La débâcle impériale: Juan Fernandez

Part 11

Chapter 113,852 wordsPublic domain

«Lorsqu’il y a huit jours la nouvelle s’est répandue par l’univers, comme une traînée de poudre, que le kaiser avait réintégré son empire, lorsque, dans toute l’Allemagne, d’énergiques proclamations, placardées par ses partisans, eurent annoncé ce retour aux populations, le pouvoir était encore aux mains de républicains; depuis, par sa seule présence, Guillaume de Hohenzollern a réussi à galvaniser toutes les volontés hésitantes, sous le couvert hypocrite des idées démocratiques.

«Tous les masques sont tombés. Dès le voyage triomphal qui a préparé sa rentrée, des milliers d’hommes se sont ralliés autour de l’île d’Elbe, il s’est élancé vers sa capitale sans avoir rencontré de résistance.

«Le peuple, qui ne s’abuse plus sur la valeur de la paix, qui constate avec quelle lenteur, dans Berlin, s’opère la soumission des travailleurs extrêmistes, désabusé enfin d’une liberté qui est loin de lui avoir apporté ce qu’il en espérait, ce peuple qui, sous toutes les latitudes, est changeant et divers, s’est rangé sous les armes de l’usurpateur, puisque celui-ci arrivait accompagné du prestige des baïonnettes.

«Les officiers ont mis bon ordre à ce que le gouvernement du droit du peuple cède la place au gouvernement de droit divin. Jusqu’à présent, l’amputation s’est faite sans douleur et sans trop d’effusion de sang. Mais nul ne peut dire ce qui se passera dans les autres parties du Reich.

«Nous subissons actuellement les premiers contre-coups de la rentrée impériale. Si l’on nous arrête pendant des heures en pleine campagne, c’est, sans doute, pour laisser passer des troupes que l’on dirige sur Berlin, où l’on craint un retour offensif.

«Mais qui pourra garantir au kaiser la fidélité de l’Allemagne du sud? Qui pourra lui promettre le calme dans les districts industriels ou miniers?

«Jusqu’à ce jour, la direction du parti socialiste n’a pas pris de mesures décisives; mais elle ne les fera pas attendre longtemps, et, alors... alors, Thor, c’est nous qui aurons eu raison.

--On ne modifie pas l’évolution de l’univers! répond le lieutenant de vaisseau, aussi bas que son ami a parlé, car ils ne sont pas seuls dans l’étroit couloir. Cette restauration ne saurait durer.

--Sûrement non! Que Dieu sauve notre malheureux pays des conséquences de la lutte inconsidérée où tous ces insensés l’ont précipité.

A ce moment le train reprend sa marche et roule de nouveau vers la capitale.

--Avez-vous des nouvelles fraîches, messieurs? demande un voyageur qui, jusqu’alors, est resté auprès des deux amis sans se mêler à leur conversation.

Grotthauser et Tornten s’effarent à l’idée que l’inconnu a pu surprendre leurs propos, ce qui, en ces jours de terreur, constitue un danger. Les espions de l’empire pullulent et l’on dit qu’à Berlin, des ordonnances ont été promulguées qui punissent de mort toute parole prononcée contre le régime, hier défunt, aujourd’hui ressuscité.

--Non, nous ne savons rien de précis, réplique Grotthauser embarrassé. Les journaux ont presque cessé de paraître en ces derniers temps; où voulez-vous qu’on apprenne ce qu’il y a de nouveau?

--J’en ai, moi, de source certaine, dit l’étranger à voix basse. Dans toute l’Allemagne du Sud, l’insurrection générale contre le kaiser est proclamée. A Munich, on se bat dans les rues; il y aurait des centaines de morts de chaque côté.

--Il fallait s’y attendre.

--Mais c’est à Berlin le pire, continue l’interlocuteur. Oh; cette ville est à redouter. En apparence, le calme y règne, mais, tout à coup, elle se déchaînera. Les cercles favorables au kaiser ne sont pas en état d’endiguer la réaction et l’on prévoit que le sang coulera à flots.

--C’est encore relativement calme, probablement, parce que des patrouilles en armes parcourent la ville en tous sens? ajouta Grotthauser, toujours à voix basse.

--A Weissensee, on aurait fusillé trois ouvriers parce qu’ils tenaient des propos de révolte contre l’empereur.

--Bien possible!

