de l’automobile; fidèle à sa parole, le chauffeur trapu, au collier de barbe noire, n’a pas abandonné ses clients, mais il n’est plus seul et, en approchant, on aperçoit, à la lueur de la lanterne, un étranger qui s’appuye à la voiture et parle avec volubilité.
Lorsque l’homme du volant entend les arrivants, il leur crie en toute hâte:
--Il faut nous presser, si nous voulons rentrer sans être inquiétés, messieurs. Je viens d’apprendre que la bataille est déchaînée dans les rues, avec la plus grande furie, depuis la place Alexandre jusqu’à la porte d’Oranienbourg et même au delà. Mais on tire également sur d’autres points, notamment le palais royal, dans _Sous-les-Tilleuls_ et aux abords des gares et des établissements publics.
«Ailleurs, la populace met à profit les circonstances et pille les quartiers de la ville non atteints par la bataille et totalement dépourvus de garde. On arrête les voitures, on rançonne les voyageurs. De police, il n’en est plus question et chacun se défend comme il peut.
Thor de Tornten est devant l’homme qui a donné ces renseignements au chauffeur. Une curiosité le prend d’en entendre davantage.
--Est-ce que vos nouvelles sont bien fondées? La situation est-elle vraiment si terrible?
--C’est plus horrible qu’on ne saurait le décrire, affirme l’inconnu. Restez plutôt ici, je vous assure, et couchez n’importe où, dans le voisinage. En ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde me risquer à traverser Berlin en voiture par le temps qui court.
--Il y a le feu, au Nord?
--Tout le quartier paraît en flammes. J’ai eu l’occasion de parler à deux gardes rouges blessés, qui me l’ont confirmé. Les impériaux furieux déploient leur attaque et, des deux côtés, l’artillerie est entrée en action.
--Qui a le dessus?
--Jusqu’à présent, les ouvriers; ils ont réussi, au prix de pertes sanglantes, à repousser leurs adversaires. Devant la porte d’Oranienbourg, ils ont passé par les armes, sans autre forme de procès, une centaine de soldats réguliers prisonniers; on assure, en effet, que les impériaux eux aussi fusillent impitoyablement tout individu pris les armes à la main.
Thor frissonne et Jacob Grotthauser hoche la tête, comme pour marquer à quel point, lui et le lieutenant de vaisseau, avaient raison.
Le chauffeur s’impatiente:
--Partons-nous?
--Oui, nous partons, répond Tornten, aussitôt résolu.
--Vous verrez bien jusqu’où vous irez, fait le donneur de conseils qui hausse les épaules.
Carry monte la première dans le coupé, suivie des deux hommes. A peine la portière est-elle refermée que la voiture, dont le moteur ronfle doucement depuis un moment, se met en route.
Pendant les premières minutes du trajet, Thor et Grotthauser s’entretiennent de ce qu’ils viennent d’apprendre de la bouche de l’étranger.
--Il n’y a plus à en douter! de toutes façons une lutte criminelle, de citoyen à citoyen, est irrémédiable, fait l’industriel attristé, et j’ai peine à croire que la journée de demain apporte une décision. Si les impériaux sont vainqueurs, il leur reste encore tout l’empire à soumettre, et, si les braves qui luttent pour leur liberté et celle d’autrui prennent le dessus, cela n’implique pas que la cause du kaiser soit irrémédiablement perdue.
--L’ennemi extérieur n’a, du reste, pas dit son mot, ajoute Thor. Il aura beau jeu à tomber sur ce pauvre peuple, tout meurtri par des luttes intestines.
--Il n’y aura même pas à résister! Du moment que la paix intérieure craque, l’Allemagne se trouve livrée, sans volonté, comme sans défense, aux exigences des alliés.
--N’est-il pas effrayant, Jacob, que nous ayons tout prévu, que là-bas, en mer, mettant les camarades en garde contre ce qui allait survenir, tout cela ait pu se produire quand même?
--Ce qui est plus effrayant encore, c’est que tout ait lieu en faveur d’un seul et qu’un peuple entier verse son sang parce qu’un tyran veut régner.
