La Débâcle

Chapter 8

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Dehors, Loubet venait d'apercevoir un champ de pommes de terre, et il s'y était rué avec Lapoulle, fouillant des deux mains, arrachant, s'emplissant les poches. Mais Chouteau, en train de regarder par-dessus un petit mur, eut un sifflement d'appel, qui les fit accourir et s'exclamer: c'était un troupeau d'oies, une dizaine d'oies magnifiques, se promenant majestueusement dans une étroite cour. Tout de suite, il y eut conseil, et l'on poussa Lapoulle, on le décida à enjamber la muraille. Le combat fut terrible, l'oie qu'il avait prise faillit lui couper le nez dans la dure cisaille de son bec. Alors, il lui empoigna le cou, voulut l'étrangler, tandis qu'elle lui labourait les bras et le ventre de ses fortes pattes. Il dut lui écraser la tête du poing, et elle se débattait encore, et il se hâta de filer, poursuivi par le reste du troupeau, qui lui déchirait les jambes.

Lorsque tous les trois revinrent, cachant la bête dans un sac, avec les pommes de terre, ils trouvèrent Jean et Pache, qui rentraient, heureux également de leur expédition, chargés de quatre pains frais et d'un fromage, achetés chez une vieille brave femme.

-- L'eau bout, nous allons faire du café, dit le caporal. Nous avons du fromage et du pain, c'est une vraie noce!

Mais, brusquement, il aperçut l'oie, étalée à ses pieds, et il ne put s'empêcher de rire. Il la tâta, en connaisseur, saisi d'admiration.

-- Ah! nom de Dieu, la belle bête! ça pèse dans les vingt livres.

-- C'est un oiseau que nous avons rencontré, expliqua Loubet de sa voix de loustic, et qui a voulu faire notre connaissance.

Jean, d'un geste, déclara qu'il ne demandait pas à en savoir davantage. Il fallait bien vivre. Et puis, mon Dieu! Pourquoi pas ce régal à de pauvres bougres qui avaient perdu le goût de la volaille?

Déjà, Loubet allumait un brasier. Pache et Lapoulle plumaient l'oie, violemment. Chouteau, qui était allé chercher en courant un bout de ficelle chez les artilleurs, revint la pendre entre deux baïonnettes, devant le grand feu; et Maurice fut chargé de la faire tourner de temps à autre, d'une pichenette. En dessous, la graisse tombait dans la gamelle de l'escouade. Ce fut le triomphe du rôtissage à la ficelle. Tout le régiment, attiré par la bonne odeur, vint faire le cercle. Et quel festin! De l'oie rôtie, des pommes de terre bouillies, du pain, du fromage! Lorsque Jean eut découpé l'oie, l'escouade s'en mit jusqu'aux yeux. Il n'y avait plus de portions, chacun s'en fourrait tant qu'il pouvait en contenir. Même, on en porta un morceau à l'artillerie qui avait donné la ficelle. Or, ce soir-là, les officiers du régiment jeûnaient. Par une erreur de direction, le fourgon du cantinier s'était égaré, à la suite du grand convoi sans doute. Si les soldats souffraient, quand les distributions n'avaient pas lieu, ils finissaient le plus souvent par trouver quelque nourriture, ils s'entr'aidaient, les hommes de chaque escouade mettaient en commun leurs ressources; tandis que l'officier, livré à lui-même, isolé, crevait de faim, sans lutte possible, dès que la cantine faisait défaut.

Aussi Chouteau, qui avait entendu le capitaine Beaudoin s'emporter contre la disparition du fourgon des vivres, ricana-t-il, enfoncé dans la carcasse de l'oie, en le voyant passer de son air raide et fier. Et il le montrait du coin de l'oeil.

-- Regardez-le donc! Son nez remue... Il donnerait cent sous du croupion.

Tous rigolèrent de la faim du capitaine, qui n'avait pas su se faire aimer de ses hommes, trop jeune et trop dur, un pète-sec, comme ils l'appelaient. Un instant, il parut sur le point d'interpeller l'escouade, au sujet du scandale qu'elle soulevait, avec sa volaille. Mais la crainte de montrer sa faim, sans doute, le fit s'éloigner, la tête haute, comme s'il n'avait rien vu.

