La débâcle impériale: Juan Fernandez
Part 10
--Qui n’est pas avec nous est contre nous! tranche Rittersdorf.
Kammitz lui fait signe de se taire. Il obéit, mais à regret, et il n’échappe pas à Tornten que son camarade a des mouvements de colère et d’impatience qu’il peut à peine réprimer. Le colosse blond, toujours à son périscope, ignore la crainte; il en éprouve d’autant moins à ce moment qu’il ressent à l’égard de ses camarades quelque chose qui est peut-être du mépris, à coup sûr de la pitié. Car Rittersdorf et les autres officiers obéissent certainement à une direction qui s’est insinuée à bord, parmi ces prétoriens de l’ancien régime, à dater du moment où, le kaiser étant parmi eux, ils se sont vus libres sur l’océan libre et qui offre toutes les possibilités.
--Il faut nous comprendre, Tornten, reprend Kammitz persuasif. Nous ne voulons pas te forcer la main, pas plus qu’à Grotthauser. Vous avez contribué, avec nous, à faire évader le kaiser de Juan-Fernandez; vous pensez votre devoir envers lui rempli. Mais, nous autres, à ce bord, nous sommes d’avis de le libérer aussi de la tutelle des Américains et considérons que notre devoir le plus sacré est de le ramener sur le sol prussien. Au moins, devons-nous tenter l’expérience de rendre à la patrie, par cette restauration, le vieux bonheur qui s’est toujours attaché à la maison des Hohenzollern et que, seule, la guerre mondiale a pu ébranler.
--L’ancien bonheur! murmure Tornten avec....
--Oui... le bonheur d’autrefois! s’écrie le comte en relevant au passage l’interruption du camarade. Il viendra se réinstaller au foyer de l’Allemagne si les fidèles se groupent autour de notre Haut Seigneur et l’élèvent sur le pavois. Crois-moi, Tornten, en définitive, toi aussi tu te laisseras convaincre, toi aussi...
--Jamais... jamais!... tranche net l’officier.
--Ne crois pas cela; tu ne jouis pas plus que nous d’un regard sur l’avenir; ne t’oppose pas, tu n’en as pas le droit, à notre initiative. Pense que de ta résolution peut-être dépend le salut du Vaterland.
--C’est bien parce que je le sais que je vous conjure, Kammitz et vous tous, d’abandonner vos projets. Contentez-vous de ce que vous avez obtenu.
--Non!
--Pensez à la guerre civile inévitable!
--Billevesée de ceux qui veulent à tout prix empêcher un retour de l’empereur.
--Pensez à l’ennemi, à ce qu’il fera sitôt que le kaiser reparaîtra en Allemagne.
--Alors, l’ancien génie se réveillera et nous rendra notre puissance.
--Vous êtes tous des aveugles! clame Thor désespéré. Et plus aveugle que tous encore celui-là même que vous voulez replacer sur le trône.
--Nous avons eu pourtant de la peine à le persuader de la nécessité de son rapatriement, avoue Kammitz--ce qui lui vaut un regard furieux du baron Rittersdorf.--Mais il a, en définitive, consenti à se laisser fléchir devant la valeur des motifs qui militent en faveur de ce coup d’audace.
--Je ne puis croire que vous ayez réussi à le décider! doute le lieutenant de vaisseau.
--Eh bien, parle-lui à lui-même. Descends avec moi et tu pourras te convaincre par tes propres yeux que c’est bien un kaiser que nous ramenons dans son empire.
--Bon, je te suis, Kammitz. Mais, auparavant, une question: comment comptez-vous effectuer ce voyage de rapatriement?
--Tout a été bien pesé et décidé, renseigne Rittersdorf. Le premier petit navire qui se présente, nous le capturons et nous obligeons le capitaine à nous conduire en Allemagne.
--C’est de la piraterie!
--D’abord, et dès l’instant où nous rendons au kaiser ce qui lui est dû en le proclamant notre seigneur et maître,--en quoi, d’ailleurs, nous n’avons jamais varié,--nous nous plaçons en état de lutte ouverte avec les alliés et tous les moyens sont de bonne guerre. En second lieu, nous possédons l’or que les Américains nous ont fourni pour mener à bonne fin notre traversée; rien ne nous empêche d’acheter le navire et de le payer royalement. Enfin, toute tergiversation est oiseuse en présence de l’importance du résultat.