Il se fait un silence et la voiture poursuit sa route; le bruit de la bataille continue cependant à résonner aux oreilles de Thor et, chaque fois que son regard se penche à la portière, il s’emplit de la lueur sanglante qui rougit le ciel nocturne.
Les détonations, les craquements sinistres semblent devenir de plus en plus distincts, comme si la voiture se rapprochait à chaque moment du théâtre des événements.
Tout à coup, comme l’automobile aborde un virage à toute vitesse, avant même qu’il soit achevé, le chauffeur a brusquement mis les freins et stoppé sur place.
Les voyageurs n’ont pu se rendre compte de ce qui se passe que déjà des formes se dressent, comme à l’aller sur Dahlem, tout autour du véhicule et que la portière s’ouvre.
Une rude voix crie dans l’obscurité:
--Dehors!
Mais la nuit n’est pas si profonde que dans les rues précédemment parcourues; sur la place où l’automobile vient de s’arrêter si brutalement flambent plusieurs feux de bivouac, et Tornten constate que l’on se trouve au milieu d’un campement d’ouvriers.
Ils ont entouré la voiture.
Quelques-uns, dont les traits révèlent qu’ils n’ont pas envie de plaisanter en cette nuit où le sang coule dans tout Berlin, ont dirigé sur les voyageurs des fusils menaçants, tandis qu’aux deux côtés du chauffeur d’autres, le revolver au poing, sont prêts à forcer son obéissance à la moindre velléité de résistance.
La voix retentit encore dans l’intérieur de la voiture:
--Allons, dehors, et vivement!
Grotthauser saute le premier sur la chaussée. Thor le suit et aide Carry à quitter l’auto. L’usinier se tourne vers celui qui les a interpellés, se nomme et décline les qualités qui doivent le faire bienvenir aux yeux de ces gens.
--N’importe qui peut m’en dire autant, répond le chef du groupe, un petit homme courtaud, aux cheveux rouges. Moi, je ne vous connais pas.
Grotthauser s’irrite et cherche dans la poche intérieure de son vêtement.
--Je puis justifier mon dire, réplique-t-il.
Mais au bout d’un instant il retire, tout décontenancé, ses mains vides et déclare:
--J’aurai perdu mes papiers!
--Voyez-vous cela!... Ah! il fait bon ne pas se laisser intimider, raille le garde rouge, féroce. Vous m’êtes maintenant, cher monsieur, plus suspect qu’avant. Remontez en voiture, vous et vos compagnons; nous allons nous rendre au commando du groupe N. E., place Alexandre; vous vous y expliquerez et l’on décidera ce qu’il faut faire de vous.
Grotthauser s’effare.
--Place Alexandre? Mais nous n’avons rien à faire de ce côté! C’est là que la lutte est le plus ardente et, ici, nous sommes presque rendus...
--Peut-être monsieur ne supporte-t-il pas le bruit de la fusillade?... ironise le rougeaud. On pourra lui procurer un peu de coton pour se boucher les oreilles... Mais, pour l’instant, continue-t-il en reprenant son sérieux, avec une affectation de politesse, vous voudrez bien me faire le plaisir personnel de remonter en voiture et de faire vite, car je vous accompagne et je n’ai pas de temps à perdre.
Grotthauser veut encore soulever des objections, mais déjà l’un des individus l’empoigne et le rencoigne dans la voiture. Tornten, qui a d’abord aussi pensé à résister, y renonce pour l’amour de Carry et reprend, sans y avoir été contraint, la place qu’il occupait précédemment.
Derrière lui, le chef de la bande grimpe et s’installe à côté de Grotthauser, qui fait lui-même face à Tornten et la jeune fille. Mais ce n’est pas tout: à droite et à gauche, deux gaillards déterminés viennent s’asseoir, jambes de-ci, jambes de-là, sur le plancher de la voiture, en laissant naturellement battre les portières; près du chauffeur, sur les marchepieds et même à l’arrière, sur le réservoir à essence, apparaissent également de farouches silhouettes.
Les ressorts plient sous ce poids inaccoutumé et le chauffeur, furieux, se rebiffe:
--Comme cela, je ne peux pas marcher!
--En avant, jeune homme, à moins que tu n’aies un goût prononcé pour les pruneaux, intime l’un de ses voisins.