Quant au lieutenant Rochas, galopé également d'une terrible fringale, il tournait, avec un rire de brave homme, autour de la bienheureuse escouade. Lui, ses hommes l'adoraient, d'abord parce qu'il exécrait le capitaine, ce freluquet sorti de Saint-Cyr, et ensuite parce qu'il avait porté le sac, comme eux tous. Il n'était pas toujours commode pourtant, d'une grossièreté parfois à lui ficher des gifles.

Jean, qui, d'un coup d'oeil, avait consulté les camarades, se leva, se fit suivre par Rochas derrière la tente.

-- Dites donc, mon lieutenant, sans vous offenser, si ça pouvait vous être agréable...

Et il lui passa un quartier de pain et une gamelle, où il y avait une cuisse de l'oie, sur six grosses pommes de terre.

La nuit, de nouveau, on n'eut pas besoin de les bercer. Les six digérèrent la bête, à poings fermés. Et ils eurent à remercier le caporal de la façon solide dont il avait planté la tente, car ils ne s'aperçurent même pas d'un violent coup de vent qui souffla vers deux heures, accompagné d'une rafale de pluie: des tentes furent emportées, des hommes réveillés en sursaut, trempés, forcés de courir au milieu des ténèbres; tandis que la leur résistait et qu'ils étaient bien à couvert, sans une goutte d'eau, grâce aux rigoles où ruisselait l'averse.

Au jour, Maurice se réveilla, et comme on ne devait se remettre en marche qu'à huit heures, il eut l'idée de monter sur le coteau, jusqu'au campement de l'artillerie de réserve, pour serrer la main du cousin Honoré. Son pied, reposé par la bonne nuit de sommeil, le faisait moins souffrir. C'était encore pour lui un émerveillement, le parc si bien dressé, les six pièces d'une batterie correctement en ligne, suivies des caissons, des prolonges, des fourragères, des forges. Plus loin, les chevaux, à la corde, hennissaient, les naseaux tournés vers le soleil levant. Et, tout de suite, il trouva la tente d'Honoré, grâce à l'ordre parfait qui assigne à tous les hommes d'une même pièce une file de tentes, de sorte que l'aspect seul d'un camp indique le nombre des canons.

Quand Maurice arriva, les artilleurs, déjà debout, prenaient le café; et il y avait une querelle entre le conducteur de devant, Adolphe, et le pointeur, Louis, son compagnon. Depuis trois ans qu'ils étaient mariés ensemble, selon l'usage qui appareillait un conducteur et un servant, ils faisaient bon ménage, sauf quand on mangeait. Louis, plus instruit, fort intelligent, acceptait la dépendance où tout homme de cheval tient l'homme à pied, dressait la tente, allait à la corvée, soignait la soupe, pendant qu'Adolphe s'occupait de ses deux chevaux, d'un air d'absolue supériorité. Seulement, le premier, noir et maigre, affligé d'un appétit excessif, se révoltait, quand l'autre, très grand, avec ses grosses moustaches blondes, voulait se servir en maître. Ce matin-là, la querelle venait de ce que Louis, qui avait fait le café, accusait Adolphe de tout boire. Il fallut les réconcilier.

Dès le réveil, chaque matin, Honoré allait voir sa pièce, la faisait, sous ses yeux, essuyer de la rosée de la nuit, comme s'il eût bouchonné une bête aimée, par crainte des rhumes qu'elle pourrait prendre. Et il était là, paternellement, à la regarder luire dans l'air frais de l'aube, lorsqu'il reconnut Maurice.

-- Tiens! Je savais le 106e dans le voisinage, j'ai reçu une lettre de Remilly, hier, et je voulais descendre... Allons donc boire le vin blanc.

Pour être seuls tous deux, il l'emmena vers la petite ferme, que les soldats avaient pillée la veille, et où le paysan, incorrigible, âpre au gain quand même, venait d'installer une sorte de buvette, en mettant en perce un tonneau de vin blanc. Devant la porte, sur une planche, il distribuait sa marchandise, à quatre sous le verre, aidé par le garçon qu'il avait engagé depuis trois jours, le colosse blond, l'Alsacien.