--Je doute que vous arriviez jamais en Allemagne.
--Laissez-nous donc faire, s’écrie Rittersdorf ironique. Et maintenant, descendez et osez dire au kaiser ce que vous avez soutenu ici.
«En attendant, je veillerai à notre sécurité.»
Thor s’incline et cède sa place au périscope pour descendre avec Kammitz. Lorsqu’ils ont atteint l’étroite cursive à laquelle aboutit l’échelle, le comte met sa main, d’un geste d’apaisement, sur l’épaule de son camarade, qui le domine de la tête et ne peut marcher que courbé dans l’entrepont:
--Tornten, dit-il avec douceur, contiens-toi et pense que tu vas parler à celui qui, pendant des années, fut ton chef suprême de guerre. Il ne faut pas oublier trop vite, car l’oubli aussi est une faiblesse.
--Je connais mon devoir, répond Tornten d’une voix ferme.
Ils font jouer la porte derrière laquelle s’ouvre l’étroite cabine garnie de hamacs. Elle semble à Tornten beaucoup plus spacieuse que les aménagements analogues sur les navires allemands qu’il a commandés.
Entre les couchettes, tendues d’une cloison à l’autre, se dresse une petite table près de laquelle deux banquettes offrent des sièges plus commodes qu’il n’est d’usage entre les murs d’un submersible, où chaque centimètre est ménagé avec la plus sévère parcimonie. Cependant, aux parois, il y a encore toute la série des appareils qu’on doit avoir sous la main pour n’importe quel manœuvre du navire.
Sous l’éclat d’une ampoule électrique qui pend à l’extrémité d’un simple fil, le kaiser est assis à la table. Il écrit.
Il semble absorbé par son travail au point qu’il ne remarque la présence des deux officiers que lorsqu’ils sont tout contre lui.
Il les regarde, et Tornten voit bien qu’une contrariété se marque sur les traits de l’empereur en l’apercevant. Mais cette impression est fugitive et fait place aussitôt à ce calme serein, presque joyeux, qu’on a si souvent admiré chez Guillaume de Hohenzollern aux jours de sa grandeur.
--Enfin, je puis vous remercier aussi, Tornten, de ce que vous avez accompli pendant ces dernières heures, s’écrie le kaiser qui se lève et saisit les mains de l’officier de marine. Et cependant, lors même qu’un jour d’autres et peut-être des millions d’Allemands devraient vous en récompenser avec beaucoup plus d’éclat, moi, je n’ai rien d’autre en ce moment à vous donner que ma poignée de main.
--Majesté, ce m’est la plus précieuse des récompenses, répond Thor sans mentir en cela, car il se sent ressaisi par tout l’amour que lui inspire l’homme en face duquel il se trouve.
D’un coup d’œil, le kaiser s’est renseigné auprès de Kammitz, qui n’a répondu que par un mouvement des épaules.
--On vous a initié à nos desseins, Tornten?
--Oui, Majesté!
--Et, naturellement, vous les approuvez?
--Non, sire... en aucune façon.
Guillaume de Hohenzollern ne peut réprimer un haut-le-corps. Ses traits se durcissent, ses lèvres se plissent comme à l’ordinaire quand la colère le gagne.
--Non? répète-t-il, tranchant. Et peut-on savoir, monsieur l’officier, ce que vous trouvez à redire à nos intentions?
--Majesté, commence le colosse qui lutte visiblement pour se contenir, ce serait la ruine du peuple allemand.
Le kaiser se tait et regarde le sol.
--Ce même peuple allemand, continue le marin, a combattu pendant des années, il a livré une guerre sanglante au prix des plus cruelles privations pour arriver à reconnaître qu’il peut se gouverner par soi-même et n’a pas besoin d’une main étrangère pour le guider.
--Une main étrangère? s’écrie le kaiser hors de lui.
--Majesté, je mentirais si je ne disais que la famille de Hohenzollern est devenue étrangère pour l’Allemand. Sa conscience s’est formée et il ne se croira libre qu’autant que siégera à la tête de la nation un gouvernement de son choix.
«Que ce soit la meilleure voie pour le salut des peuples, je ne saurais le juger et ce n’est pas mon affaire de me prononcer. Mais je crois de mon devoir d’avertir Votre Majesté que, dans ces dispositions du peuple allemand, la résistance est certaine contre toute tentative de restauration de l’ancien régime.
