La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 12
--Je t’aiderai à te sauver, fait Thor complaisant.
--C’est ce que je viens te demander. Il faut que, cette nuit même, j’aie quitté Berlin. Le bruit court que si l’émeute se déchaîne, les otages seront fusillés.
--C’est inhumain!
Grotthauser sourit amèrement:
--N’est-ce pas autrement inhumain de vouloir soumettre ce pays à une autorité contre laquelle il s’élève de toute sa raison? Ignores-tu que, dans toute l’Allemagne, des combats se poursuivent, dont la violence rappelle les cruautés de la guerre civile en Russie?
«Partout les fidèles de l’empereur rencontrent l’opposition et si, au premier choc, la surprise leur a permis de s’emparer du pouvoir et de se substituer au gouvernement régulier, la volonté de la masse n’en reste pas moins inébranlable à ne pas tolérer plus longtemps l’usurpation de Guillaume de Hohenzollern et de son entourage.
«Dans le Sud, les adversaires du kaiser ont le dessus et une véritable guerre est imminente entre nordistes et sudistes.
«D’autre part, les impériaux ne sont aucunement sûrs du Nord lui-même. La guerre éclatera-t-elle d’Allemand à Allemand? c’est d’ici, de Berlin, que sortira la décision. Si nous ne réussissons pas, dans la capitale, à briser la puissance du Hohenzollern, la lutte entre les deux parties de l’empire est inévitable...
--C’est donc une iniquité à quoi nous nous sommes associés?
--Une iniquité, au premier chef! s’écrie Jacob Grotthauser. A partir du moment où j’ai constaté la volte-face de ceux qui, avec nous, ont arraché le kaiser de Mas-a-Tierra, je n’ai cessé d’avoir des remords. Vois-tu, dans cette affaire, nous avons été les instruments d’ambitieux, qui nous ont abusés.
--Ils le regretteront à leur tour, car la révolte va anéantir leurs espoirs! profère Tornten.
--Ce n’est pas si sûr que cela. Qui sait si le mouvement sera assez puissant. Tu vois déjà que je suis traqué, uniquement parce que je suis suspect de travailler contre le kaiser. J’en arrive à redouter que le salut ne vienne pas du peuple allemand, mais de l’extérieur, où certes le retour du kaiser n’est pas vu sans aigreur.
--Tu crois que les alliés, dont il était prisonnier...
--Ils sont unanimes, achève le petit homme, à vouloir mettre une prompte fin à cette tentative de restauration. Naturellement, le gouvernement impérial empêche la voix de l’étranger d’arriver jusqu’à nous, mais j’ai de bonnes sources d’information, d’où il résulte qu’on se préoccupe, dans les cercles de nos ennemis, d’étouffer dans l’œuf les desseins du kaiser et de son entourage.
«Nous nous trouvons déjà aussi isolés, en face de l’univers entier, que pendant la grande guerre. Déjà, la famine menace, nos usines sont fermées, faute de matières premières, et nos ennemis s’agitent, dans nos provinces de l’Ouest, pour les pousser à se séparer de l’empire.
«Le Sud aura l’appui de la France, de l’Angleterre et, surtout, des Américains. Ce sont eux qui se montrent le plus mécontents de la fuite et de la restauration du kaiser; cela se comprend et, parmi eux, ce sont, à coup sûr, ceux qui nous ont aidés à tirer le kaiser de Juan-Fernandez qui sont les plus acharnés. Ils ont été trompés et leur colère frappe l’innocent avec le coupable.
--Ces insensés ont appelé de graves malheurs sur la patrie qui avait un si grand besoin de paix, dit Tornten attristé.
--Et maintenant, ils vont tenter de noyer dans le sang, une volonté qu’il ne leur est pas donné de détruire, car elle porte en soi, la force de se renouveler. Pour chaque citoyen qui tombera en combattant pour la défense de la liberté du peuple allemand, dix se lèveront et offriront leur vie. Le progrès ne peut être enrayé et le progrès est contre le kaiser.
Thor se tait, puis avise doucement:
--Il m’est pénible de te suivre dans cette voie. Cependant, tu dois avoir raison: l’évolution suit une route différente de celle où se sont aventurés Guillaume de Hohenzollern et ses conseillers.
--Ils sauront plus tard à quel point ils ont fait fausse route, ajoute Grotthauser.