Déjà, Honoré trinquait avec Maurice, lorsque ses yeux tombèrent sur cet homme. Il le dévisagea un instant, stupéfait. Puis, il eut un juron terrible.

-- Tonnerre de Dieu! Goliath!

Et il s'élança, il voulut le prendre à la gorge. Mais le paysan, s'imaginant qu'on allait de nouveau mettre sa maison à sac, sauta en arrière, se barricada. Il y eut un moment de confusion, tous les soldats présents se ruaient, pendant que le maréchal des logis, furieux, s'étranglait à crier:

-- Ouvrez donc, ouvrez donc, foutue bête!... C'est un espion, je vous dis que c'est un espion!

Maintenant, Maurice n'en doutait plus. Il venait de reconnaître parfaitement l'homme qu'on avait relâché au camp de Mulhouse, faute de preuves; et cet homme, c'était Goliath, l'ancien garçon de ferme du père Fouchard, à Remilly. Lorsque le paysan, enfin, consentit à ouvrir sa porte, on eut beau fouiller partout, l'Alsacien avait disparu, le colosse blond, à la bonne figure, que le général Bourgain-Desfeuilles avait inutilement interrogé la veille, et devant lequel, en dînant, il s'était confessé lui-même, en toute insouciance. Sans doute, le gaillard avait sauté par une fenêtre de derrière, qu'on trouva ouverte; mais on battit vainement les environs, lui si grand s'était évanoui, ainsi qu'une fumée.

Maurice dut emmener à l'écart Honoré, dont le désespoir allait en dire trop long aux camarades, qui n'avaient pas besoin d'entrer dans ces tristes affaires de famille.

-- Tonnerre de Dieu! Je l'aurais étranglé de si bon coeur!... Justement, ça m'avait enragé contre lui, cette lettre que j'ai reçue!

Et, comme tous deux venaient, à quelques pas de la ferme, de s'asseoir contre une meule, il remit la lettre à son cousin.

La commune histoire, que cet amour contrarié d'Honoré Fouchard et de Silvine Morange. Elle, une fille brune aux beaux yeux de soumission, avait perdu toute jeune sa mère, une ouvrière séduite, qui travaillait dans une usine de Raucourt; et c'était le docteur Dalichamp, son parrain d'occasion, un brave homme toujours prêt à adopter les enfants des malheureuses qu'il accouchait, qui avait eu l'idée de la placer comme petite servante chez le père Fouchard. Certes, le vieux paysan, devenu boucher par un besoin de lucre, promenant sa viande dans vingt communes des environs, était d'une avarice noire, d'une impitoyable dureté; mais il surveillerait la petite, elle aurait un sort, si elle travaillait. En tout cas, elle serait sauvée de la débauche de l'usine. Et il arriva naturellement que, chez le père Fouchard, le fils de la maison et la petite servante s'aimèrent. Honoré avait eu seize ans, quand Silvine en avait douze, et comme elle en avait seize, il en eut vingt, il tira au sort, ravi d'amener un bon numéro, résolu à l'épouser. Par une honnêteté rare, qui tenait à la nature réfléchie et calme du garçon, rien ne s'était passé entre eux que de grandes embrassades dans la grange. Mais, quand il parla de ce mariage au père, celui-ci exaspéré, têtu, déclara qu'il faudrait le tuer d'abord; et il garda la fille, tranquillement, espérant qu'ils se contenteraient ensemble, que ça se passerait. Pendant près de dix-huit mois encore, les jeunes gens s'adorèrent, se voulurent, sans se toucher. Puis, à la suite d'une scène abominable entre les deux hommes, le fils, ne pouvant rester davantage, s'engagea, fut envoyé en Afrique, pendant que le vieux s'obstinait à garder sa servante, dont il était content. Alors, ce fut l'affreuse chose: Silvine, qui avait juré d'attendre, se trouva un soir, quinze jours plus tard, dans les bras d'un garçon de ferme engagé depuis quelques mois, ce Goliath Steinberg, le Prussien comme on le nommait, un grand bon enfant aux petits cheveux blonds, à la large face rose toujours souriante, qui était le camarade, le confident d'Honoré. Le père Fouchard, sournoisement, avait-il poussé à cette aventure? Silvine s'était- elle donnée dans une minute d'inconscience ou avait-elle été à demi violentée, malade de chagrin, affaiblie encore par les larmes de la séparation? Elle ne savait plus elle-même, comme foudroyée, devenue enceinte, acceptant maintenant la nécessité d'un mariage avec Goliath. Lui, d'ailleurs, toujours souriant, ne disait pas non, reculait simplement la formalité jusqu'à la naissance du petit. Puis, brusquement, à la veille des couches, il disparut. On raconta plus tard qu'il était allé servir dans une autre ferme, du côté de Beaumont. Il y avait trois ans de cela, et personne à cette heure ne doutait que ce Goliath si bon homme, qui faisait si à l'aise des enfants aux filles, était un de ces espions dont l'Allemagne peuplait nos provinces de l'est. En Afrique, lorsque Honoré avait su cette histoire, il était resté trois mois à l'hôpital, comme si le grand soleil de là-bas l'avait assommé, d'un coup de tison à la nuque; et jamais il n'avait voulu profiter d'un congé pour revenir au pays, de crainte d'y revoir Silvine et l'enfant.