--Tous les Allemands ne pensent pas de même, intervient Kammitz. Une grande partie du peuple aime toujours et encore le kaiser.
--C’est bien là qu’est le danger, réplique Tornten, aussi intrépide qu’avant. Si l’Allemagne était unanime dans ses aspirations--d’une façon ou de l’autre--une décision interviendrait rapidement et sans troubles, soit qu’elle admette le rétablissement du trône, soit qu’elle le repousse.
«Mais deux camps sont dressés l’un contre l’autre, la lutte est fatale et, avec elle, deviennent inévitables tous les maux dont elle menace le peuple.
A cet instant, Unstett et Sellenkamp sont entrés.
Ils ont entendu les dernières paroles de Tornten, car ils échangent un regard de stupeur avec Kammitz qui n’ose plus tenir tête à l’importun.
Muet il est, muet il demeurera pendant les événements qui vont se dérouler.
Le fugitif de Mas-a-Tierra, au contraire, relève les yeux et s’écrie avec un doute amer:
--L’Allemagne en serait-elle là? Même un officier qui fait de l’opposition!
--Majesté, je me place entre les partis, rectifie Thor.
--Non!... non! s’écrie alors le capitaine de cavalerie d’Unstett, qui s’est porté d’un bond en avant. C’est un parjure qui parle à Votre Majesté, un renégat qui trahit ses origines et la foi jurée à l’empereur.
Il semble à Thor de Tornten qu’un flot de sang voile ses yeux. L’outrage de cet homme, qu’il a toléré en sa présence, alors que, bien souvent, il a dû se retenir pour ne pas le châtier, exaspère sa haine. Il sent ses muscles se crisper et s’avance vers l’officier de cavalerie, tandis que le kaiser, sans mot dire, se détourne et quitte la pièce.
--Vous osez me dire cela, vous, Unstett, traître à l’amitié, profèrent les lèvres de Tornten en un cri de rage. Vous qui avez sur la conscience le crime d’avoir privé un enfant de sa mère, vous que, pendant cette traversée, j’ai évité de voir, afin de n’être pas tenté de vous punir comme vous le méritez, vous qui êtes plus méprisable et plus vil que le plus lâche des agitateurs du peuple!
--Taisez-vous et ne remuez pas des incidents qui doivent, aujourd’hui, rester au second plan, répond le capitaine de cavalerie, non moins enflammé de colère. Taisez-vous, ou je devrai me rappeler que vous avez porté la main sur moi.
--Oui, cette même main qui maintenant ne fera pas un geste pour vous seconder vous et vos projets maudits! s’écrie Tornten. Cette main qui s’emploiera au contraire à déjouer vos entreprises scélérates, à défendre la paix dans la patrie!
--Abattez-le, hurle Unstett, il faut le rendre inoffensif, le traître!
Thor ne voit plus qu’une chose: son adversaire a saisi, tellement vite qu’il lui a été impossible de s’y opposer, une des légères banquettes et la brandit maintenant.
Puis, il ressent à la tête un choc furieux et s’écroule comme une masse.
Il croit encore entendre un cri d’épouvante sortir de ses propres lèvres, puis il lui semble voir les traits énergiques de Kammitz se pencher sur son corps et tout de suite il se sent tomber dans une syncope bienfaisante, qui paralyse toute douleur et toute peine aussi bien dans son corps que dans son âme.
* * * * *
Lorsqu’il s’éveille, une obscurité profonde règne tout autour de lui.
Il est incapable de se faire une idée de l’endroit où il se trouve. A tâtons, il reconnaît, sur la gauche, une paroi de bois rugueuse, à sa droite, le vide.
Il se rend compte qu’il est étendu à même le sol sur une couverture.
La tête lui fait mal et un linge humide l’emmaillotte.
Thor réfléchit. Il évoque le souvenir des derniers événements, l’odieuse vision de son contradicteur qui l’a assommé sans pitié, pour donner libre cours à sa haine en même temps qu’il a écarté en lui l’adversaire dont la volonté peut contrecarrer ses desseins et ceux de ses associés.
Et c’est sous les yeux mêmes de ses amis qu’a en lieu cette lâche agression, sous les regards de ces camarades avec lesquels lui, Thor, a si souvent échangé des preuves de fidélité réciproque.