--As-tu entendu parler de nos indignes compagnons? s’informe Tornten. Que sont devenus Kammitz, Rittersdorf, Unstett et tous ceux qui ont pris part à notre coup de main de Juan-Fernandez.
--Ils sont dans le proche entourage du kaiser. Chacun d’eux est comblé d’honneurs, depuis que Guillaume de Hohenzollern dispose à nouveau de places et de prébendes. Si jamais le kaiser est victorieux, ce qui, en tout état de cause, paraît impossible en raison de l’intervention inévitable de l’étranger, ses libérateurs sont assurés d’être royalement récompensés.
En cet instant, une sonnerie résonnant à la porte d’entrée coupe court à l’entretien des deux amis. Grotthauser sursaute:
--C’est pour moi! fait-il en pâlissant.
Mais déjà Carry s’est élancée hors de l’appartement. On l’entend, dans le couloir, qui appelle Toman, puis, les deux amis qui prêtent une oreille anxieuse se rendent compte qu’elle parlemente avec un étranger. En effet, lorsque la porte se rouvre, pour la laisser passer, elle n’est plus seule; un homme l’accompagne que Tornten a, tout de suite, reconnu.
C’est Anton Kunst.
Comme jadis à Schwanbach, comme plus tard sur ce même seuil qu’il foule aujourd’hui, l’homme se tient un peu gauche, un sourire plutôt niais aux lèvres, devant le lieutenant de vaisseau qui se lève aussitôt et marche sur lui.
--Que faites-vous chez moi? interroge l’officier qui parle durement, car cet homme était contre lui, avec son maître, quand là-bas, sur la mer lointaine, s’est décidé le sort de l’empire allemand. Je ne vois pas ce que nous pouvons avoir à nous dire, vous et moi!
Kunst se révolte et secoue violemment sa tête ébouriffée de rouquin:
--Oh! rien de mal, commandant, réplique-t-il, mais vous ne devriez pas parler sur ce ton à un homme qui vous apporte une bonne nouvelle.
«Que puis-je contre les événements qui nous ont désunis? ajoute-t-il, comme s’il sentait la cause pourquoi Tornten lui tient rigueur. Chacun a ses opinions et le droit de les défendre; ce n’est pas une raison pour me traiter en chenapan.
--Et que puis-je attendre de bon, Kunst, de votre part?
--Ne vous manque-t-il rien, monsieur le commandant, et ne donneriez-vous pas cher pour le ravoir?
--De quoi parlez-vous? s’impatiente l’officier.
--De votre fils!
--Mon fils?... vous connaîtriez la retraite de mon fils! s’écrie le géant, qui sent fondre son cœur.
--Si je la connais, fait Kunst un peu goguenard. Serais-je ici, sans cela?
«Ne m’en veuillez pas, supplie Thor presque humblement en prenant la main de l’ordonnance. Je vous ai traité durement, tout à l’heure, mais pouvais-je supposer ce qui vous amenait?
--C’est bon, monsieur le commandant, je ne me fâche pas pour si peu. Voilà qui est oublié. Mais, je ne puis vous conduire près de votre enfant que si vous me promettez de ne révéler à personne la source de vos renseignements. Alors, grâce à moi, vous le retrouverez et pourrez le réclamer à ceux qui vous l’ont volé.
--Parlez donc! où est l’enfant?
--A Berlin.
--Ce n’est pas possible... hier encore il était à Munich, intervient Carry.
--Oui, mademoiselle, c’est exact. Il y a deux heures que le petit est arrivé en automobile, de Munich, avec sa mère.
La vraisemblance et la précision de ce renseignement ainsi que l’accent de Kunst démontrent la sincérité de son affirmation.
--Et où cache-t-on mon fils?
--Dans la maison du capitaine d’Unstett.
--Le capitaine y est-il en ce moment?
--Lorsque je suis sorti, tous trois, le capitaine, madame et l’enfant se trouvaient à la maison. Mais je ferai observer à monsieur le commandant qu’il lui faut se dépêcher, car j’ai entendu discuter la question de savoir s’il fallait garder le petit là, ou le conduire ailleurs, en lieu sûr.
Thor se tourne vers Carry:
--Je vais prévenir la police.