--Et ce n’est pas fini! Nous sommes à la veille d’événements effroyables. Comment pouvait-on penser que le kaiser rentrerait dans Berlin sans combats?

--Une partie de la population attendait ce retour, renseigna Grotthauser indigné. Ces gens nous ont trompés, nous et l’opinion publique, pendant des mois. Ils pensent maintenant récolter ce qu’ils ont semé, mais le torrent d’une volonté supérieure les balaiera.

--Fasse le ciel qu’il en soit ainsi! profère l’inconnu.

Puis il croit devoir ajouter:

--Je vous ai entendu parler, tout à l’heure, des événements, c’est ce qui m’a déterminé à me confier à vous. Sans cela, je n’aurais pas osé manifester si nettement mes opinions. Il faut faire attention, car on ne sait jamais auprès de qui l’on se trouve.

Il se tait ensuite, car plusieurs personnes sont sorties des compartiments avec leurs bagages et ont envahi le couloir, de telle sorte qu’il est impossible de songer à prolonger une conversation aussi scabreuse.

Déjà les gares de banlieue fuient derrière les vitres du wagon et bientôt le train s’engage entre les hautes rangées de maisons qui bordent la voie à droite et à gauche.

Dans le hall de la gare, une nouvelle surprise attend les voyageurs. Lorsque le train s’arrête, se dressent, à chaque portière, des soldats, baïonnette au canon, qui empêchent de descendre.

On apprend que voyageurs et bagages seront strictement visités. On ne peut quitter les wagons que par groupes de dix, encadrés par des soldats à casques d’acier, munis de grenades à main, pour se rendre dans un local où des officiers et des sous-officiers examinent chaque voyageur.

Thor de Tornten et Grotthauser attendent une demi-heure leur tour. Ces vexations rappellent au lieutenant de vaisseau les plus mauvais jours de la campagne et les procédés employés en certaines parties des territoires occupés.

Tout comme en ces jours de perpétuelle défiance, on leur demande leurs noms et qualités, l’origine et le but de leur voyage, et encore d’autres renseignements. Ensuite, on fouille les poches des deux voyageurs, et on ne leur rend la libre pratique que lorsqu’ils ont établi, Tornten qu’il est ancien officier et Grotthauser qu’il est à la tête d’une importante industrie.

Devant la gare, le tableau est évocateur des mêmes époques. Dans les rues, peu de passants, mais un grand nombre de soldats. Postés à chaque coin de rue, ils dévisagent les passants d’un air soupçonneux, comme si en chacun d’eux ils reconnaissaient un ennemi personnel du kaiser.

Quelques automobiles attendent des clients, et les deux amis trouvent facilement une voiture pour les mener à la maison de Tornten. Jacob Grotthauser s’est, en effet, décidé à accepter l’hospitalité du lieutenant de vaisseau, car il compte être plus en sécurité dans la demeure de son ami d’enfance que dans n’importe quel hôtel de la capitale.

Pendant le court trajet à travers Berlin, tous deux sont frappés du silence qui règne sur la ville, en général si vivante. Grotthauser pense, non sans raison, que c’est le calme précurseur de l’orage.

Le même aspect se renouvelle partout: des soldats, des agents de police, des officiers; les magasins sont fermés, quelques drapeaux flottent aux balcons d’impérialistes déterminés, et l’on reconnaît à leur mine arrogante les profiteurs du nouvel état de choses.

C’est le matin, de bonne heure, mais la cité ne paraît pas s’éveiller, comme à l’ordinaire; bien au contraire, elle semble dormir et... attendre.

Devant la maison de l’avenue du Grand-Electeur, les deux amis descendent de voiture et, pendant que Grotthauser règle le chauffeur, Tornten va sonner et pénètre le premier sous la porte d’entrée. Grotthauser le suit jusqu’à l’appartement, où ils sonnent de nouveau.

Le cœur de Tornten bat à se rompre, car sa pensée le devance auprès de Carry et de son fils. La joie de les revoir lui coupe presque le souffle; il ferme les yeux en entendant des pas qui s’approchent de l’intérieur. Aussitôt, Toman paraît tout ahuri devant son maître.

--Monsieur le commandant!

--Bonjour, Toman, s’écrie Thor, qui franchit le seuil, accompagné de son ami. Derrière eux, la porte se referme et ils se trouvent dans la spacieuse antichambre.