Tandis que Maurice lisait la lettre, les mains de l'artilleur tremblaient. C'était une lettre de Silvine, la première, la seule qu'elle lui eût jamais écrite. À quel sentiment avait-elle obéi, cette soumise, cette silencieuse, dont les beaux yeux noirs prenaient parfois une fixité de résolution extraordinaire, dans son continuel servage? Elle disait simplement qu'elle le savait à la guerre et que, si elle ne devait pas le revoir, cela lui faisait trop de peine de penser qu'il pouvait mourir, en croyant qu'elle ne l'aimait plus. Elle l'aimait toujours, jamais elle n'avait aimé que lui; et elle répétait cela pendant quatre pages, en phrases qui revenaient pareilles, sans chercher d'excuses, sans tâcher même d'expliquer ce qui s'était passé. Et pas un mot de l'enfant, et rien qu'un adieu d'une infinie tendresse.

Cette lettre toucha beaucoup Maurice, que son cousin, autrefois, avait pris pour confident. Il leva les yeux, le vit en larmes, l'embrassa fraternellement.

-- Mon pauvre Honoré!

Mais déjà le maréchal des logis renfonçait son émotion. Il remit soigneusement la lettre sur sa poitrine, reboutonna sa veste.

-- Oui, ce sont des choses qui vous retournent... Ah! le bandit, si j'avais pu l'étrangler!... Enfin, on verra.

Les clairons sonnaient la levée du camp, et ils durent courir pour regagner chacun sa tente. D'ailleurs, les préparatifs du départ traînèrent, les troupes, sac au dos, attendirent jusqu'à près de neuf heures. Une incertitude semblait avoir pris les chefs, ce n'était déjà plus la belle résolution des deux premiers jours, ces soixante kilomètres que le 7e corps avait franchis en deux étapes. Et une nouvelle singulière, inquiétante, circulait depuis le matin: la marche vers le nord des trois autres corps d'armée, le 1er à Juniville, le 5e et le 12e à Rethel, marche illogique, que l'on expliquait par des besoins d'approvisionnements. On ne se dirigeait donc plus sur Verdun? Pourquoi cette journée perdue? Le pis était que les Prussiens ne devaient pas être loin, maintenant, car les officiers venaient d'avertir leurs hommes de ne pas s'attarder, tout traînard pouvant être enlevé par les reconnaissances de la cavalerie ennemie.

On était au 25 août, et Maurice, plus tard, en se rappelant la disparition de Goliath, demeura convaincu que cet homme était un de ceux qui renseignèrent le grand état-major allemand sur la marche exacte de l'armée de Châlons, et qui décidèrent le changement de front de la troisième armée. Dès le lendemain, le prince royal de Prusse quittait Revigny, l'évolution commençait, cette attaque de flanc, cet enveloppement gigantesque à marches forcées et dans un ordre admirable, au travers de la Champagne et des Ardennes. Pendant que les Français allaient hésiter et osciller sur place, comme frappés de paralysie brusque, les Prussiens faisaient jusqu'à quarante kilomètres par jour, dans leur cercle immense de rabatteurs, poussant le troupeau d'hommes qu'ils traquaient, vers les forêts de la frontière.