Est-il possible que la passion et les circonstances puissent ainsi transformer les sentiments!
Tandis qu’il rumine ces tristesses, il croit percevoir le travail lent d’une machine, mais non plus d’un moteur, comme à bord des sous-marins. Cette fois, c’est le souffle régulier d’une chaudière qui bat tout près de lui, dans sa nouvelle demeure.
Demeure? Il rit doucement, mais d’amertume.
Il est emprisonné, cela ne fait pas de doute. Il a été jeté là par ses compagnons qui ont voulu se débarrasser d’un tiers gênant pour l’exécution de leurs ambitieux projets, puis, abandonné par eux, il est là, sans les soins dont il aurait besoin, seul et dans la plus profonde obscurité.
Thor rugit de colère, tant la fureur l’étreint.
Il se redresse péniblement, car ses membres endoloris lui refusent presque tout service. Mais il veut reconnaître les dimensions de son cachot et les chances d’évasion qui lui restent, car en lui subsiste l’ardent désir de vivre, en même temps qu’un sentiment de rancune contre ceux auxquels il doit sa détention.
Il ne va pas loin sans heurter un corps qui, comme lui tout à l’heure, repose encore sur une simple couverture.
Un profond soupir, comme de quelqu’un qui s’éveille, parvient à son oreille.
--Qui est là? demande Grotthauser encore endormi.
--C’est moi, Jacob, fait Thor, tout ému.
--Toi... Thor?
--Oui... Je partage ta prison.
La main de l’industriel cherche dans la nuit celle de son ami et la presse. Ensuite Tornten attire sa couverture près de celle de Grotthauser et s’allonge tout contre lui.
--Tu dois en savoir plus long que moi sur ce qui nous est arrivé? s’informe-t-il à voix basse. Où sommes-nous et comment y avons-nous été amenés?
--C’est bien simple, réplique l’autre. Nous sommes dans la cale d’un vapeur dont nos ex-amis se sont emparés; on nous y a traînés, toi, sans connaissance, et moi de force.
--Les malheureux! Ils ont donc réalisé leurs projets?
--Ils apportent, à ramener le kaiser en Allemagne, la même énergie avec laquelle ils nous avaient aidés à le délivrer.
--Quel a été ton sort depuis que nous avons quitté Juan-Fernandez?
--Celui d’un aveugle qui ne sait rien de ce qui se passe. Et cependant, j’avais vu plus clair que toi et je t’avais prévenu, Thor. Mais je n’étais pas au courant des dernières combinaisons. Tandis que ton sort se décidait, on me retenait près des moteurs à de vaines besognes.
«Je n’ai su que plus tard ce qui s’était passé.
«Comme, dès le début, j’avais refusé de prêter la main à toute tentative de restauration monarchique, on s’est débarrassé de moi après t’avoir réduit à l’impuissance.
«Ils nous ont, d’abord, enfermés tous les deux dans le magasin d’armes, connaissant mon inaptitude à me servir de n’importe quel fusil et te sachant hors d’état de songer à la résistance. Là, je t’ai soigné comme j’ai pu, car tu avais été assez mal accommodé par l’un d’eux, j’ignore qui.
--Unstett, lance Tornten, tremblant d’indignation.
--Unstett! s’écrie Grotthauser, cela ne m’étonne plus. Il a trouvé ce moyen d’assouvir sa rancune, il aurait peut-être même poussé les choses plus loin, mais les autres, et, probablement le kaiser, ont dû l’en empêcher.
«Ils font pour nous ce qu’ils peuvent, mais c’est bien peu, car toutes les facultés sont tendues vers le but du voyage.
«Ils nous ont laissés dans le magasin d’armes, sans même se préoccuper de nous, pendant des journées. Un beau soir, ils parurent subitement et te halèrent sur le pont. J’ignorais ce qu’ils faisaient et dans quel but; aussitôt après, d’ailleurs, ils sont revenus me chercher, m’obligeant à les suivre.
«En arrivant au plein air, je vis notre croiseur amarré auprès d’un petit navire anglais que les partisans du kaiser avaient arrêté et forcé à modifier son itinéraire. On nous a transportés si vite d’un bord à l’autre, pour nous enfouir aussitôt dans cette cale que je n’ai pas pu lire le nom du navire.