--Bonjour, monsieur le commandant, balbutie Toman en hochant la tête.

--Qu’avez-vous donc, mon garçon, demande l’officier, pendant que Toman le débarrasse de sa valise, de son manteau et de son chapeau.

--Mais c’est... à cause de mademoiselle, finit par dire le valet et... à cause de la dépêche.

--Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Monsieur le commandant est donc revenu seul de Munich?

--De Munich? J’arrive de Brême à l’instant.

--Mais le télégramme qui est arrivé hier matin... Il venait pourtant de Munich.

Thor ressent au cœur une douleur intense. L’impatience le gagne; il saisit Toman au collet et le secoue.

--Parlez donc clairement, ordonne-t-il. Quel rapport mon arrivée peut-elle avoir avec la dépêche? Où sont mademoiselle et mon fils?

Toman soupire profondément, des larmes d’effroi mouillent ses yeux.

--Partis! fait le domestique, comme brisé.

--Miss Bolton et mon fils sont partis! Où cela?

--A Munich!

--Ce n’est pas possible!

--C’est pourtant vrai, monsieur le commandant. Vous avez télégraphié vous-même que mademoiselle et notre petit maître devaient venir vous rejoindre à Munich. J’ai vu la dépêche de mes yeux.

Thor jette à Grotthauser un regard désespéré.

--Mademoiselle et notre jeune monsieur sont restés ici, bien tranquilles jusqu’à hier, raconte Toman qui reprend péniblement son aplomb. Mais hier, dans la matinée, il est arrivé cette dépêche de Munich, qui était signée de votre nom et priait mademoiselle de partir immédiatement pour Munich avec l’enfant. Monsieur le commandant devait les y attendre.

--Mais, c’est un faux! gronda Thor.

--On a attiré l’enfant et la jeune fille dans un guet-apens, suggère Grotthauser.

Sans prononcer une parole, Tornten s’élance pour aller fouiller l’appartement. Il en visite toutes les pièces où il aurait pu rencontrer Carry et le petit s’ils n’avaient été éloignés par une infâme manœuvre. Il lui semble cependant que, derrière chaque porte qu’il ouvre, il va trouver les deux êtres si tendrement chéris.

Hélas! ses recherches ne font que confirmer la triste certitude, et, après avoir parcouru toute la demeure, il revient à son cabinet de travail où l’attend Grotthauser.

--Ils sont partis, perdus pour moi! s’écrie-t-il en s’effondrant dans les bras de son ami.

--Tu les retrouveras, affirme ce dernier, qui le dépose avec mille précautions dans le large fauteuil du bureau.

VII

Des jours se sont encore écoulés, combien? Thor ne peut l’évaluer, lorsqu’un soir, à la faveur de la nuit, il voit revenir Carry. Il fait sombre, Tornten se tient à l’une des fenêtres de son cabinet de travail et regarde tristement l’ombre mélancolique et brumeuse d’une soirée d’automne, quand il perçoit la sonnerie de la porte.

La voix de Toman se fait entendre aussitôt, alternant avec une autre voix que l’officier aux écoutes ne définit pas et, avant même qu’il ait pu identifier la personne qui vient d’entrer, la porte de son bureau s’ouvre.

C’est la jeune Anglaise.

--Carry! s’écrie-t-il dans un sursaut joyeux.

Sans une parole, elle se jette à son cou, sans un mot, elle l’embrasse, mais, en même temps, de lourds sanglots secouent sa poitrine menue qu’elle presse contre lui. Tous deux s’abandonnent à l’ivresse de se retrouver, avec tant d’ardeur qu’ils n’ont pas remarqué le geste discret de Toman qui s’est éclipsé en refermant, sans bruit, la porte.

--Carry! te voilà de nouveau près de moi et ta présence chasse toutes mes peines, murmure doucement Tornten qui cueille amoureusement les larmes aux yeux de son aimée.

--Otto!... Ils m’ont volé le petit, sanglote-t-elle.

L’homme a frémi, il a laissé retomber le bras qui retenait contre lui la gracieuse enfant et Carry chancelle, s’appuyant à une table.

--Où est mon fils? interroge Tornten presque durement.

Calmé par l’attitude humble et sincère de la jeune fille, comprenant et regrettant son injustice, l’officier la prend doucement par la main et la conduit vers un fauteuil, sur lequel, épuisée d’émotion, elle se laisse tomber.