Enfin, on partit, et ce jour-là, en effet, l'armée pivota sur sa gauche, le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui séparent Contreuve de Vouziers, tandis que le 5e et le 12e corps restaient immobiles à Rethel, et que le 1er s'arrêtait à Attigny. De Contreuve à la vallée de l'Aisne, les plaines recommençaient, se dénudaient encore; la route, en approchant de Vouziers, tournait parmi des terres grises, des mamelons désolés, sans un arbre, sans une maison, d'une mélancolie de désert; et l'étape, si courte, fut franchie d'un pas de fatigue et d'ennui, qui sembla l'allonger terriblement. Dès midi, on fit halte sur la rive gauche de l'Aisne, bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers épaulements dominaient la vallée, surveillant de là la route de Monthois qui longe la rivière et par laquelle on attendait l'ennemi.

Et ce fut, pour Maurice, une véritable stupéfaction, lorsqu'il vit arriver, par cette route de Monthois, la division Margueritte, toute cette cavalerie de réserve, chargée de soutenir le 7e corps et d'éclairer le flanc gauche de l'armée. Le bruit courut qu'elle remontait vers le Chesne-Populeux. Pourquoi dégarnissait-on ainsi l'aile qui seule était menacée? Pourquoi faisait-on passer au centre, où ils devaient être d'une inutilité absolue, ces deux mille cavaliers, qu'on aurait dû lancer en éclaireurs, à des lieues de distance? Le pis était que, tombant au milieu des mouvements du 7e corps, ils avaient failli en couper les colonnes, dans un inextricable embarras d'hommes, de canons et de chevaux. Des chasseurs d'Afrique durent attendre pendant près de deux heures, à la porte de Vouziers.

Un hasard fit alors que Maurice reconnut Prosper, qui avait poussé son cheval au bord d'une mare; et ils purent causer un instant. Le chasseur paraissait étourdi, hébété, ne sachant rien, n'ayant rien vu depuis Reims: si pourtant, il avait vu deux uhlans encore, des bougres qui apparaissaient, qui disparaissaient, sans qu'on sût d'où ils sortaient ni où ils rentraient. Déjà, on contait des histoires, quatre uhlans entrant au galop dans une ville, le revolver au poing, la traversant, la conquérant, à vingt kilomètres de leur corps d'armée. Ils étaient partout, ils précédaient les colonnes d'un bourdonnement d'abeilles, mouvant rideau derrière lequel l'infanterie dissimulait ses mouvements, marchait en toute sécurité, comme en temps de paix. Et Maurice eut un grand serrement au coeur, en regardant la route encombrée de chasseurs et de hussards, qu'on utilisait si mal.

-- Allons, au revoir, dit-il en serrant la main de Prosper. Peut- être tout de même qu'on a besoin de vous, là-haut.

Mais le chasseur paraissait exaspéré du métier qu'on lui faisait faire. Il caressait Zéphir d'une main désolée, et il répondit:

-- Ah! ouiche! on tue les bêtes, on ne fait rien des hommes... C'est dégoûtant!

Le soir, quand Maurice voulut enlever son soulier pour voir son talon qui battait d'une grosse fièvre, il arracha la peau. Le sang jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait là, il parut pris d'une grande pitié inquiète.

-- Dites donc, ça devient grave, vous allez rester sur le flanc... Faut soigner ça. Laissez-moi faire.

Agenouillé, il lava lui-même la plaie, la pansa avec du linge propre qu'il prit dans son sac. Et il avait des gestes maternels, toute une douceur d'homme expérimenté, dont les gros doigts savent être délicats à l'occasion.

Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se troublaient, le tutoiement monta de son coeur à ses lèvres, dans un besoin immense d'affection, comme s'il retrouvait son frère chez ce paysan exécré autrefois, dédaigné encore la veille.

-- Tu es un brave homme, toi... Merci, mon vieux.

Et Jean, l'air très heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille sourire.

-- Maintenant, mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une cigarette?