Et déjà le lieutenant de vaisseau a cru entendre le crissement d’un revolver qu’on arme.
L’homme se décide à partir; la voiture démarre, lentement d’abord, puis plus vite, et glisse le long des rues toujours obscures. Elle court droit à travers les quartiers du sud, vers la place Alexandre, foyer de la lutte.
A chaque tour de roue les bruits de la bataille vont s’accentuant.
Bientôt, c’est un tel déchaînement qu’on ne pourrait entendre ses propres paroles. Les hommes accroupis aux pieds de Thor, et qui n’ont cessé de parler jusqu’alors, se taisent eux-mêmes. Une lourde préoccupation pèse sur tous les occupants du véhicule.
Des flammes viennent déjà lécher les toitures et le vent qui s’est levé chasse des gerbes d’étincelles vers le ciel incandescent. Des gens, chargés de tout ce qu’ils ont pu sauver, fuient à l’encontre de l’automobile; des cris, des appels déchirent l’espace; des voitures encombrées de blessés, des éclopés qui peuvent encore se traîner, des files de soldats réguliers prisonniers, que leurs gardiens poussent devant eux à coups de crosse, circulent en tous sens et tracent un tableau d’inoubliable détresse.
A un moment donné, la voiture s’arrête sur l’ordre du rougeaud, qui crie à un garde rouge venant à l’opposé:
--Comment cela va-t-il là devant?
--Bien! Il faudrait du renfort.
--Ceux de Rixdorf sont-ils arrivés?
--Depuis onze heures; mais il ne doit plus en rester, car ils ont été pris dans un tir d’artillerie.
--Malédiction!... Et d’où attend-on du renfort?
--Le sais-je? répond l’homme, qui a déjà repris sa course.
Et l’automobile démarre.
On apprend bientôt que l’on arrive dans les rues où se trouvent les dernières réserves de l’armée des ouvriers, qui, cette nuit, ont déclaré la guerre au kaiser, et sont à coup sûr aussi bien commandés que les fidèles de Guillaume de Hohenzollern. Partout on rencontre des signes d’ordre et de discipline.
Grotthauser explique à voix basse ce que Tornten ne voit pas lui-même.
--Ici, dans cette rue latérale, il y a encore une centaine d’hommes; là, où tu vois devant nous ce débit ouvert, se trouve une ambulance ou un sous-secteur de commando. Nous avons tout prévu, tout organisé pour le mieux. Le mouvement s’est déclenché quelques jours trop tôt pour nous, mais on semble avoir eu l’esprit de ne rien changer à nos directives.
Maintenant, s’il veut être entendu, Grotthauser doit crier, car en dehors de Tornten aucun des occupants de la voiture ne peut saisir ses paroles tant est devenu violent le tapage de la fusillade et de la canonnade, sans compter les autres causes de vacarme.
L’automobile, sur l’ordre du rouquin, se range devant un local dont toutes les fenêtres sont éclairées au rez-de-chaussée. Il semble qu’on soit à quelque cent pas à peine des combattants; la fusillade crépite, le canon tonne sans interruption, dans le voisinage immédiat des survenants.
--A qui cette voiture? demande une sentinelle qui se tient devant l’entrée de l’immeuble.
--A nous, camarade, fait le chef des travailleurs, qui descend. Nous l’avons arrêtée et amenée avec ses voyageurs, qui nous ont paru suspects.
--On en trouvera l’emploi, dit le garde en s’effaçant. Avant une demi-heure, nous serons forcés de filer d’ici.
--Où cela?
L’interlocuteur indique une direction derrière lui, celle d’où vient l’automobile.
--Par là!
--Cela va donc si mal?
--Nous avons perdu beaucoup de monde sous les grosses mines; chaque atteinte nous a coûté une position. Les impériaux progressent pas à pas. Dans la rue Neuve-Royale et la rue de Prenzlau, il n’y a plus une maison intacte. Ensuite, ç’a été l’incendie qui nous a enfumés... Je crains bien que tout ne soit perdu!
L’homme à la toison rouge ne répond pas, mais se précipite dans la permanence où de nombreux individus s’affairent autour d’une table à laquelle les commandants de la garde rouge sont assis devant les plans de la ville.