Il semble que sa douleur excède ses forces; elle a pris la main de Tornten qu’elle appuie sur son front brûlant et cherche à ordonner ses pensées, tandis qu’il lui parle tendrement.

--Carry aimée, donne-moi seulement l’assurance que mon enfant est vivant! implore-t-il. Déjà ta présence me console presque de la disparition du petit; pourvu qu’il vive, mon Otto! Aie pitié! Rassure-moi et n’augmente pas mon chagrin par l’incertitude.

--Oui, finit-elle par répondre, Otto est vivant.

--Alors, rien n’est perdu. Te l’a-t-on volé?

--Oui, Thor.

--Raconte-moi, Carry, tout ce qui s’est passé. Tu vois, je suis près de toi, tes mains dans la mienne, et je n’ai pour toi que de la reconnaissance de tout le bien que te doit mon fils. C’est te dire combien ferme est ma conviction que tu as tout fait pour le mieux, quoi qu’il soit arrivé.

--Thor, je te remercie de ta confiance. C’est effrayant ce que j’ai pu éprouver!... Tu sais que je suis partie à Munich pour te rejoindre?

--Oui, Toman m’a mis au courant. Mais la dépêche était fausse.

--Comment aurais-je pu m’en douter? Malgré l’agitation qui règne partout, à cause du retour inopiné du kaiser, j’ai résolu immédiatement d’y obéir et de faire avec l’enfant le voyage de Munich. Il faut que tu saches que c’est pour toi que j’ai affronté le danger, pour te revoir et te ramener ton fils.

Il la remercie d’un baiser qu’il presse sur sa douce main.

--Nous sommes donc partis, ton fils et moi, dans un train bondé, pour Munich, où nous sommes arrivés sans incidents.

«Mais là, dès la gare, nous tombons dans une indescriptible confusion.

«Il paraît qu’on ne pouvait s’aventurer dans les rues, parce que la bataille était engagée, entre les troupes du gouvernement, en parties ralliées au kaiser, et des ouvriers en armes.

«Nous entendions une fusillade ininterrompue; sous nos yeux, on traînait des blessés, voire des mourants sous le hall de la gare, où on les couchait, pour leur donner des soins ou les laisser passer en paix dans l’espoir d’une autre vie meilleure. Ah! quels tableaux d’horreur et d’épouvante nous avons pu voir, ton fils et moi!

«Comme ton télégramme disait que tu viendrais nous attendre, nous te cherchions... en vain naturellement.

«En revanche, un homme s’approcha de moi et me demanda si j’étais Carry Bolton. Sur ma réponse affirmative, il prit le garçonnet par la main et m’avisa qu’il m’était envoyé par toi, pour nous emmener te rejoindre. Tu te serais trouvé engagé, avec les troupes impériales, suivant son dire, dans la bataille et n’aurais pu venir pour cette raison.

«Je n’avais aucune raison de ne pas ajouter foi au récit de ce misérable et je me disposais à le suivre avec l’enfant, quand il s’informa si je m’étais occupée des bagages. C’était un souci qui, dans le désarroi des choses et des gens, m’avait totalement échappé.

«Il m’offrit, alors, de m’attendre avec l’enfant, tandis que j’irais réclamer notre malle. De cette façon, il s’était défait de moi, sotte que j’étais et qui n’avais pas vu clair dans son jeu.

«Les écailles ne me tombèrent des yeux que lorsque je revins, accompagnée d’un employé qui portait la malle.

«J’eus beau chercher l’enfant et son gardien: tous deux avaient disparu.

«Tu peux t’imaginer ce que j’ai souffert dans les minutes, dans les heures qui suivirent. Je m’étais aussitôt rendu compte de ma faute. Jamais je n’aurais dû laisser le petit seul sous la garde d’un inconnu. Je parcourus toutes les salles, tous les halls, tous les recoins de la grande gare, mais, dans l’affolement qui régnait autour de moi, il était impossible de trouver un secours.

«C’est en vain que je demandai assistance à la police; elle avait d’autres besognes que de chercher un enfant. C’est inutilement que je m’adressai à tous les voyageurs que je rencontrai; aucun ne pouvait me renseigner.

«J’essayai de sortir de la gare, ce fut bien pis; déjà les abords en étaient envahis par des hordes sauvages qui combattaient les troupes de l’empereur. Dans mon voisinage immédiat, on tirait des coups de fusil et je vis tomber près de moi des hommes blessés.