V

Le lendemain, le 26, Maurice se leva courbaturé, les épaules brisées, de sa nuit sous la tente. Il ne s'était pas habitué encore à la terre dure; et, comme, la veille, on avait défendu aux hommes d'ôter leurs souliers, et que les sergents étaient passés, tâtant dans l'ombre, s'assurant que tous étaient bien chaussés et guêtrés, son pied n'allait guère mieux, endolori, brûlant de fièvre; sans compter qu'il devait avoir pris un coup de froid aux jambes, ayant eu l'imprudence de les allonger hors des toiles, pour les détendre.

Jean lui dit tout de suite:

-- Mon petit, si l'on doit marcher aujourd'hui, tu ferais bien de voir le major et de te faire coller dans une voiture.

Mais on ne savait rien, les bruits les plus contraires circulaient. On crut un moment qu'on se remettait en route, le camp fut levé, tout le corps d'armée s'ébranla et traversa Vouziers, en ne laissant sur la rive gauche de l'Aisne qu'une brigade de la deuxième division, pour continuer à surveiller la route de Monthois. Puis, brusquement, de l'autre côté de la ville, sur la rive droite, on s'arrêta, les faisceaux furent formés dans les champs et dans les prairies qui s'étendent aux deux bords de la route de Grand-Pré. Et, à ce moment, le départ du 4e hussards, s'éloignant au grand trot par cette route, fit faire toutes sortes de conjectures.

-- Si l'on attend ici, je reste, déclara Maurice, à qui répugnait l'idée du major et de la voiture d'ambulance.

Bientôt, en effet, on sut qu'on camperait là, jusqu'à ce que le général Douay se fût procuré des renseignements certains sur la marche de l'ennemi. Depuis la veille, depuis le moment où il avait vu la division Margueritte remonter vers le Chesne, il était dans une anxiété grandissante, sachant qu'il ne se trouvait plus couvert, que plus un homme ne gardait les défilés de l'Argonne, si bien qu'il pouvait être attaqué d'un instant à l'autre. Et il venait d'envoyer le 4e hussards en reconnaissance, jusqu'aux défilés de Grand-Pré et de la Croix-Aux-Bois, avec l'ordre de lui rapporter des nouvelles à tout prix.

La veille, grâce à l'activité du maire de Vouziers, il y avait eu une distribution de pain, de viande et de fourrage; et, vers dix heures, ce matin-là, on venait d'autoriser les hommes à faire la soupe, dans la crainte qu'ils n'en eussent ensuite plus le temps, lorsqu'un second départ de troupes, le départ de la brigade Bordas, qui prenait le chemin suivi par les hussards, occupa de nouveau toutes les têtes. Quoi donc? est-ce qu'on partait? est-ce qu'on n'allait pas les laisser manger tranquilles, maintenant que la marmite était au feu? Mais les officiers expliquèrent que la brigade Bordas avait la mission d'occuper Buzancy, à quelques kilomètres de là. D'autres, à la vérité, disaient que les hussards s'étaient heurtés à un grand nombre d'escadrons ennemis, et qu'on envoyait la brigade afin de les dégager.

Ce furent quelques heures délicieuses de repos pour Maurice. Il s'était allongé dans le champ à mi-côte, où bivouaquait le régiment; et, engourdi de fatigue, il regardait cette verte vallée de l'Aisne, ces prairies plantées de bouquets d'arbres, au milieu desquels la rivière coule, paresseuse. Devant lui, fermant la vallée, Vouziers se dressait en amphithéâtre, étageant ses toits, que dominait l'église avec sa flèche mince et sa tour coiffée d'un dôme. En bas, près du pont, les cheminées hautes des tanneries fumaient; tandis que, à l'autre bout, les bâtiments d'un grand moulin se montraient, enfarinés, parmi les verdures du bord de l'eau. Et cet horizon de petite ville, perdu dans les herbes, lui apparaissait plein d'un charme doux, comme s'il eût retrouvé ses yeux de sensitif et de rêveur. C'était sa jeunesse qui revenait, les voyages qu'il avait faits autrefois à Vouziers, quand il habitait le Chesne, son bourg natal. Pendant une heure, il oublia tout.