--C’est fou, laisse entendre Grotthauser. La police ne peut rien faire et, d’ailleurs, ne fera rien car le capitaine de cavalerie d’Unstett est devenu un bien trop important personnage.
«Il n’y a que toi qui puisses aller chercher ton fils. Je te propose d’aller tous les deux immédiatement chez Unstett, pour le reprendre.
--Il va faire de la résistance, objecte Carry.
--Qu’il essaye! menace Tornten qui va à son bureau, ouvre un tiroir et en tire son browning, l’examinant avant de le glisser dans sa poche.
--J’ai aussi des armes sur moi, déclare Grotthauser et je ne serai pas fâché de montrer à ce capitaine que des hommes résolus peuvent avoir raison de lui... Pressons, Thor, il n’y a pas une minute à perdre.
--Vous nous accompagnez, Kunst? demande le lieutenant de vaisseau.
--Non, monsieur le commandant, se défend l’autre effrayé, il ne faut pas que le capitaine soupçonne à qui il doit votre visite.
--Mais moi, je viens avec vous, fait Carry.
--Non, tu es trop faible pour une semblable explication, répond Thor.
--Je ne te quitte pas, affirme résolument la blonde Anglaise.
Tornten, alors, passe doucement son bras autour de la taille souple de la jeune femme et demande gravement:
--Notre expédition ne va pas sans dangers, veux-tu les partager?
--Pourquoi pas, Thor? car j’espère qu’il ne restera plus l’ombre la plus légère sur notre bonheur, quand nous serons rentrés en possession du petit.
--Eh bien! soit, viens avec nous.
Mais Anton Kunst soulève une nouvelle objection:
--Ne croyez pas que cela soit si facile, monsieur le commandant! s’écrie l’ordonnance, dans une louable intention. Je ne sais même pas si ces messieurs réussiront à se faire conduire à Dahlem. La ville est remplie d’hommes armés et, par là, dans la rue Alexandre, on vient d’attaquer et d’anéantir une patrouille d’impériaux.
«L’insurrection générale serait déclarée, parce que les chefs du parti sozialdemocrat ont été arrêtés brusquement cet après-midi. Il paraîtrait qu’on va les transférer à Spandau, pour y être fusillés.
--Cela n’est pas possible, objecte Grotthauser, la révolte ne devait éclater que la nuit prochaine!
Kunst hausse les épaules:
--Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu. Des faubourgs, descendent des bandes d’hommes munies de toutes les armes qu’on a pu trouver. Elles se dirigent sur le château où l’on s’attend au premier choc sérieux avec les troupes impériales. La foule est, pour le moins, exaspérée et exige que le kaiser se retire sans délai, pour céder la place à l’ancien gouvernement.
«Aucun véhicule ne circule à travers les rues; je serais surpris qu’il n’y ait pas encore eu de rencontres entre les troupes de l’émeute et les impériaux.
--Comment, en ce cas, pourrons-nous aller à Dahlem? fait Tornten tourmenté.
--Essayons toujours, propose Grotthauser. Les trois hommes et Carry Bolton s’engagent dans le couloir qui mène à l’antichambre; arrivés là, Thor enveloppe Carry d’un manteau, se couvre lui-même contre la fraîcheur de cette soirée d’automne et quitte la maison avec ses compagnons, sans avoir dit à Toman où il doit se rendre; il a pensé, en effet, à Grotthauser et n’a, en son domestique qu’une confiance modérée.
--Devant la maison règne un calme parfait; la rue est entièrement vide de passants, mais des détonations isolées, dans le lointain, apportent l’écho de la bataille engagée.
Les hommes restent indécis et ne savent que faire.
--La danse a commencé plus tôt qu’on ne l’attendait, entend Thor auprès de lui.
C’est Grotthauser qui a parlé.
--Qu’importe ce qui se passera cette nuit, dans notre malheureuse ville, répond-il plein d’angoisse et de frayeur sur le sort de son fils, si je puis ravoir mon enfant.
On perçoit à ce moment le ronflement atténué d’un moteur et les phares étincelants d’une auto tournent l’angle de la rue voisine; la voiture marche à petite vitesse.
Tornten et Grotthauser sursautent et, mus par la même pensée, se jettent au milieu de la chaussée en faisant signe au chauffeur d’arrêter.