«On m’arrêta, on me traîna sous l’abri que procurait encore la gare. Là, on m’interrogea, me demandant d’où je venais. Je fournis tous les renseignements possibles et suppliai les gens qui m’entouraient de m’aider à retrouver le petit. On se moqua de moi; on m’enfourna dans un wagon, où je m’effondrai de fatigue et... l’on fit partir le train dans lequel je me trouvais et qui devait, disait-on, être le dernier sur Berlin.

«Voilà comment je suis revenue. Crois-moi, Thor, je suis innocente de la disparition d’Otto. J’aurais tout fait, tout donné, pour le retrouver. Mais les circonstances étaient trop fortes pour une faible femme comme moi.

Thor de Tornten penche la tête douloureusement et dit:

--Non, Carry, je sais qu’il n’y a pas de ta faute, pas plus que de la mienne ou de n’importe qui. Ceux-là seuls en sont responsables qui ont organisé ce rapt.

--Tu crois que c’est Ilse?

--C’est elle et le capitaine d’Unstett qui ont enlevé l’enfant.

--Alors, il est près de sa mère, fait Carry dans un sentiment bien féminin, et sans doute heureux de se trouver près d’elle.

Thor ne répond pas tout d’abord et tous deux gardent le silence, mais, au bout d’un moment, il reprend, ému, ébranlé:

--Peut-être as-tu raison... c’est sa mère, après tout.

--Oui, continue Carry dans l’élan de sa bonté et la candeur de son cœur; peut-être est-ce une chose que la nature aurait réclamée un jour ou l’autre. Un enfant appartient à sa mère, quels que soient les dissentiments qui ont pu survenir entre ses parents.

--Laissons cela, fait Thor soucieux. Je hais cette femme et je n’avais contre elle qu’une arme: l’enfant. On me l’a enlevé et me voilà désarmé, tant que je n’aurai pas réussi à le ramener auprès de moi. C’est, pour l’avenir, le but que j’assigne à mes efforts. Aussitôt que l’ordre sera rétabli dans ce malheureux pays, j’entreprendrai l’impossible pour reconquérir mon fils.

--Tu feras comme tu l’entends, Thor, répond la jeune fille et, pour la première fois depuis des heures, elle a la détente d’un sourire, en attirant vers elle le visage de son fiancé. Tu peux, désormais, être sans inquiétudes sur le sort de ton enfant, car il n’a rien à craindre auprès de sa mère... Et dis-moi que tu m’aimes et me pardonnes!

--Je n’ai pas à te pardonner, mais à te remercier! dit-il avec une grande tendresse, l’embrassant dans toute l’ardeur de la passion dont il ressent, en ce moment, la violence.

Il la represse si fort contre lui qu’elle est prête à crier.

--Quand vas-tu m’appartenir enfin? demande-t-il tout bas, d’une voix brûlante et caressante, et il s’étonne d’une sensualité à laquelle il est d’ordinaire si étranger.

--Aussitôt que je serai ta femme, Thor, répond Carry qui semble elle-même en proie à des sentiments inaccoutumés, car elle tremble de tous ses membres et couvre son fiancé de baisers ardents.

--Pourquoi attendre? implore-t-il. Tu connais ma décision irrévocable de t’installer à mon foyer, comme la compagne de ma vie. Ne me refuse pas un bonheur que j’aurais goûté déjà, si les événements ne nous avaient pas séparés.

--Thor!... ce serait mal, murmure, dans un souffle, la jeune fille, folle d’angoisse et d’effroi et cependant déjà plus faible, dans sa tendresse pour celui qu’elle aime. Qui sait ce que l’avenir nous réserve?

--Qui sait s’il n’apportera pas de nouveaux obstacles à notre bonheur et à notre amour? Qui sait, Carry, si nous pourrons jamais être l’un à l’autre? Celui qui ne saisit pas le bonheur quand il se présente, est un maladroit.

--Non!... Non! Thor, implore-t-elle.

--J’ai peur, Carry, que cette heure nous prépare bien des regrets, fait Thor déçu.