«Depuis lors, des jours et des nuits se sont succédé, et, qui sait dans quelles eaux nous naviguons aujourd’hui.
--Ils ne réussiront pas à atteindre la patrie, estime Tornten, connaissant les difficultés qu’ils vont rencontrer dans leur navigation.
--Tu méconnais la valeur du comte Kammitz et de ses associés.
«Hier, Rieth m’a apporté à manger; c’est un brave garçon et qui nous témoigne quelque pitié; il déplore qu’il n’y ait pas eu d’autres moyens de nous immobiliser que ce procédé brutal. Par lui, j’apprends pas mal de choses.
«C’est ainsi qu’il me racontait hier que, jusqu’ici, le voyage s’est poursuivi sans incidents. On peut même dire qu’ils ont eu de la chance, ces messieurs qui veulent rendre un kaiser à l’Allemagne. L’Anglais faisait route sur Greenwich et avait des papiers de bord qui ont déjà servi deux fois aux Allemands pour leur nationalisation.
«Une fois, un Français, une autre fois même, un Anglais, nous ont arraisonné, car tous les navires sont rigoureusement surveillés. L’univers entier s’est donné le mot pour faire la chasse au kaiser; on craint, en effet, que ses libérateurs ne fassent l’impossible pour le ramener en Allemagne.
--Mes camarades parlent l’anglais comme leur propre langue, dit Thor pensif, ils n’ont pas dû avoir de peine à tromper les patrouilleurs.
--En effet, Kammitz, qui se donne pour le capitaine, n’a pas eu fort à faire pour duper Anglais et Français, d’autant que l’ancien équipage du bord est, comme nous, à l’ombre et à l’abri de bonnes cloisons de bois. Ainsi, les officiers de marine font gaiement route vers la patrie, et tu les verras, sous peu, atteindre le but qu’ils se sont proposé.
--Je ne puis le croire, car la mer du Nord doit subir un blocus sévère.
--Et quand cela serait? Est-ce que, pendant la guerre, nombre de navires allemands ne sont pas passés à travers les lignes ennemies?
--Tu as peut-être raison, répond Tornten après un court moment de réflexion; il m’est, d’ailleurs pénible de souhaiter malheur à ces hommes, malgré leur conduite à notre égard. L’avenir dira qui de nous avait raison... eux ou nous?
--Je crois bien que l’avenir ne fera que confirmer nos pronostics, opine Jacob Grotthauser.
Thor ne répond plus. Il s’allonge épuisé sur sa couverture et s’abandonne doucement au rythme berceur de la machine en marche.
* * * * *
Tandis qu’il se laisse bercer par ses rêves, une petite lumière s’allume devant ses yeux. Une porte s’est ouverte, par où s’introduit un matelot qui s’avance vers les deux prisonniers. Il tient à la main une lanterne dont il se sert pour éclairer ses pas et qu’il soulève, ensuite, pour apercevoir les occupants de la cale.
--Où êtes-vous donc? demande Sellenkamp. Car c’est lui qui est là.
--Ici, Sellenkamp, répond Tornten. Qu’est-ce qui vous amène près de nous?
Le lieutenant de vaisseau, toujours reconnaissable à sa maigreur, même sous son accoutrement de matelot, pose la lanterne sur le sol, près de son camarade étendu, et s’accroupit à ses côtés. Il examine les visages des deux hommes.
--Vous n’avez pas bonne mine, fait-il apitoyé. Voilà, c’est l’effet de cette longue détention. Ah! je sais bien que, pour mon compte, je n’aurais pas voulu rester dans ce trou sept semaines durant.
--Y a-t-il si longtemps que nous naviguons, échappe-t-il à Tornten.
--Sept semaines! répète Grotthauser indigné, sept semaines retranchées de la vie d’un homme!
--C’était indispensable! plaide Sellenkamp pour ses complices et pour lui-même. Vous étiez un obstacle à notre entreprise.
--Etes-vous venu uniquement pour nous dire cela, Sellenkamp? fait Tornten avec hauteur.
--Non, certes non. Au contraire, je vous apporte une bonne nouvelle.
--Les Anglais auraient-ils fini par vous mettre la main au collet?
--Serait-ce donc une bonne nouvelle pour vous, Tornten?