Mais la voiture cherche à les éviter; d’une brusque embardée à gauche, le watman l’a portée contre le trottoir qu’elle range, dépassant déjà les deux hommes, quand Carry, résolument, vient se placer devant le moteur, à son tour:
--Arrêtez donc!... nous avons besoin de vous, crie-t-elle à l’homme du volant.
Un grognement de mauvaise humeur lui répond, mais l’automobile stoppe.
--Un taxi!... c’est certainement un taxi, se réjouit Tornten qui accourt à la rescousse.
--Je rentre!... déclare le chauffeur catégorique et barbu. Laissez-moi! il ne fait pas bon dans les rues ce soir.
--Il faut que vous nous conduisiez à Dahlem répond le lieutenant de vaisseau, qui se tient près de la voiture et porte, courroucé, la main à la poche gauche de son manteau où elle saisit la crosse de son revolver. Si vous ne le faites pas de plein gré et contre une bonne rétribution, nous emploierons d’autres moyens.
--Oh! oh! voilà des façons qui ne me conviennent guère! riposte l’homme furieux. Personne ne me commande! Je veux rentrer et ne tiens pas à risquer ma peau pour une paire de mauvais drôles!
Thor va sortir son browning pour appuyer sa réquisition, mais Jacob le pousse de côté:
--Soyez raisonnable et conduisez-nous, intervient-il conciliant. Vous serez bien payé et il y va de la vie d’un homme.
--Ma vie à moi vaut bien quelque chose aussi, grogne le chauffeur.
--Mille marks pour aller à Dahlem!
--Mille marks! ricane le chauffeur, ce n’est pas lourd aujourd’hui. Tant que l’autre n’aura pas quitté le château où il n’a plus de droits, notre argent ne vaudra guère!
--Deux mille! propose Grotthauser.
--Eh non, je vous dis que je ne marche pas pour de la monnaie de misère.
Grotthauser lève la main et sort, de son doigt, une bague de grand prix, dont le solitaire scintille de mille feux, à la lumière des phares.
--Combien estimez-vous cette bague?
--Une belle pièce, répond le chauffeur intéressé.
--Elle est à vous, si vous nous menez à Dahlem, aller et retour.
Après un instant de réflexion, la réponse:
--Allons, montez, je vais vous conduire.
--Je te remercie, Grotthauser, dit Thor, lorsque tout le monde fut casé dans la voiture.
Kunst a demandé qu’on le dépose à un carrefour voisin, car il redoute le capitaine d’Unstett et ne veut à aucun prix suivre l’aventure jusqu’au bout.
Mais il ne tarde pas à devenir manifeste que le chauffeur n’a pas pris le chemin direct; au lieu de faire route droit sur Dahlem, comme il aurait agi en temps normal, il choisit des rues détournées, fuyant, pour lui comme pour ses clients, les dangers de cette nuit.
Le bruit d’une fusillade nourrie parvient cependant toujours aux oreilles de Thor et de ses amis. Puis, soudain, vers le nord de la ville, le ciel s’éclaire d’une lueur d’un rose encore indécis, qui semble d’un commencement d’incendie.
En écoutant avec plus d’attention, on entend des lambeaux de chants et un sourd bourdonnement qui montent de la capitale et rappellent les premiers bouillonnements de la mer, précurseurs de la tempête.
Kunst demande qu’on arrête, pour lui permettre de descendre; il saute hors de la voiture et son adieu se perd au milieu des pétarades redoublées du moteur au départ.
On poursuit la route à toute vitesse, à travers la brume de cette nuit d’automne, et chaque instant apporte, aux voyageurs de l’auto, de nouveaux indices de la terreur qui règne partout.
Tantôt, dans une rue latérale, éclatent des cris, des hurlements sauvages et des coups de feu; le chauffeur, prudemment, oblique dans une direction opposée. Tantôt, viennent, à leur rencontre, deux, trois, quatre autocamions, occupés par des hommes en armes. Le bruit des moteurs couvre le ronronnement plus doux de la voiture de place. Les projections de lanternes électriques de poche illuminent la rue, dont tous les réverbères ont été éteints par des mains malveillantes. L’éclat des lumières est aveuglant au point que, dans leur brusque clarté, Thor et ses compagnons ne peuvent distinguer, sur les lourdes voitures, que les étincelles qui s’accrochent aux casques d’acier, aux pointes des baïonnettes, à l’or des passementeries.