A ce moment, comme si les événements intervenaient dans le combat de ces deux jeunes êtres contre les égarements de leur passion et la puissante emprise de la nature, tous deux entendent soudain un léger bruit, comme d’un grattement et d’un frottement venant de la fenêtre. Ils se dégagent aussitôt et prêtent l’oreille; de nouveau, le même crissement se fait entendre distinctement; on dirait que quelqu’un, de l’extérieur, cherche à s’introduire par la croisée.

Thor se précipite et, sans songer au danger, se penche à la fenêtre.

--Qui est là? demande-t-il impérieusement.

--C’est moi, Thor, lui réplique, d’en bas, une voix qu’il n’a pas tout de suite reconnue, mais qu’il reconnaît dès les premiers mots suivants, car, tandis qu’il se tait, tout surpris, l’étrange visiteur continue:

--Je voudrais entrer chez toi, par ici, Thor.

--Grotthauser? s’écrie Tornten d’une voix mal assurée.

--Je t’en prie, ne prononce pas mon nom si haut! se récrie l’autre.

--Alors, prends plutôt le chemin familier à ceux qui, comme toi, sont assurés d’être toujours bien accueillis chez moi, répond le géant blond de sa fenêtre.

--Non, je ne le peux pas. Plus tard, je te dirai pourquoi. Heureusement que tu demeures au rez-de-chaussée; pour surélevé qu’il soit, cela me procure un accès plus commode par ta fenêtre.

Thor ne s’explique pas le désir insolite de Grotthauser, mais il lui tend la main et l’aide à monter par un rétablissement. Sans doute a-t-il, pour s’introduire ainsi, des raisons de ne pas vouloir être aperçu par Toman ou les locataires de la maison.

Le petit homme a, d’ailleurs, sauté assez lestement dans la pièce. Enveloppé d’un grand manteau, le visage abrité par un chapeau à larges bords, tel apparaît l’industriel devant l’officier, ainsi que devant la jeune Anglaise, qui s’est portée toute surprise à sa rencontre.

Il entr’ouvre son manteau, respire bruyamment comme un homme qui vient d’accomplir un effort surhumain et se laisse tomber dans un fauteuil.

--Un joli travail, plaisante-t-il, pour qui n’en a pas l’habitude!

Mais, tout aussitôt, il redevient sérieux, jette sur un meuble son vêtement et son chapeau en ajoutant:

--C’est un signe des temps, qu’à cause de ses opinions politiques un homme, par ailleurs irréprochable, soit contraint d’entrer par la fenêtre chez son ami d’enfance.

--Explique-nous donc, Jacob, ce que tout cela signifie?

--D’abord, donne-moi une fois encore ta main d’ami, que je la presse, fait le petit homme barbu, en secouant énergiquement la droite de Tornten; en même temps, il salue cordialement Carry, comme s’il la connaissait de longue date.

--Et, maintenant, reprend-il en s’asseyant, imité en cela par ses deux interlocuteurs, écoutez-moi. Ne croyez pas, surtout, que je sois venu chez vous par ce chemin mystérieux, uniquement pour ma propre sécurité. C’est, au contraire, et tout d’abord, mon cher Thor, avec le désir de ne te causer aucun ennui... Tel que tu me vois, je suis désormais un proscrit politique, trop heureux s’il réussit à se tirer d’affaire.

--Toi?... un proscrit! s’écrie Thor stupéfait.

--Et même, selon les apparences, un criminel qu’on veut à tout prix mettre sous les verrous.

--Comment cela?

--Mon Dieu! je t’ai expliqué depuis longtemps que l’insurrection générale est un fait accompli et que, par suite, elle ne va pas tarder à mesurer ses forces avec celles du kaiser et de ceux que son retour réjouit.

«Bien que les préparatifs de cette lutte entre nous et les impériaux aient été faits dans le silence, il faut croire qu’ils n’ont pas échappé aux nouveaux maîtres du pays.

«Ceux-ci prennent, en effet, des mesures sévères contre la révolution qui gronde et ont décidé de mettre la main sur les meneurs du parti. Dans le courant de la journée, tous les chefs du mouvement contre le kaiser ont été appréhendés.

«Il paraît que je figure sur la liste des indésirables. Par bonheur, je l’ai appris à temps pour me mettre en sûreté. Et c’est ici que je bénis le hasard qui m’a inspiré la bonne idée de ne pas accepter, pour un temps trop long, ton amicale hospitalité, et de retourner vivre à l’hôtel... ils peuvent courir, maintenant, pour m’y trouver.