--Ce serait, à coup sûr, plus heureux que si nous parvenions à forcer le blocus.
Un sourire de triomphe éclaire le mince visage du visiteur.
--Eh bien, réjouissez-vous, nous sommes passés au travers, riposte-t-il avec une satisfaction non dissimulée.
--Comment?
--Il y a quelques instants, nous avons laissé Helgoland sur la droite. Nous venions du Nord et nous avons trouvé un passage le long des côtes du Jutland, dont Kammitz connaît tous les recoins comme sa poche.
«Depuis quelques jours nous fuyons toutes rencontres avec des navires étrangers, car tout bâtiment rencontré dans la mer du Nord est strictement visité, et c’est ce qu’il fallait éviter.»
Thor est profondément touché. Il rend hommage à l’énergie de ses anciens camarades, mais la crainte des conséquences le trouble et l’assombrit.
--Et maintenant? demande-t-il.
--Maintenant, nous allons conduire le kaiser en lieu sûr. Il demeurera caché huit jours, durant lesquels nous préparerons son entrée à Berlin. Jusque-là vous resterez prisonniers.
--Huit jours encore! gémit Grotthauser.
--J’ai besoin de soins; mes anciennes blessures de la tête me font souffrir comme si elles dataient d’hier, se plaint Tornten.
Sellenkamp hausse les épaules:
--Je ne puis vous venir en aide, Tornten, que si vous nous revenez et vous associez à notre œuvre. C’est, d’ailleurs, en partie, ce qui m’avait amené. Pendant la traversée, le kaiser s’est informé de vous et a témoigné, à diverses reprises, le désir de vous rallier personnellement à sa cause.
«Rittersdorf et Unstett se sont toujours opposés avec véhémence à ce qu’on vous mette en sa présence. Mais je crois le kaiser très bien disposé et je suis persuadé qu’il vous pardonnerait volontiers.
--Pardonner! dit Tornten non sans amertume. Il n’en dit pas davantage, mais son silence n’est pas difficile à interpréter.
--Vous vous entêtez, Tornten, conclut Sellenkamp furieux, en saisissant sa lanterne. C’est vous qui en supporterez les conséquences! Lorsque tout le monde acclamera joyeusement le kaiser, vous serez écarté de ses côtés, vous resterez isolé et n’aurez aucune part à cette joie immense.
--Cette joie immense! répète encore pour toute réponse l’officier prisonnier.
--A votre aise, Tornten! crie le pseudo-matelot en se relevant. J’ai conscience d’avoir fait tout mon devoir envers vous.
Puis, il gravit, pour sortir, les quelques marches de l’échelle de bois et disparaît en rejetant violemment derrière lui la porte de la cale.
* * * * *
Grotthauser et Thor sont, maintenant, dans le couloir d’un wagon du rapide Brême-Berlin et regardent au loin déferler déjà les premières vagues de cet océan de maisons qu’est la grande ville.
--Le voilà donc, ce Berlin impérial! s’écrie Jacob Grotthauser, en indiquant les abords de la capitale.
--Hélas! oui, le Berlin impérial, grince Tornten...
--Ne t’énerve pas d’une colère impuissante, souffle Grotthauser après un timide coup d’œil oblique vers son ami. Cela ne changera rien aux choses.
«Ils ont réussi et nous l’avons payé d’une longue détention qu’on nous a fait subir par mesure de précaution. Nous arrivons, maintenant, dans cette ville, dont les habitants ont, paraît-il, chaleureusement accueilli le retour du proscrit. Je pense, cependant, que beaucoup d’entre eux ont dû serrer les poings en revoyant Guillaume de Hohenzollern, mais pas ostensiblement; autrement c’eût été par trop dangereux.
«Les troupes impériales tiennent toute la Prusse.
--Tout le Nord, corrige le lieutenant de vaisseau.
Les deux amis se taisent un moment, puis:
--Je crois que nous stoppons de nouveau, reprend Grotthauser.
Le train, en effet, a ralenti, les freins grincent sur les essieux et bientôt la longue rame s’arrête, comme plusieurs fois déjà pendant le trajet.
--Dix-sept heures de Brême à Berlin! soupire Tornten que préoccupent les êtres chers laissés là-bas à la maison.
--C’est monstrueux, approuve Grotthauser, mais il n’y a rien à faire.