On a dépassé le convoi sans incidents, chacun respire plus largement, car le danger vole aux trousses des trois amis et le moindre arrêt peut compromettre leur salut.
Mais ce répit est de courte durée: la voiture, tout à coup, stoppe si brusquement, que les voyageurs sont jetés les uns sur les autres.
Thor se penche à la portière; un canon de fusil se braque sur lui et, sous la lueur crue d’une lampe à acétylène, plusieurs civils apparaissent sur les marchepieds de l’auto.
--Qui êtes-vous et où allez-vous?
--Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre? qui êtes-vous, vous-mêmes?
--Oh! oh! on ne parle plus comme cela, cette nuit! Etes-vous des nôtres ou de nos ennemis? Allons! dehors... votre voiture n’avancera qu’autant que nous aurons ouvert la barricade.
Thor veut encore répondre violemment, mais Grotthauser s’interpose, comme il a fait tout à l’heure et, le rejetant de côté, sans plus de façons:
--Je suis, dit-il, le conseiller national Grotthauser, du parti socialiste majoritaire, crie-t-il au jeune ouvrier dégingandé, qui a mené l’explication avec Tornten.
La lanterne s’élève et s’abaisse; à la lueur de la lampe, l’étranger a examiné l’industriel.
--Je vous prie de m’excuser, monsieur le conseiller national.
--Inutile, camarade... Peut-être savez-vous ce qui se passe dans notre camp et pourquoi le soulèvement a éclaté si tôt?
L’ouvrier se rapproche de la voiture:
--Nous avons été trahis, monsieur le conseiller national; l’arrestation de nos chefs a soulevé une violente indignation, qu’il n’a pas été possible d’enrayer. Cela a éclaté partout. Ce soir, on a commencé par les services publics; tous sont entre nos mains, bien que, par endroits, il y ait eu un commencement de combat avec les postes d’impériaux qu’on y avait placés. Les secteurs électriques, les usines à gaz, la plupart des gares, le service des eaux et, en général, tout ce qui est nécessaire à l’existence de la ville, tout cela est à nous.
«Mais il paraît que, dans le courant même de cette nuit, les troupes impériales doivent tenter de reprendre le terrain perdu. En plus des quartiers centraux de Berlin, elles ont fortement occupé les faubourgs du Nord, où se trouve leur camp. De Pankow et de Tégel, nous attendons, cette nuit, de vigoureuses contre-attaques. Il fera chaud, car de notre côté, nous nous préparons à une énergique résistance.
--Je vous remercie, camarade, et bonne chance!
--Bonne nuit!
La barricade est ouverte pour laisser passer l’automobile, qui se remet aussitôt en marche et continue à glisser dans le brouillard de la nuit.
--Alors, mort et désolation sur la malheureuse cité! gémit Tornten épouvanté.
--Et la guerre civile sur tout le territoire, achève tristement Grotthauser.
Ils ne parlent plus, préoccupés de leurs pensées, pendant tout le reste du voyage, qui se passe désormais sans rencontres désagréables, grâce à l’habileté du chauffeur et à la vitesse de la voiture.
Et, parmi les pensées qui, chez Tornten, prennent le dessus, il est étonné de constater que celles qui dominent ne sont pas celles auxquelles l’ont préparé ses nobles origines et son éducation de hobereau, élevé dans le respect des institutions et qui, certainement, avant le cycle de ces événements, aurait donné tous ses biens, tout son sang pour la maison impériale, et tout sacrifié pour le kaiser, même l’honneur.
Dans l’intervalle, l’automobile a atteint Dahlem; elle tourne dans la rue où se trouve la villa du capitaine d’Unstett et s’arrête devant la propriété. Les voyageurs descendent et Grotthauser recommande au chauffeur de ne pas s’éloigner, quelle que soit la durée de l’absence de ses clients. L’homme s’y engage et les deux amis, accompagnés de Carry, se dirigent vers la maison.
Un instant après, ils sonnent à la grille, qui s’ouvre aussitôt.
Une servante est venue au-devant des visiteurs et va leur demander ce qu’ils désirent, quand Grotthauser franchit délibérément et rapidement le seuil; il est immédiatement suivi par Tornten et Carry.
La servante, ahurie, s’informe:
--Que désirez-vous?