Thor, ainsi que Grotthauser et Carry, sont poussés dans la salle derrière leur guide. Une épaisse fumée de mauvais tabac, des relents de bière et de vin les prennent à la gorge dès l’entrée. On les environne, on les ahurit de questions.
D’ailleurs, avant même qu’ils aient eu le temps d’y répondre, Jacob Grotthauser est reconnu.
--Que vous est-il arrivé, monsieur le conseiller national? lui crie-t-on de toutes parts.
Il rit d’un rire contraint et s’explique. Le chef à barbe rouge et ceux qui ont procédé à son arrestation se précipitent et se confondent en excuses. Il a la bonne fortune d’entendre Grotthauser demander qu’il ne soit pas inquiété pour son erreur, et le petit homme, lui frappant amicalement sur l’épaule, déclare qu’en somme il n’y a eu aucun mal.
Réintégré dans son prestige, il s’empresse de conduire Thor et Carry dans l’arrière-boutique et de les y installer; mais comme il retourne lui-même prendre place auprès du commandant supérieur et de son adjoint, Thor s’attache à ses pas, mû par la curiosité de connaître le cours des événements.
C’était bien comme l’avait dit la sentinelle.
Les troupes du kaiser semblent victorieuses sur toute la ligne. De Tégel et de Pankow, elles ont avancé simultanément et conquis, dans un combat de rues acharné, maison par maison, carrefour par carrefour.
Elles progressent à la faveur du canon, des lanceurs de mines et de liquides enflammés, des grenades à mains; et quand le corps à corps ne permet plus l’usage de ces armes, en bousculant à l’arme blanche les insurgés.
Le nombre des victimes, dit-on à la table, est effroyable de part et d’autre, car les vaincus se sont défendus avec énergie. Mais il semble que la bataille ait été décisive et, précisément, les avis en parviennent aux chefs des rebelles dans le moment que Thor et Grotthauser approchent de leur groupe.
Un jeune gaillard, ceint d’une écharpe rouge, le bras maintenu dans un bandage, rouge aussi de son sang, s’avance:
--D’où venez-vous? demande un homme brun, imberbe, qui paraît être le commandant suprême et en qui tout dénote l’ancien officier de carrière.
--Je vous suis envoyé par le camarade Kruger, de la rue Alexandre.
--Eh bien?
Le jeune homme baisse la tête et répond d’une voix sourde:
--Tout est perdu!... Nous n’avons eu, d’abord, en face de nous que les contingents réguliers venant du Nord; mais nous avons été refoulés dans la rue Alexandre, et, maintenant, nous sommes débordés par des troupes impériales qui viennent du côté de la porte de Francfort.
Un regard vers la carte et le chef insurgé pâlit:
--Avez-vous reçu des renforts?
--Oui, mais à peine de quoi combler les pertes depuis minuit. Devant les lance-flammes, les gens se sauvent, car il n’y a pas à lutter.
L’homme à la carte se mord les lèvres; un silence se fait, qui dure plusieurs secondes; puis le chef s’écrie:
--Les Saxons devraient être ici dans deux heures; alors nous pourrions encore une fois tenter la chance. En attendant, il n’y a qu’à battre en retraite le plus lentement possible.
«Camarade, s’adresse-t-il à un homme assis auprès de lui devant la table, courez avec le reste de nos réserves et poussez vers l’Est. Tâchez d’arriver au pont Janowitz, sans quoi les ennemis pourraient passer par là et ce serait notre fin.»
L’interpellé s’empresse d’obéir, mais quelqu’un, dans les rangs pressés autour du bureau, s’écrie:
--Nous ne pouvons pas rester ici! Les premiers réguliers débouchent à l’instant sur la place Alexandre. Ils amènent des auto-mitrailleuses et vont bientôt balayer tout le terre-plein.
--Jetez cent hommes dans la station du chemin de fer souterrain. C’est le premier point à occuper au plus tôt.
--Trop tard! annonce alors un autre, qui accourt, essoufflé. La station est aux mains de l’ennemi.
Le chef du commando bondit:
--Ce n’est pas possible! bégaie cet homme qui ne perd pas facilement contenance.