--Parler au capitaine d’Unstett, répond l’industriel.
--Monsieur le capitaine n’est pas à la maison.
Mais elle n’a pas fini sa phrase, que l’affirmation de la domestique est aussitôt démentie. Une porte, au fond du couloir, s’est entr’ouverte et la voix de Fritz d’Unstett prononce avec calme:
--Faites entrer au salon ces messieurs et cette dame; je viens tout de suite.
Le sang-froid d’Unstett, en présence de ses trois visiteurs, est surprenant; c’est à croire qu’il les a entendus et trouve lâche et mesquin de décliner l’explication.
La femme de chambre introduit donc tout le monde dans ce même salon où, quelques mois auparavant, Thor de Tornten avait rencontré le comte Kammitz.
A peine y sont-ils entrés que Fritz d’Unstett apparaît; il n’est pas seul: derrière lui se montrent les formes élégantes d’Ilse qui, vêtue de sombre, est indiciblement jolie et désirable.
Les circonstances ne comportent guère de politesses; pourtant Grotthauser va s’incliner, quand il remarque la mine rogue et arrogante du capitaine de cavalerie. Il rengaine net son geste et se redresse, non moins hautain, tandis que dans le silence qui a suivi l’entrée du maître de la maison et de sa compagne, retentit la voix tranchante de Tornten qui interroge:
--Où est mon fils? je veux ravoir mon fils! sinon...
Le capitaine de cavalerie lui fait face et les deux hommes se mesurent du regard. Unstett s’écrie, avec une violence qui se nuance déjà de la cinglante ironie dont il ne se départira pas dans la suite:
--Qu’en savons-nous, où se trouve votre enfant? Si vous l’aviez mieux gardé, vous n’en seriez pas réduit à le chercher. Vous en êtes responsable, monsieur de Tornten, et, quand la justice aura statué, la mère vous en demandera compte.
--Hypocrite! profère Thor dans sa fureur.
--Surveillez vos paroles, Tornten, gronde le capitaine de cavalerie; ce ne sont pas toujours ceux que la nature a doués d’une haute taille et de muscles solides qui sont les plus forts! Il y a d’autres armes qu’une paire de poings de rustre!
--M’est avis que vous feriez mieux, tous deux, de modérer vos propos, intervient vivement Grotthauser, car Thor va s’élancer sur Unstett et tous deux sont prêts à passer la parole aux armes; Unstett a déjà eu un geste suspect vers sa poche, que Tornten s’est empressé d’imiter.
Mais Grotthauser les a retenus à temps et le capitaine de cavalerie change de ton.
--Je suis absolument d’accord et je crois que notre entretien ne peut que gagner à rester dans le calme. Je demeure, pour mon compte, fermement persuadé que c’est par suite d’une erreur que sont venus, chez moi, ces deux messieurs, ainsi que cette dame que je n’ai pas l’honneur de connaître.
--Il n’y a pas d’erreur, réplique sèchement Tornten, je sais que mon fils est caché ici.
Unstett raille:
--On vous aura mal renseigné. Ma maison est à votre disposition. Vous pouvez la visiter de la cave au grenier et vous persuader qu’il n’y a pas, ici, trace d’un enfant.
Le ton est tellement péremptoire et l’officier de cavalerie si sûr de lui que Tornten a renoncé aussitôt à l’idée de profiter de son offre; il revient à la charge:
--C’est donc que vous avez éloigné mon fils, dans le cours de ces deux dernières heures!
--L’enfant n’a jamais été sous mon toit, affirme le capitaine.
Mais ces subterfuges ne sont pas à la convenance d’Ilse, dont les traits reflètent, pendant cette discussion, en un sourire narquois, la joie de la vengeance satisfaite. Elle s’avance soudain et, dans son regard, brille tout un monde de contentement et d’orgueil, lorsqu’elle crie au père de son enfant:
--C’est faux!... il n’y a pas une heure, je tenais mon petit dans mes bras, car c’est moi... moi seule qui ai attiré mon fils à Munich.
Thor chancelle et Grotthauser doit le soutenir d’une main ferme, mais, du même coup, dans ce geste, il le protège contre la velléité d’un retour offensif qui le jetterait, dans le paroxysme de fureur où il est, sur la femme qui le brave après l’avoir outragé.