--On n’a pas pu l’empêcher, renseigne le porteur de la nouvelle. Ils sont arrivés par le rail et ont en même temps ouvert sur les bâtiments une telle fusillade qu’il n’y avait pas à penser à la résistance. Je crains que nous n’ayons pas un homme de sauvé dans cette affaire!
--Alors, filons!... Vite, hors d’ici! Avant dix minutes, il nous faut être dans notre quartier général de la rue du Cloître.
Beaucoup des assistants sont enchantés de cette occasion de descendre dans la rue et de porter la lutte dans les quartiers du sud; un petit nombre rassemble papiers et cartes pour les emporter dans la fuite. La plupart semble avoir subitement perdu la tête; en moins d’une minute, le local est vide.
Thor et Grotthauser sont accourus auprès de Carry pour la mettre au courant de ce qui se passe.
--Restons et attendons la troupe, dit la jeune fille.
--Il ne faut absolument pas que je tombe entre les mains des impériaux, se défend Grotthauser.
--Et moi encore moins, appuye Tornten. Ils n’auraient qu’à croire que j’ai pris part à la bataille!
--Alors, allons! fait simplement Carry.
A peine les trois fugitifs ont-ils atteint la sortie qu’ils perçoivent, à travers le grondement du canon et le crépitement des fusils, les cris et la bousculade des fuyards, qui dévalent par la rue Alexandre. Ce sont des civils armés, d’autres qui ont jeté leurs armes pour trouver dans la fuite un salut plus certain. Sans aucun doute, les impériaux sont sur les talons des ouvriers en débandade et l’on commence à entendre, dans la rue même, des coups de feu isolés.
--Maintenant, il n’y a pas une minute à perdre, s’écrie Grotthauser. Sortons et longeons les maisons vers la rue Royale.
Il s’élance hors du local et, derrière lui, Thor entraîne et soutient Carry. Il entend à ses oreilles le sifflement bien connu des balles.
Au bout de la longue rue, une auto-mitrailleuse vient d’être braquée et commence son action meurtrière. Tornten voit autour de lui des hommes s’affaisser, des mourants baigner dans leur sang, des fuyards franchir les corps de ceux qui sont tombés et font obstacle à leur fuite.
Sans se douter qu’ils courent à leur perte, un grand nombre de fugitifs s’engouffrent dans le local que Tornten et ses amis viennent d’évacuer.
Suivant le conseil de Grotthauser, le lieutenant de vaisseau et la jeune Anglaise rasent d’aussi près que possible les murailles des maisons.
De là-bas, où les troupes impériales débouchent, arrive maintenant une véritable pluie de projectiles, balayant tout ce qui se trouve sur la chaussée. Par files entières, les fuyards tombent et leurs cris d’agonie se confondent dans le vacarme des armes à feu.
Une gerbe de la mitrailleuse, qui prend la rue en écharpe, à gauche, vient à un moment cribler le mur derrière Thor et ses amis. Des éclats de pierres jaillissent autour d’eux, mais presque aussitôt le danger paraît écarté provisoirement, car le mitrailleur, derrière son bouclier, a réglé son tir et jugé préférable de le concentrer sur le milieu de la chaussée.
--Nous ne pouvons pas aller plus loin, gémit Grotthauser, qui a presque perdu le souffle. Entrons vite quelque part, ou je tombe.
--Il faut que nous trouvions un abri avant que la mitrailleuse nous ait de nouveau repéré, crie en même temps Tornten.
Il presse Carry plus fortement contre sa poitrine, comme s’il pouvait ainsi la protéger de la mort qui vole autour d’eux. Devant lui se dresse une maison, avec un avant-corps qui leur offre un couvert. Il y court.
Mais soudain le frêle corps de la jeune fille qui pèse si peu à son bras frémit, puis se détend et s’affaisse le long de lui.
--Qu’as-tu, Carry?
--Je crois que je suis touchée, gémit-elle tout bas.
Le cœur du lieutenant de vaisseau se contracte. En deux bonds il se met, avec son fardeau léger, provisoirement en sûreté, sous le porche voisin; son ami n’y arrive qu’après lui.
Ils s’y arrêtèrent, le souffle coupé.
--Carry est blessée, crie Tornten à l’industriel désolé.